Part 6
La morne succession des jours torrides commença. Puerto-Leon, son sol et ses maisons couleur de sang s’écaillaient, comme une croûte devant un four. Les montagnes dressaient sur un ciel d’un bleu dur leurs blocs incandescents et déchiquetés. Au soir tombant, d’infâmes odeurs rôdaient sur le port. Le spectre grelottant de la fièvre traînait sur les bords du fleuve, et, s’il m’arrivait pour chercher un peu de fraîcheur de sortir de la ville, je devais revenir hâtivement sur mes pas, surpris par un frisson sournois, plein de menace. L’après-midi, il y avait danger de mort à sortir et je m’abrutissais en d’interminables siestes dans ma chambre, qui avait au moins un mérite--le seul--celui d’une fraîcheur relative.
Le conseil d’Antonio Sampietri «une bonne dose d’opium» me revint à la mémoire. J’eus bonne envie de recourir aux pavots endormeurs. Il y avait des Chinois à Puerto-Leon et l’idée me vint de solliciter--moyennant finances--de M. Wang, son aimable intervention auprès de ses compatriotes.
Le cirque Wang avait installé sa tente arrondie sur cette «plaza de la Libertad» dont s’enorgueillit Puerto-Leon, où la liberté n’existe guère, délectable utopie, que sur le fronton des monuments et les plaques bleues des avenues. Les affaires de M. Wang devaient prospérer, car les habitants de Puerto-Leon, sevrés de distractions, se précipitaient en foule sur les gradins du cirque les soirs de représentation. Un spectacle à Puerto-Leon était une aubaine que les plus hauts personnages de l’Etat se gardaient bien de mépriser. C’est ainsi que je vis, à plusieurs reprises, le général Diego Diaz entouré de son état-major, applaudir aux prouesses de Letchy ou de miss Carolina.
Le Président était un mulâtre de haute taille, vêtu d’un uniforme bleu fort doré; la tête crêpue, se balançant sur de larges épaules; le regard à la fois bestial et insolent. Le général avait de nombreuses bagues aux doigts et tirait souvent un chronomètre enrichi de brillants, oublié, paraît-il, par l’ex-président, dans un départ précipité. Quant à ses officiers, la plupart étaient d’anciens gardiens de bétail, enrichis par la fortune rapide de leur maître; des gaillards à la peau cuivrée--beaucoup de race indienne--solides et sombres, armés jusqu’aux dents.
A l’entrée du cirque, je rencontrai Letchy. Je n’avais pas revu la jeune femme depuis notre débarquement.
Je lui appris le départ de Carvès.
--Je le savais,--me répondit-elle fort naturellement.--Il est parti avec un individu qu’on appelle le «Docteur» et qui n’est autre qu’un forçat évadé. Je sais pourquoi!
--Comment l’avez-vous appris?
--Tout de suite, enfant que vous êtes. Il faut être débarqué d’hier pour s’imaginer que quelqu’un, à Puerto-Leon, pouvait ignorer plus de vingt-quatre heures, le départ d’un étranger installé à l’hôtel Victoria. Tout le monde le sait, vous dis-je, depuis Diaz jusqu’au dernier débardeur du port.
Elle riait.
--Si vous m’aviez consultée, je vous aurais donné quelques indications utiles. Mais votre ami n’a confiance qu’en lui-même. Nous partons dans trois jours,--ajouta-t-elle en baissant la tête,--pour continuer la tournée. Un jour, ici, demain ailleurs.
Nous marchâmes vers le port.
Elle évoqua sa vie errante. Elle avait avec le cirque Wang un contrat de trois années. Le subtil M. Wang déplaçait sa troupe à travers la mer des Antilles avec la même prestesse surnaturelle que sa propre personne. Le cirque Wang apparaissait tout d’un coup à la Martinique, pour planter sa tente quelques semaines plus tard à Saint-Domingue, et de là surgir de nouveau à Porto-Rico ou à Santiago. L’équipage de la _Mariquita_ ne chômait guère, et le capitaine Cupidon, associé de M. Wang, joignait à ses profits de capitaine-armateur, des bénéfices de tous ordres. Toutes les îles des Indes occidentales et les ports du littoral connaissaient le jovial Cupidon et le Chinois toujours coiffé de son étroite casquette de cycliste. On les accueillait joyeusement, car le démon de l’Ennui règne sur les terres chaudes, et la _Mariquita_ apportait, pour quelques jours, la gaieté et la fantaisie. M. Peter Boom, dont un maquillage savant dissimulait la bouche triste, chassait le «cafard» de ces hommes blancs, voués à des trafics monotones, aux mornes soirées des clubs, aux interminables parties de cartes. Letchy, miss Carolina leur donnaient, quelques heures, cette part de beauté et de luxe, presque aussi nécessaire à l’homme que le pain, sans laquelle la vie ne serait qu’une grise trame de soucis, d’efforts, de tâches médiocres et vaines. Les autorités voyaient d’un bon œil M. Wang et ses collaborateurs, car il est bon que le peuple s’amuse. Au moins, pendant ce temps, il ne pense pas à autre chose.
Cependant Letchy ne m’expliquait pas comment elle avait choisi ce métier brutal. Comme je lui demandais si cette vie ne lui était pas pénible, elle me répondit en riant:
--Je suis un enfant de la balle!
Nous nous quittâmes sur le port.
--Reviendrez-vous?
--Dans deux mois, peut-être!
--Comme je vais être seul!
Je lui avouai ma détresse, ma résolution d’avoir recours à la drogue.
--Vous êtes fou!--me dit-elle, en prenant affectueusement mon bras,--fou à lier. Voulez-vous donc vous avouer vaincu, tout de suite! Mieux vaudrait alors reprendre le premier paquebot et abandonner votre ami. L’opium, ici, mais, mon pauvre garçon, je ne vous en donne pas pour trois mois. Ce serait une lâcheté, d’ailleurs, à supposer même que la félicité de l’anéantissement vous tente...
Le clair de lune givrait les palmiers; les toits luisaient blancs de neige, paysage d’hiver dans la nuit tropicale étouffante de senteurs, sans un souffle.
Letchy reprit, et sa voix résonnait, grave et lointaine, au-dessus de l’eau écaillée d’argent.
--Le néant! Qui n’a pas été tenté de le chercher! Par une pareille nuit... il serait doux de se fondre dans cette clarté, dans cette substance fluide qui est à la fois la mer et la nuit, d’être immobile, comme ces palmes... Oui, qui n’a fait le rêve d’atteindre l’impassibilité des choses? Rêve insensé! Sommes-nous sûrs du néant? Sommes-nous sûrs de trouver ce bonheur inconscient des vagues et des arbres? Ne sommes-nous pas condamnés à demeurer toujours emprisonnés en nous-mêmes!
Elle se tut quelques instants.
--Et puis, eussiez-vous la clef du Nirvâna, vous n’auriez pas le droit de quitter votre ami. Il reviendra, j’en suis sûre. Il faut l’attendre, patiemment, sans fièvre, car il reviendra. Il est imprudent, certes, mais il est audacieux. Et quand il sera de retour, s’il n’a pas réussi, il faudra le consoler; et s’il a réussi, il faudra le défendre, car il y aura de terribles haines autour de lui. C’est votre tâche. Vous ne pouvez pas y manquer. Heureux, vous qui avez à remplir les devoirs si doux de l’amitié. Moi, j’ai une tâche plus dure et solitaire!
--Laquelle, Letchy! un secret...
--Bonne nuit,--me dit-elle.--Il est tard et je suis brisée de fatigue. Et surtout, pas de drogue!
Deux jours plus tard, la _Mariquita_ levait l’ancre...
* * * * *
Les jours passèrent. Le souvenir de ces deux mois d’attente, de la rouge solitude de Puerto-Leon, sous un ciel de zinc chauffé à blanc, de ce rivage enfiévré de soleil et de nostalgie, pèse encore sur moi, comme le souvenir d’une mauvaise ivresse ou d’un cauchemar. Mais les paroles de Letchy avaient agi comme un cordial: «Tu dois attendre», me répétais-je, aux jours d’accablement. Et j’attendis sans nouvelles, j’attendis...
* * * * *
Je demeurais toujours à l’hôtel Victoria où M. Breitkopf, après le départ du général haïtien, m’avait donné un appartement plus confortable, bien que la propreté de son établissement laissât à désirer. De ma fenêtre dont les volets étaient soigneusement fermés dix heures par jour, je distinguais le port, où la _Mariquita_ ne se balançait plus, les établissements Sampietri, inanimés, le passage d’une barque guidée par des rameurs noirs, l’ombre des palmiers sur le sable frangé d’argent.
A la fin d’une après-midi, comme je terminais une lourde sieste, coupée de rêves, moite de sueurs, la porte de ma chambre s’ouvrit brusquement. Un être en guenilles, demi-nu, couvert d’une poussière rouge qui lui donnait l’apparence d’une statue de terre cuite, la barbe hérissée, semée de poils blancs, se précipita sur mon lit. Ce n’est qu’au bout de quelques secondes que je reconnus Barju.
--Victoire,--s’écria-t-il, haletant,--venez vite, le patron est au télégraphe.
A travers la fournaise des rues, je courus comme un insensé. Le poste du câble était, pas loin du port, un grand bâtiment de planches orné d’un drapeau français. Je le revois encore. C’est une image ineffaçable. Je poussai la porte à claire-voie. Devant le guichet, un Carvès aussi déguenillé que Barju, également en terre cuite, la barbe longue, un machete luisant à la ceinture de son pantalon, le vêtement ayant perdu toute forme et toute couleur, ouvert sur le torse nu. Il tourna un instant vers moi ses yeux qui brûlaient d’une flamme intense. Son visage était émacié, sale, creusé de rides, mais beau, beau comme devait être le visage du coureur de Marathon, expirant. Je voulus l’embrasser. Il me repoussa.
--Encore quelques minutes.
Et il reprit la dictée de son télégramme. Je m’assis; mon cœur battait à grands coups sourds dans ma poitrine. C’était une dépêche interminable. J’écoutais. Je distinguai des choses étranges, insignifiantes, absurdes: «Excellent voyage... La température est un peu élevée...»
Tout à coup, un ouragan envoya battre la porte contre la cloison. Un autre homme avait bondi sur le guichet et, voyant Carvès accoudé paisiblement, cet homme fléchit sur ses genoux et passa la main sur son front.
Je me levai brusquement. Barju fit un geste. Carvès ne se retourna pas. J’entendis dans le silence de la salle sonore, dans l’angoisse de cette seconde, le tic tac du télégraphe et Carvès qui continuait: «En somme, tout lieu d’être satisfait du résultat de ma mission.»
L’inconnu avait disparu.
--C’est Miguel Sampietri!--dit Barju.
Carvès souriant se tourna vers moi.
--La dépêche pour l’A. M. T., la bonne dépêche, est partie déjà. Mes titres sur le placer sont établis à l’heure qu’il est. L’Agence fera le nécessaire auprès du Gouvernement. Il ne fallait pas que _l’autre_ pût interrompre la communication ou télégraphier tout de suite. Alors j’ai envoyé à ma mère un câble de quatre cents mots... Et maintenant, embrassons-nous, mon vieux...
* * * * *
Le lendemain, j’appris que le «Docteur» avait été trouvé sur le port, pas très loin de la «Fé en Dios», le crâne fendu, le nez dans un vomissement de sang et de vin, à l’aube, tandis que le soleil, éclaboussant les cimes rougeâtres des Andes, rallumait, pour un jour, au-dessus des forêts, des plaines et de l’Océan, le flambeau de l’Eternelle Illusion.
DEUXIÈME PARTIE
L’EXODE
VI
SAMPIETRI ET FILS
--Ce fut une rude chose,--m’avait dit Carvès, assis au pied de mon lit comme deux mois auparavant.--Une rude chose, oui! Miguel est une brute, mais c’est une brute courageuse, hardie, d’une endurance de vieux coureur des bois, un adversaire à la hauteur. Je m’en suis aperçu tout de suite, dès que nous avons commencé, le pauvre bougre de Barju et moi, à relever ses traces. Il avait sur nous dix jours d’avance. Heureusement nos pagayeurs étaient meilleurs que les siens et consentirent à ne pas dormir jusqu’à ce que nous ayons diminué la distance entre les pirogues de Sampietri et les nôtres. Le cinquième jour, nous avons eu une bonne surprise. Des épaves nous apprirent qu’un des canots de Miguel avait chaviré. Une partie de ses vivres devait être perdue. Il lui faudrait chasser en route, autant de gagné pour nous. Le huitième jour, comme le soir tombait, nous amarrâmes nos pirogues sur le bord du fleuve pour établir nos carbets. L’endroit choisi par nous offrait encore des traces fraîches de campement. D’autres que nous avaient carbeté en ce lieu. Un trou avait été fait pour servir de foyer. Barju mit la main dedans et, tout au fond, il y avait encore un charbon tiède. On a beau être blasé, mon vieux, mais c’est tout de même une drôle d’impression, en pleine forêt, à l’heure où la nuit rôde sur la jungle, de trouver les traces chaudes de son ennemi. On le sait là, tout près; on va s’atteindre; on va vaincre. Ouf! j’aurais crié de joie! voilà qui est vivre, mon garçon. Ah! l’homme est un sacré animal! Flanque-lui autant de vertu et de religion que tu voudras, il n’en gardera pas moins au fond de lui, comme un tison dans l’âtre, l’âme de l’ancêtre chasseur de loups et d’aurochs. Et quand le vent de l’aventure souffle sur la cendre, dame!...
«Le lendemain, nous laissons nos pirogues à la garde de leurs pagayeurs, dans une crique, et nous prenons la brousse, à pied, le «machete» à la main, pour faire plus vite et parvenir à la région du placer avant Miguel, dont l’itinéraire à mon avis devait être un peu différent du nôtre. Nous perdions quelque temps le contact pour le reprendre, à l’improviste, brutalement, bientôt. Le voyage en pirogue était une simple promenade, malgré le soleil, les caïmans et la torture de l’immobilité, à côté de notre progression dans la forêt. Tu connaîtras cela un jour, lorsque nous remonterons!--car nous remonterons. Mais la voie sera frayée et d’ailleurs nous n’aurons plus à nous presser. Dis-toi bien que la forêt est un charnier, une étuve de verdure où l’on macère dans toutes les odeurs de la corruption. La mort souffle, là dedans, à pleine bouche, mais la mort, vois-tu, n’est qu’une forme de la vie, et dans la forêt on ne distingue pas la charogne qui pourrit de la semence qui germe. Et l’une et l’autre, c’est la vie, toujours la vie. Elle finit par vous prendre à la gorge. Elle est tout de même trop forte, écrasante. Ta pauvre petite vie à toi vacille comme une flamme dans un lieu pauvre d’oxygène et trop riche de carbone.
«Bah! la volonté est plus forte que tout. Nous touchâmes au but au bout de douze jours de marche. Nous avions avancé à peine d’un kilomètre par jour, épuisés de chaleur, claquant de fièvre. La forêt s’éclaircissait. Des marécages s’étendaient sous un ciel ballonné de nuages, de grosses outres grises pleines d’eau, mais qui ne crevaient jamais. Il fallut mettre les jambes dans l’eau, et les cuisses, traverser les roseaux aux feuilles coupantes comme des lames, arracher les sangsues qui vous pompaient le sang.
«Mes indications étaient à peu près exactes. D’autre part, je comptais avoir rattrapé l’avance de Sampietri. Passé les marécages, nous nous trouvâmes dans une zone ondulée. C’était à quelques milles vers l’ouest que devaient se trouver les gisements. Un de nos porteurs piqué par un serpent fut malade, et cet incident nous retarda d’un jour.
«Enfin, nous atteignîmes le torrent marqué sur la carte de Barju et nous pûmes procéder à l’établissement d’un barrage et étudier les boues. Il y avait, en effet, de la poudre d’or, mais pas en très grande quantité. Un peu plus loin, nous trouvâmes dans une gorge rocheuse, des quartz aurifères et quelques pépites. L’endroit s’annonçait bon, pas autant peut-être que ne l’avait jugé Barju. J’étais un peu déçu. Des traces fraîches m’apprirent que Sampietri avait campé là.
«La course du retour commença. Nous carbétâmes une nuit, si près l’un de l’autre, que je sentis la fumée du bivouac de Sampietri. Je partis aussitôt, sans pitié pour les pagayeurs que je menaçais de mon revolver... Et le tout a fini au télégraphe, comme tu sais!
«En somme,--concluait Carvès,--ce n’est qu’une victoire préparatoire. Don Antonio doit être accablé. Le coup a dû l’assommer. Barju m’avait assez répété que c’était son dernier espoir, ce placer! Pauvre Barju! Quel guignon! Il touchait à la fortune.»
Et, emporté par son rêve:
--L’Agence est avertie. Je vais recevoir des fonds et les pouvoirs que l’A. M. T. aura obtenus. Je ne m’en tiendrai pas là... Ce premier placer est peu de chose... J’étendrai ma prospection plus loin, vers les montagnes aux hauts plateaux. Et alors j’abandonne le placer à la Compagnie! Un os à ronger! Mais pour moi--pour nous--je vois plus grand...
Moi, je revoyais sur la litière, la face terreuse du mort avec sa plaie au front et ses yeux que personne n’avait fermés.
* * * * *
Le raid de Carvès et le mauvais tour joué aux convoitises des Sampietri firent sensation à Puerto-Leon. Le général Diaz riait à gorge déployée, paraît-il, quand on lui racontait la déception de Miguel.
--Bien joué, hombre!--disait-il en frappant sur la table couverte de bouteilles qui constituait son bureau.
Et le chœur des officiers, des «Andinos» bronzés, des hommes des grands pâturages, répétait «Bien joué!» dans un froissement de sabres et un tintement de verres.
Le président était si réjoui qu’il songea à offrir à Carvès une importante situation dans son gouvernement. Mais Carvès allégua pour ne point se rendre à l’audience un fort accès de fièvre, connaissant le principe machiavélique qui consiste à mettre un homme dans une place où il peut se gorger à son aise pour le faire dégorger ensuite par des moyens expéditifs; principe qui, scrupuleusement appliqué dans pas mal de ces jeunes républiques, emplit les caisses de l’Etat, mieux que les taxes et contributions rarement payées par les citoyens. Or Diaz, comme Louis XIV, pouvait dire «l’Etat c’est moi», et taper sur son gousset.
Don Juan vint lui-même féliciter Carvès.
--Cela est digne d’un Espagnol de la Grande Epoque,--dit-il.
Visiblement don Juan entreprenait la conquête de Carvès.
--Vous êtes sur le chemin de la fortune,--lui répétait-il, comme s’il eût voulu griser mon ami d’espoir et de vanité.
Et certes Carvès était homme à ne pas se laisser étourdir par des paroles mielleuses, mais ses narines respiraient tout de même avec volupté l’encens que les flatteurs brûlent volontiers devant les hommes promis à un haut destin.
Dans cette ville surchauffée, où les haines et les convoitises prennent, aggravées par le soleil et la solitude, un caractère de violence farouche et sournoise, le geste de Carvès avait fait l’effet d’une pierre dans une mare. Deux courants prirent naissance; l’un hostile à Carvès, le courant des ratés, des partisans de Sampietri, de tous ceux à qui une gloire naissante portait ombrage; l’autre, celui des avisés qui, sans se livrer ouvertement, cherchait à capter l’aventurier, source d’où coulerait peut-être la fortune. Aucune opinion politique n’intervenait et si Diaz en tenait pour Carvès, don Juan, révolutionnaire, ne lui prodiguait pas moins ses avances.
Mais la tristesse, la colère et la haine étaient maintenant les hôtes favoris de la maison du Corse. Je passais souvent devant les rouges bâtiments où les mots «Sampietri et Fils» s’effaçaient chaque jour davantage, comme si le vent et le sel de la mer s’étaient aussi ligués avec les ennemis de don Antonio, pour faire disparaître son nom de ce rivage. La vue de ces entrepôts encombrés de marchandises poussiéreuses ou pourrissantes, de ces magasins jadis grouillant de cris, d’activité, d’acheteurs et de vendeurs, de cet établissement qui représentait toute la vie d’un homme, son rêve, son labeur, son sang, et qui, sapé à sa base, allait s’écrouler en plâtras, tout cela ne laissait pas d’accroître la désolation de Puerto-Leon. La rouille avait rongé le rail du wagonnet au point qu’il se confondait maintenant avec l’argile du sol. De fortes marées avaient endommagé l’appontement. Les marins préféraient aborder en canot. D’ailleurs, depuis le débarquement des barils apportés par la _Mariquita_, aucune marchandise n’était venue s’échouer sur ces docks.
Le silence maintenant envoûtait le port, et cette agonie était angoissante comme la mort d’un être.
La vie du port avait dépendu des Sampietri, seuls agents d’importation et d’exportation capables de relier Puerto-Leon avec le trafic des Indes occidentales. La bonne renommée commerciale des Corses fut longtemps une garantie plus sûre que la parole toujours suspecte de ces autorités d’une durée éphémère et turbulente qui tyrannisaient la cité et s’évanouissaient un jour, laissant derrière elles du sang et des ruines. Le gouvernement de Diego Diaz ne se souciait guère que de spéculations locales, de vols et de rapines dissimulés sous de spécieux prétextes légaux. Don Antonio Sampietri avait donc pris sur ses robustes épaules tout le trafic de Puerto-Leon. Il avait fait construire l’appontement, aménagé les quais, organisé la lieutenance du port. Enfin, ce guenilleux, qui lavait la vaisselle à bord du paquebot, ce sans-le-sou, ce va-nu-pieds, avait fait en trente années, œuvre de créateur. Pendant dix ans, Puerto-Leon avait connu un mouvement et une prospérité dignes de Surinam ou de Demerara. Les gros navires y faisaient escale. Don Antonio, comptant sur son fils Miguel pour continuer son règne, présidait, taciturne, ses petits yeux clignotant sous la broussaille des cils, les mains derrière le dos, la nuque basse, aux chargements, aux débarquements, aux incidents quotidiens du port. On était sûr de l’apercevoir, sur le quai, silhouette robuste et tassée de lutteur, de vieux marchand rompu aux négoces de la mer.
Et puis, peu à peu, comme aspirée par un virus secret, la vie du port s’était éteinte. Les marchands des îles s’adressèrent à la Guayra, à Porto-Colombia, à la Havane. Des commandes importantes ne furent pas livrées à don Antonio. Les gros navires négligèrent de plus en plus ce port qui, le diable sait pourquoi, était en mauvaise odeur dans le monde des capitaines aux longs cours et des trafiquants. Les vicissitudes politiques qui accompagnèrent le coup d’Etat de Diaz contribuèrent à la décadence de Puerto-Leon. Les brutalités, les rapineries du nouveau président firent jeter un interdit moral sur ce repaire de brigands. Sampietri eut beau lutter, écrire à de vieux amis, de vieux clients, à son cousin de la Martinique. Rien n’y fit. La force des choses l’emportait. Sampietri fut impuissant à remonter ce courant qui l’entraînait, lui, sa maison, ses biens, vers la ruine. Les cargos passèrent de plus en plus loin du petit môle, et le vieux Corse, plus taciturne que jamais, les dents serrées, les poings crispés dans sa poche, regardait les panaches de fumée noire qui, lourds et veloutés, traînaient sur l’horizon, avant de se résorber, dans la transparence rosée du large.
Sans doute, Sampietri aurait-il puisé plus de force en lui-même, pour mener la lutte, si son énergie n’avait été déjà minée par un vice secret. Don Antonio aimait l’argent. Toute passion est exclusive et désintéressée de ce qui ne touche pas immédiatement son objet. Le Corse aimait l’argent pour lui-même, le métal pour le métal, et les petits disques d’or qu’il entassait devenaient sous ses doigts d’amant des êtres animés d’une vie propre, des organismes aux mille suçoirs qui, collés à ses paumes, aspiraient son sang, ses forces, sa volonté. Cette passion s’était sourdement insinuée en lui, sans que cet homme, d’ailleurs peu soucieux de s’analyser, en ait pu prévoir le prodigieux développement.
L’amour du gain, le désir de nouveaux afflux d’or, poussent d’abord le Corse dans ses trafics, le stimulent à faire plus grand. C’est l’époque de la prospérité pour Puerto-Leon, le règne de don Antonio. Les caisses se remplissent. Les entrepôts et les magasins regorgent de marchandises. Les chalands accourent. Mme Sampietri, grasse et jaune, avec ses bandeaux luisants, trône au comptoir, Antonio n’a pas dépassé le stade d’avarice où l’argent sert encore à quelque chose. Et dans ses mains courtaudes, et carrées, l’or se multiplie, se gonfle, comme un levain; il pétrit cette pâte avec délices.