Terre de Chanaan

Part 7

Chapter 73,807 wordsPublic domain

Après dix ans de prospérité, les premiers échecs, les coffres sont pleins; il y a des réserves. Mais une pensée traverse le cerveau du Corse. S’il venait à perdre son or! Il court à sa caisse; il ouvre ses sacs, fait ruisseler la belle chevelure, jouer ses reflets; il la palpe; elle chatoie, elle ondule; il voudrait la porter à ses lèvres. Non, on ne le lui prendra pas. Il le défendra, contre les voleurs, contre tous ceux qui veulent faire envoler de sa cage l’oiseau d’or et de feu. Tant pis pour le trafic. Et, paradoxe de la passion, l’amour de l’or l’emporte chez le Corse sur l’amour du gain. Aveuglé par son idée fixe, il ne réfléchit pas que le plus sûr moyen de le perdre, c’est de garder son argent dans sa cachette. La passion frappe de stérilité; elle aime à régner sur un désert.

Alors commence la dégringolade. Plus d’achats, plus de vente; aucune opération qui puisse extraire l’argent des coffres. Aucune, sauf l’usure. Car l’usure fait sortir un peu d’or, très peu, mais elle en fait rentrer beaucoup, du frais. Le prêt à la petite semaine, voilà maintenant le dernier signe de l’activité commerciale de don Antonio.

Miguel Sampietri s’irritait de l’avarice de son père. Il eût souhaité répandre sur les tables de poker tout cet or embusqué dans les coffres. Lassé de harceler le vieillard de demandes d’argent qui restaient sans réponse, il fit cause commune avec les débiteurs de son père, parmi lesquels était Diaz lui-même, et don Juan Manera. Le vieil Antonio comprit qu’il avait réchauffé un serpent, et flaira l’ennemi, le voleur peut-être un jour! Les liens du sang ne sont guère solides quand la passion tire dessus avec ses mains rudes. Miguel détestait son père. Le père en vint à haïr son fils. A tout prix il voulut l’éloigner. Le placer, affaire douteuse et qui ne lui inspirait qu’une médiocre confiance, fut un excellent prétexte. Il évoqua aux yeux de ce benêt de Miguel la splendeur des gisements. C’était le retour sûr à l’ancienne grandeur de Puerto-Leon. Miguel enthousiasmé partit et don Antonio revint compter, solitaire, ses piastres et ses dollars, dans l’espoir que sa progéniture ne rentrerait pas de sitôt. Barju s’était trompé en faisant reposer sur le placer les dernières chances du vieux Corse. Don Antonio ne souhaitait pas le retour à la prospérité passée. Don Antonio voulait se débarrasser de son fils et savourer, seul, d’âpres jouissances, que la Mort--ce cauchemar torturant des avares--lui ravirait probablement bientôt.

Teresa Sampietri était une femme grasse et silencieuse, au teint jadis mat, aujourd’hui jauni par le climat. La bouffissure coloniale dissimulait les rides. A la voir, majestueusement installée au comptoir du magasin, idole aux cheveux luisants, aux yeux noirs, brûlants d’un feu qui ne consumait rien, il était difficile de dire si l’on avait devant soi un mannequin ou une créature vivante. Epouse docile, elle avait vécu dans la terreur du chef de famille. Don Antonio ne semblait pas plus se soucier de son existence que des vieux ballots de cotonnades qui moisissaient dans ses entrepôts. Miguel cherchait à entraîner sa mère à des démarches qui auraient eu pour résultat de soutirer quelque argent à l’avare. Mais doña Teresa ne tenait guère à manifester la réalité de son insignifiante personne à un personnage aussi redoutable que son mari.

Dans le clair-obscur du magasin, cette figure de cire rendait la déchéance des choses et des lieux plus sinistre encore. Après tant d’années, l’habitude était la plus forte, et bien que les locaux fussent déserts, et qu’aucun chaland ne pût vraisemblablement se présenter, Teresa Sampietri, fidèle à son poste, régnait sur la poussière, les toiles d’araignées et les champignons de moisissure.

Une après-midi, comme elle cousait--depuis sa jeunesse, elle avait eu en main aux heures de repos, un ouvrage de lingerie--respirant l’âcre odeur des vieux sacs, des caisses défoncées, des bocaux vides, la porte s’ouvrit et un jet de lumière incandescent raya la pénombre, traçant une voie lactée de poussière. Un homme hagard, la barbe en broussaille, les traits creusés par la fièvre, s’abattit à ses pieds.

--Maman!

Il tremblait.

C’était Miguel, Miguel de retour du placer, vaincu, terrassé de fatigue.

Teresa, sans qu’un éclair illuminât le globe cireux de son visage, caressa la tête brûlante de son fils. Mais elle ne l’interrogea pas. Les femmes n’ont pas de part aux desseins des hommes et on ne l’avait pas consultée.

--Je crève de fatigue,--dit Miguel d’une voix hachée,--et je ne rapporte rien. Cette canaille de Français m’a volé, m’a assassiné. Mais je me vengerai, je me vengerai.

Et il frappait de son poing fermé sur le comptoir dont les planches vermoulues fléchissaient.

Don Antonio entra.

--Père,--cria Miguel,--tu m’as envoyé à la mort.

L’avare songeait que l’ennemi était de retour et que son argent était plus menacé que jamais. L’échec de son fils lui importait peu.

--Père,--cria encore Miguel,--ton placer ne valait pas le cuir de mes chaussures. Et encore, on me l’a volé, volé.

--Volé!--s’écria Antonio.

C’était le seul mot qui pût l’émouvoir.

--Oui, ce maudit Français débarqué ici...

--Je m’en doutais,--fit placidement le Corse.

--Tu t’en doutais,--hurla Miguel,--tu t’en doutais et tu m’as envoyé là-bas. C’est une honte. Qu’as-tu besoin d’un placer, toi qui entasses l’or dans tes coffres, toi qui es riche?

--Tais-toi!--ordonna don Antonio.

--Non, je ne me tairai pas. Et puis tout le monde le sait à Puerto-Leon, que tu caches ton argent! Un jour on viendra te le prendre. Et ce sera bien fait.

--Tais-toi, misérable!--criait don Antonio.

Les voleurs allaient entendre les paroles du fils et arriver pour piller l’or, l’or adorable entre toutes choses.

Et comme Miguel parlait encore, furieux, hors de lui, il courut sur son fils, le bras levé.

Teresa couvrit de son bras la tête de Miguel et lui mit une main sur la bouche.

Don Antonio, la tête basse, s’éloigna, les mains dans ses poches, grommelant:

--Chien! Chien! il me vendrait.

Tel fut le retour de Miguel Sampietri.

Don Antonio s’enferma à double tour dans la pièce étroite, éclairée par un vasistas terne et constellé d’ordures de mouches, qui renfermait son coffre-fort. Un gros revolver était posé près de lui. L’un après l’autre, il sortit les sacs pleins d’or. Il y avait des louis, des dollars, des livres sterling, des piastres et aussi des sacs de pépites et de poudre. Il fit des tas avec les pièces, puis soudain, brouillant le tout, il laissa tremper ses mains dans ce flot de métal froid, fauve comme l’eau-de-vie, et d’où montait une ivresse plus terrible que celle de l’alcool ou de l’amour.

Et don Antonio Sampietri, se souciant fort peu de courir à sa perte, conçut le dessein insensé de faire rentrer toutes ses créances usuraires. Les nombreux débiteurs reçurent une invitation en règle à verser intérêt et capital. Puerto-Leon retentit d’injures et d’insultes à l’adresse de ce ladre infâme, de ce peigne-cul, de ce grippe-sou. Des faquins du port, payés par des joueurs insolvables, vinrent lancer des pierres à travers les fenêtres des entrepôts abandonnés. Comme don Antonio se promenait un soir sur l’appontement, un morceau de fer lancé avec force lui effleura l’oreille. Il ne put distinguer son agresseur, mais rentra chez lui, haletant de peur, car le Corse n’était plus courageux, dès qu’il était loin de son or.

Parmi les débiteurs, se trouvaient de puissants personnages. Don Juan Manera dit à Miguel:

--Ton père est fou!--et ne répondit pas à la lettre.

Mais le président Diaz, qui en savait assez long sur le Corse se frottait les mains, et répétait jovial:

--Hombre! Ce Corse est un farceur! mais ce sera lui, le dindon de sa farce.

Ainsi, autour de la maison Sampietri et Fils, se bouclait un cercle de haine, de plus en plus étroit. Don Antonio ne pouvait plus sortir sans être hué. Il se tenait sur le seuil de sa maison, pareil à un vieux sanglier qui défend sa tanière, et regardait longtemps la mer plate, ronde et dorée par le crépuscule comme un énorme dollar.

VII

BRELAN DE ROIS

Environ toutes les cinq semaines, le paquebot-poste arrivait à Puerto-Leon. Son escale était courte; il y avait si peu de marchandises; des colis postaux, des journaux, des lettres, à destination de quelques commerçants, des agents consulaires, des rares Européens échoués sur cette rive. Et cependant le passage du courrier rompait la monotonie torride des jours et faisait battre le cœur de ceux-là mêmes qui n’attendaient rien.

L’arrivée du paquebot qui venait de Trinidad était signalée par le sémaphore, placé sur la montagne à l’extrémité nord de la baie; un disque rouge et deux boules noires annonçaient que le navire était en vue. La ville entière se rassemblait sur le port pour contempler la lente manœuvre du navire qui, avec des précautions infinies, venait accoster à l’appontement ses hauts bordages où s’accrochaient encore, ruisselantes et rousses, les herbes des Sargasses.

Le port reprenait ce matin-là une apparence de vie. L’air était moins étouffant. Des vendeuses de fruits promenaient leurs paniers, juchés haut sur leurs têtes, et le soleil allumait l’écorce des oranges. Des porteurs s’affairaient. Il y avait quelques ballots de café et de cacao à embarquer, des cotonnades à décharger. Les grues rouillées grinçaient et leur aigre rumeur était plus agréable que le pesant silence habituel. Les coups de sifflet, les cris des hommes d’équipage déchiraient heureusement la torpeur qui envoûtait les eaux métalliques et l’argile sanglante de Puerto-Leon.

J’aperçus don Juan Manera, la canne à la main, en conversation animée avec le lieutenant du port, et suivi à bonne distance par un petit groupe de gaillards robustes, mais de bien mauvaise mine. Depuis quelque temps, on ne rencontrait guère l’Espagnol sans son escorte. Il devait avoir de bonnes raisons pour adjoindre à ses promenades cette peu séduisante compagnie. Des rixes avaient eu lieu dans des cabarets--à la «Fé en Dios» on avait ramassé un cadavre--entre les partisans du gouvernement et les révolutionnaires. On disait que le parti de Lopez Mendoza avait, grâce à don Juan, pris un nouveau corps, que l’ex-président attendait à Trinidad une occasion favorable pour débarquer, un jour ou l’autre, sur la côte américaine, rassembler ses amis, et marcher sur Puerto-Leon. J’avais même ouï dire une fois par un capitaine hollandais, hôte de M. Breitkopf, que le cirque Wang, le Chinois et le jovial Cupidon n’étaient peut-être pas étrangers à toutes ces machinations.

Carvès, qui s’était rendu à bord avec la chaloupe de la Santé, dégringolait la passerelle, brandissant des papiers.

--Ça y est,--me cria-t-il.--Nous voici sûrs de notre affaire. L’A. M. T. consent à entreprendre l’exploitation du placer, à ses frais. Je suis chargé de tout organiser. Un chèque de cinquante mille à toucher à la Brasilian Bank, ici. D’autres envois suivront plus tard. Il faut que nous soyons en route dans un mois. Ah! mon vieux! mon vieux! quelle chance!

--Chut!--dis-je.--Il y a des mots qu’il ne faut pas dire.

--Tais-toi, mauvais prophète! Et puis, voilà ton courrier!

Il ajouta en riant:

--Une lettre de ma mère. Elle n’a rien compris à mon câble de quatre cents mots. Le facteur du pays n’avait jamais rien vu de pareil. Elle m’a cru fou. Pauvre vieille!

Quelques lettres insignifiantes. Sauf celle, prévue, de Fasie, écrite par un clerc de notaire, confuse, sans autre pittoresque que celui de la syntaxe, parlant du prix de la volaille, de la récolte probable, des maladies de la vigne. Mais si palpitante d’humble tendresse, imprégnée de l’odeur de mon grenier à foin, de mon cellier, de toutes ces choses qui étaient dans mon sang et dans mon cœur. Je courus à ma chambre, et couché sur mon lit, je sanglotai sur ce papier, couvert de la fine anglaise du tabellion, grossièrement signé par ma nourrice en caractères bousculés et gauches, comme sa propre démarche quand elle est en retard pour la messe de six heures, le dimanche.

Lorsque la sirène du paquebot émut de son hurlement rauque et prolongé le silence de ma sieste, je n’eus pas le courage d’aller sur le port, faire un signe d’adieu au navire en partance.

--Tiens, me dit Carvès, don Juan nous invite à faire un poker chez lui, la semaine prochaine. Tu viendras. Une petite partie de temps en temps, ce n’est pas à négliger. D’ailleurs,--ajouta-t-il,--je crois que je rencontrerai Miguel Sampietri et, dame, c’est pour me tenter! Et maintenant, à la besogne.

* * * * *

Carvès loua une baraque de bois qu’il aménagea en bureau. Un ancien comptable de Sampietri, M. Napoléon Garbure, fut chargé de l’administration embryonnaire du placer Eldorado. M. Napoléon Garbure était un ex-fonctionnaire colonial français qui avait eu des malheurs et ne songeait pas à rentrer dans sa patrie. Il avait un visage insignifiant et bouffi, d’une teinte jaune fort repoussante, de petits yeux plissés, un ventre bedonnant; et il s’exhalait de sa personne une odeur de transpiration. M. Napoléon Garbure était résigné à Puerto-Leon, à sa maladie de foie et à la vaine monotonie des jours. La colonie l’avait engraissé, mais avait pompé ses globules rouges. Il ne réagissait plus. Depuis des années qu’il vivait sur ce rivage, il trouvait dans le brandy-cocktail sa seule raison d’exister, il avait perdu toute faculté de réagir devant les hommes et les événements. Il exerçait des métiers vagues et tirait peu de profits d’une petite plantation de cacao acquise sur les bénéfices d’une part de placer. Une mulâtresse lui servait de «Ménégère». C’était le type parfait du «raté» tropical, bonhomme, flegmatique, ridé par le soleil, maté par cette langueur qui monte d’une terre humide où les énergies s’étiolent, les volontés s’affaissent, les muscles s’amollissent, lente dissolution au bout de laquelle ce qui fut un homme n’est plus qu’un peu de rêve confus dans beaucoup de chair flasque, cinglée passagèrement par le fouet des alcools.

Un large placard de carton fut accroché à la porte. On lisait:

«AGENCE MINIÈRE TROPICALE.

«_Les inscriptions pour le Placer Eldorado sont reçues de 6 heures à 9 heures du matin._

«_Agent_: CARVÈS.»

Les hommes qui désiraient monter au placer recevraient une somme pour leur équipement et leurs vivres, plus une part de pépites, ou de poudre. La caravane devait être organisée en trois semaines. Il fallait des charpentiers, un arpenteur-géomètre, des piocheurs, des porteurs, des pagayeurs pour les pirogues. La petite expédition comprendrait une cinquantaine d’hommes. Carvès en prendrait la direction.

Le recrutement et l’approvisionnement demandaient pas mal de temps. Les mineurs ne se trouvent pas en un jour, dans un port abandonné comme Puerto-Leon. Ce n’était pas le premier comptoir d’or qui s’ouvrait. Aucun n’avait prospéré. Miguel Sampietri ricanait, quand on prononçait le nom du placer devant lui:

--Je le connais,--disait-il,--je n’en ai pas voulu. La belle affaire pour l’A. M. T.! L’or, ils feront bien de l’y porter avec eux. Et ils l’y laisseront, avec leur peau, dans les marécages. Eldorado! Laissez-moi rire. J’en sais quelque chose. Bien malin qui me repincerait à y retourner.

Carvès était un inconnu. Bien que l’entreprise fût patronnée par l’A. M. T., pouvait-on savoir s’il ne s’agissait pas d’un aventurier comme tant d’autres? Pourtant le raid avait fait grande impression.

--C’est un homme!--disaient de vieux chercheurs d’or qui n’avaient jamais fait fortune, mais n’avaient pas perdu le goût de la forêt.

Carvès parlait peu. Il ne voulait ni d’un bluff criard, ni de réclames charlatanesques. Mais quand il exposait les chances de l’exploitation à quelque personnage de poids, comme Archie W. Mackinson (cafés et cacaos) ou Vicente Perros, le lieutenant du port, il était bien rare que l’interlocuteur ne partît pas convaincu. Carvès avait une manière à lui, brève, ardente, qui réduisait une conviction opposée en cendre, comme une lentille consume un morceau d’amadou. Il en faisait l’épreuve sur moi, et peu à peu mon scepticisme fondait. Le mirage opérait. Cette parole magique «Eldorado» devenait une réalité précise, à portée de la main. On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais l’or en a une, subtile et qui grise de loin. Je la respirais dans le vent lourd qui soufflait des terres, apportant la fièvre, le vent qui avait passé sur la brousse, chargé de miasmes, mais plus chargé encore de rêves et d’espoir. Le soir venu, assis sur une pile du quai, contemplant les astres dans le ciel nocturne qui, plus que l’Océan, donne à l’homme le sens angoissé de l’infini, Carvès et moi devisions de la route à suivre. Et les étoiles m’apparaissaient comme un palpitant symbole de notre fortune, des trésors que nous allions conquérir. La Toison d’or! un plus brûlant souffle de convoitise n’avait pas gonflé les voiles des caravelles, et les cœurs des conquérants, qui battaient sous les pourpoints de buffle et les cuirasses d’acier damasquiné, n’avaient pas battu plus fort que les nôtres, aux temps anciens des épopées transocéaniques. Puissance du rêve qui mène les hommes, donne un sens--illusoire mais enivrant--à leur course vers la mort.

Ainsi Carvès m’avait parlé au bord du «gour», et j’étais encore auprès de lui, l’enfant d’abord étonné, craintif, puis résolu à le suivre.

* * * * *

Deux mois environ s’étaient écoulés depuis le départ de la _Mariquita_. Je songeais que le temps était proche où je reverrais Letchy.

Ce fut justement le soir d’un orage violent que la _Mariquita_, démâtée, donnant du bord, entra dans la baie, semblable à une mouette que la tempête chasse de vague en vague. Heureusement pour lui, le voilier n’avait eu qu’une «queue de cyclone», sans quoi nous n’eussions jamais revu la carrure ruisselante de Cupidon, la mine jaune et effarée de M. Wang, et le pâle visage de Letchy. L’alerte avait été vive. Le cyclone signalé de port en port, avait passé à une quarantaine de milles environ de Puerto-Leon, au moment où la _Mariquita_ venant de Cuba, entrait dans les eaux colombiennes. Le capitaine Cupidon s’en était tiré avec son mât de beaupré abattu, un bordage défoncé et de l’eau plein sa cale.

Quand le brick entra en rade, la mer avait cette teinte vert foncé, zébrée de rictus livides, qu’elle prend par les gros temps. D’énormes ballots de nuages, violets et rosâtres, roulaient sur l’horizon. Très basse, au ras de l’eau, une bande claire, sur laquelle se détachait la crête déchiquetée des houles. On eût dit que l’océan avait soudain gonflé au point de presser le ciel. Ce déplacement de niveau était plus effrayant encore que les vagues furieuses, hérissées de panaches glauques et blêmes qui se brisaient, en hurlant, sur le môle. Le vent sifflait, balayant des mouettes qui chaviraient, plongeaient au creux des lames et venaient à tire d’aile chercher un refuge sur les rochers où elles s’assemblaient, criardes.

Letchy et moi cheminâmes ensemble jusqu’à l’hôtel Victoria. Elle m’interrogea aussitôt sur le résultat du raid de Carvès.

--Ah!--dit-elle,--comme je suis heureuse qu’il ait réussi. D’ailleurs, j’en étais sûre. Je vous l’ai dit: c’est un vainqueur.

La mort de Barju l’assombrit.

--Vous avez deviné, je pense, que cette besogne était signée: Miguel Sampietri?

--Je n’ose accuser personne, dis-je.

M. Breitkopf saluait sur le seuil de la porte. Il saluait, la main sur son cœur, en fléchissant le jarret. Il était fort satisfait d’avoir tant de notabilités chez lui.

--_Et ze pon mesié Wang, ne fientra-d-il bas dou d’a l’heure?_

Mais le Chinois n’apparut à M. Breitkopf que le lendemain matin, souriant, jaune, son étroite casquette sur le sommet du crâne. Il sortait de sa chambre où personne ne l’avait vu entrer.

Au jour dit, nous nous rendîmes, Carvès et moi, chez don Juan Manera. L’habitation du Conquistador, la «Casa de los Lilios», était située à une heure environ de Puerto-Leon, sur le versant de la montagne. On y accédait par une assez belle route en lacets, bordée de cactus, d’aloès, d’aréquiers, et chaque tournant révélait un nouvel aspect d’un panorama grandiose et sauvage: la baie, la ville et au loin l’océan, parfois d’un bleu dur et précis qui tranchait sur le ciel légèrement teinté de rose et s’opposait aux pentes rougeâtres des monts; parfois vaporeux et voilé, sans limite d’horizon, semblable à une immense cuve fumante. Les derniers rayons du couchant venaient de frapper les troncs écailleux qu’ils patinaient d’une laque rouge. L’habitation était cachée aux regards par une ceinture d’orangers, de citronniers, et tout un fouillis de lianes, d’hibiscus, de cotons pourpre.

D’énormes gerbes de lys décoraient l’escalier et le patio d’entrée. Un serviteur noir nous introduisit aux appartements du maître.

L’Espagnol était assis devant une large table d’ébène, couverte de papiers. Un poignard à manche d’ivoire ciselé reposait, tel un inoffensif coupe-papier, sur un livre ouvert. La pièce était sombre. Une lampe était allumée et n’éclairait que les mains de don Juan, dont le visage restait obscur.

Il se leva à notre approche et nous salua avec respect.

--Soyez les bienvenus, messieurs,--nous dit-il.

La conversation s’engagea avec peine. Un étrange malaise pesait sur nous trois. Il n’y avait aucune cordialité, mais une malveillante ironie dans le sourire que les lèvres de don Juan esquissaient à l’ombre de l’abat-jour. Notre hôte nous observait en silence.

J’avisai un curieux portrait: un visage remarquablement laid et expressif qu’un rayon de la lampe dorait sur un fond de ténèbres. La blancheur d’une fraise auréolait une barbe pointue, un sourire oblique, tout à fait semblable à celui qui errait sur la bouche de don Juan. C’était une œuvre ancienne. Carvès et moi priâmes notre hôte de l’éclairer.

--Volontiers,--répondit-il.

Et il éleva sans effort la lourde lampe de bronze.

--L’œuvre n’est pas signée. Elle porte une date: 1572. Ce portrait est celui de Juan de Aguirre, mon ancêtre. Je vous ai déjà cité ce nom illustre dans l’histoire de la conquête. Rebelle et traître jusqu’à la mort. Un caractère. L’Empereur ne l’a pas compris. L’Empereur a eu tort. Juan de Aguirre eût été un grand soldat. A la tête de sa poignée de «Marañones», il fonda des cités, conquit deux îles. Il était hideux, il boitait: il était féroce. Sa cruauté est légendaire. Mais il avait une fille qu’il adorait. Succombant, livré par les siens, au moment d’être fait prisonnier, il la tua d’un coup de mousquet en pleine poitrine pour qu’elle ne tombât pas aux mains des soudards. Il y avait des hommes en ce temps-là.

Don Juan s’exaltait.

--Ah! cette époque de la conquête! Ce grand siècle où la loi fut imposée par la flamme et l’épée, où ces contrées vierges durent céder leurs trésors aux mains puissantes des hommes venus d’Espagne par des mers inconnues. Tenez! cette bibliothèque est pleine d’histoire. Cela vous passionnerait. Vous verriez éclatant dans ces vieux parchemins qui relatent les hauts faits de nos conquistadores le génie de l’audace et de la cruauté. Car il y a un génie de la cruauté, et, à mon avis, c’est bien ce génie-là qui rapproche le plus l’homme de la divinité.

Un prêtre de haute taille entra dans le cabinet.

--Don Felipe, mon chapelain,--présenta don Juan.

Nous passâmes à table.

La salle à manger était une pièce haute, boisée et décorée de trophées de chasse, de peaux de tigre jetées sur un vaste coffre. La table était mise au centre. Deux candélabres à six branches projetaient sur une nappe damassée leur clarté tremblante et jaune, allumant des reflets sur l’argenterie et les cristaux. Deux noirs, de belle stature, se tenaient derrière don Juan, attentifs.