Tante Million

Part 9

Chapter 93,806 wordsPublic domain

Comme Stany enfilait, en tournant le dos, son pardessus, et que Joble, correct, détournait la tête pour ne pas sembler s’intéresser à leur départ, Paulette et Mme Alibran, brisant la glace de convention qui les séparait, échangèrent un rapide sourire, complicité du moment et promesse de silence.

Ce ne fut rien, et ce fut tout.

LA VICTIME

--N’y a pas meilleur, dit Mme Trique en tirant de son panier un poulet noir et jaune à crête pourpre. C’est jeune, c’est tendre, ça fond sous la dent!

--Un peu maigre, objecta Mme Boubie.

--Ne dites pas ça, madame, tâtez plutôt!

Mme Boubie hocha la tête. Elle n’y entendait rien, mais déjouer la ruse des fournisseurs était chez elle un principe. Et puis, on avait, le lendemain, les Jouin à déjeuner.

Mme Trique déposait sur la table de la cuisine les œufs fragiles, le beurre enveloppé de feuilles vertes, les carottes et les artichauts. Avec le boucher et le boulanger, elle était la seule providence de ce coin des Landes perdu de Carzan-les-Bains, un désert de dunes et de sable où se détachaient seules, dans l’étendue, cinq maisons, dont le poste des douaniers et l’hôtel du Soleil.

Mme Boubie, son mari, leurs deux enfants, plus Mme Boubie mère, occupaient la villa des «Tournesols», les Jouin la villa «Pierrette», et des gens impossibles, les débraillés Cantaloubre, la troisième villa: «Bon Repos». L’hôtel du Soleil comptait une douzaine de baigneurs, avec lesquels les Boubie frayaient peu. Ils se considéraient, en raison des titres administratifs de M. Boubie, professeur de collège, comme l’aristocratie, et n’accordaient leur estime et leur amitié qu’à M. Jouin, capitaine en retraite, et à Mme Jouin, sa digne épouse.

--Où allons-nous mettre ce poulet? demanda Mme Boubie, qui était ronde et grosse de partout, si bien qu’on ne savait de quel côté elle préférait s’asseoir. Nous n’avons pas de poulailler.

--Attache-le par la patte, conseilla M. Boubie, qui était long, sec et rébarbatif comme la brosse à dents qu’il portait en moustache; un lorgnon en verre fumé cachait ses yeux malades.

--N’y a pas besoin, affirma la servante, Ursuline, qui, de son séjour au patronage Saint-Labre, gardait un air de sournoiserie confite et une collection de pellicules: mâme, les poules ne s’ensauvent jamais.

Et, pour retenir la bête à ce lieu paradisiaque, elle lui jeta de la mie de pain trempée.

--D’ailleurs, dit Mme Boubie, vous le tuerez ce soir, puisque nous le mangeons demain.

A ces mots, Ursuline, qui était entrée de l’avant-veille, s’effara.

--Non, mâme, j’ai jamais tué de ces bêtes-là, et je vais pas commencer, bien sûr. Pour qu’alle me crève les yeux!

--Vous êtes folle! Un poulet ne ferait pas du mal à une mouche! Vous le tuerez à six heures et vous le plumerez sur-le-champ.

--J’saurais pas, mâme!

--Vous ne savez pas tuer un poulet, à votre âge? Vous, une fille de la campagne!

--J’peux pas voir le sang, mâme; ça me fait tourner le cœur et ça m’zibouille la rate.

--Eh bien, vous vous y habituerez, dit Mme Boubie.

Et elle tourna les talons pour aller faire la sieste qu’exigeaient la chaleur féroce et le soleil, qui brûlait à blanc le sable, tandis que M. Boubie, héroïque, sous un ample panama et pieds nus dans des espadrilles, allait, par hygiène, marcher deux heures le long de la forêt de pins dont on apercevait, à un kilomètre, la ligne bleu sombre.

Loulou et Criquette, le garçon et la fille, eux, s’étaient évadés depuis longtemps pour jouer, malgré la défense de leurs parents, avec les enfants des baigneurs et quelques polissons de Carzan-les-Bains.

A six heures, toute la famille, réunie, se préparait à l’exécution: c’était un évènement. Ursuline ayant déclaré qu’elle ne tuerait le poulet pour or ni argent, Mme Boubie avait affirmé:

--Eh bien, je le ferai, moi!

Seulement, elle ne savait comment on devait s’y prendre, et une répugnance horrifiée paralysait son geste de bravade. Fallait-il couper le cou entièrement, fendre la gorge, ou introduire le couteau dans le bec écarté? Taillait-on en long ou en large?

On pouvait, suggéra Ursuline, invoquer le conseil et même l’aide de Sidonie, la bonne des Cantaloubre; mais Mme Boubie s’y refusa fièrement, ne voulant rien devoir à ces malappris, qui sifflotaient sur son passage: _Viens poupoule, viens!_ et qui avaient outragé M. Boubie en hissant, dans leur jardin, un mannequin sur une perche, qui lui ressemblait comme un frère.

--Petit! petit! petit! appela-t-elle, en s’armant, tel un sacrificateur, d’un couteau pointu.

--Côt! côt! codette! gloussa Criquette.

--Cocorico! lança Loulou.

Mais le poulet avait disparu, soit qu’une intuition mystérieuse l’eût averti de son destin, soit qu’il eût, nomade par goût, cherché aventure plus loin.

--Il ne s’est pourtant pas en allé de la journée, attesta Ursuline. Même qu’il a fienté sur le dossier de la chaise de monsieur.

Une chaise en rotin, la seule chaise en rotin qu’on possédait, un meuble officiel, réservé à M. Boubie, qui ne s’offrait qu’aux visiteurs considérables. Le maire et le curé s’y étaient assis... pas en même temps.

M. Boubie conçut quelque aigreur, et on le vit chercher le poulet le long de la haie, dans l’allée des tournesols et près de la citerne. Ce fut Mme Boubie mère, vénérable dame à bonnet orné de rubans lilas, qui débusqua le volatile. Il dormait, accroupi, dans l’appentis au charbon, d’où il s’élança, les ailes claquantes, à la fois agressif et épouvanté.

--Gare vos yeux! cria Ursuline. C’est traître, ces animaux-là!

--Coupez-lui la retraite! ordonna Mme Boubie. Isidore, veux-tu, prends le râteau.

Mais le poulet, ayant rebroussé vers Mme Boubie mère et fait une feinte du côté de M. Boubie, fila entre Criquette et Loulou, qui écartaient en vain bras et jambes.

Alors la chasse commença. Tandis que les enfants poussaient des cris sauvages, qui attirèrent à leur barrière les Cantaloubre, gouailleurs, la bête, avec une astuce décevante, se dérobait par de brusques crochets ou de soudaines attaques, qui faisaient reculer précipitamment Mme Boubie et arrachaient des cris de terreur à Ursuline.

--Quand je vous dis qu’il est méchant! Y en a un, dans mon pays, qui a tué un gendarme.

«Oui, répéta-t-elle, animée, même qu’il est tombé de son cheval et s’est embroché sur son sabre.»

--Vous m’en direz tant! maugréa M. Boubie.

--Un sabre! répéta Mme Boubie. Si tu allais chercher celui de M. Jouin?

--Pourquoi pas le fusil du douanier? ricana M. Boubie.

Il lança le râteau si adroitement sur le poulet qu’il faillit éborgner Ursuline.

Mais Mme Boubie, malgré sa graisse et son poids, fondit souverainement sur le poulet et s’en empara, malgré sa résistance éperdue et ses cris désespérés.

Triomphante, essoufflée et rouge, elle constata:

--Je le tiens!

Ce à quoi la bête, d’un sursaut frénétique, faillit donner un immédiat démenti; mais Mme Boubie tenait ferme.

--Tue-le vite, dit son mari, ne le fais pas souffrir.

--Non, non... dit Mme Boubie.

Mais toute son allégresse tomba: les difficultés commençaient, et elle eût volontiers donné beaucoup pour qu’Ursuline assumât la charge de sa fonction. Une anxiété couvrit son visage.

--Si tu le tuais, toi? proposa-t-elle à M. Boubie.

--Moi!

Il se redressa, indigné. Lui, un intellectuel, un penseur, accomplir cette besogne cruelle et servile?

--Voulez-vous que j’essaie? hasarda timidement Mme Boubie mère.

Mais, par hospitalité autant que par prérogative, Mme Boubie fit la sourde oreille. Elle brandit son couteau sans conviction.

--Ursuline, tenez-lui les pattes.

--Non, même, faut m’excuser; je pourrai même pas le plumer sans que ça me chavire!

Et la servante, se bouchant les oreilles aux côot! côot! aigus de la victime, alla s’enfermer dans la cuisine.

--Très bien, dit Mme Boubie.

Et, serrant les pattes du prisonnier entre ses énormes cuisses, elle lui inclina brusquement la tête et taillada la gorge, dans le murmure confus des assistants et, perçut au loin les ricanements hostiles des Cantaloubre, témoins indiscrets, qui se livraient à une pantomime indécente en faisant mine de battre aux champs; Han! plan! plan! plan! plan! plan!

Exaspérée, Mme Boubie enfonça le couteau au fond de la gorge; un peu de sang coula sur le sol. La tête pendait, inerte.

--Il est mort! déclara M. Boubie, l’air écœuré, tandis que Criquette et Loulou écarquillaient des yeux extasiés de plaisir et de crainte.

Mme Boubie, immédiatement, assise par terre, commença à plumer le poulet; elle achevait, quand celui-ci, sortant de sa léthargie, lui échappa d’un élan fou et, grotesque dans sa nudité, portant encore trois plumes au croupion, s’enfuit dans les sables.

D’abord consternés, on se lança à sa poursuite, mais le gros chien des Cantaloubre arriva bon premier. Avec désespoir, les Boubie virent disparaître le poulet à la gueule de cet animal déprédateur. Ce fut un de ces drames incalculables par leurs conséquences, dont les familles conservent durant des années le souvenir. M. Boubie et M. Cantaloubre faillirent se battre à coups de poing, après s’être apostrophés comme des cochers de fiacre.

Le brigadier des douanes les sépara.

Mme Boubie mère, d’émotion, fit une crise de foie, et on dut reculer l’invitation des Jouin, ce qui les refroidit considérablement. Mme Boubie n’osa plus passer devant l’hôtel du Soleil, à cause des sourires moqueurs. Ursuline eut ses huit jours. Loulou et Criquette attrapèrent des calottes.

Quant au chien des Cantaloubre, qui avala le poulet tout rond, tête et pattes, il en creva.

PAR ICI, LA SORTIE

M. Péniche lut et relut la carte postale anonyme; elle fleurait l’oignon et le tabac; le style en était de cuisine et l’orthographe nébuleuse:

«Meucieu Péniche,

«Vote sucrée, vote moutton blan, vote Clarisse Migneron, _dite_ Péniche, vou tronpe çalleman, ç’ai moi qi vou leu di. Fetes-an vote praufit, et si vou zêtes un homme, troucé lui les kotte et flanké lui une râclet quel çansou viène toutte sa vie.»

M. Péniche haussa les épaules. Pouvait-il ajouter foi à une calomnie de servante renvoyée, Pulchérie ou Annette? Pulchérie, qui, dans son amour immodéré des alcools, buvait leur eau de Cologne, ou Annette, ensuite, chassée pour s’être attribué, en plus des bas de soie de madame, les boutons de manchettes, en os ciselé, de monsieur?

Sa seconde impression fut pénible. Sa délicatesse souffrait de cette intrusion dans sa vie intime. Ces surnoms d’habitude, plus encore que de tendresse, qu’il prodiguait à Clarisse: «Ma sucrée, mon mouton blanc, ma zibouillette», à quoi elle répondait par des «Mon Zizi-Panpan, mon sucrot», fallait-il qu’il les retrouvât profanés sur ce torchon de papier? Et pourquoi rappeler à leur union, consacrée par douze ans de vie commune, qu’elle n’était pas un véritable mariage? De quel droit soulever, sur le corps rebondi et agréable encore de Clarisse, le voile sacré d’Isis, et la vouer à un châtiment ignominieux, pour la plus grande joie du facteur, des concierges et de Julienne, la nouvelle bonne?

M. Péniche enfouit la carte accusatrice dans son portefeuille et se regarda dans la glace. Avait-il l’air de ce que l’on disait?... Non, certes. Ce front fuyant, ces yeux enfoncés sous des sourcils jaunes, ce teint mat que seule la malveillance qualifiait de terreux, ces épaules rétrécies, ce corps maigre protestaient, de toute leur distinction, contre la possibilité d’une infortune semblable.

Voyons, c’était fou! Les années avaient tramé entre lui et Clarisse une de ces unions qu’aggravent indestructiblement les scènes fréquentes. Ils avaient passé par le feu: le cycle de l’épreuve était révolu. Il y avait prescription, que diable!

Jusqu’à présent, M. Péniche avait été enclin à envisager le cocuage comme incompatible avec une situation que le maire et le curé n’ont pas validée. Et il s’apercevait qu’il serait tout aussi cruel à son amour-propre d’être trahi dans l’union libre que dans le plus régulier des mariages.

Encore fallait-il que Clarisse fût coupable. L’était-elle? M. Péniche pencha d’abord vers une lâche quiétude; mais sa sécurité demeurait atteinte, et il sentit au bout de deux ou trois jours, que le poison du doute fermentait en lui.

«De grands hommes ont été trompés, César et Napoléon.»--«Fragilité, ton nom est femme.»--«Il y a trois choses insatiables, a dit saint Augustin: l’eau, le feu et la salacité de la femme.» Ces aphorismes, qui ne le consolaient pas, prolongeaient en son esprit de troubles ondes, ces grands cercles qui rident l’eau frappée d’un caillou.

Dénué de flair et d’astuce, craignant de dévoiler ses soupçons ou de laisser percer son espionnage, M. Péniche estima sage de s’adresser à l’agence Pacolet, qui, avec discrétion et célérité, vaque aux enquêtes, recherches, surveillances, etc...

Trois jours après, il était fixé. Mme Péniche se rendait régulièrement rue de Provence, chez le dentiste du second. Seulement, elle s’arrêtait toujours au rez-de-chaussée, où l’accueillait, dans la demi-ombre propice d’une garçonnière en faux Louis XV, M. Jean Clerbœuf, un jeune homme très entraîné aux sports, à en juger par sa musculature robuste et son aplomb martial.

M. Péniche fut extrêmement mortifié de se découvrir, à cinquante ans, un rival dont l’âge tendre, mais ardent, semblait défier ses forces ralenties; et le «dévergondage» de Clarisse l’ulcéra. Écartant l’idée d’un duel que la réputation de son rival comme escrimeur rendait absurde, résistant à l’envie, moins dangereuse pour lui-même, de rouer de coups la coupable, balançant entre le désir tragique de les surprendre et la prudence avisée de ne pas commettre sa dignité en se frottant à ce Clerbœuf qu’en somme il se devait d’ignorer, M. Péniche passa par les affres du doute les plus cruelles, des sursauts impulsifs, des revirements saccadés, toute une acrobatie maladive et frénétique de l’âme.

Une jalousie féroce lui évoquait les voluptés du couple, puis un dégoût le soulevait: comment se faisait-il que cette Clarisse, sur les charmes de laquelle il était presque blasé, pimentât d’un ragoût neuf et savoureux les épanchements dont elle régalait la ponctualité de son amant? Embusqué dans un fiacre aux stores baissés, M. Péniche put, montre en main, calculer la longueur d’ébats désordonnés dont, aussi bien le visage heureux de Clarisse et ses paupières cernées lui rapportaient le soir, au dîner, le témoignage alangui.

Quel courage il lui fallait alors pour ne pas foudroyer l’infidèle d’un terrible: «Madame, je sais tout!» Avec quelle subtile et diabolique joie il eût assouvi son juste ressentiment en accablant l’infâme des noms les plus outrageants et en la précipitant dehors, elle et ses hardes!

Loin d’elle, occupé tout le jour de ses affaires, il souffrait moins, pouvait s’imaginer qu’il était la proie d’un cauchemar ou d’une de ces obsessions fixes qu’engendre la neurasthénie... Mais en sa présence la réalité le ressaisissait. Maintenant qu’il savait, mille indices confirmatifs se dressaient de tout et de rien: de l’appétit réparateur qu’elle témoignait devant le gigot aux haricots, de la coquetterie de ses dessous, de la blancheur de ses mains courtes dont la manucure avait rosi les ongles, de certaines attitudes, de certains tours de phrase où s’avérait le mécanisme mental qui rapproche les êtres en général, et les femmes en particulier, des perroquets et des singes. A ces moments-là, M. Péniche se répétait, baissant la tête et serrant les poings:

--Il faut en finir!

Rompre? Évidemment! Et n’était-ce pas profitable qu’il pût le faire sans formalités légales et procédures scandaleuses? Oui, mais voilà M. Péniche entrevoyait, à la réflexion, les mille difficultés qui naissent d’une situation équivoque. Que dirait-il à ses amis? La vérité?

Mais alors, ils s’étonneraient à bon droit qu’il n’eût pas appuyé d’une sanction virile ce parti, en souffletant le jeune Clerbœuf, par exemple, et en l’embrochant sur le pré, ou en se faisant larder congrument par lui. Les amis ont l’honneur susceptible pour ce qui ne les touche pas directement.

Dissimulerait-il les raisons de son apparente dureté?

Mais Clarisse se débattrait, crierait à la calomnie, mènerait une campagne véhémente, réclamerait peut-être aux tribunaux des dommages-intérêts pour sa vertu compromise, une pension qui la dédommageât des promesses de mariage non tenues. Il n’estimait nullement enviable le sort de son ami Traque, qui, pour avoir répudié une maîtresse insupportable, s’était vu reprocher son lâche abandon et avait été mis au ban de la société, alors que des hommes justes eussent dû lui tresser une couronne pour le courageux exemple qu’il avait donné là.

Et sa vengeance, la vengeance bien due à son humiliation et à ses regrets, oui, à ses regrets, car, par un singulier phénomène, Clarisse perdue lui semblait désirable, et il eût éprouvé une joie sadique à la reconquérir en trompant à son tour le détenteur de ses charmes,--sa vengeance délicate et raffinée, comment l’assouvirait-il, s’il chassait, sans cérémonie, l’infidèle?

Aussi, M. Péniche, un matin, dit-il à Clarisse avec une jubilation scélérate:

--Ma sucrée, mon mouton noir, qui est-ce qui va venir faire avec son Zizi-Panpan une jolie petite promenade? Mets ton chapeau à fleurs et ton manteau de surah bleu paon, nous déjeunerons au restaurant.

Devant la mairie, il prononça:

--Entrons donc, j’ai un mot à dire à quelqu’un.

Et sur le palier, voilà qu’ils rencontrèrent quatre de leurs amis qui les accablèrent d’effusions et de poignées de mains, tandis qu’un garçon de bureau les poussait dans une grande salle décorée d’une estrade et de banquettes. Incontinent, un monsieur ceinturé de soie tricolore apparut, et Clarisse, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le visage chaviré d’étonnement, les larmes aux yeux, le rire aux lèvres, se vit interpeller pour savoir si elle voulait épouser M. Péniche, ici présent.

--Oh! que tu es bon!... murmura-t-elle dans un souffle pâmé, où la reconnaissance n’étouffait pas un arriéré de rancune et l’indulgente pitié que méritait un homme assez naïf pour régulariser devant M. le maire son indiscutable misère conjugale.

M. Péniche fit bien les choses. Il montra du tact et du naturel. Il déclara sans rire à Clarisse qu’ils accomplissaient là un acte solennel où elle devait voir la récompense de sa longue fidélité et de son inaltérable dévouement. Il avait tenu à lui en offrir la surprise, et pour cela il avait fait vingt-six démarches et dépensé d’appréciables sommes en autobus, métro et fiacres, qu’il ne regrettait pas, puisque dorénavant, mariés selon les justes lois, ils goûteraient un bonheur fortifié par la considération publique.

Au restaurant, le repas fut cordial et animé.

Le civet de lièvre à la royale y précéda une poularde bourrée de truffes et des asperges phénoménales; on but du vin de la Moselle, du corton chaleureux et un champagne sec qui mit les cœurs en joie. Pensive, Mme Péniche supputait les avantages d’un avenir désormais équilibré entre un mari attentif et un amant supérieur.

Elle éprouva le besoin de rapporter en détail de si grands évènements à Jean Clerbœuf. Elle tint même à les lui répéter, si bien que M. Péniche put, en toute certitude, accompagner la visite domiciliaire que, sur l’autorisation du parquet, accomplit un commissaire de police, muni, lui aussi, d’une écharpe tricolore et investi du droit redoutable de vérifier comment Mme Péniche respectait son contrat de mariage.

M. Péniche eut la satisfaction de n’arriver ni trop tôt ni trop tard. Il eut le loisir de contempler, d’un œil froid et acéré comme celui de Basilic, son épouse vêtue seulement, outre sa chemise, d’un chapeau à plumes et d’un corset rose. Jean Clerbœuf, lui, se fit un peu chercher; mais on le retira d’un placard où ses pieds nus, hors des bas de jambes d’un pantalon élégant et qui faisait le pli, prenaient le frais sur le carreau.

Le divorce pour adultère fut prononcé quatre mois après. M. Péniche, magnanime, fit grâce aux infortunés des vingt-cinq francs d’amende qu’un tribunal rigoureux eût pu leur départir. Et débarrassé, sans autres frais, de Clarisse, loué par ses amis et soutenu par l’opinion pour sa franche et correcte attitude, il vit désormais heureux, remarié avec une jeune institutrice qui le trompe sans scrupules avec un photographe.

LA MONTRE

Francis me dit:

--Quand on parle de la perversité des femmes, on oublie trop qu’elles sont, comme l’a écrit Michelet, des malades. Quel est le romancier qui, dans les crises que ses héroïnes traversent, a osé indiquer l’influence morbide et chronique qu’elles subissent? Tous les actes de folie de la femme, ses crimes, ses adultères, ses vols--(celles qu’on arrête dans les grands magasins)--les commettrait-elle, sans l’impulsion d’un état sanguin et nerveux qui récidive chaque mois, aux changements de lune? Je sais des femmes qui ne voient revenir qu’avec terreur les troubles qui accompagnent le flux, et des maris qui ne redoutent pas moins la semaine dangereuse où, perturbée, l’épouse cesse d’être elle, semble un autre être, soudain crispée, colère, pleureuse, un peu folle! Il est des femmes, plus profondément, plus longuement atteintes en leur source vive, et qui, comme Janus, ont deux visages et laissent alternativement percer deux âmes contraires, l’une bonne, douce, tendre, l’autre mauvaise, révoltée, toute sèche. Des tempéraments chastes, sous le maléfice lunaire, s’affirment luxurieux. Telle, le reste du temps patiente, prend en grippe son mari, ses enfants et son ménage, se jetterait aux pires aventures!

--Où veux-tu en venir? demandai-je. (Francis est médecin, et je me méfie de ses paradoxes.)

--Simplement à ceci, connu de toute éternité. C’est que nous ne devons pas appliquer à la femme notre règle trop simple du bien et du mal, la théorie d’une responsabilité à laquelle elle échappe. Les maris, pour leur malheur, l’oublient trop souvent; et les juges, quand on leur amène une femme coupable de quelque crime de lèse-société, l’oublient toujours.

--Démontre! fis-je.

Francis dit:

--Je vais te raconter l’histoire d’une montre.

«J’avais distingué chez ma tante de Corseul, qui, tu le sais, reçoit beaucoup de monde, une très jeune femme dont le charme de gracieuse malaria me séduisit tout d’abord. Encore le terme de malaria est-il exagéré. Sans doute, elle était pâle, extrêmement, et de lèvres exsangues qu’elle faisait saigner en les mordant; ses cheveux étaient aussi d’un blond de chanvre un peu décoloré, mêlés de cendre, auxquels le crépuscule prêtait une clarté morte et presque verte. Ses mains, d’un blanc blême, effilaient leurs doigts maigres aux ongles pâles, taillés pointus comme des griffes, et montraient, à fleur de peau, le sillon bleu des veines dont le cours, çà et là, se gonflait en ondulations de couleuvre. Tout au plus apparaissait-elle très anémique: tirait-elle de là son air de distinction? Telle quelle, elle me laissa une impression tenace et obsédante. Je ne sais si je l’aimai véritablement, mais je fis tout comme, entraîné par un impérieux besoin de la revoir, de l’entendre, de lui parler, de sentir rayonner sur moi l’étrange clarté de ses yeux d’eau bleue, où la pupille se dilatait et s’amincissait avec cette instantanéité troublante qu’ont les prunelles du chat.

«Les occasions n’étaient pas bien fréquentes. Ma tante de Corseul recevait Mme Solis, Mme René Solis, c’était son nom, mais point le mari, avec la famille duquel elle était brouillée de longue date. Impossible, par conséquent, de voir la jeune femme chez elle. J’eus cependant la bonne fortune de la reconduire plusieurs fois jusqu’à sa porte. Aujourd’hui que je suis marié, père de famille et, je crois, honnête homme, je pense que ma conduite d’alors était très blâmable. Mme Solis avait des devoirs, le nom de son mari à porter, de plus elle était mère d’un amour de petite fille de sept ans; j’aurais donc mieux fait de la laisser tranquille. Mais j’étais à l’âge égoïste où l’on ne raisonne pas; l’instinct jeune et ardent m’enfiévrait. D’ailleurs, elle ne fit rien pour me décourager.