Terres de soleil et de brouillard
Part 8
L’air indifférent, les femmes descendent Bond Street, à onze heures du matin, en robe de crêpe de Chine blanc... Il n’y en a pas une ainsi, il y en a dix, il y en a cent! Celles qui ont quitté le deuil sont en bleu de ciel, ou rose pâle, toutes nuances les plus délicates qui ne doivent pas être effleurées. Ce tralala somptueux surprend un peu les yeux habitués à la pondération parisienne, à cet ajustement entre la parure et l’occasion; ici, point, c’est la saison: qu’il soit midi ou cinq heures, que ce soit la rue, le salon ou le parc, c’est tout comme, les bannières sont déployées!
Cette particularité n’est pas nouvelle, mais le genre de toilette actuellement en vogue la rend plus frappante que jamais: comme la mode est pour l’heure au service des femmes grandes et fragiles, pour ne pas dire maigres, elle trouve ici à qui s’adresser; l’Anglaise fanfreluchée est extrêmement à son avantage, avec les énormes chapeaux battant de l’aile, les postiches, qui sont de véritables perruques, élargissant la tête (on appelle cela ici des «transformations», ce qui sauve l’honneur); peu de blondes, la mode est au châtain clair et chaud. Les types fins, que les coiffures étriquées, les chapeaux en béguin encadraient mal, redeviennent de charmants Reynolds et des Gainsborough fantaisistes.
Le changement le plus marqué est la décadence complète du col carcan, ou du velours qui le remplaçait; la majorité des robes sont sans col, ou ont seulement une légère dentelle: autour du cou, un collier de perles, et pour celles encore en noir, des turquoises; il paraît que la turquoise est deuil; c’est drôle... mais c’est joli.
De robes tailleur, point; partout du clair, et toujours du clair; l’éducation de l’œil a été faite par les magasins orientaux, et vraiment on est arrivé à des tonalités qui conviendraient aux bords du Gange... Les petites filles sont toutes presque en blanc et même les grandelettes; les bonnes d’enfants également en blanc.
Beaucoup d’intérêt pour les nouveaux souverains; on s’attroupe devant leurs portraits comme si leurs visages étaient inconnus, ou se révélaient soudainement nouveaux; et, par le fait, ils sont d’un aspect _autre_; ainsi il y a un portrait du roi Édouard en manteau royal, et de la reine, l’hermine aux épaules, couronne en tête, qui est excessivement curieux, dans son aspect _moyen âge_: ils semblent, ces deux souverains si modernes, descendre d’une ancienne tapisserie, lui, gros, lourd, impassible, avec, sans offense, une lointaine ressemblance à Henry VIII; elle, hiératique tout à fait, une princesse de missel (on cherche son livre d’heures) incroyablement jeune, les yeux étonnés, la main droite légèrement posée dans la main gauche du roi.
Les badauds demeurent en arrêt devant la porte de Marlborough House; une porte pas royale, par exemple, car les souverains habitent encore, quand ils sont à Londres, leur logis ancien, leur maison de simples particuliers, et de simples particuliers nullement grandioses. On met en ordre Buckingham Palace, où tout change et se renouvelle. Le roi est évidemment bien aise d’être enfin arrivé au trône, et a changé d’allure sans effort; la reine, dit-on, se rebiffe plus à l’étiquette; elle a été habituée à tant d’aisance sous ce rapport, et à si peu de contrainte dans ses mouvements, qu’il y aura assurément à faire pour prendre le nouveau pli, car enfin, quoi que disent ses portraits, elle n’a plus vingt ans!
En vérité la reine Alexandra est vraiment stupéfiante de jeunesse et à la voir passer assise haut dans sa calèche, la taille libre et déliée, le visage extraordinaire sous l’auréole de cheveux dorés, il est impossible d’imaginer qu’elle soit mariée depuis bientôt quarante ans! Et lorsque, ce qui lui arrive souvent, elle tient sur ses genoux royaux le dernier de ses petits-fils vêtu de blanc, l’illusion est complète! Elle est l’idole du peuple, précisément pour cet agrément physique, si merveilleusement conservé; dans les hautes sphères, elle a un peu usé son prestige pendant la longue attente présomptive.
Drôle de chose que la mode; je me souviens d’un temps où la «veuve» en pompeux habits de deuil se rencontrait partout; maintenant elle s’est évanouie, c’est la _jeune_ douairière qui lui a succédé, mais l’imitation est plus difficile. Je regardais une femme, avec un vieux dos pincé à la jeune,--nul manteau, rien,--descendre majestueusement et surtout péniblement, les marches de la Royal Academy. Arrivée en bas, elle s’est retournée, et dans un visage bouffi et durci sous un paquet de frisures foncées, j’ai reconnu la duchesse de X..., une des grandes dames, qui a régné et qui règne despotiquement sur la société anglaise... depuis cinquante ans...; et actuellement elle est nouvelle mariée d’il y a quatre ans! Sa destinée a été extraordinaire: simple jeune fille de bonne maison allemande, sans aucune fortune, elle a été aimée de deux ducs anglais et successivement épousée; son mari d’aujourd’hui lui a consacré sa vie, avait renoncé pour elle au mariage, et finalement ils sont légitimement unis! Ils mènent l’existence de jeunes gens, ne demeurant jamais en place. Elle doit avoir 70 ans ou bien près. (Sa Grâce était de la première fournée à Compiègne après le coup d’État), et comme elle a été idéale en sa première jeunesse, elle aurait pu devenir une délicieuse vieille femme: c’est une carrière bien délicate que celle de rester toujours jeune. Si j’étais la reine Alexandra, je m’en méfierais un peu.
II
LES DISTRACTIONS
On s’étonnera peut-être d’entendre parler de la _sociabilité_ des Anglais et du contraste qu’elle montre avec l’extrême insociabilité qui prévaut maintenant en France. Mais il suffit simplement de fréquenter un peu les omnibus et les chemins de fer anglais pour être frappé de ces façons _humaines_ que les êtres, hommes et femmes, ont les uns vis-à-vis des autres à commencer par les conducteurs frustes et mal mis, qui aident sérieusement et simplement les femmes; quand une femme pénètre dans une voiture publique, il est presque sans exemple qu’un homme ne lui tende pas la main pour l’aider à prendre sa place; ce n’est pas par galanterie, mais--je tiens à l’expression parce qu’elle me paraît vraie,--c’est une espèce d’_humanité_, l’application générale du principe que le plus fort doit aide au plus faible.
Toutes les fictions sentimentales ont encore cours en Angleterre; du moins jusqu’ici les gestes demeurent. Il semble que précisément l’absence d’uniformité, tout en développant les personnalités, crée entre elles le genre de liens qui procèdent des sentiments primordiaux du cœur de l’homme. Je pose en principe absolu qu’une femme anglaise, seule, égarée ou malade dans les rues de Londres, rencontrerait beaucoup plus de secours et de compassion personnelle qu’une femme se trouvant dans les mêmes conditions à Paris.
L’Anglais est naturellement confiant, et l’éducation ne lui a pas appris à tout suspecter; au contraire, une certaine crédulité est tenue comme une décence d’esprit, et presque un point d’honneur.
Les enfants, les animaux attirent dans les rues de Londres une sympathie particulière et patriarcale; les gens fraternisent facilement, parlent, font des questions ou regardent en souriant. Le baby et le chien jouissent de la faveur universelle, et le grand enfant qu’est l’Anglais s’en amuse presque toujours.
L’idée sentimentale est invariablement sûre du succès. Ainsi, deux fois dans des quartiers populeux j’ai vu comme enseigne, sur la porte d’une gargote, que tout y était _aussi bon que le fait mère_ (_as nice as mother makes it_). C’est puéril, mais évidemment cela répond aux aspirations familiales d’une clientèle qui paraît l’être fort peu.
Ce côté un peu enfantin du caractère anglais trouve, pour une autre classe, sa satisfaction dans le goût immodéré de la lecture. En règle générale, la Française lit peu: les livres coûtent cher, l’économie est une tradition de bonne maison; les occupations de l’intérieur, de la famille et du monde absorbent plus ou moins la femme, et la lecture n’est qu’un amusement bien intermittent. A Londres, au contraire, l’appétit pour les livres a pris des proportions presque effrayantes; on sait quelle quantité négligeable sont les cabinets de lecture à Paris; à Londres, le principal ne peut être comparé qu’à la Bibliothèque nationale; c’est une institution du même genre, les succursales sont nombreuses et le service des livres pour la province constitue un département d’affaires d’une extrême importance. Tout le monde, à partir de la très petite bourgeoisie, trouve le superflu qui va à la «Librairie circulante». Du matin au soir, les femmes de toutes les classes, presque de tous les âges, rapportent des livres et en viennent reprendre. Mudie, pour l’appeler par son nom, est aussi bien connu de la population londonienne que notre Louvre ou notre Bon Marché des Parisiens. Pour moi, je suis convaincu que l’ignorance est infiniment préférable à ce besoin morbide de vivre dans un monde imaginaire, car ce sont les romans qui, bien entendu, forment le fond des livres demandés. Peut-on se figurer rien de plus mauvais intellectuellement, de plus pernicieux moralement, que cette consommation de littérature inférieure? D’autant que les auteurs font surgir des types, et je suis persuadé que _Dodo_, par exemple, l’héroïne à la mode, à mon avis bien inférieure moralement à Mᵐᵉ Marneffe, a créé une classe de _Dodos_, personnes absolument affranchies de sentiments quelconques, monstres d’égoïsme et de sottise. De même que dans l’ordre physique ce n’est pas ce qu’on _mange_, mais ce qu’on _digère_, qui nourrit, cet appétit déréglé de lecture n’est en somme qu’une boulimie cérébrale et non pas un signe de culture. La culture intellectuelle la plus raffinée a existé avant l’invention de l’imprimerie. Il est possible que la bonne littérature bon marché soit un bienfait (je n’en suis pas sûr), mais la mauvaise littérature bon marché est assurément un désastre, et nulle part elle n’a plus cours qu’en Angleterre. Assurément ce goût de la lecture devient chez certaines Anglaises une qualité très relevée, mais alors ce sont des laborieuses qui obéissent à une discipline d’études, et la lecture est transformée en un travail. Dans les pays catholiques, l’habitude de la confession, de se _pouiller_ l’âme, comme dit Huysmans dans sa langue imagée, empêchera toujours que des jeunes filles de bonne maison consacrent un nombre d’heures illimité à des lectures oiseuses; cela leur serait tenu à péché, et c’est justice.
Mais cet excès n’est rien en regard de la frénésie de jeu qui s’est emparée des classes supérieures: le «bridge» est actuellement le maître omnipotent de la société anglaise; le goût du gain immédiat a commencé par les spéculations féminines à la Bourse; maintenant il n’y en a plus que pour le bridge, cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer; hommes, femmes, jeunes filles, tout le monde joue, dans les _clubs_ de femmes, et dans les salons les plus aristocratiques; on dîne pour le bridge, on se réunit pour le bridge, certaines douairières ont la spécialité de _rabattre_ les joueurs, l’engoûment est tel que toutes les barrières en sont renversées: bon joueur ou bonne joueuse de bridge, avec l’argent qu’il y faut, on entre d’emblée, dans les milieux les plus selects; comme les femmes s’y sont mises avec fureur, les conséquences sont ce qu’elles doivent être, et les scandales de genres divers en sont la suite...
Déjà on entend le cri d’alarme, mais il n’est guère probable qu’il soit écouté; le désir d’émotions fortes, le besoin insatiable d’argent allant toujours croissant, le bridge est venu servir ces deux passions: la femme jouant au club jusqu’aux heures du matin est une variété humaine plutôt curieuse; bien entendu, le champagne et le whisky soda sont appelés à lui rendre ses forces quand ce n’est pas le gingembre. Et notez que c’est l’élite qui s’est donnée au bridge. Ce qui est typique c’est l’espèce de cynisme avec lequel cette société confesse ses vices, elle le fait comme elle étale son élégance, sans réticences. On a le sentiment qu’à côté de Londres, Paris est une ville fermée, mystérieuse, car il n’y a aucune comparaison entre les discrètes réclames mondaines et la façon dont ici tout est jeté en pâture au public. Le peuple de cette ville est mille fois plus tolérant que celui de Paris, mais j’aurais peur du réveil!
Dans des temps qui, vus de loin, paraissent avoir été en proie à de nombreux maux, guerres périodiques, pestes, famines, les peuples chrétiens avaient puisé dans leur foi un ressort extraordinaire, et les jours chômés apportaient la joie au plus pauvre. Il est indubitable que nous ne connaissons plus rien de cette ivresse physique des fêtes du moyen âge. Pendant trois siècles, les fêtes catholiques ayant été supprimées, la joyeuse Angleterre avait perdu la tradition de ces bordées populaires, exutoires en somme nécessaires. On y revient, mais on ne chôme plus les saints, on chôme les banques: _Bank holiday_ est une institution dorénavant reconnue, se renouvelant quatre fois par an, et qui est la fête exclusive du prolétaire; ces jours-là toute la population laborieuse se répand aux environs de Londres, et dans les endroits où l’on peut s’amuser. C’est le grand jour de liesse pour _Arry_ et _Arriett_! Cette année même j’ai assisté à Hampstead aux ébats de cette populace un peu rude, mais en vérité pas méchante. Cette colline de Hampstead est admirable. De ce côté seulement Londres s’arrête net; il n’y a pas cet éparpillement sordide qui, par ailleurs, fait ressembler la ville à un océan sans bords. Ici, c’est la pleine campagne; un grand vent d’est gai et sain balaye l’atmosphère, la colline est verte, montueuse, couverte de beaux genêts; tout en haut, sur la crête, quelques belles habitations particulières, entourées de ces jardins exquis de paix, d’ordre et de fraîcheur, qui sont le vrai jardin anglais; puis sur le Common, le grand ébat des baraques, des chevaux de bois, des orgues, des charrettes, des rafraîchissements, des vendeurs de petites bouteilles d’étain, dont en pressant on fait jaillir un jet d’eau, (et c’est ma foi plus propre que les plumes de paon); beaucoup de musique, beaucoup de drapeaux, beaucoup de bruit; aucune difficulté à circuler au milieu de tout ce monde; quantité de filles appartenant à la classe des _match makers_, ouvrières des fabriques d’allumettes; elles sont là avec leurs chapeaux emplumés, leurs jupes claires, leurs allures indépendantes. Ces filles ont un type bien spécial: elles portent toutes une frange de cheveux coupés au-dessus des yeux; en général elles sont très brunes; il y a eu évidemment dans cette classe inférieure un mélange de sang étranger, peut-être même de sang bohémien; c’est comme une race dans la race; moralement elles sont folles de parure; leur _Feather Club_ prime tout pour elles: on se réunit par groupe de dix ou douze; chacune verse sa cotisation hebdomadaire: un shilling, six pence, c’est selon; puis on fait l’acquisition d’une plume qui est tirée à la loterie par les membres du club. Ces filles ont une besogne dure et mal payée, mais sont indépendantes et insouciantes, faisant l’amour comme Mimi Pinson, sans intérêt et sans arrière-pensée. Elles sont là ce jour de printemps à s’amuser avec la liberté de jeunes pouliches. Beaucoup aussi de grandes fillettes, bien moins enfants que nos enfants du même âge; très habillées d’affiquets de toute nuance, elles passent par groupes se tenant la main et dansant des pas de music-hall, avec un plaisir évident. _Arry_, lui, crie, monte sur de pauvres et patientes haridelles. Par-ci par-là un couple vautré à terre; mais c’est l’exception; ils sont comme momentanément emportés dans une grande impulsion de mouvement; c’est la revanche animale de l’immobilité laborieuse et fastidieuse. Le propre de ces fêtes, c’est qu’elles n’évoquent rien; aucune idée patriotique, aucun anniversaire, aucun sentiment; c’est uniquement une récréation consentie. L’Église, qui a toutes les sagesses, savait bien ce qu’elle faisait en tolérant les fêtes populaires, et en les revêtant d’un caractère religieux, et voici qu’après le puritanisme l’Angleterre y revient, avec l’_idée_ en moins.
III
LE «HOME»
Les Anglais parlent beaucoup de leur amour du «home»: il m’apparaît toujours de la même nature accommodante que la dévotion d’une très grande et honneste dame du XVIIᵉ siècle, laquelle, couchée à l’aise avec un ami particulier, lui dit soudainement:
--Petit bon (c’était son nom d’amitié et d’usage), il y a quelque chose en vous qui me fait peine!
--Et quoi donc, madame?... (Ah! que ces gens étaient bien élevés!...) répond l’interpellé inquiet.
--Petit bon, vous n’êtes pas dévot à la Vierge, non, vous n’êtes pas dévot à la Vierge!...
La famille anglaise, roulant pendant des années consécutives, de ville d’eaux en ville d’hiver, d’hôtel en appartement meublé, proclamera en toute circonstance son sentiment supérieur de la valeur du «home» et tiendra pour certaine, indiscutable, l’infériorité de l’âme française sur ce point spécial. Or, cela est comique!... Ces gens, qui ont sans cesse le «home» à la bouche, et en parlent comme du saint des saints, ne ressentent nullement pour leurs pénates familiales cette sorte de pudeur et d’attachement qui est le fonds même du culte du _chez soi_ en France. L’idée de louer couramment et habituellement le logis qu’on habite, de laisser au plus offrant le droit de pénétrer dans le secret de l’intimité de notre vie, de profaner en les livrant aux mains et aux yeux étrangers, les chers souvenirs, inspire une juste horreur à toute vraie femme de sentiment délicat. Il faut une nécessité impérieuse pour réduire une famille française à envisager cette idée, et il n’en est pas qui ne préfère une habitation restreinte, qui demeurera sacrée, à une installation plus vaste, ayant la banalité de l’hôtel. En Angleterre, au contraire, la location du «home» entre dans les combinaisons budgétaires de presque chacun; on reste stupéfait de la facilité avec laquelle, même les grands seigneurs riches, louent leurs habitations, soit à la ville, soit à la campagne, et rien ne m’étonnerait moins que de voir le roi Édouard en faire autant à un moment donné. Chez les classes moyennes, c’est une coutume courante: va-t-on à la mer, on loue sa maison; veut-on voyager à l’étranger, on la loue encore; cette opération ne cause ni chagrin ni déplaisir, aucune révolte n’accompagne la pensée de voir envahir le sanctuaire du «home»; beaucoup même l’embellissent, non pour en jouir, mais pour en tirer meilleur parti. Les Américains sont spécialement friands de demeures renfermant des souvenirs héréditaires: pas un des souvenirs les plus personnels ne sera enlevé, pas un visage aimé et disparu ne sera tourné au mur! Quand on est témoin de ces choses et qu’on songe à l’amour presque frénétique de la majorité des Françaises pour leur armoire à glace, à la répugnance profonde qui les envahirait à la seule idée de laisser quelqu’un d’inconnu coucher dans leur lit, on peut mesurer la différence radicale des deux caractères et dire qui aime le «home»!
L’instabilité de la famille anglaise est sans égale en Europe; où voit-on autre part des familles qui, pour raison d’économie ou d’éducation, s’exileront indéfiniment et iront planter leur tente dans quelque ville étrangère? Les Anglais ne font pas autre chose, les journaux féminins à clientèle énorme sont bourrés d’indications sur toutes les pensions bon marché d’Europe; pas de trou breton ou allemand qui n’ait été exploré en vue de ces émigrations qui ne cessent jamais. Même dans le pays natal, on ne sait plus demeurer tranquille et si on pose dans le «home» officiel, l’agitation est cependant l’état normal: les filles de la maison seront continuellement en «visite»; on s’absente pour deux, pour trois jours à propos de tout et de rien; le besoin de diversion est devenu l’aspiration dominante; du haut en bas de l’échelle sociale, le «change» est tenu pour la panacée universelle. Il est certain que le sentiment du devoir s’effritant tous les jours plus, et la vie en elle-même n’étant pas constamment amusante, il est nécessaire de se démener pour la rendre plus divertissante. Les Anglais et les Anglaises de ce siècle sont un peu comme les gens d’estomac malade à qui il faut des régimes extraordinaires; l’existence, voire même luxueuse, douce et familiale, ne suffit plus qu’à une petite minorité: exercices physiques périlleux, risques de la chasse à courre pour les jeunes femmes, un _craze_ (lubie) d’un genre quelconque, semblent une nécessité pour exister. L’épanouissement pur et simple de la jeune fille en femme, le mariage et la maternité comme sanction suprême de l’existence, sont considérés comme des doctrines surannées; et comme la nature, malgré la résistance qu’on lui oppose, reste toute-puissante, toutes ces jeunes filles à destinée anormale sont bien forcées de chercher ailleurs l’exutoire de leur jeunesse: il se développe chez elles un besoin maladif de distraction, d’agitation, d’exaltation. Le célibat des femmes est un grand danger pour une société; quand il devient trop général, il s’emmagasine une réserve de forces non utilisées qui un beau jour fait éclater la chaudière. Il y a en Angleterre, en ce moment, une génération de femmes qui ont de trente à quarante ans et qui sont, sous des dehors paisibles, des agitées dangereuses. Toutes ces grandes femmes fortes et saines avaient besoin pour demeurer en équilibre moral et physique, de mettre au monde de nombreux enfants, et ni le journalisme, ni les arts, ni l’élevage des chiens, ni celui des chats, ni les ruches d’abeilles dans le salon, ni les oiseaux apprivoisés perchant sur un arbre dénudé placé dans le hall, ne remplacent ni ne remplaceront ce pour quoi Messire Adam et Madame Ève perdirent l’ennuyeux paradis terrestre. Aucune organisation sociale ne peut être basée sur la stérilité, et le «home» anglais actuel est une pépinière d’égoïstes. Dès que la souffrance et l’ennui cessent d’être acceptés comme des phénomènes ordinaires inhérents à la vie, il n’y a plus moyen d’avoir de «famille», chacun tire désespérément pour soi, sans grand profit généralement.
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