Terres de soleil et de brouillard
Part 10
En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra légale l’union avec la sœur de l’épouse défunte; cette loi, on ne peut arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés, rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi, rétrospective dans ses effets a été votée,--mais pour une belle-sœur, une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêche une femme de convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de la défunte épouse qui soit interdite.
L’Anglaise, jusqu’à ces dernières années, tenait à se marier, jeune ou vieille, elle «y allait» volontiers; quantité ont eu le plaisir ou le déplaisir de découvrir un beau matin que celui qu’elles croyaient leur légitime époux était déjà en possession d’une épouse! On s’en remettait généralement sans horreur, il y avait eu maldonne, voilà tout. J’ai connu une excellente femme à qui ce petit accident est arrivé: c’était une Anglaise typique, tenant un _lodging_, les cheveux en boucles, prude s’il en fut, confite d’une distinction d’emprunt; le veuvage lui était amer, elle soupirait à tourner un moulin; puis, un jour ses soupirs se changèrent en sourires, et cette timide créature de cinquante et quelques années annonça qu’elle se remariait; je lui parlai prudence. «Oh! elle était bien tranquille: un homme si posé, un peu jeune, mais si bien, cocher dans une grande maison; elle pourrait aller à la campagne;» les mois passèrent; je la revis: hélas! quelle tristesse, quel accablement, l’époux buvait, la brutalisait, dépensait l’argent, enfin elle prévoyait le jour où il ne lui resterait que ses yeux pour pleurer. Je lui rappelai mes avertissements, le souvenir lui en fut cruel; il était très évident, selon ses propres prévisions, qu’elle marchait au désastre irréparable. Mais une surprise m’attendait; lorsque, après une autre absence, je revins, mon hôtesse était épanouie, souriante, empressée comme aux plus beaux jours... Il n’était pas mort, vu que toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se disputaient sur sa personne; j’augurai donc qu’il s’était amendé et lui en fis mes compliments. «Oh! non, répondit-elle sur un ton d’inexprimable satisfaction; mais il avait une autre femme, je ne suis pas mariée!» C’est encore plus simple que le divorce.
Le divorce, en Angleterre, n’est pas un facteur sur lequel on puisse tabler; il est matériellement inaccessible à tous ceux qui n’appartiennent pas à la classe riche, et de plus, la publicité dont on l’entoure le rend très redoutable: c’est l’amphithéâtre de l’hôpital, et, même pour guérir, beaucoup ne voudraient pas y avoir recours.
Le mariage civil facultatif est une ressource récente en Angleterre, fort utile assurément; autrefois, les registres de l’Église anglicane faisant seuls foi, les catholiques et les autres dissidents étaient obligés d’y avoir recours; mais il ne demande pas non plus de pièces justificatives, il s’escamote avec la même facilité que l’autre. Quel imprévu cela donne aux événements familiaux! Une très belle lady était fiancée à un très riche _commoner_; elle avait toutes les grâces de Vénus en personne, mais appartenait à une famille appauvrie sans remède; bref, elle s’était décidée; jamais fiançailles ne furent plus triomphantes, du moins pour le mari futur; on était à l’avant-veille même de la noce, et, dans une grande soirée, ils accueillaient gaiement les félicitations publiques; elle, ravissante, souriante, heureuse. Le lendemain à midi, le marquis, son père, recevait un billet de la main même de l’intéressée, lui annonçant le mariage de sa fille avec un jeune lord criblé de dettes; c’était chose faite et parfaite quand l’avis lui parvint; le scandale fut grand; mais elle était mariée, elle garda les cadeaux reçus en vue d’une autre union; le fiancé officiel avait payé nombre de créances du futur beau-père, il ne les réclama pas, il s’en fut, battu et pas content, pour prendre du reste sa revanche peu de temps après.
Ce manque de rigidité dans les événements est une vraie consolation dans la vie; en Angleterre, le sac des espérances reste toujours ouvert: une femme se marie à n’importe quel âge et un jeune homme se trouve porté à la fortune et à la situation politique parce qu’une douairière, qu’on croyait retraitée, l’appelle officiellement aux honneurs de sa couche.
Les héritages aussi sont une réserve sur laquelle chacun peut espérer tirer; la liberté de tester est entière, et sait-on jamais le motif qui décidera un original dans la disposition de sa fortune? Un clubman laissera un gros héritage à un autre clubman parce que celui-ci aura obligeamment, à plusieurs reprises, fermé une fenêtre qui le gênait! Un batelier de Brighton qui n’y pensait plus reçoit un jour sur la tête l’agréable pavé de mille livres de rentes léguées par une vieille dame, qu’il a aidée à ne pas se noyer un quart de siècle auparavant. Le fait d’avoir des enfants et des ayants droit n’enlève à personne, sauf pour les cas de majorat, la libre disposition de ce qui lui appartient; les séquestrations et toutes sortes de vilaines choses peuvent, dans ces conditions, valoir la peine du risque. Dans un volume qui a atteint une grande popularité, _Sherlock Holmes_, l’écrivain Conan Doyle a fort bien démontré la possibilité de crimes divers, abrités sous l’égide sacré du _home_, dans ces «country houses» désertes, loin de tout. Nul ne peut pénétrer dans la maison d’un Anglais, et ce rempart qui environne sa personne est par le fait plus utile aux canailles qu’aux honnêtes gens, que les lois despotiques ne gênent guère en réalité; c’est ce qu’avait vu un des plus robustes esprits que l’Angleterre ait produits: le docteur Johnson qui, au XVIIᵉ siècle, revenu d’un voyage en France, estimait que l’autorité royale intervenait en bien peu de cas avec la vraie liberté du citoyen.
Le progrès de la civilisation anglaise n’a pas suivi le même cours qu’en France: avec tout ce beau soin pour la liberté individuelle, on a pendu dans ce pays avec un entrain qui n’a pas été surpassé; il y a relativement peu d’années qu’on s’est calmé; on vous pendait très joliment pour avoir dérobé le réticule d’une jeune fille au Parc. J’ai connu une vieille dame qui, encore enfant, avait été victime d’un vol de ce genre, et est restée toute sa vie attristée d’avoir poussé le _cri_ qui, en faisant arrêter le voleur, avait causé la mort d’un malheureux.
VII
LES ENFERS ET LES REMÈDES
Carlyle croyait fermement au diable. Pour faire partager sa conviction, à son ami le doux philosophe Emerson, il ne trouva pas de meilleur moyen que de le mener visiter les bas-fonds de Londres, les palais du Gin, etc., etc.; finalement il le conduisit à la Chambre des communes... Après chaque tournée il posait sévèrement à Emerson la question:
--Et maintenant croyez-vous au diable?
J’ignore si Emerson accepta la réalité du personnage, mais je comprends que Carlyle, amoureux de la justice comme il l’était, en eut besoin, pour s’expliquer l’abaissement de tant d’êtres humains.--La misère existe très assurément dans toutes les vastes agglomérations, mais à Londres elle s’étale en plein jour, d’une façon douloureuse et agressive; les quartiers riches contiennent des rues basses où, à deux pas des hôtels magnifiques, grouille une population sordide; le spectacle de la souffrance vous offusque quoi qu’on fasse. Certains tableaux ne frappent jamais nos yeux parisiens.
Un soir de juin, il faisait grand jour encore, j’ai vu déboucher dans la rue un essaim d’enfants, garçons et filles; tout un petit peuple pauvre, mais paré, car les enfants ici sont couverts d’oripeaux, c’est un goût incoercible, et beaucoup avec leurs guenilles colorées sont charmants; donc, ils couraient, s’éparpillaient et clamaient dans une sorte de joie frénétique dont je me demandais la raison, lorsque tout-à-coup, derrière cette cohue enfantine, apparurent des policemen poussant devant eux une sorte de longue voiture d’enfant, là-dessus un corps humain de femme était immobilisé, bouclé par des courroies et couvert d’une grossière toile grise; un moment un bras remua, s’éleva nu, découvrant un visage hagard et des cheveux courts en désordre, les policemen abaissèrent le bras, et la guenille ivre passa, conduite au plus prochain poste, au milieu des cris effrénés des petits, qui s’engouffrèrent au premier tournant derrière le lugubre cortège.--Je sais bien que cette façon de ramener une femme ivre, est à la fois décente et humaine, et qu’il serait autrement pénible de la voir se débattre échevelée aux bras des policemen,--mais cette triste procession défilait précisément derrière ce palais de «Hertford House» où sont entassés des chefs-d’œuvre; le contraste était navrant.
Les enfants entre les mains de ces femmes qui boivent sont des victimes sans nom, et il se découvre continuellement devant les «Police Courts» des monstruosités à faire dresser les cheveux sur la tête. Que l’homme boive, cela est déjà abominable, mais que la femme l’imite, alors c’est à souhaiter le feu du ciel, car l’enfer humain que crée un pareil état de famille est plus atroce que quoi que ce soit. Aussi l’effarement que témoignent certains voyageurs anglais lorsque, par exemple, dans les villes d’Italie ils découvrent des mendiants (relativement heureux), la cécité qui les empêche de voir à Londres dans les rues les plus fréquentées, les plus lamentables échantillons de misère humiliée, sont vraiment spéciaux.
Rien ne surpasse en horreur, à mon avis, le type de la femme avilie en haillons, chapeau et tablier blanc! Ce tablier, véritable loque est inénarrable, et elles paraissent y tenir, les misérables! Leurs visages meurtris par les coups, ravinés par la boisson sont pitoyables, et la pauvre italienne qui joue de l’orgue à deux pas d’elles, paraît un noble spécimen d’humanité--elle n’est pas la proie du gin. De tous les fléaux terrestres l’ivrognerie est, sans conteste, le pire, et l’esprit demeure confondu de l’espèce de demi-indulgence qu’elle rencontre. Que, dans une nation civilisée où l’élément charitable actif est si nombreux, on n’arrive pas à édicter des lois qui mettent aux mains de ceux qui ont leur raison ceux qui la perdent volontairement, demeurera sûrement l’étonnement de la postérité.
Dans ces dernières années la brutalité a pris à Londres un développement agressif, celui de la brutalité déchaînée faisant le mal pour le mal; les choses en sont au point qu’elle a reçu un nom spécial: l’_hooliganism_; les «hooligans», bandits dangereux lâchés contre la société, ont la main levée contre tous. Ce n’est pas seulement pour le lucre qu’ils font le mal, mais pour la joie cruelle d’infliger de la souffrance; ils s’adressent naturellement aux plus faibles et terrorisent certains quartiers de Londres; au mois de novembre dernier, _Punch_, qui est toujours un excellent thermomètre des préoccupations publiques, a publié sur sa grande page un dessin symbolique assez effrayant:--«Prospero» avec les traits de John Bull, se tient courroucé et immobile regardant les ébats d’une créature bestiale, à face humaine, à corps avorté qui brandit d’une main menaçante un gourdin et de l’autre une pierre.
Au-dessous se lit la légende suivante:
«Que les coups, non la bonté peuvent émouvoir.»
Puis les vers de «la Tempête».
PROSPERO.--«Il faut nous préparer à rencontrer Caliban. Un diable, un diable-né, sur la nature duquel les soins ne peuvent rien, sur qui mes efforts, humainement parlant, sont tous, tous perdus, entièrement perdus, et de même qu’avec l’âge son corps devient plus laid, son esprit aussi se corrompt...»
Même les plus zélés pour le bien de leurs semblables demeurent interdits devant un pareil produit de la civilisation, et l’on comprend l’idée de ce clergyman philanthrophe, qui, vivant depuis des années au milieu de ces réprouvés, considérait que le premier devoir de la société est de les empêcher de se reproduire;--la brutalité déchaînée que ne corrige aucune crainte ni humaine ni divine est une effroyable calamité. Après des années et des années d’efforts dans le sens de l’éducation populaire, on aboutit à _l’hooliganism_; l’ignorance n’a assurément rien produit de plus sinistre. C’est à de pareilles œuvres que le vieux Carlyle reconnaissait la marque de l’ennemi du genre humain.
Je pense que son domaine particulier et favori est le «Public-house», ces horribles palais du vice qui sont partout, dont les portes silencieuses glissent sans bruit sur leur gonds, qui étincellent dans la nuit. Jamais, dans l’obscurantisme réputé du moyen âge, pareils agents destructeurs n’eussent pu exister au grand jour; les législateurs d’antan, qui étaient en somme d’excellents chirurgiens moraux, auraient eu tôt fait de porter le fer et le feu sur la plaie dévorante qui va s’étendant comme un chancre malfaisant. Ce bon barnum de général Booth a vu clair, et il faut l’admirer d’avoir osé crier tout haut la nature du mal. Longtemps l’Anglais s’est tenu dans une volontaire ignorance. On a blanchi le sépulcre à outrance, mais enfin, l’odeur de pourriture a été la plus forte. Il faut également savoir un grand gré aux juges qui, en général, sont d’esprit viril et ne mâchent pas la vérité, ils dénoncent de très haut le vice qu’ils punissent et n’ont point à se reprocher l’hypocrisie officielle. L’un d’eux, tout dernièrement, disait à propos du meurtre d’une malheureuse fille, qu’environ toutes les huit semaines on en trouve une de morte dans les maisons mal famées de Londres. Les gens décents et bien pensants nieraient sans doute qu’en pays protestant, des maisons de cette sorte existent. Il faut dire néanmoins, pour justifier en partie cette réticence mensongère si établie, qu’il y a moins de cinquante ans encore la cour ecclésiastique avait le droit théorique de punir un homme pour inceste ou _incontinence_. Ces cours ecclésiastiques maintenues et rétablies par Henry VIII ont été des instruments arbitraires d’un pouvoir redoutable, l’habitude de s’en garer par le mystère a créé une seconde nature.
Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes, excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment, mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien, assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la prostitution.
L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de conscience, manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable; la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone. Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et s’augmente une population laborieuse, où les hommes _ne boivent pas, ne battent pas leurs femmes_;--c’est le vieux Ghetto juif:--là, de tous les points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin de saper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, et _tous_ deviendront des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques, l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente, nul doute que l’avènement d’un _roi_ ne soit un bonheur pour le pays; la vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et résistante.
VIII
LARGESSES ET ÉDUCATION
«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en Angleterre et non dans les Iles Britanniques:--l’Anglais, très différent sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux, éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes. Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman, un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un clergyman ou à un professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus. Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus vives et les plus alertes du commencement du XIXᵉ siècle, dont l’ouverte profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt, cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime; et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans laquelle nul homme ne peut être heureux, ni même _honnête_.» De nos jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»; ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés que _l’art pour l’art_. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées. En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immense en Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du «literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe; les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque.
L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque, ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années, un admirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses mains délicates.
Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient sages, et que l’œuvre destructrice du temps ne doive pas, dans une certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre.