Terre de Chanaan

Part 5

Chapter 53,800 wordsPublic domain

--Don Antonio,--répondit Carvès,--votre réputation s’étend au loin et je connais l’importante situation que vous occupez à Puerto-Leon. Mon ami et moi sommes venus de France pour travailler ici; nous comptons sur votre appui. Le soleil luit pour tout le monde, n’est-il pas vrai? Ce n’est pas en concurrents que nous venons, mais en amis.

--Vous voyagez pour la maison Piot et Compagnie?--coupa sèchement le Corse.

--Oui,--répondit Carvès.

--Ah! Il y a deux mois à peine, le représentant de Piot a quitté Puerto-Leon, jurant bien qu’il n’y remettrait pas les pieds.

--C’est sans doute la raison pour laquelle nous venons à sa place,--repartit Carvès sans se déconcerter.

--Cacao, coton, gomme, balata? Que cherchez-vous?

--Tout,--dit Carvès.

--Hum! Vous ne trouverez rien! Nous sommes ici en un pays perdu. Les grands paquebots ne s’arrêtent pas à Puerto-Leon. A supposer que vous trouviez des marchandises, vous n’aurez pas de moyens de transport. Ce pays vit--ou plutôt meurt--sur une légende. C’est une terre maudite. Tous ceux qui sont venus tenter la fortune ont succombé.

--Pas vous, don Antonio?--objecta Carvès.

--Pas moi, pas moi. Et qu’en savez-vous?--repartit aigrement le Corse.--Que savez-vous de ma fortune? Que savez-vous de mes affaires?

--Rien, évidemment.

--Ce pays,--continua don Antonio,--est ruiné par la politique. Rien de durable n’y est possible. Les généraux s’arrachent le pouvoir; à chaque révolution, ce sont des séquestres, des emprisonnements, la ruine de plusieurs familles. Il n’y a que les prisons qui soient florissantes. Et croyez-vous qu’il soit facile de faire une fortune dans des conditions pareilles?

--Don Juan Manera n’est pas plus sévère!

--Ah! vous connaissez don Juan?--fit le Corse intéressé tout d’un coup.--Il vous a parlé de moi?

Puis, sans attendre la réponse:

--Ecoutez! tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner un bon conseil. Dans quinze jours, passera ici le paquebot hollandais. D’ici là prenez chacun une bonne dose d’opium! Et puis rentrez chez vous. Croyez-moi, c’est ce que vous avez de mieux à faire.

--Merci pour l’avis, don Antonio,--fit en plaisantant Carvès.--Mais avant de vous quitter, n’aurons-nous pas le plaisir de faire la connaissance de votre fils, Miguel?

--Miguel n’est pas là,--répondit brusquement le Corse,--Miguel est en voyage. Il ne reviendra pas avant longtemps. Je suis seul, je ne suis plus qu’un pauvre vieillard...

Et tout en nous reconduisant, il répétait d’une voix sourde, saccadée:

--Allez-vous-en! Allez-vous-en! Cette terre porte malheur. Croyez-moi! Mieux vaut partir.

--Vieux filou!--grognait Carvès.--Ce serait trop simple!

Le soir venu, comme nous achevions le dîner de M. Breitkopf, Carvès me dit:

--File de ton côté, va prendre l’air sur le port. Tu en as besoin. Pour moi, je pars en chasse. Tu parles trop mal l’espagnol. J’espère que quelques whiskys bien distribués m’en apprendront davantage que la conversation de ce vieux Corse rapiat.

Je n’étais pas fâché de me trouver seul, à la fin de cette première journée de notre nouvelle existence, et je n’étais pas non plus très pressé de retrouver ma chambre de l’hôtel Victoria.

A la nuit tombante, les rues de Puerto-Leon étaient plus animées qu’aux heures étouffantes de l’après-midi. L’éclairage en était médiocre, et quelques réverbères fumeux, à poulies, projetaient sur les murs des maisons une clarté tremblotante. Le sol semblait trempé de sang. Les fenêtres grillagées laissaient apercevoir des pièces brillamment illuminées de bougies et de lampes; des femmes étaient assises derrière les barreaux, dans les embrasures, les unes silencieuses et immobiles, les autres causant avec des personnages debout dans l’ombre de la rue, toutes roides et compassées, le visage impassible, dévisageant avec sévérité le passant que cette étrange parade arrêtait un instant. Ces fenêtres éclairées dans l’ombre, les figures poudrées sous le réseau de mantille, une fleur rouge saignant entre les plis de la dentelle et la chevelure sombre soigneusement ondulée, ce décor romantique n’était pas sans charme et sans mystère. Les rues de Puerto-Leon se peuplaient de galants fantômes d’aventures. Un groupe de mandolinistes passa, égratignant le silence nocturne d’airs sautillants et aigres.

Je débouchai sur le quai. J’avais devant mes yeux une muraille d’ombre que, de-ci, de-là, trouaient quelques lumières. La nuit était sans lune, fourmillante d’étoiles et lourde des effluves qu’exhalaient les madriers de bois de rose entassés sur le quai. Des mains invisibles caressaient mon visage, et de très loin, de l’immensité des ténèbres océaniques, venait mourir à mes oreilles, faible, exténuée comme un soupir, la rumeur des houles, cette rumeur qui, depuis des âges et des âges, berce le songe des hommes et les grise pour le départ. Pour la première fois, j’éprouvais une profonde douceur et, dans l’enveloppement de la nuit tropicale se dissolvaient mes regrets, mes craintes, mon désespoir.

Des chuchotements étouffés m’arrachèrent à mon nirvâna. Une lanterne brûlait sur le wharf. Sa lueur me révéla une vague agitation, sur les planches de l’appontement, mais l’ombre épaisse qui stagnait sous le bordage de la _Mariquita_, accostée, ne me laissa distinguer rien de précis tout d’abord. Puis, je perçus un va-et-vient de porteurs et compris que l’on opérait le déchargement du brick. Les barils embarqués à Trinidad passaient sur les épaules de robustes gaillards et prenaient la direction des entrepôts Sampietri.

Deux ombres me frôlèrent, l’une d’elles, la plus fine, se retourna, et je crus reconnaître le sombrero de don Juan Manera. L’autre ombre, massive et voûtée, était celle de don Antonio. Les deux hommes s’entretenaient à voix basse et l’Espagnol faisait des moulinets avec le bras.

Je regagnai l’hôtel. Carvès n’était pas encore rentré. La lueur de la nuit pénétrait par la fenêtre sans volets. J’allais m’étendre, quand j’entendis, sur le quai, sous la fenêtre, la voix de Carvès:

--C’est entendu, à demain, six heures, à la «Fé en Dios»!

Je me précipitai pour voir quel était son interlocuteur. Personne!

Au même moment, j’entendis des cris, des jurons, une bousculade. Je bondis hors de ma chambre; sur le seuil je trouvai Carvès:

--Qu’y a-t-il?--fis-je, haletant.

--Rien, me répondit-il,--c’est le général qui est saoul et qui rosse sa maison militaire.

V

DEUX HOMMES SUR LA PISTE

En m’éveillant, le corps rompu, les yeux gonflés, j’hésitai à reconnaître la misérable chambre de l’hôtel Victoria. Comme un nageur qui croit reprendre pied et ne trouve pas la terre ferme, mon esprit n’arrivait pas à s’accrocher à la réalité de cette fenêtre grillée, de ces murs sordides. Carvès m’empêcha de replonger, dégoûté, dans l’abîme du sommeil.

Il était assis au pied de mon lit, frais, l’œil vif, avec le sourire à la fois plein de réserve et de contentement des gens qui vont vous annoncer une nouvelle sensationnelle.

--Je suis sur une piste,--me dit-il.--Peut-être ne suis-je pas seul à la suivre cette piste, mais _no matter!_ Je me charge du reste. Il fait bon vivre, mon petit. Je me sens tout à fait dispos pour aller faire un tour dans la jungle. Tu ne t’inquiéteras pas. Tu resteras bien sagement au logis, tu diras à tout le monde que je me suis rendu en Colombie, pour des affaires. Il y a justement dans trois jours un bateau pour Porto Colombia, que je ne prendrai certainement pas, mais où il ne sera pas inutile que quelques personnes me croient passager.

--Et pourquoi ne pas m’emmener? Je vais périr d’ennui dans ce taudis? Je me refuse à rester.

--Non, tu ne te refuseras pas. Il est très important que tu restes et que tu donnes le change au sujet de mon absence. Personne ne doit savoir où je vais, ni Letchy, ni don Juan, ni Sampietri. Je compte sur toi. Entendu, pas? Ne fais pas cette tête. Ne crains rien. Tu ne perdras pas pour attendre. Et maintenant, écoute.

«Après t’avoir quitté, hier soir, je suis allé flâner dans les ruelles qui avoisinent le port. Le hasard m’a conduit dans un tripot dont l’enseigne est «La Fé en Dios». Malgré cette annonce, ne crois pas que les personnages qui s’y retrouvent le soir, viennent là pour accomplir des exercices de dévotion, si ce n’est en l’honneur du tafia et peut-être même de la drogue. Je soupçonne fort que le patron de «La Fé en Dios», un mulâtre assez repoussant, possède une arrière-boutique curieusement achalandée. Je ne décris pas l’endroit, je ferai mieux, je t’y mènerai.

«L’aspect en est pour plaire aux amateurs de sensations fortes. Il y avait là, sous quelques quinquets puants et fumants, des gaillards qu’on rencontre parfois sur la route des placers et qui ont une si jolie façon de vous placer sur leur ligne de mire. On jouait. Par mesure de précaution chaque joueur avait son «machete» bien en vue, posé sur la table à côté de son verre de tord-boyau. Près du comptoir, deux nègres jouaient du banjo, oh, très discrètement, de ces airs drôles et tristes, un peu bêtas, qu’aiment les matelots et les coureurs de pistes,--la seule musique qui m’émeuve, moi qui ne suis pas un sentimental. L’ensemble, ouaté d’une vapeur bleue de tabac. Bref, très confortable.

«L’assemblée était nombreuse. Un silence flatteur accompagna mon entrée. Quelques joueurs me dévisagèrent. Ils comprirent tout de suite que je n’étais ni un policier, ni un grand seigneur déguisé, mais bien quelqu’un de pas très différent d’eux. Tu n’imagines pas combien ces gens-là ont du flair--autant qu’un membre du Jockey qui flaire le bourgeois à trente pas. Je pris l’unique siège libre en face d’un homme qui ne jouait pas et qui, la tête obstinément penchée sur un verre vide, semblait absorbé dans une rêverie profonde, à moins qu’il ne fût complètement saoul.

«On m’apporta une bouteille et, connaissant les usages, je remplis le verre de mon voisin. Il releva la tête, j’aperçus un visage paradoxal, en pareil lieu, un visage rond, sans caractère, orné d’une barbe courte et grisonnante, des yeux de myope derrière de pauvres lunettes de corne dont les branches étaient raccommodées avec du fil noir. Ses traits vagues et mous reflétaient la bonhomie rêveuse des vieux expéditionnaires de ministère, ou des gardiens de musée en province, une de ces figures fripées qui vous font dire, quand elles glissent près de vous, dans une jaquette râpée: «Ce doit être un bien brave homme. Comme il a dû s’ennuyer pendant sa vie.» Le contraste entre cette apparition et le décor du lieu était si plaisant que je ne pouvais détacher mon regard de ce visage, supporté par deux mains assez blanches, jointes sous le menton. J’avais rencontré cet homme quelque part, mais où et quand? je n’aurais pu dire si c’était il y a trois mois ou il y a dix ans, à Paris ou à Java!

«L’homme éleva son verre et me dit dans le plus pur castillan:

«--Excellence! je bois à votre santé!

«Je portai la sienne en espagnol.

«--D’après votre accent,--me dit-il alors en français,--je vois que nous sommes compatriotes.

«--Cela ne m’étonne pas,--répondis-je.--Depuis quelques minutes, je me demande où je vous ai rencontré.

«--Je m’appelle Barju,--dit-il,--et j’étais, il n’y a pas bien longtemps encore, encaisseur à la Banque Osmond, Richard et Compagnie, à Paris, rue Saint-Lazare.

«Mon imagination le revêtit aussitôt d’un habit bleu à plaque, et boutons de métal, lui passa autour du col une sacoche de cuir et le coiffa d’un bicorne. Et je revis Barju sonnant à ma porte: «Effets à recouvrer, monsieur.»

«Je passe sur les détails chaleureux de notre reconnaissance. J’exposai à Barju les raisons commerciales de mon séjour à Puerto-Leon. Barju parut dégoûté.

«--Mauvaise idée, monsieur, très mauvaise idée. Il n’y a pas de commerce possible dans ce sacré pays de bandits, de voleurs, d’assassins.

«--Diable! Diable! vous me tenez le même langage que ce vieux sacripant de Sampietri. Auriez-vous les mêmes raisons? Craignez-vous la concurrence?

«Barju sourit mélancoliquement et leva la main en signe de protestation ironique.

«--A Dieu ne plaise!

«Il me tint à peu près le discours que m’avait tenu don Juan. J’avais eu soin de remplir son verre à plusieurs reprises et Barju devenait à chaque minute de plus en plus communicatif. Il ajouta, en confidence:

«--Antonio Sampietri a de gros embarras. Ses affaires marchent mal. Je vous en parle en connaissance de cause et parce que vous m’inspirez confiance, Sampietri m’a employé plusieurs fois pour tenir sa comptabilité. Un désordre, monsieur, une «anarchie»! c’est drôle, chez un homme si avare, qui a trimé dur pendant sa vie. Mais voilà, lui, ce qu’il aime, c’est l’argent, l’argent liquide, les belles piastres, les dollars d’or, il les aime tant qu’il passe son temps à les ranger, à les empiler, à remplir de petits sacs, à les vider ensuite. Un fou, quoi! Il est devenu comme ça peu à peu. Avant, le commerce marchait. C’était le bois de rose, les essences, le balata, le café, tous les trésors de ces pays. De ce temps, don Antonio était respecté, craint. Aujourd’hui, on le tient pour une loque. L’argent l’a tué, cet homme-là. Par avarice, il n’achète plus. L’argent qui circule lui fait horreur; il ne veut plus qu’une pièce sorte de ses coffres, ou bien il faut qu’elle y rentre vite, avec des petits. Don Antonio a encore un faible pour l’usure. Ah! monsieur, ce qu’il l’a pratiquée, la petite semaine, les gages et les gros intérêts. Voyez-vous, à Puerto-Leon, il n’y a qu’une distraction, le poker. Le poker a rempli les coffres du père Sampietri qui ne joue jamais. On peut dire qu’il a du papier de tous les planteurs du pays et même du général Diaz. C’est bien pour ça, d’ailleurs, qu’il n’est pas encore en prison, car, paraît-il, il fait aussi la contrebande des armes. Et ça c’est un jeu qui rapporte gros--mais dangereux, dame, dangereux, avec Diaz...

«--Et son fils, Miguel?--interrompis-je.

«La figure de Barju s’éclaira d’un sourire.

«--Miguel! Pauvre garçon! Un simple d’esprit! Joueur, débauché, violent et faible! Encore un que le poker a vidé, et les filles--toutes les garces de Puerto-Leon lui ont tiré de l’argent.--Sournois par-dessus le marché, et mauvais coucheur. Il ne craint que son père, car vous savez, chez les Corses, le père, ça compte! Alors le père, désespérant de faire quelque chose de lui, l’a expédié, il n’y a pas longtemps--huit jours peut-être avant l’arrivée de la _Mariquita_...

«Je versai de nouveau à boire à Barju, qui s’essuya lentement avec le revers de sa main, et se pencha vers moi, un doigt sur la bouche, minaudant, les yeux humides:

«--Et je sais bien où papa l’a envoyé, ce cher garçon!

«--...

«--Il l’a envoyé dans les bois, dans le pays de la fièvre, là où il y a de l’or... Don Antonio n’a plus que cet espoir. Son avarice prévoit le moment où les chers sacs devront se vider. Or, son vice lui a fait rater dernièrement de très importantes affaires. Ce n’est pas que son crédit soit ébranlé; on le sait encore solide. Mais les grandes maisons de Caracas, de Trinidad, de Ciudad Bolivar, ne veulent plus avoir affaire à lui. D’autre part, ses débiteurs--et Dieu sait s’il en a--tous ces gens--dont beaucoup sont au pouvoir--qu’il a pressés comme des citrons, sont plus ou moins ouvertement ligués contre lui. On lui a fait manquer des contrats avantageux. La douane qui est aux mains de Diego Diaz lui a joué de vilains tours et lui en jouera d’autres. Don Antonio se sent cerné. Il est seul. Il est vieux.

«Toujours est-il qu’il veut jouer son dernier atout. L’atout, c’est le placer! don Antonio, qui ne sort jamais de Puerto-Leon, sait, par certains informateurs, des chercheurs de balata, qu’à trois semaines de marche d’ici, sud-ouest, il y a des terrains aurifères.

«Les yeux de Barju s’élargissaient, dans l’extase d’une vision mirifique. Il répéta:

«--Des trésors! l’Eldorado quoi, comme on dit. On a soupçonné l’existence de ces gisements depuis longtemps, mais ceux qui y sont allés ne sont pas revenus. Don Antonio, bon père, y envoie son fils avec une petite équipe de travailleurs. Si Miguel a la chance, il fera les sondages, rapportera des échantillons. Suivant la valeur du placer, don Antonio le gardera pour lui ou en proposera la copropriété, à charge d’exploitation, à l’Agence Minière Tropicale.

«--Vous avez dit à l’A. M. T.?--insistai-je.

«--Oui, vous connaissez?

«--Un peu.

«Barju resta un moment silencieux. Je voyais qu’une pensée le travaillait, mais que ses lèvres hésitaient à l’exprimer. Ses yeux roulaient dans l’angoisse d’un enfantement pénible. J’aidais à l’accouchement en faisant rapporter du tafia. Et Barju parla avec une voix d’enfant.

«--Barju connaît le placer,--murmura-t-il.--Barju connaît la route.

«Il tira de sa poche une feuille de papier jaunie, froissée, sur laquelle était tracée au crayon une carte à demi effacée, qu’il couvrit de sa main, précipitamment.

«--Voilà! Trouvé ça chez le père Sampietri, dans un registre. Ce que c’est que d’avoir de l’ordre, tout de même.

«Ce Barju était vraiment un drôle de personnage. Il joignait aux manies du vieux garçon de bureau, à son goût de l’ordre et de la régularité, je ne sais quoi de fantasque, d’aventureux et d’un peu «crapule».

«--Eh bien!--dis-je à Barju,--ça ne vous tente pas!

«--Si ça me tente, monsieur, bien sûr. Et ça tenterait un saint, monsieur. J’y rêve toutes les nuits. J’en perds le boire et le manger. Mais que voulez-vous que je fasse! Le fils Sampietri est en route. L’affaire est dans le sac--dans le sac de don Antonio.

«Et Barju, désabusé, éclata de rire.

«--Pas encore!--dis-je.

«--Pas encore! Evidemment, Miguel peut ne pas revenir...

«--Ou bien quelqu’un peut revenir avant lui, se faire attribuer la concession avant que Sampietri ait pu lever le doigt, câbler le premier à l’Agence pour qu’elle fasse le nécessaire. C’est une question de temps. Trois semaines de marche, dites-vous.

«--Environ. Je connais un peu la région pour avoir travaillé avec une équipe de délimitation. De la brousse, des marécages. Heureusement la saison des pluies est passée.

«--Barju, nous partons. Il s’agit de repérer le placer, faire des prélèvements d’or et être au bureau du câble un jour, une heure, une minute, avant Miguel Sampietri. C’est tout simple.

«--C’est impossible,--gémit Barju.

«--C’est la fortune. Montre-moi ta carte!

«Barju, complètement ivre, me tendit le papier sans résistance. Je le mis dans ma poche.

«--Merci! Allons prendre l’air.

«Dans la rue, Barju vacillait à mon bras.

«--J’ai confiance en vous,--répétait-il avec la douce obstination des ivrognes...--Confiance. Mais ça me fait de la peine de quitter le patelin. J’étais considéré, monsieur. On m’appelle le «Docteur», le Docteur, oui, monsieur, et même qu’on m’amène des malades! A cause de ma barbe et de mes lunettes.

«--Tu y reviendras, Barju. Ne pleure pas. Demain, on causera sérieusement. Je te donne jusqu’à demain soir six heures pour cuver ton alcool et faire tes préparatifs.

«Et voilà!--conclut Carvès.--J’ai étudié cette carte informe. Elle est grossière, mais point inexacte. Elle confirme des indications que l’A. M. T. m’avait fournies avant le départ. C’est bien dans cette direction que je devais travailler. En somme, qu’est-ce que je risque? Je fais mon métier de prospecteur, tout simplement.

--Mais tu vas partir, seul, avec ce Barju, seul dans la jungle?

--Pourquoi pas, mon vieux. Barju est un vrai mouton, j’en jurerais. Quatre porteurs, ma Winchester, des conserves, de la quinine, et au revoir! Dans six semaines ou sept, je suis de retour--avant l’autre!

Carvès, assis sur mon lit, les jambes croisées et les mains dans ses poches, sifflotait.

Le soir venu, nous nous rendîmes au cabaret de la «Fé en Dios». Barju nous attendait. L’employé de banque, dont la rencontre me parut une nouvelle manifestation du Hasard tout-puissant, était doux et obséquieux. Il eût fait un excellent domestique. Carvès exposa son plan de campagne. La première partie du voyage se fait en pirogue. On descendrait ainsi jusqu’à la Crique Salée où on laisserait les embarcations. De là, on couperait à pied par la brousse jusqu’à la zone de prospection.

--Et si vous rencontrez Miguel?--dis-je.

--Eh! bien,--fit joyeusement Carvès,--nous ferons connaissance!

Le «Docteur» se chargeait de trouver porteurs, rameurs, et pirogues. Je devais acheter les vivres. Carvès avait apporté des munitions abondantes et deux carabines. Il m’en laissa une.

--Si dans deux mois,--me dit-il,--je ne suis pas rentré, tu pourras essayer de venir à ma rencontre. Voici mon itinéraire. J’ai écrit à l’agent de l’A. M. T. à Puerto-Colombia pour lui annoncer que j’entreprenais une tournée de prospection. Il connaît ton nom. En cas de besoin, adresse-toi à lui.

Il n’y avait pas de temps à perdre. Sampietri avait déjà dix jours d’avance. Le départ eut lieu trois jours plus tard--le Docteur avait été un collaborateur précieux--dans le plus grand mystère, au milieu de la nuit: Carvès devait retrouver Barju et sa suite sur la berge, à une heure environ de Puerto-Leon, passé le poste de douane. Il était sans armes et sans bagages. Je l’accompagnai, le cœur étreint d’une angoisse mortelle à l’idée du retour qu’il me faudrait faire, tout à l’heure, solitaire, dans ce monde étranger, brutal, hostile, où j’allais de longues semaines vivre, isolé, menacé peut-être.

--Te souviens-tu,--lui disais-je,--du soir de notre rencontre? Nous marchions aussi le long d’un fleuve et tu me disais: «Bientôt nous verrons la Croix du Sud.»

--La voici!

En face de nous, la muraille de la forêt se dressait, masse plus sombre que la nuit elle-même. Du ciel tombait un pâle rayonnement sur la cime des arbres dont on devinait, étalée à l’infini sous les étoiles, l’ondulation immobile. La rivière déchirait la forêt en une large brèche plate et miroitante, un vaste couloir enfoncé dans les ténèbres. Le clapotis des eaux entre les tiges des joncs et les racines des palétuviers était la seule rumeur dans le silence de la jungle proche. A mesure que nous approchions de l’endroit d’où mon ami s’éloignerait pour toujours peut-être, je me sentais envahi d’une frayeur et d’un tremblement de tout mon être, comme à la révélation d’un atroce mystère panique.

Une ombre surgit devant nous.

C’était Barju. Sa petite silhouette noire se découpa un instant sur le miroitement de l’eau. Les pirogues attendaient, cachées dans les roseaux. Carvès m’embrassa. Un sifflement très doux. Le bruit étouffé des rames. Des ombres disparaissent noyées dans la grande trouée. Le silence.

* * * * *

A l’aube, je songeais que la pirogue de Carvès devait glisser sur les eaux moirées par le soleil levant à travers l’éveil de la forêt. Et, comme le jour où j’avais guetté sur le bord du «gour» l’aventureux compagnon descendu dans l’abîme, de même j’allais attendre--non plus une heure, mais des semaines--solitaire, angoissé, le retour de celui qui m’avait arraché à l’existence facile, à la douceur de ma terre natale, au loisir sans ambition et m’avait entraîné vers une terre de désolation, d’âpre sécheresse et de mort.

Attendre! Il n’est pas de pire supplice en l’humaine condition. Chaque heure creuse un peu plus la plaie douloureuse. La nuit endort la douleur, mais le matin la réveille et son aiguillon n’est que plus acéré, au moment de commencer une nouvelle journée. L’aube, qui baigne de sa rosée le cœur de l’homme heureux, fait jaillir les larmes de celui qui souffre. L’épreuve du matin, tous ceux qu’ont rongés l’angoisse et l’affliction la connaissent. C’est la plus redoutable qu’ait à vaincre celui qui s’accroche désespérément à l’espoir.