Part 8
J’avais en face de moi don Felipe, le chapelain. A la lueur des bougies, je distinguai, mieux que je ne l’avais pu faire tout à l’heure, ce long visage jaune, aux yeux très noirs, enfoncés dans les orbites, sous d’épais sourcils grisonnants. Don Felipe mangeait et buvait ferme. Entre les plats, il demeurait, la tête baissée, les mains dans ses manches.
--Padre,--dit don Juan à don Felipe,--reprenant une idée qui lui était chère, ne croyez-vous pas que la cruauté sur cette terre soit d’institution divine?
--Dieu,--répondit le chapelain,--est rigoureux dans ses châtiments, mais ne saurait être appelé cruel.
--Jésuite,--repartit don Juan,--est-ce que cela ne revient pas au même? Nous nous comprenons. Est-ce que Dieu n’a pas exterminé le peuple d’Egypte? Sa rigueur s’est étendue jusqu’aux nouveau-nés. Un archange marquait les portes des condamnés.
--Certes,--dit don Felipe,--si l’on ne peut convertir le pécheur, il vaut mieux l’envoyer au bûcher!
--Et,--reprit don Juan,--ne pensez-vous pas qu’il existe des meurtres légitimes, des meurtres moraux, nécessaires?
--Cela est possible,--fit le chapelain,--ce sont les idées des philosophes qui nous ont fait perdre ces colonies.
--Que deviendront ces terres jadis fertiles,--reprit don Juan,--sans une main de fer et sans les esclaves! Où sont nos plantations de coton et de canne? Où sont les vieux planteurs d’antan, armés du fouet et qui savaient faire sortir de ce sol plus d’or que tous les chercheurs d’Eldorado n’en ont jamais retiré de leurs mines imaginaires?
Puis il articula, le regard fixe, les mains jointes sous son menton:
--Le sang est la féconde semence. C’est lui qui fait fructifier la terre. La vie s’engendre de la mort. Tous les grands créateurs ont été de grands destructeurs. Celui qui ne peut tuer ne peut pas créer. Qu’est-ce que les hommes? Une matière vile, de la glaise à pétrir pour nos statues. La puissance s’édifie sur des cadavres.
Le dîner était terminé. Nous revînmes dans le cabinet de travail. Don Juan nous offrait des havanes gainés de paille. Le chapelain fumait dévotement. Don Juan, qui n’usait pas de tabac, arpentait la pièce, exaltant la vertu de la mort. Un gong résonna dans la nuit. Le capitaine Cupidon et Miguel Sampietri furent introduits.
--Ah!--dit don Juan,--nous allons avoir une belle partie. N’est-ce pas, messieurs?
Don Juan prit Carvès par le bras et l’entraîna vers la fenêtre.
--Vous avez vu Miguel Sampietri. Il est tout disposé à vous serrer la main. Sans rancune! Vous êtes un rude adversaire,--ajouta-t-il en souriant.
Miguel s’approcha d’eux. Il ressemblait à son père, en plus jeune, avec un front buté, étroit, de petits yeux verts, et la nuque fort congestionnée.
Carvès tendit la main à Miguel qui la serra, sans un mot.
Nous passâmes dans une véranda où la table de jeu était préparée. Des boissons rafraîchissantes dans des seaux d’argent. Carvès s’assit le premier. Ses longues mains caressèrent le tapis avec douceur. Puis d’un coup sec de l’échine, il rapprocha son fauteuil.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’heure était avancée. Dans le salon, les bougies s’éteignaient. Sous la véranda, deux candélabres éclairaient encore un tapis vert sur lequel se penchaient le masque rond et noir du capitaine Cupidon, le visage sanguin de Miguel Sampietri, la face longue et jaune de don Felipe et le profil vulturin de Carvès.
--Brelan de rois,--annonça Miguel Sampietri.
Il se renversa sur sa chaise, abattant des cartes:
--Joueriez-vous aussi votre placer, monsieur Carvès?
VIII
UN BILLET A ORDRE
Carvès perdit ce soir-là dix mille dollars, le montant du chèque touché la veille à la Brasilian Bank.
Le lendemain matin, je me rendis machinalement au bureau du placer. J’étais en proie à un désespoir morne, sans révolte. Il n’y avait qu’à se soumettre, à attendre que la chance tournât. Comment payer leur avance aux mineurs qui venaient s’inscrire? Justement il en arriva deux ce matin-là, deux Floridiens qui avaient travaillé à Callao et que le placard avait attirés. Deux grands gaillards à peine vêtus, le fusil en bandoulière, le «machete» à la ceinture. A tout prix il fallait éviter que l’affaire s’ébruitât, ou tout notre crédit s’effondrait. Avec ce qui restait en caisse je réussis à payer ces hommes.
Notre comptoir était un hangar assez sombre. La porte donnait sur une rue voisine du port; elle restait toujours ouverte, le matin, et découpait un grand rectangle rouge vibrant de soleil. Deux tables de bois, sur lesquelles étaient posés quelques échantillons des pépites rapportées par Carvès, deux registres, une jarre d’eau, et une bouteille de whisky pour trinquer avec les contractants. Tel était notre modeste ameublement. L’idée qu’il nous faudrait quitter ces pauvres choses me serra le cœur: cette bicoque avait abrité de grands espoirs.
Letchy entra en coup de vent.
--Est-ce vrai,--me dit-elle à brûle-pourpoint, sans autre préparation,--est-ce vrai que Carvès a perdu dix mille dollars chez don Juan, hier soir? La chose se sait en ville. Les mineurs sont furieux. Ils prétendent que Carvès est ruiné, que l’expédition n’aura pas lieu. Miguel Sampietri envoie des gens à lui dans les bars pour conseiller aux placériens de garder l’avance qu’ils ont touchée et d’aller faire fortune ailleurs. Vous êtes flambés, si ces rumeurs s’accroissent, on vous fera un mauvais parti. Les mineurs n’aiment pas la plaisanterie. Le gouvernement ne sera pas fâché de mettre son nez dans une affaire qui l’intéresse. Enfin, voilà! vous avez glissé sur la peau d’orange. Pour une misérable partie de poker!
--Letchy!--dis-je.--Je ne suis qu’une victime!
--Une victime! Une victime! Laissez donc ces mots pompeux. Une victime! oui, de votre faiblesse, de votre incapacité à prendre une décision.
--Vous êtes sévère!
--Il fallait retenir votre ami par le bras, fermer sa porte à clef, que sais-je? Vous saviez qu’il était joueur. Mener un joueur devant un tapis vert, c’est bien pis que de mettre une allumette dans une botte de paille. Et vous étiez averti!
«Maintenant, vous êtes à la veille d’être ruinés, déshonorés, jetés en prison! Ces dix mille dollars, n’est-ce pas, c’est l’argent de la caisse?
Je baissais la tête.
--Alors, la prison! Et quelle prison! Tous vos ennemis--et Dieu sait si vous en avez, sans les connaître--vont se ruer sur vous. Que va faire Carvès?
--Je ne sais. Aller chez don Juan!
Letchy éclata de rire.
--Le plus naïf des hommes! Et savez-vous ce que va faire don Juan?
--Non.
--Le renvoyer au vieil Antonio, à l’avare. Ah! ah! La bonne histoire. Et don Antonio acceptera de donner les dix mille dollars, mais contre la cession des droits de Carvès sur le placer et sa substitution à Carvès comme agent de l’A. M. T. C’est clair comme l’eau de roche. Bien joué, n’est-ce pas? Il vous coûte cher, le brelan d’hier soir. Et c’est tout ce qu’il a trouvé, Carvès?
Je haussai les épaules.
--Enfin, comprenez-vous la gravité de votre situation. Comprenez-vous que vous pouvez laisser vos os à la Rotunda de Puerto-Leon, et que, dans la plus heureuse hypothèse, il vous faudra vous faire rapatrier, et revenir en France, comme des gueux?
--Oui,--balbutiai-je machinalement,--il faut agir, agir au plus vite.
--Des mots que cela! Ne trouverez-vous donc jamais que des mots? Ce sont des dollars qu’il faut! Les avez-vous?
--Hélas!
--Eh bien! je sais quelqu’un qui les a, qui consentira à un prêt. Le placer est une garantie--insuffisante, car il ne garantit pas la moralité de Carvès. Mais cette personne a confiance. Carvès remettra l’argent dans la caisse de l’A. M. T.
--J’en suis sûr,--répondis-je.--Je le garantis sur ma vie, sur ma liberté; je m’en porte caution. Carvès est un honnête homme. Il a été victime de sa passion.
--Toujours des phrases,--fit-elle visiblement impatientée. Prévenez votre ami qu’il ne tente aucune démarche, aucun acte prématuré. Qu’il fasse le mort. Ce soir, les dix mille dollars seront dans votre coffre.
--Mais Letchy, cet argent...
--Ne vous en préoccupez pas!
Elle sortit, précipitamment.
Je ne revis Carvès qu’à l’heure du déjeuner. L’histoire du poker avait dû faire le tour de Puerto-Leon. M. Breitkopf nous lançait des regards soupçonneux et se carrait dans une morgue pleine de dignité.
--Nous sommes à la baisse,--me dit Carvès.
Une chose m’étonnait, c’est que Carvès ne manifestât pas le moindre remords d’avoir risqué et perdu des fonds qui lui avaient été confiés. Pas une allusion à cet acte--la plus parfaite indifférence! Un détournement! Le vilain mot! Et d’ailleurs, l’argent n’est-il pas fait pour être détourné. Le meunier amène l’eau à son moulin. La malchance s’en était mêlée. Une gaffe, rien de plus. Et rien d’autre à faire que d’essayer de la réparer. Mais si l’on ne réparait pas! Bah! Il y a toujours une solution et souvent plusieurs, que l’on ne saurait prévoir.
Telle était l’insouciante doctrine que je dégageais des paroles de Carvès, de ses gestes, de sa physionomie. Alors que j’étais épuisé par les incidents de cette nuit, Carvès lui, était frais, souriant, et mangeait de bon appétit les ragoûts infernaux apprêtés par le chef noir de M. Breitkopf.
Le plus fort, c’est qu’en effet, il y avait une solution imprévue, invraisemblable--une solution tout de même.
--Nous sommes sauvés,--dis-je brusquement.
Et je racontai mon entrevue avec Letchy.
Il ne se montra pas enthousiaste.
--Hum!--fit-il, maussade.--Et d’où sort-il cet argent?
--Dame,--m’écriai-je.--Il me semble que nous n’avons guère le droit de faire les difficiles.
--Ça dépend! Mais je voudrais bien savoir où cette dame de cirque trouvera ses dix mille dollars! Simple curiosité!
--Cette dame de cirque,--repartis-je irrité,--nous évitera peut-être de coucher demain soir à la Rotunda.
--Plaisanterie! mon cher. Mais au lieu de coucher demain soir à la Rotunda, nous pourrions peut-être y coucher, ce soir même en acceptant la proposition de miss Letchy, acrobate. Diable! c’est à considérer!
--Je ne te comprends plus,--dis-je, un tremblement dans la voix.--Tu nous ruines! Tu joues avec ta vie, avec la mienne. Rien ne compte pour toi. Tu nous perdras.
--Ecoute, mon petit,--fit gravement Carvès.--La vie n’est qu’un jeu, après tout, et les chances tournent. Déveine aujourd’hui, et veine demain! N’aie pas peur! Je ne jouerai plus jusqu’à ce que nous soyons riches. Mais à quoi bon revenir là-dessus. L’A. M. T. ne perdra pas un sou. Comment? je n’en sais encore rien!
--Jérôme! Au nom de notre amitié, trouve-toi ce soir au rendez-vous.
J’ignorais où Letchy prendrait cette grosse somme, mais je savais qu’elle ne s’était engagée qu’à bon escient. Il n’y a que l’amour capable de réaliser l’impossible. Letchy aimait Carvès. Elle avait d’ailleurs une façon bien spéciale d’aimer, qui était de fuir mon ami, de ne jamais lui parler, ou de le traiter, comme tout à l’heure, en termes durs et méprisants.
Toujours est-il que Jérôme pressentait cet amour qui rôdait autour de lui, flairait cette odeur, comme il flairait le fauve dans la jungle et se tenait sur ses gardes. Non pas qu’il se crût lié par un service rendu. J’avais constaté plusieurs fois que Carvès faisait peu de cas de la reconnaissance: il ne croyait guère au désintéressement d’un bienfaiteur, encore moins d’une bienfaitrice.
--Ma foi,--dit-il, puisque tu y tiens, je serai là. Mais je signerai un papier. Je lui paierai les intérêts dès le début de l’exploitation et je ne serai pas long à la rembourser. Qu’elle ne croie pas m’imposer une obligation éternelle.
Carvès n’oubliait pas que les liens qui attachent celui qui oblige à son obligé sont plus forts que les liens inverses. Il craignait que ce sentiment obscurément pressenti chez Letchy ne devînt plus aigu, plus absorbant, du jour où celle-ci l’aurait sauvé. Il serait alors un peu sa chose, ce qui l’humiliait.
Mais la proposition était si inattendue, si merveilleusement opportune!
A six heures, Letchy frappait à ma porte. Elle portait son éternel costume kaki. On distinguait à peine quelques frisons roux sur ses tempes. Elle tenait un petit portefeuille de cuir à la main.
--Voici,--dit-elle simplement.
Et elle posa l’objet sur la table.
--Je vais chercher Carvès.
Carvès s’inclina froidement.
--Je vous remercie, madame,--dit-il,--de vouloir bien m’aider à sortir d’une situation difficile.
--Vous avez besoin de dix mille dollars, je vous les prête.
--Cet argent, madame, vous excuserez cette question, est-il votre propriété personnelle? Ou bien, servez-vous d’intermédiaire à un prêteur étranger?
--Monsieur, je vous répondrai tout d’abord que lorsqu’on tend une perche à quelqu’un qui se noie, ce dernier ne demande généralement pas à quel arbre la perche a été coupée. En second lieu, cet argent est à moi, c’est moi qui vous l’offre. Libre à vous de le refuser, si son odeur ne vous plaît pas.
Carvès était dompté. Il se tut.
--Bien,--dit-il,--je vous ferai un reçu de trois mois, à valoir sur les premiers revenus du placer Eldorado--en bonne et due forme--avec quinze pour cent d’intérêt.
--Faites ce que vous voudrez, monsieur. Je ne m’entends guère à ce genre d’opération. Employez cet argent à votre entreprise. Qu’il circule! Qu’il roule! Qu’il prenne l’air de la grande brousse. Avec lui, vous rapporterez de l’or, mais de l’or vierge, celui-là, de l’or tout pur, tout neuf, sans tache.
Carvès libellait un billet.
--Merci,--dit Letchy.--Adieu, messieurs.
Carvès voulut l’accompagner, mâchonnant des remerciements, des excuses, gêné par cette manière brutale, cavalière.
--Non, je vous en prie, je connais le chemin!
Dans le patio de l’hôtel, je la rejoignis, je lui pris les mains.
--Letchy! c’est magnifique ce que vous avez fait là. Mais j’ai peur!
--Peur!--fit-elle méprisante.--Est-ce que j’ai peur, moi?
Elle tira du revers de sa manche le billet à ordre signé par Carvès, le roula entre ses doigts, et enflamma une allumette. Le papier brûlait lentement au bout de ses doigts. Elle s’en servit pour allumer une cigarette. Un peu de cendre noirâtre tomba à terre, qu’elle dispersa de la pointe du pied.
Le lendemain, le placard du «Placer Eldorado» était changé. On lisait:
_A. M. T._
«_Les inscriptions pour le Placer Eldorado ne seront plus reçues après le 25 du mois. Une prime de 20 p. 100 en sus des frais d’équipement sera allouée aux mineurs qui se présenteront avant cette date._»
--C’est un rude homme, ce Carvès!--déclara Archie W. Mackinson, au bar «La India», «_select house_» de Puerto-Leon où se retrouvaient les notabilités à l’heure du cocktail, des planteurs, des officiers d’état-major du général Diaz.
--Oui, c’est un homme!--dit Vicente Perros, lieutenant du port.--Le gouvernement devrait se l’attacher, un homme qui peut perdre dix mille dollars, cinquante mille bolivars dans sa nuit et se réveiller frais et dispos.
J’étais venu à «La India» pour prendre le vent de Puerto-Leon. C’était un salon très obscur, très doré, avec des comptoirs couverts de bouteilles colorées, des tables de zinc, un nègre barman en veste blanche, agitant son shaker de nickel. On servait des alcools et des petits sandwichs salés. L’endroit suait le spleen, la torpeur coloniale.
Les deux ou trois journalistes de la ville y cherchaient l’inspiration officielle. L’un d’eux, un grand garçon déluré, trop élégant, s’avança vers moi.
--N’auriez-vous pas,--me dit-il,--une photographie de M. Carvès?
Le lendemain, _El Dia_, journal indépendant de Puerto-Leon, publiait le portrait de Carvès, et un article intitulé: «Un grand homme d’affaires à Puerto-Leon.»
--Quel coup de réclame!--riait Carvès.
M. Breitkopf nous offrit une tisane fantastique décorée du nom de champagne «véritable _sekt_, messieurs», et but à la santé de l’Eldorado.
Tout nous souriait.
«Grâce à Letchy», pensai-je.
Mais je ne voulais pas mécontenter Carvès. Je ne lui avais pas raconté l’histoire de la cigarette allumée à son billet. Il eût été furieux!
Mon ami était maintenant l’homme le plus populaire de Puerto-Leon.
IX
LE FEU AUX POUDRES
Le Cirque Wang avait de nouveau dressé ses tentes sur la place de la Liberté. En dépit de l’atmosphère orageuse qui pesait sur la ville, Puerto-Leon s’apprêtait en foule à courir au gala.
Les feux du port n’étaient pas encore allumés que déjà la parade éclatait, sonore de cuivres, éblouissante d’acétylène, refoulant les ombres de la nuit sous les arcades, broyant le silence des rues désertes. L’appel de la fête faisait s’entr’ouvrir les portes verrouillées, apparaître une mantille derrière les grillages. Des robes furtives glissaient le long des murs; des galopades d’enfants criards soulevaient la poussière et bientôt une foule dense se pressa au pied des tréteaux embrasés d’une incandescence violâtre. Telle une chevelure d’archange, flambait la perruque de M. Peter Boom et sur sa poitrine étincelaient les signes du zodiaque. Sous la badine de M. van Sleep, en élégant habit noir, les kangourous exécutaient un assaut de boxe, et miss Carolina, en maillot cramoisi, tenant à la main une cravache au pommeau enrichi de diamants, présentait, la main haute au chanfrein, sa jument dont la croupe était caparaçonnée de velours.
A la file, sous l’œil froid de M. Wang, le peuple de Puerto-Leon pénétra dans l’arène et s’entassa sur les gradins: métis et noirs aux larges chapeaux de paille, quelques-uns portant un ara ou un perroquet sur l’épaule; Chinois en braies de soie; Indiens, coolies hindous.
Les gradins noirs de grappes humaines étaient pareils aux guirlandes de papier sur lesquelles viennent s’engluer les mouches, les jours d’orage, dans les auberges. Les femmes de couleur, empaquetées dans leurs roides mousselines empesées, coiffées la plupart de la mantille espagnole, sombres Carmens pour ceux du placer et de la forêt, pelaient des oranges et des bananes, dont elles jetaient les peaux dans l’arène et s’interpellaient avec de petits cris aigres et des rires.
En face de la loge où nous prîmes place, Carvès et moi, nous vîmes don Juan Manera et Miguel entourés comme à l’ordinaire de leurs gardes du corps.
Le clou de la soirée fut comme toujours Letchy balancée au bout du trapèze, presque insensible, là-haut, pareille à une orchidée de la jungle suspendue à une liane. Vers cette fleur montait le désir de la foule, l’ivresse du danger crispait les bouches, exorbitait les prunelles, créait un silence angoissé d’attente. Là-haut, dans l’ombre des charpentes et des toiles, c’était, selon les courbes de la voltige, la rotation d’un astre, la trajectoire d’un bolide, un jeu d’acrobate si rapide, si précis, qu’il tenait de la mécanique céleste.
Et, légère comme Ariel, ses pieds ont à peine effleuré le sol qu’elle a déjà disparu, dans un tonnerre d’acclamations... qui n’étouffe pas le claquement sec d’un revolver en face de nous. Aussitôt, par toutes les entrées, déborde un flot de policiers au casque bleu, les poings en avant. De toutes parts la foule est refluée vers les issues. Des cris, des hurlements. Les femmes élèvent leurs enfants au-dessus de leurs têtes, clamant au massacre.
--_Fuera! Fuera!_ Le Cirque est cerné!
Des poings s’abaissent mécaniquement sur les nuques. Gare à la fusillade tout à l’heure...
A demi asphyxiés, roulant à travers des épaules, des jambes, des poitrines, une contraction de la foule nous jeta dehors. Une haie de policiers canalisait le flot, hâtant l’évacuation.
Un jet de flamme illumina soudain cette ruée.
Les écuries avaient pris feu. Le Cirque Wang brûlait. La fusillade crépitait dans la rue. Des roulements de tambour complétèrent la scène.
Nous courûmes dans la direction de l’hôtel Victoria. Sur le quai un autre incendie s’allumait.
--C’est Sampietri qui brûle!
De nos fenêtres nous constatâmes que trois foyers d’incendie projetaient leurs lueurs sur le ciel de Puerto-Leon. C’était le cirque, les magasins Sampietri et plus haut, sur le flanc de la montagne, la maison des Lys, la maison de don Juan Manera.
--Le gouvernement fait des siennes,--dit Carvès.
Des flammèches d’or pleuvaient sur la rade. La fusillade ne cessa qu’au matin.
Dès l’aube, je parcourus la ville. L’état de siège était proclamé. Les rues étaient désertes: les portes des maisons, bien fermées. Derrière le grillage d’une fenêtre on devinait une mantille dissimulée, deux yeux épiant curieusement l’imprudent qui s’aventurait ainsi dans une ville en état de siège. Des patrouilles de cavaliers, sabre au clair, passaient au galop de leurs petits chevaux sellés à la mexicaine, soulevant une nuée de poussière rouge. Des alguazils sordides, mal rasés, le haut casque bleu sur leurs chefs crépus, stationnaient par groupes, au coin des rues, matraque à la main et revolvers à la ceinture. Place de la Liberté, un cordon de police gardait les décombres du Cirque Wang. Le feu avait consumé toile et charpente en quelques heures. Il flottait encore dans l’air une odeur de cuir ou de chair roussie. Un des kangourous de M. Van Sleep tendait vers le ciel ses moignons carbonisés, le ventre en l’air, vidé de ses entrailles par les soins des vautours. Accroché à des fils de fer, un lambeau de défroque azur, étincelant encore d’une étoile en papier doré, pendait, dernier vestige de la gloire foraine de M. Peter Boom.
Le port était à peu près vide. Un vaste silence pesait sur les eaux et sur les docks poussiéreux. Les pentes des montagnes étalaient une ombre violacée sur le sable où frissonnaient, agités par une brise chaude, les cocotiers et les palmiers. Un noir sommeillait entre de vieilles futailles éclatées. Deux chaloupes alourdies d’eau se balançaient au pied de l’appontement dont les ais craquaient, travaillés par la chaleur et l’humidité. Le sémaphore, squelettique sur un ciel ballonné, guettait des navires qui n’accosteraient jamais. Le port semblait tassé, rabougri, sous cette voûte étouffante, écrasé par les hautes montagnes, déserté des navires et des hommes. Et, par surcroît de désolation, les murailles de brique des établissements Sampietri dressaient leurs pans calcinés dans cette solitude. Là encore, le feu avait été bouté aux entrepôts, aux bureaux, aux magasins, à l’habitation particulière des Corses. Une vengeance implacable avait guidé les torches des incendiaires. La flamme avait pétrifié les salles encombrées de ballots pourrissants, de denrées moisies; elle avait consumé, anéanti tout ce qui avait été un jour la richesse d’un homme, son œuvre, sa journée. Seul demeurait debout cet appentis de bois, pompeusement intitulé «Saloon»; la pancarte: «_Ici on achète la poudre d’or_», grinçait toujours à son clou, et, ironiques, déformées, décolorées, pareilles à une sarabande de pendues, les capitales «SAMPIETRI» gigotaient au sommet de leur gibet.
Cette dévastation était l’œuvre d’une nuit et d’une poignée de brutes. A la _India_ où je vins m’informer et où je fus accueilli avec des doigts sur la bouche et des clignements d’yeux, un journaliste me fit à voix basse l’historique de la soirée.
Dans l’après-midi le gouvernement avait été averti, par une voie mystérieuse, que Lopez Mendoza, l’ex-président, se trouvait à bord de la _Mariquita_ arrivée deux jours auparavant; qu’il était l’hôte de don Juan Manera et chef d’une conspiration dont le dessein était de renverser Diaz; que Lopez n’avait cessé d’entretenir des intelligences avec ses partisans de Puerto-Leon grâce à la complicité du capitaine Cupidon et probablement du Chinois Wang. Dans les terres de don Juan se trouvait rassemblé un parti important de «lianeros» bien armés et prêts à marcher sur la ville. La _Mariquita_ avait, paraît-il, transporté des munitions, depuis des mois, à la barbe des douaniers et de la police.