Terres de soleil et de brouillard

Part 7

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Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau, rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne, on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole, comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre dans l’intérieur par une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression d’une domination intangible.

La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se soulève un de ces épais rideaux qui servent de portes, et on découvre les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus, malgré ces exécutions.

Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche; il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus élevés, est le patrimoine de l’humanité.

V

L’AGRO ROMANO

L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de Rome.

Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration quelconque; en effet, l’_agro romano_ était possédé par quelques tenants[M].

L’_agro_ inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait, légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie.

Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi, deux familles seulement possèdent six mille hectares et la possibilité d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement.

Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique. L’exploitation de l’_agro romano_ est depuis des siècles entre les mains de ce qu’on appelle les _mercanti di campania_ qui afferment la terre au propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les _mercanti_ qui habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes, possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour et nuit.

Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’_agro_ semblable à un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air brutal sous sa barbe rousse, le précède. Derrière le troupeau, monté sur une jument qui suit son poulain, un homme, le _tabaro_[N] noir doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à ses côtés un chien à poils longs. C’est le _vergaro_ (chef des troupeaux), un de ceux à qui les _mercanti_ sous-louent une partie du pâturage.

Les grands bœufs gris à cornes énormes,--descendants de ces fiers bœufs romains qui buvaient du vin,--errent au milieu des ruines majestueuses sous la garde du _massaro_. Les juments et les poulains qui galopent follement dans les haut herbages appartiennent au _cavallaro_. _Vergari_, _massari_, _cavallari_, sont les vrais maîtres de la campagne romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert.

Ce sol de l’_agro romano_ cependant est le plus riche qu’il soit; il se compose de deux parties distinctes: le _tuffo_, terre admirable, riche en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture intensive, et la _pozzolana_, sorte de sable dont on fait un ciment qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin.

Actuellement la malaria a rendu ces richesses improductives. La malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde, et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent dans la _pozzolana_ les traces du drainage des Romains qui avaient su rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et enrichir le pays de ses immenses ressources.

Aujourd’hui l’entreprise est entrée dans le domaine de la réalité; au cœur de l’_agro romano_, une première famille colonisatrice s’est installée à la «Cerveletta», propriété du duc Salviati, un des promoteurs de cette tentative hardie. Le sol marécageux a été comblé, au moyen d’un déplacement de terre, accompli à l’aide de «Decauville»; à certains endroits le sol a été rehaussé à une hauteur de deux mètres et demi. Le desséchement ainsi effectué est définitif, les bouches d’irrigation sont établies de quinze mètres en quinze mètres, l’eau y coule limpide et claire, et sur ce sol racheté, le rendement est déjà admirable. Là où se recueillait une récolte de foin par an, on en obtient neuf; aussi malgré les énormes dépenses que nécessitent les travaux préparatoires, elles se trouvent couvertes presque tout de suite. La maison d’habitation, ancien pavillon de chasse des Borghèse, est une vaste demeure d’aspect féodal, avec des murs bastionnés, une tour carrée et une façade épaisse à un seul étage. Un large porche mène à une belle cour intérieure, remplie au moment où j’y pénètre par les membres d’un congrès de vétérinaires, venus pour visiter les étables de la «Cerveletta». Etablis seulement dans l’_agro_ depuis le mois d’octobre 1895, les colons de la «Cerveletta» possèdent déjà près de cent têtes de bétail, et en attendant le résultat plus tardif du rendement agricole, celui notamment de la vigne et des oliviers, le produit de la vacherie représente amplement l’intérêt de l’argent employé.

C’est un type infiniment intéressant que celui de l’agriculteur lombard, qui, suivi des siens, enfants et petits-enfants, est venu courageusement tenter une œuvre si souvent jugée impossible; vieux par les années, il a soixante-quinze ans, mais jeune par la vigueur du corps et de l’esprit, distingué d’aspect, mince et actif, la tête couverte d’une petite calotte de soie puce, une cravate blanche nouée autour du cou, les yeux brillants et perçants, il fait avec orgueil les honneurs de son exploitation. Comme les vétérinaires présents se préparent à inoculer son bétail selon la méthode de Pasteur: «Ah! Pasteur, quel homme!» Et cherchant comment mieux exprimer son admiration: «C’est un soleil!» ajoute-t-il avec une conviction émue; et il me semble qu’on ne peut mieux caractériser ce grand bienfaiteur de l’humanité. Un homme de cette trempe, pénétré profondément des doctrines pasteuriennes, est précisément celui qu’il faut pour appliquer avec suite et succès les lents procédés d’un assainissement raisonné. «Je défie la malaria», dit-il en levant sa belle tête au regard intelligent, et il a sans doute raison. Pour l’aider dans sa tâche et le remplacer au besoin, son gendre est là: grand jeune homme décidé; et ils se sont adjoint un troisième associé afin de diviser les responsabilités et parer aux éventualités. Tous trois sont des hommes d’éducation, car ce n’est pas la force brutale qui est en jeu ici, mais la science, le courage et la persévérance.

Pour assurer le succès de ces commencements difficiles, ils ont amené avec eux des ouvriers lombards dont les barbes blondes et les corps robustes contrastent avec la mine plus déliée, mais plus chétive, des paysans des Abruzzes; les uns et les autres sont soumis à une hygiène rigoureuse, et, au moindre malaise, on pratique une injection sous-cutanée de quinine. Ils sont engagés au mois; les Lombards, qui sont logés dans d’excellentes conditions et nourris, ont un salaire fixe; comme le proverbe local veut que _la cura della malaria sta nella pentola_ (le remède de la malaria est dans la marmite), un veau est tué chaque semaine pour les ouvriers de l’exploitation, et, l’été, ils reçoivent un litre de vin par jour; l’eau est excellente partout dans l’_agro_, c’est celle de l’aqueduc de Trevi qui donne une fontaine par kilomètre. Au moment de la malaria, il importe de manger peu à la fois, mais souvent, de sortir tard le matin, rentrer tôt le soir, et surtout de ne jamais quitter le _tabaro_; avec des précautions raisonnables, le risque se réduit à un minimum, qu’il y aurait lâcheté à ne pas affronter, et la transformation de l’_agro romano_ telle qu’elle est projetée ouvrirait un débouché naturel et précieux aux paysans des Abruzzes et des Marches, qui, actuellement, au risque de dangers encore plus grands, émigrent en masse vers l’Amérique du Sud.

Le but des colonisateurs de l’_agro_ serait d’établir dans la campagne romaine, graduellement assainie, la _mezzaria_, telle qu’on la pratique dans la Romagne et les Marches. Le terrain à l’entour de la «Cerveletta», sur lequel on espère bâtir le premier village, où les ouvriers trouveront une habitation permanente, du travail et un salaire rémunérateur, est prêt, la chapelle bâtie, et les champs fertiles de la «Cerveletta», tranchant sur la stérilité environnante, sont un magnifique témoignage de ce qu’on peut obtenir. Le long des routes nouvelles, on a planté en quantité des arbres de toutes sortes, et principalement des saules qui dessèchent le terrain et donnent du bois pour brûler et pour la vigne. La luzerne que les Romains cultivaient et qui avait disparu d’Italie, le froment et le seigle, le colza qu’on voit pour la première fois dans l’_agro romano_ se lèvent drus et forts sur ce sol vierge qui ne demande pas même d’engrais. La vigne et les oliviers trouvent une terre propice, tous les légumes et les fruits croissent en perfection; un vaste potager a été établi à titre d’essai, et, pour tout cela, Rome, marché certain, n’est qu’à huit kilomètres.

Déjà, aux _Tre Fontane_, les trappistes, par la plantation en masse d’eucalyptus, avaient obtenu une notable amélioration des conditions hygiéniques de la partie de l’_agro_ qui leur appartient, mais leur tentative n’a aucunement le caractère pratique et scientifique inauguré à la «Cerveletta» par des hommes du métier; ensuite, différence fondamentale, le trappiste, admirable comme pionnier, considère sa vie comme un déchet sans valeur; ce qu’il faut, au contraire, ce sont des colons et la formation graduelle d’une population acclimatée et laborieuse.

VI

OMBRIE

Quand on pénètre dans l’Ombrie mystérieuse et douce, on y retrouve le sentiment qui domine tout ici; une certitude que les conditions anciennes d’existence conviennent toujours à cette race demeurée si profondément elle-même. Tant de faits qui sont lointains et presque incertains pour nous, sont des réalités tangibles pour ce peuple, et, à Rome comme en Ombrie, on marche, pour ainsi dire, sur les pas des apôtres Pierre et Paul, qui ne sont pas ici des mythes effacés, mais des êtres en chair et en os, ayant laissé partout des témoignages de leur passage. On ne se fait pas idée de la force et de la persistance des traditions locales; alors que les événements récents s’effacent et s’oublient, elles subsistent. Ainsi, sur une des collines ombriennes, en dehors de la route frayée, existe encore un petit village composé d’une dizaine de familles, toutes portant le même nom: «Cancelli» (grille) et qu’une légende populaire fait descendre d’humbles habitants de ce lieu, qui accueillirent un jour l’apôtre Pierre errant sur ces montagnes. En échange de leur hospitalité, ils reçurent, pour eux et leurs descendants mâles, le pouvoir de guérir la sciatique, maladie dont le voyageur inconnu avait miraculeusement délivré son hôte. Et cette puissance, ils l’exercent depuis des siècles avec foi et conviction, en face et en dépit de toutes les contradictions. Pie IX fit appeler un des Cancelli à Rome. La parole transmise était leur seule justification, et rien même ne donnait à supposer qu’au premier siècle de notre ère une ville existât au lieu où, aujourd’hui, quelques habitations sont groupées: mais voilà qu’il y a quatre ou cinq ans, un des Cancelli, creusant son jardin, a mis à jour un grand nombre d’objets antiques, dieux lares, dont la qualité prouve que, du temps des Romains, sur ce même site, devaient s’élever des maisons occupées par des gens aisés, et qu’ainsi l’apôtre Pierre se rendant à Rome put s’y reposer avant de reprendre sa route.

Sous le soleil de midi, elles s’étendent, ces routes d’Ombrie, blanches comme des ruisseaux de lait; de chaque côté, les églantiers ouvrent leurs corolles étoilées, les talus sont blancs de fleurs sauvages, et des champs entiers éclatent en une allégresse de fleurs violettes, jaunes et mauves; les coquelicots rouges font de larges taches brillantes, et les fèves à la fleur mauve et au cœur noir croissent en abondance. Les ormes à feuilles fines, les oliviers d’argent, les cyprès noirs, les mûriers festonnés de girandoles de vigne, comme pour une Fête-Dieu, remplissent la vallée qui s’étend au pied des Apennins. Dans les champs, les femmes travaillent, sveltes et gracieuses: elles sont, par le type physique, telles que les maîtres du XIVᵉ siècle les ont peintes; ovale arrondi, yeux doux, bouche en fleur; c’est une merveille de voir une telle beauté chez ces créatures de la glèbe. Elles sont coiffées comme les filles des Pharaons: leur mouchoir de couleur s’abaisse, roulé sur leur front, modelant la forme de la tête, et se rattache en arrière, laissant de chaque côté tomber des pointes qui leur donnent un air de sphynx; elles ont un charme inexprimable. J’ai vu sur la montée d’Assise deux toutes petites mendiantes qui, dans la grâce parfaite de leurs traits mignons, avec des teints bruns comme une lune d’été, étaient une joie pour les yeux; sur cette route, elles sautillaient comme des fauvettes, et faisaient l’effet de deux petites oisilles de Dieu.

Les villes grises à teinte rosée, qui étaient autrefois vertes, bleues et rouges, comme les vieilles fresques nous les font voir, sont jetées sur le flanc des collines et resserrées entre leurs murs et leurs portes. Elles ne sont, à l’intérieur, ni misérables ni sordides dans leur abandon paisible, mais, au contraire, nettes et solides, parfois avec une allure romaine extraordinaire. En voici une dont la porte consulaire est encore ornée de trois statues romaines--_Ispello Colonia Giulia Citta Flavia_, est-il écrit,--et les femmes qui, le dimanche, sortent des remparts pour aller par la campagne suivre les processions, portent sur la tête et jusqu’à mi-corps un châle de soie noire légère qu’elles drapent comme le voile des matrones antiques. Elles se déroulent dans la vallée, ces lentes processions; le peuple, bien vêtu et l’air prospère (nous sommes dans un pays de mezzaria), s’y presse en foule. Chaque paroisse arrive avec sa confrérie et sa croix, qu’abrite un baldaquin de soie claire; les grosses lanternes dorées, comme des lanternes de carrosse, brillent dans la clarté du jour, entourant l’image du saint protecteur. Ce sont pour ces gens simples des fêtes réelles qui donnent une dignité à la vie et l’élèvent au-dessus des nécessités purement matérielles. La jeunesse vient pour se voir; la race est aimable et courtoise, et les belles filles, gaies comme des enfants, trouvent qu’il est aussi naturel de penser à son _damo_[O] à l’église qu’autre part, et que certainement saint Isidore ne songera pas à s’en formaliser.

Les vieux palais des anciennes villes de l’Ombrie ne sont plus habités que par des gens tranquilles et endormis, vivant de ressources diminuées, mal à l’aise au milieu des traces du luxe évanoui; d’autres palais sont maintenant propriété de l’État et déshonorés par toutes sortes d’usages serviles; et, sous les armoiries des papes, on a placé les petites tables noires des employés. L’insigne couvent d’Assise est devenu un collège pour les fils d’instituteurs, et dans le réfectoire où se lisaient les effusions franciscaines, un théâtre a été élevé pour le divertissement de la jeunesse! A San-Pietro, près de Pérouse, les Bénédictins donnaient presque gratuitement un excellent enseignement agraire, dont profitaient des centaines de jeunes gens. Les derniers religieux ont été expulsés, le monastère est devenu une école d’agriculture qui périclite chaque année; le patrimoine des Pères paraît s’en être allé en fumée: et les exemples de ce genre pourraient se multiplier, puisque les biens ecclésiastiques sont représentés aujourd’hui par un passif! Il faut, pour l’amour de la vérité et le respect de l’humanité qui n’a pas été pendant des siècles béatement imbécile, comme on voudrait nous le faire croire, répéter que tous ces couvents étaient comme de grands feux dont la chaleur rayonnait au loin. L’Italie actuelle ne manque pas, certes, d’hommes compétents de toute sorte. Mais toutes ces bonnes volontés, tous ces désirs véhéments de progrès échouent et échoueront longtemps encore dans leur ambition de tout créer. On n’a pas voulu tenir compte de l’expérience du passé. Il paraît bien évident, au contraire, que les institutions qui firent surgir tant de villes magnifiques, qui donnèrent une moisson humaine si merveilleuse, possédaient, par certains côtés au moins, des conditions de vie infiniment favorables au développement de la pensée et à la grandeur de la race.

TERRE DE BROUILLARD

I

DECORS ET ASPECTS

_So it cometh often to pass that mean and small things discover great, better than great can discover small._

BACON

(Et il advient souvent que les choses petites et triviales expliquent les grandes, mieux que les grandes ne peuvent expliquer les petites.)

Les comédies de Shakspeare, bien plus que ses drames, évoquent l’époque où il a vécu, cette Angleterre du XVIᵉ siècle, si différente de celle d’aujourd’hui, non pas seulement par l’évolution des siècles, mais par l’essence même de son génie. Au théâtre de Sa Majesté, l’acteur Tree a fait revivre triomphalement une des plus délicieuses fantaisies de Shakspeare: _La Douzième nuit ou Ce qu’il vous plaira_, extraordinaire et savoureux mélange de vie italienne et de vie anglaise. Le poète se souciait fort peu des conventions, jouissant éperdument de donner un libre essor à toutes les imaginations qui lui venaient à l’esprit, sans prendre la peine de les préparer, ni presque de les coordonner.

Ce n’est rien que cette fable jaillie toute vive d’une page de conteur italien, et néanmoins quel spectacle exquis: sur la terre d’Illyrie, où toutes les races fusionnent, abordent deux jumeaux, frère et sœur, l’un croyant l’autre mort; Viola, la sœur, s’éprend soudainement du Duc, sensuel, gracieux, et musicien: et voilà matière à un échange de propos galants et subtils. L’Angleterre du XVIᵉ siècle comprenait parfaitement ces choses, et on dirait qu’elle veut les comprendre encore.

C’est proprement, le divertissement et rien de plus, que nos ancêtres demandaient à la scène... Les décors sont de purs chefs-d’œuvre. Il y a un jardin, avec d’infinis gradins formés de gazons, et des charmilles, et un pont couvert de roses, qui est un cadre pour les amours les plus jeunes et les plus ardentes; on y voit, sans étonnement, s’agiter ce mélange de seigneurs du XVIᵉ siècle, de fustanelles grecques, de belles dames d’une cour d’Este quelconque, de deux compères et d’une commère qui vivaient certainement sur les bords de la Tamise; rien n’étonne... et lorsque le troisième acte se termine sur un air de pipeau du fou, on comprend que c’est un rêve, mais qu’il est bien doux de rêver...

* * * * *

Londres a le plus agréable aspect en ce moment, quelque chose de la fraîcheur d’un réveil: après la période de tristesse qui a suivi la mort de la reine Victoria, on respire, et les visages ont retrouvé toute leur sérénité; le demi-deuil est encore porté généralement dans un certain milieu, celui de la «society» par excellence, et c’est la plus jolie chose du monde que cette quantité de robes de foulard, à tons doux: mauve, blanc, gris, et tous ces panaches noirs légers où tremble du blanc. Jamais, je crois, les Anglaises n’ont été si follement élégantes; je dis follement avec préméditation, car cette orgie de robes ajourées, de dentelles et de gaze, de mousseline de soie, les plus immaculées et les plus légères, dans ce pays et cette ville où tout se salit sous la fumée, entraîne nécessairement une dépense effrénée.