Part 10
Pour Carvès, la forêt était un terrain de lutte. Alors que Letchy et moi éprouvions dans la solitude une fureur d’anéantissement, Carvès concentrait tous les éléments actifs de sa personnalité pour vaincre cet être dont la présence nous obsédait tous les trois. Le spectacle de ces régions vierges lui révélait l’effroyable gaspillage d’une nature aveugle, qu’il appartenait à l’homme de mater et d’asservir. Il ne se perdait pas dans des considérations métaphysiques, mais se contentait de murmurer en lui-même: «Je serai plus fort que toi», comme s’il s’agissait de terrasser un adversaire tapi dans le fourré de la jungle, embusqué au tournant du fleuve. Assis à l’avant de la première pirogue, ses yeux fouillaient l’interminable route d’eau que lentement, lentement, nous remontions, vers les montagnes, vers les trésors de la légende: l’or, le platine et l’émeraude. Et il nous semblait parfois que nous étions entrés dans un champ magnétique, qu’un courant aimantait nos barques et nos destinées vers ces cimes cruelles.
--Je sens l’or,--disait Carvès, certains soirs.
Et il reniflait. Et les hommes flairaient l’or avec lui, si grande est la puissance du mirage.
Nous arrivâmes enfin à la Crique Salée d’où nous devions prendre la brousse. De là partait la piste suivie par Carvès et Barju. En débarquant, une des pirogues se retourna et nous perdîmes la moitié de nos vivres de conserve.
--Ce sont les noirs qui ont fait le coup,--dit Carvès,--pour avoir moins de poids à porter.
On travailla au débarquement en plein soleil, les pieds dans la vase. Au crépuscule, les maringouins nous collaient aux épaules par grappes. Les pirogues prendraient dès le matin la route du retour. Le corps à corps avec la forêt allait commencer.
--Le but est proche,--nous disait Carvès au bivouac.--Ma piste doit être encore marquée.
Il fit distribuer une large ration de tafia au campement. Les hurrahs s’élevèrent en l’honneur de l’ouvreur de pistes.
Les fumées des braseros garnis de bois vert et humide vous prenaient à la gorge, mêlant leur âcreté à l’odeur des viandes rôties sur des pierres chaudes, des graisses brûlées, des pipes de tabac fort, des toiles baignées de sueur. Les hommes étaient étendus sur leurs couvertures, dans une lassitude de bétail.
La Crique Salée était une anse du fleuve, où venaient aboutir plusieurs arroyos. La région s’annonçait marécageuse et malsaine. La fièvre tentait ses approches: elle rôdait aux abords du cantonnement, fantôme aux vapeurs blanchâtres, traînant aux basses branches, fumant de la terre saturée d’eau.
La muraille de la forêt contournait une lagune où poussaient des roseaux; leurs pointes noires chargées transperçaient un baudrier de ciel vineux au ras de l’horizon.
--Voyez-vous,--dit Carvès en indiquant les hommes couchés,--les feux, les abris de feuillages, ça n’est pas gai, comme paysage! Eh bien! ils sont bien contents. Ils ne trouvent pas la vie mauvaise. Rien ne les attache, ni famille, ni fortune--cette fortune qu’ils cherchent sans trop d’illusion, qui depuis des mois, qui depuis toute sa vie. Ce soir, la pipe est bonne; tant pis si la terre est dure et l’eau saumâtre... Tiens, tiens, mais c’est Mr Peter Boom qui a les honneurs de la soirée!
L’ex-clown du cirque Wang, debout au milieu d’un petit cercle fait des quelques Anglo-Saxons de la troupe, gesticulait et semblait en proie aux affres du délire pythiaque. L’Espagnol scandait en sourdine les périodes de Mr Peter Boom, en frappant avec le plat de sa main sur la caisse de sa guitare. Les Scandinaves riaient silencieusement. Un triple hurrah accueillit la péroraison de l’orateur.
--Ils se moquent de lui,--dit Letchy.--Ils le croient fou parce qu’il ne cesse de parler du trésor. Le pauvre diable ne voit plus que des monceaux de pépites et rêve qu’il se baigne dans le Pactole.
«Encore un que vous avez ensorcelé,--ajouta-t-elle en se tournant vers Carvès.
--Tant mieux,--repartit Carvès.--Car si par hasard je venais à perdre ma foi dans la Toison d’or, il vous faudrait un autre prophète!
--Nous la garderions en nous, votre foi,--répondit-elle.--Il ne faut pas que les belles idées meurent.
--Bah,--fit Carvès d’un ton que je ne lui connaissais pas,--qu’importe que les idées meurent? Notre inquiétude les épuise les unes après les autres. Il n’y a qu’elle qui ne meurt jamais.
Il alluma une cigarette. La braise illuminait par-dessous son nez courbe comme un bec.
--Il faut crever une idée comme un cheval, puis en enfourcher une autre, sans pitié. C’est la vie ça, la course!...
Et sans mot dire, un peu voûté comme toujours, il se leva et se mit à parcourir le campement, parmi les hommes endormis.
A l’aube, la colonne se forma. Carvès en tête. Moi, derrière lui, avec la boussole, un sextant.
--Voulez-vous marcher? ne dois-je pas vous faire porter?--dit Carvès à Letchy,--on peut aménager une litière!
Un voile rose passa sur les joues de Letchy.
--Vous ne me connaissez vraiment pas, Carvès,--dit-elle.
Ce fut une terrible marche.
Lentement, nous avançâmes dans l’hallucination de la forêt. Trois kilomètres le premier jour furent un record, car la piste de Carvès n’était pas effacée. Mais nous fûmes obligés d’envoyer devant nous une équipe pour frayer la brousse.
Il y eut halte pour le repas et la sieste. Des mouches énormes bourdonnaient. La chaleur bandait nos tempes. Letchy était étendue, la bouche entr’ouverte. Je lui fis boire une cuillerée d’alcool. La marche reprit à deux heures, jusqu’à la tombée de la nuit. Il fallait préparer le campement sans perdre de temps, car en un quart d’heure la nuit s’affaissait sur la forêt, bouchait toutes les issues, calfatait de ténèbres les moindres interstices de feuillages, vous engluait de poix. Avant l’obscurité il fallait déblayer un emplacement, désigner le quart, allumer les feux. Le repas était court. Conserves, de l’eau additionnée d’eau-de-vie. D’ailleurs, nous commençâmes bientôt à chasser et dès le lendemain nous mangeâmes d’un agouti et d’un pack. Il valait mieux ne pas se déchausser pour dormir, ou tout au moins accrocher ses chaussures à une branche haute à cause des serpents et des insectes pondeurs.
Dès le quatrième jour de marche, Mr Peter Boom donna des signes évidents d’aliénation mentale. Il contrefaisait des cris d’animaux et déclarait à ses compagnons qu’il buvait l’or à la bouteille, que son sang se transformait en or. Ses yeux étaient exorbités; son visage bouffi et marbré de taches violettes. On l’encadra de deux solides Floridiens qui faisaient des gorges chaudes à son propos.
La fatigue, la chaleur surtout avaient accéléré l’évolution de cette folie qui se révélait comme une crise mégalomaniaque. Peter Boom, dans son délire, nageait dans des flots d’or, répandait l’or sur le monde. La crise passée, il retombait dans une prostration intellectuelle totale. Du reste, il continuait à marcher, mécaniquement, en vieux pantin, les jambes raides, bouffon macabre.
Nous quittâmes la plaine marécageuse pour nous élever à travers la brousse, par une série d’ondulations boisées. Carvès parut éprouver quelques difficultés à retrouver la piste, malgré les repères qu’il avait eu soin de prendre. Ses hésitations, qu’il ne put dissimuler entièrement, jetèrent un moment de trouble chez les mineurs, lassés par la route, épuisés par une nourriture médiocre. Nous avions perdu notre graisse et notre sel à la crique et depuis lors, nous mangions des viandes assaisonnées de piments sauvages, presque crues.
La soif surtout était torturante. Nous traversions une région sablonneuse qu’aucune rivière ne rafraîchissait. L’eau des outres était soigneusement rationnée. Des hommes cueillirent des baies sauvages, de couleur brune, qui semblaient juteuses, et qui leur firent enfler la langue.
A mesure que nous approchions de cette fabuleuse Chanaan que l’imagination de Jérôme Carvès avait dressée devant nous, le mirage s’affaiblissait. Les natures les plus frustes étaient les moins découragées, parce que l’illusion avait eu tout d’abord moins de prise sur elles. La désolation des terres que nous traversions, ces collines sablonneuses et rougeâtres, pailletées de micas éblouissants sous le dur soleil, ajoutait à notre lassitude. Des cactus difformes, des plantes phalliques, hérissées de piquants, ornaient seuls ce paysage inhumain. Notre colonne offrait déjà l’aspect lamentable d’une horde d’émigrants. Chacun sentait en lui-même croître sa déception. Quelques noirs jetèrent leur chargement. Carvès, revolver au poing, les contraignit à le reprendre, soutenu d’ailleurs par le petit groupe des Floridiens et des hommes du Nord, plus flegmatiques et roidis par leur orgueil de blancs.
Moi-même, je désespérais! Au bivouac le soir, une morne lassitude me prostrait. Toutefois je ne pouvais dormir et, dans cette solitude aride, je songeais à ma verte Dordogne comme l’homme altéré songe au bruit de la fontaine. Chanaan, Chanaan, n’étais-tu sur ce sol brûlé que l’ombre fuyante de nos rêves! En vain, je cherchais un réconfort en levant les yeux vers le grand Jérôme mais je ne découvrais sur son visage qu’une impassibilité, feinte sans doute, et sous laquelle se dissimulait l’inquiétude.
Et seule, cette femme, que les mineurs entouraient d’un respect craintif, qui avait marché, pâle, roidie, elle aussi, par son orgueil, en tête de la colonne, qui avait tout supporté avec nous--et nul n’avait jamais entendu une plainte de sa bouche--seule--Letchy tenait bon. Je pensais que la foi de Carvès, c’était elle qui maintenant en abritait la flamme dans ses yeux. La Toison d’or! Je flairais déjà chez Carvès un dégoût de son entreprise, un dégoût non avoué, obscurément enfoui au fond de son cœur, mais latent. Je doutais de mon ami. L’ardent Jérôme n’était-il qu’un menteur, dupe un instant de son mensonge, et trop engagé pour reculer? Déception amère pour mon amitié, si amère que je m’en ouvris à Letchy.
--Il me semble,--lui dis-je,--que mon ami nous trahit.
--C’est cette pensée qui est une trahison,--me répondit-elle gravement.
Et j’eus honte de moi-même.
Dans le rougeoiement d’un fumeux crépuscule, nous achevions l’étape du jour, sur un vaste plateau dont le sol semblait irradier la chaleur d’un four à cuire l’argile. Le vent du sud soulevait une poussière épaisse. Nos ombres courtes, en file indienne, découpaient leurs effigies violettes, dans un poudroiement d’or. Comme si j’avais soudain été projeté hors de la file, je vis passer devant moi toute la colonne entière, Carvès, Pablo, courbé comme un arc, la pâle Letchy, l’Espagnol, sa guitare sur son sac, les hommes du Nord, graves et lents, les noirs avec leurs ballots sur la tête, la nuque droite, et en avant, en tête de nous tous, gesticulant, apoplectique, tête nue, les veines gonflées sur son crâne chauve, Mr Peter Boom, l’insensé, notre guide vers Chanaan!
Le clown, halluciné par le paysage torride, s’était détaché de la file, avait jeté son casque et courait, avec des cris rauques, à la poursuite de son fantôme. On le rattrapa. Quatre hommes durent le porter jusqu’à la fin de l’étape.
--Il vaudrait mieux l’abattre,--dit Carvès, qui tourmentait la crosse de son revolver.
Et il considérait à ses pieds le maniaque, apaisé maintenant, un peu de bave aux lèvres, et qui se croyait Crésus, de la poussière pailletée plein les paumes.
Enfin nous sortîmes de ce désert pour replonger dans la forêt. Nous pûmes tuer quelque gibier. La piste était retrouvée.
--Le placer est tout proche,--annonça Carvès.--Nous y serons demain.
Pendant l’étape de l’après-midi, comme nous glissions silencieusement sous une voûte de lianes et de feuilles, dans le silence feutré de la forêt, un frisson parcourut la colonne, qui arrêta sa marche.
--L’oiseau-mineur!
C’était bien le cri de cet oiseau, dont les mineurs savent que la présence annonce l’or. Car l’or est une puissance mystérieuse, et il semble que la nature lui fasse une place particulière. L’oiseau était invisible, mais son chant émouvait les cœurs de ces hommes qui avaient longuement peiné. Ainsi l’Eldorado n’était plus une chimère. Nous touchions au seuil de Chanaan et les plus las avaient oublié leur fatigue.
A la tombée de la nuit, nous campâmes au bord du torrent où nous devions commencer nos sondages. Un maigre filet d’eau coulait entre des blocs rouges, au fond d’un ravin. Les mineurs s’activèrent aux carbets; après le repas, l’Espagnol égrena sur sa guitare la jota aragonaise. Et les hommes aspiraient lentement la fumée de leurs pipes ou secouaient leurs cendres dans leurs paumes. Les cimes des montagnes proches se dessinaient au-dessus de la ravine. Sur un ciel verdissant, une étoile monta, puis deux; puis un vanneur nocturne cribla des astres au-dessus de nos têtes. Dans l’âme des chercheurs d’or une douceur obscure s’éveillait. Un peu de fièvre brûlait dans les veines de tous.
--Nous y sommes, petit,--me murmura Carvès;--le sens-tu?
Il m’avait reconquis.
Le lendemain matin, on s’aperçut dès l’aube, avant de commencer les travaux, que Mr Peter Boom avait échappé à ses gardiens endormis. On le chercha de toutes parts. Le fou avait disparu.
Deux hommes, sous la direction de Pablo, explorèrent le ravin. Ils découvrirent que l’ex-clown était tombé dans une faille d’une trentaine de mètres qui entaillait le roc. L’ouverture était cachée par des broussailles. Le malheureux avait dû s’égarer dans un accès de délire. On retira le corps avec des crampons et des cordes. Carvès assistait à l’opération. Le souvenir d’un matin semblable où j’avais vu Barju, le crâne fendu et le nez dans son vomissement étendu de son long sur le quai de Puerto-Leon, me traversa l’esprit au moment de la trouvaille.
Auprès du cadavre, on ramassa englué d’argile et de sang, un lingot d’or brut.
Carvès le soupesa:
--Il pèse trois livres,--dit-il.
XII
LE PLACER TARI
Les travaux d’exploitation commencèrent aussitôt. L’étroite vallée au fond de laquelle coulait le torrent aurifère était formée d’un côté par une paroi rocheuse hérissée de cactus et de plantes épineuses, de l’autre par un plan incliné couvert de brousse, formant clairière dans l’épaisseur de la forêt. On procéda tout de suite au déboisement des approches. Il fallait des matériaux pour construire nos baraques et pour établir le barrage et les sluices.
Les arbres tombèrent. Les cris des hommes saluaient la chute des colosses dont les singes s’étaient échappés, au premier coup de hache. Parfois un oiseau de nuit, surpris par la catastrophe, essayait de se dégager de l’amas de feuillage, mais, paralysé par la lumière, les bûcherons l’assommaient et il demeurait là, les pattes roidies, le ventre ouaté de plumes grises, gardant encore sa majesté de seigneur des ténèbres. De petits vampires s’échappaient, battant des ailes; parfois un nid de mouches vrombissait sous les feuilles.
Les coups de pioche, de marteau et de hache rompaient le silence des solitudes. Les hommes avaient attaqué la forêt, leurs frêles outils à la main, autour des larges piliers bruissants d’insectes, de serpents et d’oiseaux, au pied des troncs surgis de l’humus, nourris par le charnier, suant la sève, qui poussaient leurs branches--depuis combien de vies d’hommes--hors de la touffeur de la forêt jusqu’à la respiration du ciel, les hommes frappaient, abattaient, sciaient, découpaient. La forêt ne se défendait pas. Ses rejetons repousseraient toujours sur leur ouvrage. Un jour ou l’autre la liane envahirait les bâtisses de planches: les madriers éclateraient; des orchidées pousseraient sur les ais de bois mort; l’herbe glisserait sa tête entre les gravats; le grand poulpe vert entourerait de ses tentacules les vestiges de la conquête. La forêt réparerait d’elle-même la meurtrissure. Ainsi m’apparaissait à l’avance la vanité de notre entreprise devant les arbres abattus.
Et pourtant, l’or était là. Tant de fatigue ne serait pas vaine. Maintenant il n’y avait plus qu’à ramasser à poignées le métal, à remplir ses poches, à se sauver comme des voleurs, puis à jouir de tout ce que cette poudre jaune pouvait donner de plaisir, de puissance, d’orgueil sur la terre. Ces hommes, réunis de tous les points du vaste monde, sur les bords de ce torrent, ces audacieux qui avaient voulu forcer le sort, sur le point d’atteindre leur mirage, étaient pris maintenant d’une rage d’en finir. Faire vite, mettre le trésor à l’abri, se payer largement de sa misère et revenir, la ceinture lourde, là-bas vers les pays enfumés de charbon, où il y a de l’alcool, des filles et des bars aux lumières crues, en maîtres, en hommes qui ont trouvé de l’or!
La vue du lingot, souillé du sang de Peter Boom, avait surexcité les énergies déprimées par la longue route. L’or vierge avait galvanisé les plus lassés. On se rua au travail. Chacun faisait deux fois plus que sa tâche, car chacun souhaitait deux fois sa part. En quelques jours, la brousse fut meurtrie, les arbres coupés, les baraques construites, le barrage dressé.
Des hommes nus jusqu’à la ceinture se courbaient sur le lit du ravin, vannant les eaux flaves, le cœur épanoui par cette légère fumée jaune, qui ternissait le miroir du sluice, et qui était la richesse, la domination, la volupté et les vices éblouissants des villes.
On trouva des pépites, dans des mottes d’argile, parmi les cailloux du torrent, dans des creux de roches, comme si une main hâtivement prodigue les eût laissées tomber au hasard d’une fuite dans un accès de folie. Il y avait là de quoi accréditer les légendes, les histoires de placériens. On ne ramassait pas les pépites à la pelle; mais on en ramassait tout de même un bon nombre, et des belles et des grosses comme une noix. Les mineurs délaissèrent les sluices pour aller à la recherche de cet or capricieux qui se dissimulait dans les cachettes les plus imprévues. Carvès proclamait que cela ne durerait pas longtemps et que les pépites ne sortiraient pas ainsi toujours toutes seules entre les cailloux et les touffes d’herbe rousse.
De plus, cette récolte de l’or sans méthode, sans contrôle possible, avait de nombreux inconvénients. Beaucoup volaient, ne rapportaient pas l’or qu’ils avaient trouvé. Pourtant, comme une partie des bénéfices du placer devait être partagée entre les mineurs, les moins heureux surveillaient les autres, exploraient leurs sacs suspects pendant la nuit, flairaient les recels, dénonçaient les coupables.
De là des querelles sans fin, des rixes, des coups. L’âpreté des cupidités individuelles ne cédait pas toujours à la loi du placer. Les conflits étaient brutaux, empreints de cette sauvagerie qui remonte dans le sang des hommes, chaque fois que le dieu jaune est en cause.
Le rendement des mineurs, malgré la rapidité avec laquelle s’étaient effectués les travaux d’installation, était inférieur à ce que Carvès en attendait. Pour mettre fin à l’anarchie, il nomma une sorte de contremaître, chargé de la répartition du travail, de la surveillance et du contrôle, un homme d’une grande force et d’une profonde expérience des placers, José Yrribaren, le Basque, qui avait roulé dans tous les endroits où il y a de l’eau boueuse à battre. Le Basque connaissait les ficelles des voleurs d’or; il savait comment l’on escamote une pépite, comme on l’avale en toussant, comme on cache la poudre d’or dans les cheveux et sous l’aisselle: il avait l’œil partout et sur tous. Les plus légers indices ne lui demeuraient pas inaperçus. Les noirs étaient les plus portés à la fraude. Il en cueillit trois, le premier jour où il entra en fonctions. Les gaillards cachaient des pépites entre leurs orteils.
La vie du placer me rapprocha de ce compagnon osseux, au visage patiné, aux traits réguliers et fortement modelés, aux yeux gris clair, silencieux et un peu méprisant, que j’avais remarqué lors de son inscription à notre comptoir, à Puerto-Leon.
Fidèle aux traditions de la race voyageuse, il était parti à vingt ans pour les Amériques, dont ses ancêtres guypuscoans furent les premiers colons.
Le hasard l’avait promené à travers les sierras et les llanos sous le ciel tropical, de Colon à la Nouvelle-Grenade, travaillant dur, épargnant strict, ruiné tour à tour par les révolutionnaires et les gouvernants et n’ayant pas au bout de vingt-cinq ans de mines, de chantiers, de trimardage, après tant de mois de brousse, de pirogues, de fièvre, de moustiques et de nostalgie, pu mettre de côté de quoi payer la petite maisonnette à galerie de bois, blanche et rouge dans la verdure pyrénéenne, du côté d’Ascain, d’Espelette ou d’Urugne: le rêve des émigrants du golfe de Biscaye, ce bétail que les compagnies de navigation entassent, à tant par tête, dans l’ignominie des entreponts.
La vie de José Yrribaren eût défrayé la carrière d’un romancier. Mais José, comme tous les aventuriers, n’avait ni imagination ni goût du romanesque. L’aventure existe pour ceux qui la racontent, mais non pour ceux qui la vivent. Et le Basque ne racontait pas d’histoires. Il s’était appliqué à faire fortune et n’avait pas réussi. Toute sa biographie tenait là dedans. Peu à peu, on découvrait par des bouts de phrases, péniblement arrachés de cette bouche aux lèvres minces, la trame héroïque de son existence.
Carvès estimait Yrribaren, mais le Basque l’agaçait un peu, en dépit de tous les services qu’il rendait. C’était ce pli de la bouche où l’homme passionné qu’était Jérôme croyait lire une raillerie, oh! légère, indécise--et comme un vague mépris de son agitation. De plus, ses observations fondées sur un bon sens nourri d’expérience étaient parfois en contradiction avec les idées de son ami.
José semblait sceptique. Il n’avait pas été ébloui par la découverte des pépites. Il en avait vu d’autres, de ces Eldorados bientôt vidés. Il savait combien l’or est capricieux, fantasque, plus fuyant que le vif argent.
Et Carvès s’irritait de cette désapprobation muette, de cette ironie supérieure qui achevait en lui, au plus profond, au plus secret de lui-même, un sourd travail de lassitude. A plusieurs reprises, j’avais cru deviner que, parvenu au terme de sa poursuite, après tant de dures vicissitudes, ayant entraîné derrière son mirage nombre de vies humaines, Carvès était dégoûté de son œuvre. Certes, je ne le croyais pas capable de fléchir, de nous abandonner, de fuir cette Chanaan dont il nous avait entr’ouvert les portes. Non, il irait jusqu’au bout, jusqu’au triomphe final ou jusqu’à la ruine: mais il n’avait plus la foi qui vibrait dans sa parole, jadis. Eprouvait-il cette satiété des grands conquérants et des grands artistes, déjà lassés de leur œuvre avant de l’avoir terminée, parce qu’ils lui ont trop donné d’eux-mêmes et que maintenant ils la sentent échapper, étrangère, indigne d’eux? Coupe amère que boivent tous les créateurs, vouant eux-mêmes au néant la tâche de leur vie. La Toison d’or frémissait sous sa main et voici qu’il reculait, indifférent, dédaigneux:
--Allons, votre heure est venue, à vous, maintenant. Mon heure est celle de la chasse; la vôtre, celle de la curée! Moi, j’ai envie de changer de proie.
Letchy avait deviné comme moi le travail secret qui s’opérait en Carvès.
--Carvès est déjà las de son œuvre,--lui dis-je,--il touche à l’apogée de son rêve et le voilà dégoûté.
--Je ne l’aurais pas cru,--dit-elle.--Serait-il de ceux qui n’achèvent jamais?
Les bras nus, décoiffée, à l’ombre du manguier, devant sa case de feuilles de wara et de lianes, Letchy achevait sa toilette du soir. Le jour, elle pourvoyait aux besoins de notre petit mess et dès l’aube souvent partait à la chasse, avec ma carabine. Elle tirait fort bien. Elle avait voulu travailler au placer, mais Carvès le lui avait formellement interdit.
--Alors,--avait-elle protesté,--suis-je venue pour faire joujou?
--Vous pouvez nous être utile autrement. Mais la besogne de ces gens-là n’est pas de la besogne pour vous. Les noirs se feraient une pinte de bon sang, à voir une blanche à la battée.