Part 11
Autour de nous, la petite vallée se remplissait d’ombre. Les placériens avaient quitté leur travail. Quelques-uns étaient étendus devant leur case, fumant la pipe. Des noirs préparaient leur repas autour d’un feu. Le ciel étalait au-dessus des feuillages une place d’un vert pâlissant que ridait le vol des vautours. La rumeur du barrage emplissait le ravin.
A pas lents, Carvès s’avançait vers nous. Il avait enlevé son casque que Pablo portait à la main. Le feu du soir embrasa son visage, accusa le relief du nez courbe, des joues creuses. Il cheminait un peu voûté comme à l’ordinaire. Il regardait les travaux accomplis, les feux qui s’allumaient et le repos des hommes. Il y avait de l’ennui dans ses yeux.
Le Basque vint au-devant de lui, un nègre au bout de chaque bras.
--Encore deux carotteurs,--dit-il.
--La retenue sur leur part, et ne ménage pas les coups de trique,--articula sèchement Carvès, excédé,--n’oublie pas leurs noms.
--Je les connais tous; je les ai à l’œil,--dit le Basque.
Carvès se détourna sans répondre et s’approcha de nous. Letchy se réfugia dans sa case, pour renouer sa coiffure.
Tandis que les derniers brasiers fumaient dans l’ombre violette du ravin, nous demeurâmes, nos trois cigarettes piquées--trois rubis--dans les ténèbres.
--Combien de temps,--demanda Carvès, d’une voix lente,--combien de temps va durer ce placer? Il y a déjà moins de pépites. Le rendement de poudre est mince. C’est un placer de pauvre!
--Mais,--protestai-je,--il faut attendre, on ne peut l’abandonner ainsi?
--Pourquoi pas! Il vaudra toujours à l’A. M. T. le remboursement de son fonds. A moi, il me faut autre chose. Mon métier n’est pas d’exploiter, mais de découvrir.
--Les hommes ne marcheront plus. Ils sont satisfaits.
--Les hommes marchent toujours,--ricana Carvès.--Et, si tu veux, tu pourras rester, pour appliquer la bastonnade à ces nègres paresseux, à ces chiens qui ne sont bons qu’à chaparder et à porter des ballots. J’emmènerai les autres.
--Où?
--Plus loin, dans la montagne.
--Mais nous n’avons plus de vivres. Il faut attendre que l’on nous ravitaille.
--Attendre! La fortune court pendant ce temps-là.
--Seriez-vous impatient, Carvès?--interrogea Letchy.--Moi, j’ai attendu si longtemps!
Carvès resta silencieux. La braise de sa cigarette palpitait. A cette lueur, je distinguai son regard fixé sur le visage de la jeune femme.
--Patron,--disait le Basque,--voici la production des battées du jour en onces. Elle est en baisse sur hier. Chaque jour, elle décroît un peu.
Carvès hocha la tête.
--Que te disais-je?--murmura-t-il.
Et, à José:
--Les pépites?
--On ne trouve plus rien, plus que des cailloux, du quartz, du mica.
--A ton avis?
--Plus une once de poudre dans trois semaines.
--Que pensent les hommes?
--Ils grognent. Quelques-uns vous accusent d’avoir menti.
--Lesquels?
--Je ne suis pas un mouchard,--répondit le Basque.--Ces hommes ont raison. Nous avons eu confiance. Vous l’aviez vu, le placer! Oh! moi, je ne vous fais pas de reproche. Je sais les déboires qu’on a avec cette sacrée poudre jaune. On croit gagner des millions; on a trouvé de l’or, et puis, pstt, voilà que ça vous coule entre les doigts, vous regardez dans vos mains; plus rien, la peau! Voilà la vie du chercheur d’or! Si le métier ne vous plaît pas, soyez rond-de-cuir ou cireur de bottes. C’est plus sûr.
--Assez!--dit Carvès, intérieurement satisfait.--Des mots inutiles. Eh bien! non, je ne suis pas votre dupe. Ce placer doit rendre. Et il rendra! Ou bien vous y crèverez et moi aussi. Demain matin, j’irai moi-même voir les battées. Bonsoir.
Le Basque s’éloigna dans la nuit, en sifflotant:
_J’ai fait trois fois le tour du monde._
Cependant la saison chaude touchait à sa fin. Les premières averses s’abattirent, trombes qui mitraillaient la voûte de la forêt. Le grain arrivait, rapide, sous la forme de nuages cotonneux qui se rassemblaient tout d’un coup au-dessus de la vallée et lâchaient leurs cataractes. L’eau pénétrait dans nos caves et nos baraquements, trempait nos lits de camp et nos hamacs. Après le grain, le soleil débarrassait le ciel des ballots de coton et aspirait de la terre une vapeur d’étuve tiède, lourde de miasmes.
A travers le brouillard, la lumière suintait, aveuglante; et dans cette buée chaude, la sueur ruisselait de nos corps comme à l’étuve du bain turc. Puis, au soir tombant, après l’anéantissante chaleur du jour, ce n’était pas la brise qui venait ranimer nos forces, mais un petit frisson dans le dos, un frisson qui circulait dans l’ombre sans fraîcheur, sans un souffle, torpide, et qui nous glaçait l’échine, donnait à nos yeux un éclat plus intense, cernait nos paupières et annonçait que les temps de la fièvre étaient venus.
Après le travail du jour--de moins en moins fructueux--les hommes retournaient à leurs cases, mécontents de leur journée.
Le placer tarissait; la source de richesse s’épuisait entre leurs doigts: la précieuse poussière ne flottait plus qu’en quantités infimes sous les eaux du torrent que la pluie gonflait et qui bientôt peut-être renverserait le barrage.
Alors, c’était pour rien que l’on avait cheminé des semaines, c’était pour rien que l’on avait quitté les ports, les bars, les salaires, les plantations sonores de cris et de chansons; pour rien, pour cette misère, pour claquer de fièvre dans ce trou! L’Eldorado! Ah! bien oui... Et le bruit courait de case en case que Carvès avait trompé les mineurs, qu’il avait touché beaucoup d’argent de sa compagnie et qu’il irait manger la grosse somme, un de ces jours, à Caracas ou à Ciudad Bolivar tandis que les mineurs abandonnés continueraient à tirer de ce placer de crève-la-faim tout juste de quoi ne pas revenir, avec la peau des pieds décollée et le ventre vide. Le patron avait de l’argent. Il fallait qu’il le crachât. Il avait voulu s’arrêter là, pour faire un simulacre d’exploitation et bouffer ensuite la grenouille. Mais les blancs ne l’entendaient pas de cette oreille. On disait aussi que le vrai placer, Carvès le connaissait, et que l’Eldorado pour de bon n’était pas très loin d’ici, à quelques journées de marche, dans la région des montagnes. Oui, le patron en avait parlé! Et les mineurs voulaient leur part du butin, comme ils avaient eu leur part de misère. Là-bas, il y avait des grottes pleines d’or. En avant! En avant! il fallait partir. Carvès devait montrer la route, tenir ses promesses. Ou bien on l’y contraindrait par la force.
Tels étaient, d’après José Yrribaren, les propos qui se tenaient dans les cases. Carvès avait semé le mensonge; la moisson levait.
--Ils y croient, patron,--disait le Basque à Carvès,--ils y croient, aux trésors. Vous en avez parlé le premier. Vous avez eu tort. Pour vous, c’était une blague, hem!... pour eux, c’est la vérité, maintenant.
--Je n’ai jamais dit à ces hommes un mot que je ne croyais. Je suis sûr de ce que j’avance.
--Alors, patron, il faut marcher. Vérité ou mensonge, vous êtes dans l’impasse. Eux, ils ne veulent plus rester. Dans quelques jours à peine, il n’y aura plus d’or, ici, ou si peu... Et puis il y a la fièvre! Ils nous pousseront en avant. Ils vous forceront à dire ce que vous savez, par tous les moyens. Et si vous ne savez rien, alors ce sera pire. Il vaudrait mieux disparaître, fuir tout de suite.
--Non,--dit Carvès,--pas ça! Laisse-moi.
Nous étions seuls.
--Carvès, lui dis-je,--toute cette histoire était donc un mensonge. Et tu me mentais, le soir où tu as lié ma vie à la tienne sur le quai; tu me mentais à bord de la _Mariquita_, tu as menti partout, à tout le monde.
--Non,--dit Carvès.--Tu ne comprends pas. Il y a plus de force dans un mensonge passionnément cru que dans une vérité raisonnée. Je n’ai jamais cru à l’Eldorado comme à une vérité mathématique; mais j’ai puisé dans la légende la force que la science ne donne pas, la volonté de faire quelque chose de grand. Je n’ai pas réussi... encore. Ce ne sont pas les vérités qui mènent le monde; ce sont les légendes, les mythes, les idées confuses. Ce n’est pas avec des vérités que l’on a établi les grandes dominations. Si j’ai menti à tout le monde, je me suis menti à moi-même, avec passion. Evidemment, mes données sont incertaines... qu’importe!
«Ecoute, Jean,--reprit-il après une pause,--toutes les fois font des miracles. Sans le mensonge, peut-être ne serais-je pas parti, moi-même; sans lui, tu ne serais pas venu! Nous serions restés dans notre médiocrité stérile, en Europe. Nous avons tout brisé et nous nous sommes embarqués derrière une chimère, mais bien décidés à empoigner la fortune par les cheveux, à la première occasion. Il n’y a pas lieu de désespérer, au contraire! Le mensonge nous donne la force de lutter; la vérité, elle est toujours décevante, mesquine, bornée; le mensonge vit, grandit de toutes les forces de notre désir; il est sans limites. On n’aime pas la vérité; on la craint; mais on adore le mensonge!
J’écoutais, stupéfait de ce discours.
--Et qui te dit,--continua-t-il,--qu’un mensonge ne peut pas créer? Qui te dit que cet Eldorado, dont tu te moques maintenant parce qu’il n’est pas une réalité palpable, immédiatement, qui te dit que mon mensonge ne va pas le faire surgir? Il sera parce que j’aurai cru en lui. Déjà, il était une réalité pour ces hommes qui nous suivent, parce que le mensonge a germé en eux. Il deviendra peut-être une réalité pour nous. On m’avait jadis conté une histoire, celle d’un moine du moyen âge qui croyait aux Iles Fortunées; il est parti pour les chercher, et, s’il n’est jamais revenu, c’est peut-être qu’il les avait trouvées! C’est notre histoire! Ce sont des fables qui ont fait l’humanité.
Peu à peu, sa voix sourde pénétrait en moi-même, son accent dissipa mes doutes, ma tristesse, l’angoisse de ces derniers jours. Oh! le terrible menteur, l’ensorceleur!
--Voilà pourquoi j’ai menti. La volonté de l’homme est capable de tout créer. La réalité est une vile matière, malléable au gré de l’homme puissant. Le puissant modèlera les hommes et la vie d’un pouce irrésistible. Mais il faut qu’il puise sa force, non pas dans les choses extérieures, en lui-même; il suffit qu’il imagine l’univers assez puissamment pour le façonner à son image. La science a d’abord été une fable. Songez aux grandes découvertes scientifiques; ce furent dans le cerveau de ceux qui les conçurent des hypothèses, c’est-à-dire des rêves, et le monde s’est conformé à ces rêves harmonieux.
«Avec mon désir, doublé de ma force, je pétrirai à mon tour cette informe réalité. Une hypothèse peut ne pas se réaliser--c’est possible--mais une autre lui succède, et celle-là se réalise. Si l’Eldorado n’existe pas, eh bien! Je trouverai autre chose, mais je suis sûr que je trouverai, j’en suis sûr, parce que cette richesse, elle est en moi, elle est ma substance et ma volonté, ma puissance encore non passée en acte.
--Et que vas-tu faire de ces hommes ameutés?
--Raviver encore le mensonge. Et partir avec eux...
--Pour là-bas?
--Pour les montagnes, oui.
--C’est une folie.
--C’était aussi une folie que celle des peuples d’Israël. Des générations ont péri sur la route de Chanaan. Mais qu’importe que Chanaan n’existe pas, si le peuple qui cherche est glorieux et s’il accomplit la mission de son chef? Moi aussi, je suis un chef et tu vois que je suis assez menteur pour qu’on me croie et qu’on me suive. Et la preuve, c’est que tu es là!
Il parlait avec une ardeur que je ne lui avais jamais connue, presque mystique.
Il s’aperçut sans doute de son exaltation, car il reprit sur un ton plus calme:
--D’ailleurs, à quoi bon philosophailler! Je suis un prospecteur, un simple prospecteur. Il n’y a pas assez d’or ici. Je vais en chercher ailleurs. Combien ont fait de la sorte! Il n’y a que les persévérants qui touchent le but. Je ne suis pas sûr de trouver ceci ou cela, Chanaan ou un Eldorado; mais je suis sûr de trouver quelque chose, demain ou dans dix ans. Si je ne réussis pas cette fois-ci, je réussirai la prochaine ou la dixième.
--Et tes hommes?
--Des outils, de la matière organisée. Les hommes, tu sais, cela se retrouve facilement. Ça ne vaut pas cher, sur le marché. Quand le marteau n’est pas bon, le forgeron le jette... D’ailleurs,--et il éclata de rire,--ceux-là veulent me suivre, et, après tout, ce sont eux-mêmes qui me poussent!
--Et les fonds qui t’ont été confiés?
--Bah! l’argent roule... Va-t’en dormir,--conclut-il.--Il est tard.
Mais je ne m’endormis pas vite cette nuit-là. Lorsque le sommeil, vers l’aube, alourdit mes paupières, je vis Carvès, sous la forme d’un prêtre. Les mineurs, ses fidèles, l’obligeaient à sacrifier devant une large table d’or. Au-dessus était un tabernacle d’or, avec un voile d’or. Et les noirs, les blancs, et José, et Pablo, et Letchy, et moi-même nous hurlions: «Montre-nous ton dieu!» Et Carvès tirait le rideau. La niche était vide. Tout s’écroulait dans un flamboiement.
Le soleil miroitait sur les parois de ma case.
*
* *
Et la fièvre s’installa dans le camp.
Elle se glissa dans les cases avec la vapeur qui fumait de la terre humide, avec les relents de charnier que la forêt toute proche, toujours hostile, soufflait sur nous par bouffées, avec les moustiques susurrants qui hantaient nos nuits sans sommeil. La jungle prenait sa revanche. Les hommes s’étaient établis, brutaux, autoritaires, incendiant l’herbe et coupant les arbres: confiants dans leur dessein et dans leur exécution. Mais elle, la jungle, laissait faire, prenait son temps. Et puis, à son heure, elle les cueillait un par un par la gorge, et leur visage jaune, émacié, grimaçait sous une haleine qui puait la mort.
La première victime fut le Norvégien, un gaillard au torse de grenadier poméranien, une splendide carcasse. Comme il revenait à sa case, un soir, à la tombée de la nuit, il sentit le grand frisson en chape glacée sur ses épaules, se coucha et claqua des dents, toute la nuit. Letchy le gava de quinine. En trois heures, son visage rouge et plein fut évidé par un pouce macabre et apparut une tête de mort, où des prunelles élargies flambaient. Pour lui faire plaisir, Letchy lui fredonna, à voix très basse, une berceuse de son pays, un nom revenait sur sa bouche: Lillemore. Il délira trois jours et mourut. Il fallut six hommes pour le porter en terre et l’on tira des coups de fusil sur sa tombe. Il s’appelait Dan Eriksen.
En l’espace d’une semaine, il y eut une vingtaine d’accès, tous très graves. Deux décès; deux mineurs qui s’étaient grisés avec leur provision de tafia, un Anglais et un Danois, moururent dans le délire. Letchy se prodigua au chevet des fiévreux.
On appelait cela la fièvre. Là-bas, on appelle tout la fièvre. Mais il y a vraiment de drôles de maladies dans les terres chaudes. Et je vous assure que celle-ci n’était pas une fièvre comme les autres.
Les mineurs suspendirent le travail. Carvès s’y attendait. José Yrribaren, qui tenait bon, l’avait prévenu.
Il restait une dizaine de blancs à peu près valides, jaunis et amaigris. Ils vinrent en délégation. Ces hommes endurcis étaient timides. Ils bafouillèrent. Carvès prit la parole.
--Mes amis,--dit-il,--je n’ai pas attendu votre démarche. Ce placer a donné ce qu’il pouvait. L’endroit devient moins bon. Je l’abandonne avec quelques noirs et le Basque pour les surveiller. Il continuera l’exploitation jusqu’à l’arrivée du ravitaillement et nous rejoindra alors où je lui indiquerai. Mes amis, ce n’était qu’une étape. J’espère que vous n’avez pas douté de moi. Là où je vous conduis est la Fortune. Pas plus que moi, vous ne voulez rester ici. Partons.
Un homme rit grossièrement.
--Toi qui ris,--dit Carvès,--tu marcheras à côté de moi. Tu porteras mon fusil et mon portefeuille.
--Hurrah!--crièrent quelques frénétiques.
--Hurrah!--répétèrent les autres.
Le camp serait abandonné dans trois jours.
Le lendemain, Letchy grelottante agonisait de fièvre. Je ne quittai pas son chevet.
Le troisième jour, la fièvre n’avait pas diminué. Je dis à Carvès:
--Je vais rester près d’elle avec Pablo. Je remplacerai José. Nous te rejoindrons ensuite.
Il approuva. Nous eûmes une longue conférence au cours de laquelle il m’exposa la direction qu’il allait suivre.
Il me laissa des cartes, des notes, des instruments d’orientation.
--Il n’y a pas à se tromper,--dit-il.
Carvès partit pour la conquête, avec tous les blancs, pour le rush final! Et c’est ainsi que je demeurai seul, au chevet de mon amie délirante, dans une pauvre case, avec la jungle et la fièvre.
XIII
LETCHY
Si un nom lui reste, que ce soit le Placer de la Désolation. Sans autre horizon que ces blocs rougeâtres et la muraille de la forêt, sous les nuages livides, je guettais les ravages de la fièvre sur le visage de Letchy.
Pablo partageait avec moi les soins et les veilles; autour de nous la solitude, plus désolée qu’autrefois, car maintenant cette vallée portait la trace d’un effort humain avorté; quatre tombes, tant que les lianes ne les auraient pas recouvertes, commémoreraient la fin de cette longue étape.
Les noirs que Carvès nous avait laissés refusèrent obstinément de reprendre le travail. Nous manquions, Pablo et moi, des moyens pour les contraindre. Et, par petits paquets, ils s’égaillèrent dans la brousse, pour gagner des postes plus fortunés.
Le vide se fit ainsi autour de la case où, les yeux brûlants, la peau de son visage jaunie, les lèvres décolorées, Letchy délirait nuit et jour. Depuis le départ de Carvès, sa fièvre avait encore monté. Il m’avait été naturellement impossible de lui dissimuler l’exode du camp. Entre deux accès, elle m’avait questionné, et apprenant que nous étions seuls, au fond de ce ravin, entourés de toutes parts par la brousse et la jungle, elle était tombée dans une torpeur voisine de l’anéantissement. Puis, galvanisée par un sursaut de fièvre, elle s’était débattue, jetée à bas de son lit de camp pour fuir. Pablo et moi avions dû la recoucher par force.
Cela dura ainsi six jours,--six jours, sous un ciel de plomb, sans même un peu d’eau fraîche, vivant des conserves laissées par Carvès; six nuits sans sommeil, envenimées de moustiques, au chevet d’un être en délire, dont les hallucinations me courbaient, moi aussi, à côté du lit, la sueur au front, sentant sur ma face le vent de la folie. Je revoyais la macabre figure du clown, dansant au devant de la colonne, pantin détraqué, dans le poudroiement rouge et or du crépuscule, où les porteurs noirs râlaient de soif. Et un ricanement déchirait l’épaisseur des ténèbres: «Chanaan! Chanaan! Insensés!»
Je tins bon.
Cette pauvre vie humaine qui se débattait sur les limites du monde inférieur, et que malgré tout j’espérais arracher à la mort, c’était pour moi la seule raison de m’accrocher à l’existence: l’étincelle.
Un peu d’espoir commença à luire. Letchy ne délira pas. Pour la première fois nous pûmes échanger quelques paroles à voix basse.
--Vous m’avez sauvée,--me dit-elle.--Je vous dois la vie. Mon pauvre ami, vous étiez seul dans cette tristesse, dans cette désolation. Ah! l’horrible endroit, qui a vu la faillite de nos rêves! Quand le quitterons-nous, Jean? Bien vite, n’est-ce pas? Dès que je pourrai marcher? Et nous irons rejoindre Carvès! Il est heureux, lui, pourvu qu’il avance. Il est heureux parce qu’il ne vit que pour l’instant de la conquête. Et il ira toujours ainsi, jusqu à la mort, où il se précipitera tête baissée, pour une dernière découverte. Pas vrai? Il ne se tourmente pas avec le passé, lui. Il ne s’attache à personne... Non, je vous fais de la peine. Il vous aime certainement.
--Oh!--fis-je en souriant,--Carvès n’a aimé en moi qu’un visage de son inquiétude. Et maintenant il ne le reconnaît plus.
Elle reprit avec une volubilité soudaine:
--Parler me fait du bien, depuis si longtemps que je me tais. Il me semble que tous les fantômes se dispersent. Non, je n’ai plus peur! J’ai honte d’avoir été si lâche. Il a fallu que je fusse bien malade. Mais la santé reviendra et le courage avec elle. Pourtant, je ne crois plus aujourd’hui que la vie soit bonne à vivre, Jean. J’envie ces pauvres gens qui resteront ici, dans la terre rouge de ce ravin. Ils sont venus de bien loin chercher le repos, mais ils l’ont trouvé enfin. Tandis que nous... Est-ce que je désire encore quelque chose? Tant qu’on a une idée ou une passion, la vie n’est pas méprisable. Mais les idées, comme dit Carvès, on les crève sous soi: et les passions, elles, vous crèvent sous elles et disparaissent au galop. Des idées, je n’en ai pas eu. Est-ce que les femmes en ont? Quant aux passions... Ah! je vous dis que le courage me revient, et je vous démontre que je n’ai plus de raison de vivre. Croyez-vous qu’il y ait des raisons de vivre, vous? Vraiment!
--Oui, Letchy, je le crois.
--Moi aussi, je l’ai cru. Mais ces raisons, ce n’était pas la vie qui me les imposait, c’était moi qui les lui supposais. Maintenant je commence à croire que ce n’étaient pas de bonnes raisons et la vie m’apparaît n’avoir plus aucun sens, pour nous autres. Nous sommes entraînés par un fleuve dont nous ne savons ni d’où il sort ni où il va se perdre, et nous croyons nous diriger à notre gré et même diriger le fleuve. Oui, moi aussi, j’ai été folle. J’ai cru qu’une vie passionnée avait un sens. Mais maintenant pour moi la vie d’un héros ou d’une grande amoureuse n’a pas plus de sens que la vie d’un lézard ou d’une méduse; ma vie à moi, si tragiquement, si intensément vécue, avec ses joies, ses larmes, ses transports, ses désespoirs, est-elle dans le monde quelque chose de plus que la vie d’une anémone de mer, s’ouvrant quand le flux monte, se refermant quand il s’éloigne? Non... non... mille fois non.
Notre case mal éclairée par un photophore semblait suspendue sur un gouffre de silence. Je m’approchai du seuil. Le ciel, voilé de nuages, ne laissait apparaître aucun astre. Une paroi de ténèbres se dressait devant mes mains et mon visage. Le reflet de la lampe mourait sur la porte, englouti aussitôt dans cette nappe de poix.
Le lendemain soir, la fièvre remonta, bien que la jeune femme eût reposé pendant le jour. L’accès s’annonçait violent. Pourtant Letchy ne délirait plus. Ses yeux brillaient. Elle était assise sur son lit, drapée dans un kimono sombre.
--Vous souvenez-vous de la _Mariquita_?--me dit-elle.--Nous avions encore l’illusion, en ce temps-là. Et Carvès parlait de la Toison d’or. J’entends sa voix... Nous ne nous doutions pas que nous nous trouverions une nuit, en tête-à-tête, dans la jungle, moi claquant de fièvre et vous à mon chevet, sans plus personne auprès de nous que ce chien fidèle de Pablo... Le vide s’est fait.
Elle dit ces derniers mots, lentement, avec une voix plus basse. Puis elle ferma les yeux quelques instants, les rouvrit.
--Je songe à ces mots de l’Evangile: «_Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure!_»
--Je crains que l’accès ne recommence. Pour l’amour de Dieu, reposez-vous, Letchy!
--Mon ami, j’aurai tout le temps de me reposer bientôt, plus tôt que vous ne pensez. Je sens que l’heure est proche.
--Que voulez-vous dire?--suppliai-je--angoissé par ces pressentiments.
Elle fit un geste vague.
--Oui, l’heure est proche. Dites-moi franchement, Jean--tout cela a si peu d’importance maintenant--Carvès me détestait, n’est-ce pas?
--Jamais,--protestai-je.--Quelle supposition, Letchy! Je suis sûr que Carvès a de l’amitié pour vous!
--De l’amitié,--dit-elle amèrement.--Drôle d’amitié! Et moi, je suis sûre qu’il me détestait. Je ne le reverrai plus, Jean. Mais vous, vous le reverrez certainement, riche, vainqueur--il mérite de l’être.--Alors je ne serai plus rien dans ce monde, rien qu’une image à demi effacée dans votre mémoire, sans doute. Mais vous parlerez à Carvès de cette misérable Letchy qui est restée dans la forêt et vous lui direz...
Sa voix s’étrangla.
--... qu’il l’aurait détestée bien davantage, s’il avait su qui elle était.
--Letchy, calmez-vous!
--Je suis calme. Il faut lui dire les choses qui sont, que j’étais une femme vile, et que je n’ai pas hésité à salir ses mains avec mon argent.