Terre de Chanaan

Part 9

Chapter 93,748 wordsPublic domain

Le plan des conjurés était précis. Le «pronunciamento» devait s’opérer le lendemain; les hommes de Lopez Mendoza envahiraient la ville, pendant la nuit; le palais de Diaz serait cerné, ses officiers massacrés, avant que l’on ait pu assurer la mobilisation des troupes casernées à Puerto-Leon. Le quartier général des révoltés était la «Casa de los Lilios» et ses vastes dépendances. La liste des arrestations, des exécutions, indispensables en pareilles circonstances, était prête; les nouveaux fonctionnaires et généraux nommés. Les conjurés comptaient de nombreux amis dans les corps de troupe.

--Ah! amigo, si vous aviez vu l’effet de cette nouvelle chez le Président. Evidemment, on savait que don Juan conspirait. Mais que Lopez fût là, dans nos murs, c’était trop fort. Le Président a destitué immédiatement le chef de la Police. Ce qui prouve que la dénonciation du complot n’est pas due à la Sûreté...

--Et à qui donc, alors?

--Mystère, mystère! murmura en clignant des yeux le jeune feuilletonniste. Ah! il n’y a pas que les mystères de Paris, amigo caro; il y a aussi les mystères de Puerto-Leon. Toujours est-il que les intimes de Diaz connurent seuls la nouvelle et que l’on résolut d’employer le soir même la manière forte. Il ne fallait pas songer à attaquer don Juan de front; il résisterait, et, dame, un combat, c’est toujours chanceux. On hésitait, mais un mouchard, au dernier moment, apprit que don Juan se rendrait au cirque Wang. C’est là qu’on donnerait le coup de filet. Pour ne rien compromettre, on négligea d’envoyer l’ordre de perquisition et de saisie de la _Mariquita_ qui, pendant ce temps, levait l’ancre pour une destination inconnue. Nous n’avions plus de bateau pouvant la poursuivre, et d’ailleurs il valait mieux ne pas prévenir le lieutenant du port--qui n’était pas sûr. Le soir venu, toutes les forces étaient sur pied. La rafle, en plein spectacle! Don Juan sauta hors de sa loge, bondit aux écuries, décrocha une lampe à pétrole et la jeta enflammée, dans la paille des chevaux. On lui tire dessus; on le rate; il se sauve. Jusqu’ici, ma foi, on ne sait ce qu’il est devenu, pas plus que Miguel Sampietri. On a arrêté presque toute la troupe du Chinois, sauf M. Wang, naturellement.

--Et le vieil Antonio?

--Le vieil Antonio était resté chez lui. Quelques policiers excitèrent la foule à saccager sa maison. Vous savez combien le Corse était haï. Les débiteurs, ravis, se précipitèrent à l’autodafé. On dit que don Antonio se trouvait, à cette heure-là, enfermé dans la petite salle où il tenait sa caisse. Les cris et les premiers coups de feu le firent sursauter. Ce vieux ladre tripotait son or. C’était sa marotte, dit-on.

«Il n’a que le temps de débarrasser sa table des dollars, livres et couronnes qui l’encombrent--toute sa chère vieille monnaie--il barricade sa porte et attend, revolver au poing, sans plus se soucier de ses magasins et de sa femme qui, en chemise, courait et hurlait comme une folle. Les pierres pleuvent sur les murs et les fenêtres. On défonce une porte; on traîne les vieux ballots, les caisses, tout le bric-à-brac des entrepôts et on allume dans la cour le feu de joie, qui, tout naturellement devient un véritable, un formidable incendie. Pendant ce temps, quelques gaillards, plus ou moins ivres, qui en voulaient à ce sacré usurier d’Antonio--les mauvaises langues prétendent que c’étaient des officiers d’Etat-Major--pénètrent dans la maison déjà gagnée par les flammes. Une porte résiste. Derrière, le Corse guette, son arme bien en main. Un coup d’épaule, deux, trois coups d’épaule, la porte cède, un coup de feu; le premier assaillant s’abat, une balle dans la tête. Les autres, furieux passent sur le cadavre; d’un coup de machete, don Antonio a la gorge tranchée et s’affale, le nez sur la table encore jonchée de pièces d’or. Ah! mon ami, alors ce fut la curée. Tout cet or, on le ramassa dans le sang qui ruisselait de la gorge ouverte, à pleines mains; on en emplit ses poches, on éventra les sacs, on fit sauter les caisses de métal: ce fut une bombance d’or! Par terre, le cadavre du maladroit qui avait passé le premier et le vieux ladre qui râlait. Deux ou trois coups de bottes dans la figure et tout fut fini: il était encore riche, le Corse! on le disait ruiné. Mais c’était lui-même qui avait fait courir ce bruit, par avarice. Ça ne lui a guère servi, d’ailleurs. Enfin, voilà mes gaillards qui tirent les morts par les pieds, ferment la porte et laissent brûler le tout. Seulement Diaz apprend l’assassinat de Sampietri et le vol de son or. Vous imaginez la colère du Président! Biens du séquestre! Les assassins ont été fusillés deux heures plus tard, après avoir eu les poches retournées soigneusement. Avouez, monsieur le Français, qu’il y a une justice à Puerto-Leon?

--Je l’avoue,--murmurai-je.

--Il paraît que les policiers, perquisitionnant chez don Juan pour tâcher de pincer Lopez, en ont fait de belles! Mais notre Président est la justice même. Au revoir, monsieur, et bonne chance pour le placer!

Puerto-Leon se vida en quelques jours du peu qui lui restait de vie. La dictature serrait la cité dans son poing. La cité agonisante achevait maintenant de mourir. Tout à l’ivresse de leur prompte et farouche victoire, Diaz et ses officiers, sous la garde des fidèles «andinos», sablaient le champagne, en signant des confiscations et des arrêts de mort. Vers deux heures, chaque matin, quelques salves, ébranlant les fossés sonores de la Rotunda, assuraient les habitants, suant la peur dans leurs lits, de la prompte exécution de ces arrêts.

X

LE «RUSH»

Le paquebot hollandais nous apporta de Trinidad des vivres, des armes et des munitions que nous eûmes la plus grande peine du monde à soustraire aux mains des douaniers. L’annonce de notre prime d’enrôlement pour le placer Eldorado attira vite un grand nombre de mineurs. Carvès les recevait tous les matins au comptoir, assisté de M. Napoléon Garbure. Ils arrivaient, isolés souvent, parfois par paquets de trois ou quatre. La plupart étaient de vieux et solides routiers de la jungle, rompus aux longues expéditions, aux durs travaux de la mine: ils venaient du Callao, de Colombie, de la Nouvelle-Grenade, vrais fils de l’aventure qui avaient rôdé toute leur vie autour de la fortune, qui ne payaient pas d’apparence, ne racontaient jamais d’histoires, en ayant vécu de toutes sortes et des plus pimentées. Ils tenaient de l’ouvrier et du trappeur, portant leurs outils, leur besace et le machete à la ceinture. Les plus fortunés avaient un fusil en bandoulière--oh! pas un Winchester--un vieux fusil à pierre, dont le canon était parfois raccommodé avec du fil de fer ou de la ficelle.

Carvès les triait avec soin; debout, les bras croisés, l’œil mi-clos, à la manière des maquignons, il dévisageait leurs anatomies, scrutait les tares, perçait d’un regard le secret des épidermes, estimait le ressort des jarrets et des biceps, la vigueur des thorax. Il ne voulait pas de traînards.

--Non, mon vieux. Rien à faire. Et tes varices!

Et le refusé grommelait, protestait, insultait, jusqu’à ce qu’un camarade payé le poussât par les épaules et débarrassât le plancher.

--Je viens pour le placer.

--Comment t’appelles-tu?

--Jack, ou John, ou Tom, ou Philip.

Ils étaient nés sur les rives brumeuses et glacées du Nord, Scandinaves, Anglo-Saxons à la peau recuite par la saumure, tannée par le whisky, et qu’un jour une obscure inquiétude avait arrachés à leur gouvernail, à leurs filets, à leur bière favorite. Un soir d’hiver, l’annonce d’un journal lue à haute voix dans l’ombre enfumée du bar, le récit d’un camarade: cela avait suffi, pour déterminer le «rush»! Le mirage flottait. La bière et le whisky devenaient fades. On avait envie de se buter la tête contre la cloison de sapin. Au fond du verre, un reste d’alcool flambait: une goutte d’or. L’or! à ramasser à la pelle, là-bas, avait dit le camarade... L’homme étouffait sous le poids de la vie quotidienne, des objets et des êtres familiers, de tout ce qui nous rive à notre banc.

Une drôle de chanson que susurrait la nuit très loin, par delà les plaines boueuses et les eaux noires--une chanson de risque, une chanson d’homme libre! Et vlan, la porte s’ouvrait d’un coup de poing, refoulait l’ombre sifflante et glacée. Le «rush» vers la richesse, vers l’inconnu, la ruée à l’or... Une sirène hurlait dans le port. La pluie mitraillait les bâches de l’entrepont, qui claquaient en coups de caronade. Des tas de chair, de membres qui grouillent, des visages violacés, des corps grelottants, trempés d’eau, des femmes qui pleurent, des enfants qui hurlent... et des hommes libres qui entendent, à travers la grande plaine de la misère, l’autre chanson, la drôle de chanson, celle du risque, par delà les flots que bientôt baignera la lumière. Allons, il y a encore du bon dans la vie, tant qu’on peut partir! Et le mirage chemine, comme la colonne biblique, devant l’étrave du bateau d’émigrants.

--Et toi, comment t’appelles-tu?

--José Yrribaren, Basque. Trente ans de voyages: Bolivie, Colombie, Equateur, le Brésil. Dix fois fait fortune: dix fois ruiné; volé par les gouvernements, volé par les révolutionnaires, ayant crevé la faim, crevé la fièvre. Ah! je connais le placer! Cinquante-quatre ans et je remonte. Ne craignez rien! Les jarrets de Basque, ça connaît la route.

Carvès limita les enrôlements au nombre de trente. C’était plus que suffisant, dit-il. Chaque homme devait emporter ses vivres. On remonterait le fleuve en pirogue, pendant quatorze jours.

Une fois la liste d’enrôlement close, Carvès réunit ses hommes.

Nous offrîmes une tournée de tafia.

--Pour l’Eldorado!--cria Carvès.

--Hip! Hip! Hurrah!--tonnèrent les mineurs.

L’Espagnol décrocha sa guitare, égratignant _la Marseillaise_, prit la tête du cortège qui se déroula paisiblement par la Calle Mayor, sous l’œil de la police nègre.

--Ils sont contents,--dit Carvès,--un peu d’alcool, un peu de musique et beaucoup d’illusion!

Nous étions assis parmi des caisses clouées qui répandaient un parfum de bois sec. Sur la table, les verres salis et des flaques d’alcool. Le jour baissait. Par la porte ouverte rayonnait le feu du crépuscule et la brise de mer soulevait la sciure répandue sur le seuil. Un perroquet se gargarisait, gonflant sa gorge verte. Sur le pourpre écran du soir, une ombre se découpa.

C’était Letchy. Elle s’assit près de nous. Elle me parut amaigrie.

--Vous? m’écriai-je.--Et d’où venez-vous? Après les affaires que nous avons traversées! Je craignais que vous ne fussiez en prison!

--Je ne pouvais vous rejoindre! D’ailleurs, cela valait mieux pour vous! Grâce à Dieu nous voilà tous réunis!

Carvès observait la jeune femme et demeurait silencieux.

--Voilà,--dit-elle brusquement, en frappant la table de sa main, qui était robuste et bien soignée.--Service pour service--et elle regarda Carvès droit dans les yeux--emmenez-moi avec vous!

Carvès sursauta.

--Une femme. Y pensez-vous?

--Je ne suis pas une femme. Vous devez vous en douter? Je suis un être sans sexe, rompu à toutes les fatigues. N’ayez pas d’inquiétude à mon égard. Le cirque Wang! Vous savez ce qu’il en est advenu. Cupidon s’est enfui sur la _Mariquita_, en prenant à son bord, sur la côte, l’ex-président qui avait flairé la mauvaise brise. Van Sleep, Carolina, Peter Boom, arrêtés d’abord, ont été relâchés. Ils seront rapatriés grâce au ministre des Etats-Unis. Le Chinois est poursuivi. Mais le diable seul sait où il s’est fourré! Que vais-je devenir? Moi aussi je veux chercher fortune.

Et souriante, elle se tourna vers Carvès.

--La Toison d’Or! Pourquoi pas! Allons, soyez généreux! je ne vous demande qu’une place dans la pirogue, qu’un coin au bivouac. J’ai la foi.

Carvès se taisait. Puis, sèchement:

--Soit! Je n’oublie pas que je suis votre obligé. Venez. Mais vous savez ce qu’on risque.

Elle haussa les épaules.

--Et don Juan?--demandai-je,--qu’est-il devenu dans la bagarre?

--Don Juan... Je ne sais... on dit qu’il a pris la brousse avec Miguel. Allons, c’est entendu... je pars... A bientôt, mes compagnons de route.

Carvès frappa du poing sur la table.

Huit jours plus tard, à trois heures du matin, les pirogues de l’A. M. T. sous la direction de Jérôme Carvès, prospecteur, s’ébranlèrent lentement dans la pâleur de l’aube. Nous étions au complet, rassemblés sur la berge depuis minuit. Les hommes n’avaient pas allumé de feux; ils buvaient ou fumaient leurs pipes, sans bruit. L’Espagnol égrenait sur sa guitare des mélodies indiennes qu’il avait apprises pendant la récolte du café, sur les bords du rio Parana. Les cœurs simples des hommes qui allaient partir s’ouvraient à la sérénité de l’heure. Le chant des crapauds flûtait vers les étoiles. Comme la nuit où j’avais accompagné Carvès pour son premier départ, je distinguai la masse de la forêt, dont l’épaisseur barrait l’horizon d’une ligne plus sombre que le ciel. Une vapeur blanche, qui montait du fleuve, ouvrait une brèche dans cette muraille, indiquant le chemin que nous allions suivre.

Le chargement des canots s’opéra en bon ordre, à la lueur des torches. Chaque pirogue avait son numéro de marche; les mineurs étaient répartis avec une stricte discipline. Carvès se révélait un chef ne négligeant aucun détail.

Un homme déboucha de l’ombre, réclamant Carvès avec un terrible accent anglais. Il semblait essoufflé par une course précipitée, un baluchon sur le dos; on le conduisit au chef.

--Je suis Peter Boom, l’ancien clown, du cirque Wang. Je voudrais partir avec vous.

--Vous auriez pu vous décider plus tôt?

--Sans doute. Ne m’abandonnez pas, sir, j’ai confiance en vous.

--C’est bien,--dit Carvès.--Trouvez une place. Vous connaissez les conditions. Vous avez ce qu’il vous faut, j’espère.

Un clapotis léger révélait dans les roseaux le glissement du Fleuve vers la mer. Des torches, au bout des bras tendus dans le noir, secouaient des étincelles sur l’eau naphteuse.

Carvès donna l’ordre d’embarquer.

Soulevée par une force profonde, notre pirogue tira sur son amarre qui gémit de l’effort. Un courant marin refoulait la poussée du Fleuve. C’était le jusant qui montait. L’Océan nous portait à la Forêt.

Carvès quitta la berge le dernier. Il considéra la file des embarcations dont les rameurs se tenaient prêts, la courte pagaie en main.

--All right!

Là-bas derrière nous, le phare de Puerto-Leon veillait au seuil de la mer.

Un coup de sifflet. Les pagaies plongèrent en cadence. Un frisson courut le long des berges.

Par delà la muraille de la forêt, une clarté souterraine irradiait l’horizon, au ras des cimes dont les rameaux s’incisaient, fresque noire et menue, sur le transparent auroral. Les ténèbres étaient maintenant poreuses de lumière. Devant nous, un voile recouvrait encore le monde, comme un rideau derrière lequel quelqu’un s’approche, portant une lampe...

TROISIÈME PARTIE

LA CONQUÊTE

XI

LE CHANT DE L’OISEAU

Les fumées du campement montaient dans le demi-jour crépusculaire. Les pirogues avaient été amarrées en file parmi les roseaux qui, sous le feu du soir, dardaient leurs lances vers le ciel. Chaque embarcation avait construit sur la berge son carbet de feuillages, suspendu ses hamacs, allumé ses feux. La brousse, les herbes où se cachent les serpents, avaient été brûlées, et d’âcres odeurs traînaient mêlées au brouillard qui se condensait au ras du fleuve, s’étalait en nappe blanchâtre sur la rive. A la cime des arbres, bronze et cuivre, des perroquets jacassaient encore.

Sur la sombre verdure, qui formait au-dessus du fleuve deux falaises presque lisses, des aigrettes venaient s’abattre, sans bruit, pareilles à des flocons de neige. Des plongeurs gris filaient au ras de l’eau, disparaissaient sous les palétuviers dont les tentacules s’arc-boutaient dans la vase. La nuit se massait déjà entre les troncs et les lianes; la jungle palpitait de battements d’ailes, de cris étouffés, de murmures d’oiseaux, de pépiements qui roulaient en gouttelettes sonores à travers les feuillages, s’étranglaient net dans le poing du silence refermé sur la forêt.

Autour des feux échelonnés sur la rive, les mineurs étaient assis, nettoyant leurs armes et leurs outils qu’une rouille tenace rongeait. Quelques-uns sifflaient: la plupart étaient silencieux. Des noirs revenaient de la corvée de bois, leur charge sur la tête, défilant sur l’écran du crépuscule, comme des chauffeurs devant la gueule d’un four. La chaleur avait pesé, tout le jour, sur les nuques des rameurs, perçant les casques, baignant de sueur les échines courbaturées, roidies par l’immobilité des pirogues. Le soleil avait martelé sans répit l’acier aveuglant des eaux. Et, ce soir-là, la même lassitude engourdissait nos membres et nous repliait sur nos songes.

Seul, parmi nous, Pablo le métis ne paraissait pas accablé. Il était chargé de préparer les repas pour Carvès, Letchy et moi et de prendre soin de nos carbets. Vêtu à la manière des mineurs, de toile bleue, sans autre couvre-chef qu’un foulard noué sur la nuque, un anneau d’or à l’oreille, il allait, venait, s’affairait, mettant du bois au feu, de l’eau dans la marmite. Ses soins les plus empressés étaient consacrés à Letchy pour qui il semblait nourrir un fidèle attachement. A chaque débarquement, il l’emportait entre ses bras, pour qu’elle n’enfonçât pas ses chevilles dans la vase. Il couchait au travers de son carbet, le fusil en main, vrai chien de garde, attentif à tous ses besoins, au moindre signe. Carvès plaisanta:

--Miss Letchy a emmené son valet de chambre!

Pablo avait une manière de planter son machete à vingt mètres dans une cible d’écorce, large comme un dollar, qui lui valut beaucoup de considération.

Depuis quatorze jours et quatorze nuits, nos pirogues remontaient le fleuve monotone chargé de vase, qui avait depuis des siècles et des siècles ouvert sa lente trouée dans les ténèbres de la forêt; nous étions habitués au rythme régulier des heures cadencées par le chant des pagayeurs, au clapotis des eaux battues par les palettes de bois.

Carvès, Letchy, Pablo et moi faisions partie de la première embarcation, assis les uns derrière les autres, parlant peu. Le fleuve et la forêt rendent les hommes silencieux.

A mesure que nous pénétrions plus profondément dans les solitudes, nous sentions tous, plus ou moins obscurément, une présence. Notre silence et notre gravité étaient les preuves qu’une nature formidable agissait sur nous. La trouble nappe du fleuve, les enlacements des lianes, les vagues innombrables des feuilles étendaient devant nos yeux un rideau d’apparences derrière lequel nous pressentions, non sans angoisse, une force illimitée, éternelle et menaçante.

L’air du soir apportait à nos narines, avides de fraîcheur, l’immense senteur de la forêt; c’était une vague qui déferlait vers nous, ombres falotes ballottées sur quelques ais de bois, une vague de parfums et de puanteurs qui avait tour à tour gonflé les horizons feuillus, léché l’humus pourrissant, balayé les cavernes des fauves, éraflé d’un coup d’aile la face plate et irisée des marécages: une vague où s’étaient fondues les vierges émanations des solitudes et l’odeur de la plante qui pousse, de l’œuf qui éclôt, des semences tièdes; une vague chargée de pollens, engluée de miels sauvages, d’âcres fécondités, d’aphrodisiaques végétaux et animaux.

Et cette bouffée, trop forte pour mes poumons, nous grisait et nous écœurait tout à la fois. Elle pénétrait notre être comme la moindre parcelle de ce vaste univers, que je commençais à comprendre du jour où je ne cherchais plus à l’expliquer.

Volupté de s’anéantir dans ce travail de mort et de création que l’Etre accomplit en une inutilité absolue, terrifiante seulement pour nos cervelles!

Depuis des milliers et des milliers de siècles, depuis le temps où les grands sauriens avaient apparu sur les marécages, les flamants roses prenaient leur vol en fer de lance, glissaient au ras du fleuve, montaient d’un même essor et s’inclinaient, pareils à une voile de pourpre triangulaire, sur l’aube transparente.

De même, depuis des âges, les boas majestueux se balançaient, déroulant leurs anneaux, le long des berges, et depuis que les premiers hommes rouges avaient lancé les premières pirogues, les serpents les avaient regardés passer avec leurs yeux de pierres précieuses. Dans la vase grouillaient, depuis des millénaires, des caïmans dont la mâchoire claque si lugubrement la nuit, ces fakirs de la boue à la carapace incrustée de mousse, de fleurs et de minuscules crustacés, les pirayes courtes, les poissons électriques, les poissons épineux et chargés de venin, et la tribu des araignées, des mille-pattes, aux crocs doubles, les grappes de sangsues: tout ce monde guettait dans le limon du fleuve, parmi les plantes décomposées dans la vase criblée de bulles d’air, guettait depuis les grandes catastrophes, le passage d’une proie. Et depuis quelles aurores immémoriales, dans la pénombre de la jungle, venaient, la bouche baveuse, du même pas de velours, les narines dilatées vers les abreuvoirs des criques, les grands fauves, maîtres des solitudes! Depuis quand!

Ici rien n’avait changé. Tout datait d’avant la pensée. La loi était celle de l’instinct; le coup de griffe, le coup d’aile avaient le sûr déclenchement d’organismes parfaits, une précision mécanique. Les plumages du perroquet, du flamant, de l’aigrette, réalisaient la joie de la couleur pure, neigeuse, écarlate ou flamboyante. Enlaçant les muscles tordus des branches, accrochées aux lianes pleureuses, des orchidées gonflaient leurs pistils, étalaient leurs chairs soufrées, violettes, orangées, striaient de lueurs la densité visqueuse de la forêt, suspendues en guirlandes d’un arbre à l’autre, palpitant comme des sexes, moites comme des peaux en sueur, rigides de désirs, étranges fleurs où la nature avait concentré la plus capiteuse volupté de ses charniers, et qui, mi-bêtes, mi-plantes, oscillaient, lampes des grandes voûtes, aux confins de deux règnes.

Malgré l’accablement de la journée, l’obsession des moustiques, nous demeurions de longues heures, Carvès, Letchy et moi, étendus dans le rayon protecteur du brasier qui tirait tour à tour de l’ombre le visage de l’un ou l’autre, causant parfois, parfois nous contentant d’écouter les rumeurs nocturnes, le froissement des roseaux et des palétuviers, le hululement des oiseaux de nuit, le beuglement du crapaud-bœuf, le cheminement sourd de tout ce qui glisse, rampe, creuse sa voie, enfouit son butin, étrangle sa proie. Hors le cercle du feu commençait le règne de la nuit féconde en entreprises, en guet-apens, en agonies.

Une fois les ténèbres refermées sur la jungle, une seconde vie plus féroce encore commençait; un peuple de rôdeurs envahissait l’ombre; des serpents déroulaient leurs anneaux vers les nids endormis; des mufles invisibles flairaient les traces plus odorantes que le jour; des fouisseurs patients creusaient des galeries; des millions de poux actifs rongeaient les géants à la triple écorce qui s’écrouleraient en poudre, par quelque nuit semblable. La destruction poursuivait son rythme, abritée de la lumière, trahie seulement par le craquement d’une branche, un râle étouffé, un appel lointain, les pas sourds de la faim et du meurtre.

Certaines nuits, le flux et le reflux des rumeurs, le halètement de la forêt et le clapotis des eaux semblaient quelques instants suspendus. Et c’était alors, comme une trouée de silence, un abîme qui s’ouvrait sous nos esprits, une chute vertigineuse dans le néant.