Tante Million

Part 10

Chapter 103,809 wordsPublic domain

«Elle eut, d’elle-même, des audaces. Elle accepta des rendez-vous en plein air; nous les choisissions en des banlieues lointaines. Les bois brumeux de Saint-Cloud secouèrent sur nous, en automne, toute la pluie de leurs branches défeuillées. Nous avions découvert Ivry, ses rues noires de charbon; et, passé les fortifications, nous nous perdions en un pays plat et mélancolique, hérissé d’usines. Nous nous rendions, de préférence, dans un petit square lépreux et moisi, abrité de murs, et qu’on eût pris pour le jardin pauvre d’un hospice de vieillards. Mme Solis, elle s’appelait Renée comme son mari, s’était prise d’une singulière tendresse pour ce coin de verdure piteuse où les bancs vétustes s’étaient à la longue pourris.

«Mais nous savions aussi nous retrouver ailleurs, dans les musées par exemple; deux ou trois fois, prétextant qu’elle venait passer la soirée chez ma tante de Corseul, elle sut se blottir auprès de moi en la baignoire grillée d’un petit théâtre. Un jour, enfin, elle vint, se rendant à de longues supplications, visiter mon entresol de garçon.

«Elle était entrée en visite de cinq minutes, sans vouloir s’asseoir, gardant son en-cas et ne relevant même pas sa voilette. Ce fut ainsi, et toute vêtue qu’elle s’abandonna, prise en coup de force et consentante. Les cinq minutes durèrent trois heures.

* * * * *

«Certainement, si j’avais connu le mari, les choses n’eussent peut-être pas tourné si vite; du moins aurais-je eu plus de scrupules; mais, à l’ignorer aussi complètement que s’il n’eût pas existé, sa femme me faisait l’effet d’être veuve ou divorcée, libre en tout cas.

«Quel joli plaisir pervers j’éprouvai, quand, pour la première fois après la faute, je la rencontrai chez ma tante. Comme elle était placée à la lumière, je vis très distinctement le jeu de ses prunelles dilatées, toutes noires et rêveuses, se rétrécir à vue d’œil en un petit point aigu, dardé sur moi; et j’entends encore le rire perlé, légèrement fêlé, dont elle me salua. N’as-tu jamais éprouvé (Francis me regarda) ce bonheur hypocrite de voir en face de toi, dans un salon, correcte et impassible sous le masque des convenances, la femme à laquelle tu dis: Vous, et mentalement:--Tu; dont tu connais les lèvres, le goût des baisers, le grain de la peau; ce qui se déguise sous l’indifférence du sourire mondain et sous les plis de la robe? Et n’est-il pas amusant, cette femme sortie, que tu sais tienne, que tu as possédée en cœur et en chair, d’entendre dire, comme moi, à ma tante de Corseul:

--Quelle charmante femme, et d’une tenue irréprochable! C’est la vertu même!

«La possession, en sa fugacité, au lieu de me détacher d’elle, m’y lia plus tendrement. Pour s’être livrée et pour venir, deux fois par semaine, se rendre à mes baisers, en ce petit entresol toujours fleuri de violettes et de roses-thé pour elle, toujours coquet et scintillant du reflet d’or de mes vieux tableaux, du miroitement des glaces, de l’éclat des verres de mousseline et des fines carafes d’un en-cas toujours préparé, foie gras et fruits,--car elle aimait luncher,--oui, à entrer et à m’apporter, à travers la voilette, le goût de ses lèvres et la blancheur de ses dents, à quitter ensuite sa toque de fourrure, à se laisser déganter, et approcher du feu ses minces bottines, à cambrer sa taille entre mes mains, tandis que son rire un peu faux et délicieux sonnait, elle m’enivrait d’une joie nerveuse et d’une alacrité pareille à l’ivresse fébrile du champagne!

Le temps passait très vite, trop vite. Ma montre, sur un écrin de cuir de Russie, debout sur la cheminée, marquait, de ses aiguilles fines, l’heure toujours dépassée du départ. Continuellement, nos yeux revenaient à ce petit cadran immobile et cependant vivant; sa blancheur dans le crépuscule nous avertissait souvent, comme un rappel de la vie oubliée et de tout ce qui n’était pas nous et qui pourtant nous imposait sa loi.

«Bien des fois, Renée--pour moi, elle n’était plus que cela; je me souciais bien du mensonge d’une Mme Solis mariée, mère de famille et femme du monde!--Renée prenait cette montre et, délicatement, la faisait sonner, non sans appréhension de ma part. Elle me venait de mon grand-père, était de fabrique anglaise, plate comme un écu; son or était délicieusement pâle et tout guilloché de fleurs de lys. La sonnerie des heures et des quarts y tintait grêle, fine et lointaine comme une voix du passé, avec la douceur musicale d’une même note frappée sur un vieux petit clavecin. J’aimais extrêmement cette montre.

«Un soir, je m’aperçus de sa disparition.

* * * * *

«Ce n’était pas la première fois que je constatais l’absence de menus objets. En six semaines, une garniture de boutons de plastron de chemise pour soirée, et une petite broche en fer à cheval, placées d’ordinaire dans une coupe, près de mon lit, cessaient d’être visibles et s’étaient subtilement évanouies. Il m’était pénible de soupçonner ma femme de ménage, que je savais très honnête, et j’avais préféré changer de blanchisseuse, la mienne ne me revenant pas, car elle buvait, et de plus, brûlait mon linge. Mais juste huit jours auparavant, je n’avais plus retrouvé, dans un tiroir, un petit nécessaire d’argent; comment suspecter encore la blanchisseuse que je savais n’avoir pas remis les pieds dans mon appartement? J’avais supporté tant bien que mal les premiers larcins, mais pour ma montre, c’était trop fort.

«Je me fâchai tout rouge, le commissaire de police vint, on commença une enquête, ma femme de ménage en fut malade et je la congédiai. Renée, quand je la revis, prit grande part à mon ennui et je me rappelle que ses baisers furent plus émus; une tendresse apitoyée s’y mêlait.

--Pauvre montre, dit-elle, moi qui l’aimais tant! Mais qui a pu vous la voler? Vous ne soupçonnez vraiment personne, personne?

Comme elle me regardait attentivement:

--Ce n’est pas vous? fis-je en essayant de plaisanter, car j’avais vraiment beaucoup de chagrin.

--Moi! répliqua-t-elle en sursaut, avec une brusquerie qui me repoussa et où je sentis le recul d’une âme fière blessée.

--Quelle folie, murmurai-je, en lui prenant la main, ne soupçonnant pas qu’elle pût prendre au sérieux une parole si futile; mais elle retira sa main, qui était, je m’en souviens, très froide; se cachant le visage entre ses doigts, je vis des larmes silencieuses qui lui coulaient jusqu’aux lèvres. Je l’embrassai alors et l’amertume de ces larmes est restée, en mon souvenir, indissolublement liée à la mélancolie de cet instant. Le crépuscule tombait et l’heure s’en allait sans qu’on la sentît fuir.

Renée ne pleurait plus, songeuse, les yeux fixés sur un fond d’ombre; ses prunelles, à la seule lueur des braises, dans la demi-obscurité de la pièce, s’agrandissaient, devenaient toutes noires, mangeaient le bleu de ciel de l’iris, réduit à un cercle presque invisible. D’un tic machinal, elle mordait jusqu’au sang ses lèvres pâles; elle me regarda, tout à coup, avec une expression de reproche et de pitié que nuançait aussi, peut-être, un indéfinissable dédain. Je ne sais pourquoi je me sentis très mal à l’aise. Quand elle l’eut assez prolongé, ce regard, elle soupira, jeta par habitude un regard vers l’écrin en cuir de Russie où le petit cadran blanc de ma montre absente ne luisait plus dans les grisailles teintées de noir de cette heure perdue.

Puis, elle se leva, rajusta sa voilette et ses gants, me donna un long, poignant et triste baiser,--il me fit du moins cet effet,--et partit.

Je ne la revis plus. Quelques jours après, je trouvai ma tante de Corseul dans une vive agitation. Elle retournait et secouait, d’un air affairé, un coffret, posé sur la table de son boudoir.

--Francis, tu n’as pas vu mon porte-monnaie arabe, n’est-ce pas? Je l’avais là, à l’instant!

C’était un de ces petits porte-monnaie de cuir rouge parfilé d’or et d’argent, constellé de croissants de lune, auquel, je ne sais pourquoi, ma tante avait la faiblesse de tenir, bien que la valeur en fût insignifiante. Elle reprit:

--Il était là, j’en suis sûre, dans le coffret ouvert. Je le voyais de mes yeux, tandis que je parlais à Mme Solis.

--Ah! Mme Solis?

--Oui, elle sort d’ici!

Là, ma tante devint toute rouge et avec une sorte de colère:

--Voyons, ce n’est pas possible, il sera tombé, on le retrouvera; s’il était resté dans ma chambre? Mais non, je le vois, je le vois encore; et quand _Elle_ est sortie...--As-tu retrouvé ta montre? fit-elle en s’arrêtant brusquement de chercher.

--Ma... montre?... Non!

Et une soudaine lueur me traversa. Mais non, comme disait ma tante, ce n’était pas possible! Quelle apparence: une femme dans l’aisance, toujours bien mise, mais sans luxe ruineux; le mari avait une belle position. Et elle aurait... volé, volé! Le mot m’étranglait. Non, comment croire cela? Et cependant le doute, insidieux, sournois, obsédant, ne me quitta plus. Mes soupçons prirent une singulière énergie quand je vis que Renée ne revenait point chez moi. Que te dirai-je? Je fus très malheureux. Tantôt je la croyais coupable, tantôt innocente. Et puis l’absurdité de pareils vols, leur non-sens m’irritaient comme un mystère. A quoi cela répondait-il? Pourquoi eût-elle volé? Son mari, je le savais, lui laissait disposer de sa fortune. Et pourtant, il y avait un fait, probant. Pas plus que chez moi, elle n’était revenue chez ma tante. Nous ne la revîmes plus jamais, ni l’un ni l’autre!

--Et ta montre? demandai-je à Francis.

Il me répondit:

--Ma montre? Trois mois après, je reçus un petit paquet par la poste; cela m’était envoyé d’une petite ville du Nord, où je ne connaissais personne. Dans de la ouate, ma montre reposait, inerte; mais, après les douze tours de clef, les aiguilles repartirent et la sonnerie chanta. Le verre était cassé, par exemple.

Francis, perdu dans ses souvenirs, avait baissé la tête.

--Et tu n’as plus entendu parler de Mme Solis?

--Si; elle a mal fini. On l’a, paraît-il, arrêtée depuis dans un grand magasin au moment où elle volait une broche en strass; une perquisition chez elle a amené la découverte d’un tas d’objets de luxe, tous brillants et scintillants, comme l’or, l’argent, les pierreries; mais pas un chiffon, ni une dentelle. Ç’a été un affreux scandale, le parquet a été saisi. On n’a étouffé l’affaire qu’en la faisant passer pour folle. Son mari, de chagrin, s’est livré à la morphine; il est mort, il y a quelques années.

--Et elle? demandai-je.

Francis dit en baissant la voix:

--Elle vit toujours, et dans l’établissement où elle vieillit enfermée, elle vole les épingles et les boutons de métal de ses co-détenues.

Il ajouta:

--Elle est en proie à des attaques de grande hystérie, naturellement. Cette voleuse est avant tout une malade.

Un silence triste; et Francis, haussant les épaules, conclut d’un accent de pitié sincère:

--Pauvre femme!...

LE JOUR ET LA NUIT

Albert Lecreuze avait eu, pour son mariage, une histoire. Une histoire que d’ailleurs personne ne savait, ce qui permettait à ses meilleurs amis d’affirmer qu’il s’était conduit comme un «mufle». Ses ennemis le répétaient à l’envi. Seul en effet le premier son de cloche porte! Heureux celui pour qui il tinte favorable.

Albert, en un jour de confiance, nous raconta la vérité.

--On m’a beaucoup reproché mes fiançailles brisées avec Marthe Aglante et mon mariage presque immédiat avec Lucile Dussan. Les apparences me donnent tort; mais je puis dire, pour ma défense, que ma préférence tardive ne fut pas intéressée, puisque Dussan possédait pour dot exactement rien, et que je perdis avec Mme Aglante le joli sac d’un demi-million.

«Il est vrai que Lucile m’a apporté le bonheur--ce qui est sans prix--alors qu’avec Marthe j’eusse été probablement malheureux; mais je n’en pouvais rien prévoir quand s’est produit le coup décisif de l’électricité qui, de sa brusque nuit suivie d’une fulgurante clarté, bouleversa nos vies.»

--Contez ça bien vite!

--De Marthe Aglante je ne dirai rien que vous ne sachiez. Vous la rencontrez dans les salons de la plupart de nos amis. Grande, grasse, blonde, rieuse et frivole, elle a réalisé ses goûts de luxe et de domination. En épousant le banquier Sackse, elle a rencontré son véritable destin.

«Je m’étais épris d’elle pour sa splendeur indiscutable, cette sève de santé, ce fruit de chair, cette richesse de teint qui, à présent s’empourpre après le repas de tons trop vifs à la Rubens, mais qui alors exhalait la blancheur mate et le rose incarnat des Grâces de Boucher.

«Comme si elle avait cherché un repoussoir, on ne la rencontrait guère, jeune fille, sans son inséparable amie Lucile Dussan, brune, mince, le visage ambré, et des yeux de velours dont je louerais avec moins de discrétion le sombre éclat si je n’étais son mari.

«Elles semblaient s’aimer beaucoup, malgré le contraste formel qu’elles offraient: caractères opposés, goûts différents--le jour et la nuit. Et cela, au propre et au figuré. Marthe recherchait les couleurs éclatantes, et rien n’allait mieux sur ses cheveux d’or fou que le flamboiement du soleil. Lucile, au contraire, se plaisait à revêtir des teintes mortes, et tirait son plus grand charme du crépuscule et du soir, avec lequel s’harmonisait merveilleusement sa voix aux tonalités étouffées et moelleuses.

Je n’avais pas hésité une minute entre les deux jeunes filles; Marthe m’avait fasciné au point de faire tort dans mon esprit à Lucile Dussan et à sa beauté discrète, à ses silences fréquents, à ses rêveries pensives. L’autre était le bruit, la lumière, le mouvement; elle me semblait l’incarnation de la vie dont elle n’était que le simulacre.

«Du matin au soir, j’appartenais à son caprice; et cependant un sourd travail s’opérait en moi dès qu’arrivait cette heure furtive où les reliefs s’émoussent, où les reflets s’éteignent, où l’ombre, semblant monter du sol, envahit l’âme et l’être entier. A ces moments-là, je ne pouvais m’empêcher de songer à Lucile Dussan. Elle hantait peu à peu mes insomnies par une obsession d’abord vague, puis précisée, à la fin tenace, presque inquiétante.

«Je ne sais si vous ressentez de façon aiguë l’alternative de la clarté et des ténèbres? Mon cerveau de midi ne correspond nullement à mon cerveau de minuit. J’ai souvent pensé que trop d’impressions diverses, confluentes, inextricablement emmêlées, nous assaillent en plein jour pour que nous puissions nous y sentir tout à fait nous-mêmes. La nuit nous rend à notre conscience et à la sûreté obscure de l’instinct.

«Jadis, pleine d’embûches et lourde de dangers, c’est elle qui affina les sens de nos pères, aiguisa en eux les ruses subtiles de l’animal pour la fuite ou la défense. Lénifiante, elle calme nos nerfs ou, énervante, les irrite. Elle fait en nous du silence pour que nous puissions mieux écouter les voix secrètes qui ne parlent que dans la paix profonde des choses: un silence encore bruissant de murmures imperceptibles, comme l’écho des grands coquillages marins.

«Pour moi, c’est la nuit que je pense le plus clairement, que je concerte le mieux mes projets, c’est la nuit que les reproches de mon cœur ou les remords de ma raison me harcèlent avec le plus d’incisive netteté. Et qui n’a connu la lucidité et la force d’attention du travail, quand l’heure s’avance de plus en plus vers le noir et le sommeil d’une ville, et que, dans la chambre où meurent les formes confuses des meubles, seule palpite de son phare, appelant les idées comme des oiseaux de nuit, la lampe calme encerclant de sa jaune lueur fluide le contact magnétique de la plume et de la page blanche?

«Mais ces affinités passagères, ces indications voilées ne m’avaient pas averti du sens mystérieux que mon cœur devait leur prêter; et il fallut, comme toujours, que le hasard s’en mêlât. Le hasard? Y croyez-vous vraiment? Et n’y a-t-il pas une fatalité inévitable qui, du plus grand au plus petit, relie la chaîne des êtres, le flux des circonstances et le contrecoup des accidents?

«Toujours est-il que j’aimais ou croyais aimer avec la même ardeur Marthe Aglante. Ses parents agréaient ma recherche. Un avenir joyeux s’ouvrait devant nous.

«Qui m’eût dit que je chérissais en secret et sans même m’en apercevoir Lucile Dussan, m’eût frappé de stupeur.

«Isolée par sa réserve continue, retranchée derrière la sereine froideur de son attitude, distante par son regard, et cependant compagne journalière de nos entretiens, elle intriguait mon souvenir sans le satisfaire; elle se posait devant moi comme une énigme vivante que je ne me sentais ni le droit ni l’envie de résoudre.

«Par moments, dans les chauds après-midi, je la regardais avec un malaise incertain. Pourquoi se tenait-elle toujours à nos côtés comme une ombre vigilante; et pourquoi son charme, qui s’évaporait au jour, me poursuivait-il la nuit d’on ne sait quel trouble anxieux?

«Marthe ne soupçonnait rien. Elle avait trop bonne opinion d’elle pour supposer l’invraisemblance d’une rivale. Aussi bien elle s’occupait trop d’elle-même, de ses robes, de ses plaisirs, de ses moindres fantaisies, pour se donner la peine de déchiffrer le livre fermé qu’était sa compagne.

«Ce soir-là, un soir magnifique de juin où le jour avait paru ne pas vouloir finir et prolongeait sur le parc et l’étang du château l’agonie royale de son crépuscule rouge, ce soir-là, une soirée d’amis fêtait nos fiançailles. Dans six mois je serais l’enviable époux de Marthe Aglante.

«Je venais d’ouvrir le bal avec elle. Quelle ivresse j’avais éprouvée à l’emporter d’un rythme passionné dans le tourbillon lent, puis rapide, d’une valse de Chopin. Et cependant je conservais l’impression indéfinissable du poids que son jeune et riche corps infligeait à mon élan. Impression d’un rythme cahoté qui se dissipa aussitôt que, par courtoisie, j’offris à Lucile Dussan de danser avec elle la valse suivante.

«Impalpable, irréelle; légère et impérieuse, guidant la cadence et liée à notre virevolte sans fin, elle me donna soudain--comment expliquer cela?--la certitude d’une de ces ententes physiques et morales que rien n’explique et qui vous subjuguent sans qu’on puisse les analyser.

«Était-ce la séduction de la nuit odorante de roses, qui par les fenêtres ouvertes étalait sa magnificence bleuâtre. Était-ce la séduction de Lucile enfin révélée dans les courbes et les lignes féeriques, l’harmonie pathétique de son corps, et la magie de son pâle visage, où les yeux intenses brûlaient d’une fièvre inconnue? Je me demandais pour la première fois si une déplorable erreur n’avait pas détourné mon choix de sa vraie destination?

«Cette réponse, l’électricité me la fit, en s’éteignant brusquement.

«Étonnements, rires, chuchotements, paroles entrecroisées, appels aux domestiques: «Des lampes! des bougies!» Je ne perçus tout cela que dans un rêve. Car dans cette pièce où les ténèbres brusquement entrées venaient de pétrifier, immobiles, les assistants, je tenais contre moi, dans la nuit conseillère, dans la nuit avertisseuse, dans la nuit qui me soufflait à l’oreille le mot divin que je n’avais jamais entendu encore--je tenais contre moi Lucile tremblante et ravie, cachant dans son trouble complice sa tête sur mon épaule.

«Infortunés, nous nous aimions!

«Ai-je prononcé ce mot, a-t-il expiré sur ses lèvres? Je ne crois pas.

«L’ai-je embrassée sur les cheveux? N’ai-je pas osé? Je sais seulement que notre étreinte ne se dénoua pas, comme si nous nous tenions prêts à repartir, au son ravivé du piano, d’un libre bond. Je sais seulement que nos visages, lorsque le court-circuit cessa, aussi brusquement qu’il s’était produit, exprimaient avec une telle intensité le secret jaillissant de nos cœurs que chacun put tout comprendre: Marthe Aglante la première.

«Après un court égarement, tant la chose lui, semblait impossible, elle poussa un cri dramatique et s’évanouit, comme elle devait.

«Mes fiançailles rompues avec elle se renouvelèrent avec Lucile. Marthe ne souffrit que dans son amour-propre, et pas longtemps, le banquier Sackse la consola. Et moi, je dus, je dois le plus parfait bonheur à ma chère Lucile, fleur du crépuscule, petite âme des ténèbres étoilées.»

LETTRE TROUVÉE

Jacques dit:

--Notre métier d’écrivains nous vaut de bizarres lettres d’inconnues. Il en est de touchantes, il en est d’absurdes. Le malheur est qu’elles ne soient pas accompagnées d’un portrait. L’écriture a beau être révélatrice, une photographie le serait bien davantage. Au moins, au lieu d’un masque, ces lettres anonymes porteraient un visage. La photographie, quelque air apprêté qu’on se donne, ne ment pas. Un savant, ayant ainsi pièces en main, établirait une intéressante collection des gens qui écrivent aux hommes connus depuis le malicieux lecteur qui vous signale une erreur, jusqu’à la femme incomprise qui vous ouvre son cœur.

Jacques prit un temps, parce qu’il allumait une cigarette. Il reprit:

--Je me demande toujours à quel mobile, à quelle suggestion cède la personne qui perd un timbre de vingt-cinq centimes à vous envoyer soit des reproches, soit des confidences, quelquefois des injures, presque jamais des compliments. Et je suis arrivé à cette conviction qu’un écrivain affligé d’une certaine notoriété ne reçoit jamais la lettre qui lui ferait vraiment plaisir, la lettre écrite sans arrière-pensée, en pure confiance et en libre sincérité, et cela parce que les âmes délicates ont une pudeur à s’exprimer, craignent de paraître indiscrètes ou importunes en s’imposant à l’intimité de l’homme dont elles aiment les livres.

--Oui, affirma Jacques, la lettre délicieuse, la lettre du fond de l’âme, Modeste Mignon l’a écrite à Canalis, mais c’est dans le roman de Balzac, et non pas dans la vie. Trop souvent, celui ou celle qui prend la plume pour nous écrire cède à une petite vanité médiocre; et cependant telle est notre propre vanité d’auteurs que nous préférons au silence gardé le sarcasme ou le joli persiflage, les épanchements vains, les aveux égoïstes, les demandes d’autographes, les prières de lire et de placer un énorme manuscrit. Je me rappelle une longue, longue lettre à moi adressée par une femme d’esprit capricieux et mal équilibré, mais charmant, lettre qui m’avait touché et à laquelle je n’ai pas répondu--je ne réponds jamais! parce que cette femme avait une existence sociale remplie, mari, enfants, et que j’ai jugé inutile de compliquer sa vie et la mienne. Depuis, j’ai regretté de ne lui avoir pas exprimé, d’un seul mot qui lui aurait fait plaisir, à défaut d’efficace intérêt, ma sympathie stérile.

Jacques fit un geste, montra, de la fumée de sa cigarette, un coffret en cuir d’Espagne, clouté de cuivre et gaufré en losanges.

--J’en ai là des tas, tout ce qu’on m’écrit, la fausse mendicité:--«Cinq cents francs dans une heure, ou je me tue à votre porte!»--Le rendez-vous sur papier satiné, réalité ou mystification,--le bas-bleu de province qui cherche à vous intriguer,--l’abonné classique et indigné des revues, l’homme qui, avec sept points d’exclamation, vous écrit d’une écriture rageuse où les jambages grimpent sur des échasses et gesticulent épileptiquement: «Votre roman est fétide! Comment un journal qui se respecte publie-t-il ces ordures-là!»--Et puis les fous, les fous à l’affût, impérieux et envoûteurs:--«Venez causer avec moi, nous nous entendrons. J’ai une idée à bouleverser le monde et à gagner cent millions. Vous la lancerez! Nous partagerons!»--Et les offres de collaboration:--«Monsieur, je n’ai pas de talent, je ne sais pas écrire, mais il m’est arrivé une histoire dont vous pourriez tirer quelque chose d’étonnant, comédie ou drame, à votre choix!»

Jacques ouvrit le coffret et en tira une feuille de papier à lettres, qui, commencée tout au haut de la page et achevée au second recto, s’offrait incomplète.