Tante Million

Part 11

Chapter 113,792 wordsPublic domain

--Celle-ci par exemple, fit-il, je ne l’ai pas reçue, je l’ai trouvée sur le tapis d’un wagon de première de la Ceinture, entre Auteuil et le Trocadéro. Celui qui l’a écrite a dû en relire les feuillets: le dernier sera tombé. Il porte au coin de droite le chiffre 6, ce qui suppose une lettre volumineuse. Il y règne un ton de vérité qui m’a touché, des préoccupations d’art qui n’attestent pas le dernier venu. C’est, en sa simplicité, la seule lettre peut-être qui m’ait un peu intrigué et donné envie de connaître son possesseur, et surtout la mystérieuse figure voilée--on la devine exquise à laquelle il s’adresse.

Jacques lut:

«Si vous pouviez voir les pawlonias des Champs-Élysées! C’est pour vous seule qu’ils fleurissent, en discrète harmonie avec vos yeux de violette! Vous connaissez, n’est-ce pas, ces grands arbres cambrant en une symétrie de candélabres leurs branches où s’évanouit une flamme lilas pâle, délicieusement pâle! Je ne puis les admirer sans vous évoquer à mes côtés, remontant ensemble, d’un pas d’allégresse, l’avenue du Bois. Oh! chère, que cela fait souffrir de vous savoir si loin!

«Vous ne verrez pas les pawlonias des Champs-Élysées, il sera trop tard quand vous viendrez à Paris. Et l’exposition d’horticulture des Tuileries! Vous qui aimez tant les fleurs, fleur vous-même, souffle, lueur et parfum, âme au visage, reflet du cœur! Du moins, en cette unique journée, en ce pauvre instant de bonheur que vous me donnerez, nous déjeunerons vite, dans un petit restaurant italien que je sais: vous grignoterez un de ces gâteaux sablés qu’on appelle des _pasta-frolla_, et vous tremperez vos lèvres d’une goutte d’Asti mousseux. Puis, vite, vite, pressés par la vie inexorable, nous sauterons dans une voiture, et au vent frais qui fera envoler vos frisons de lin, vos cheveux de soie impalpable, nous courrons au Salon du Champ-de-Mars. Ne craignez pas que je vous fatigue. Nous ne verrons que deux choses.

«Le Puvis de Chavannes, d’abord, parce que vous aimez sa haute peinture chaste, son noble effort d’idéal, cette sincérité qui s’appelle probité et qui sacrifie tout effet de couleur à l’eurythmie de ces calmes figures, de ces attitudes religieuses, de ces méditations profondes. Je vois vos yeux, tandis que vous admirez Virgile dans la douce prairie, le vieil Homère au bord de l’eau bleue! Vos yeux où votre âme brûle, vos yeux chantés par les vers de Baudelaire:

Ils marchent devant moi, ces yeux pleins de lumière, Qu’un ange très savant a sans doute aimantés; Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères, Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés...

«Je vous conduirai alors devant un petit groupe en marbre de Rodin. Je ne vous dirai rien, je ne troublerai pas votre attente recueillie. Je sais d’avance que ce chef-d’œuvre vous subjuguera le cœur. Comment ce génial artiste a-t-il pu sentir si à fond la divine faiblesse de l’homme devant la femme? J’ai vu sourire des imbéciles! Figurez-vous, amie aimée, une femme nue qui, assise et une jambe ramenée en arrière, tient son pied dans sa main d’un adorable mouvement de grâce. Elle incline un peu la tête vers l’homme et elle a une expression indicible de bienveillance et d’obscur dédain. Elle se prête, et elle est lointaine. Elle triomphe sans orgueil, placide, mais invincible souveraine. Et lui, nu, agenouillé, humble, las, en détresse humaine, en ferveur passionnée, les mains derrière le dos pour bien marquer qu’il est l’esclave et non le maître, appuie sa tête au bas de la gorge, sur le flanc de la femme, qu’il baise en enfant adorant la madone, en dévot recevant l’hostie. Vos yeux, amie, je les vois, vos yeux-rayons: ils s’empliront d’aurore en l’émerveillement de cette œuvre belle et grave, et un petit tremblement de rosée perlera entre vos cils, tandis qu’un feu rose imperceptiblement avivera vos joues frêles; car vous aurez compris, car d’instinct votre pitié de femme a toujours compris ce mot de Vigny qui pourrait servir d’épigraphe au marbre de Rodin:

_L’homme a toujours besoin de tendresse et d’amour!_»

Jacques se tut, indécis, et n’acheva pas la lettre.

--Cela, dit-il, se termine par un élan d’amour, un cri sincère et poignant de passion en lutte avec les obstacles de la vie quotidienne. Je me reproche déjà, d’être ainsi entré, sans le vouloir, dans le secret de ces deux êtres d’élite obscurs.

Il se tut et ajouta;

--Et puis, l’amour des autres paraît toujours exprimé avec trop ou trop peu de pathétique. Seul, l’amour que nous ressentons pour notre propre compte ne nous paraît jamais ridicule!

POUR PASSER LE TEMPS

Il y avait ce jour-là, dans l’atelier du peintre Erfulle, une vieille dame grasse et bon enfant, accompagnée de sa fille, une mince et souple gitane Montmartroise; le sculpteur Prost et Bernard Jarrive, un graveur. Il y avait encore d’autres peintres et leurs modèles, de délicieuses personnes dont l’une, en robe Liberty et chapeau cabriolet, semblait un Kate Greenway, et l’autre, en culotte de cyclowoman et chemise d’homme, un fantasque petit garçon.

Il pleuvait, et il pleuvait dans l’atelier, dont la grêle avait crevé les vitres. Des guirlandes de vigne vierge ruisselantes se balançaient au long des châssis. On apercevait une ou deux maisons de Marlotte et les bois profonds, fumants d’une buée bleuâtre, dans le jour mouillé et l’atmosphère lourde.

Pour passer le temps, on se racontait des anecdotes, qui un souvenir, qui un accident. Erfulle fumait une pipe de bruyère, Jarrive feuilletait un album de Gavarni. La dame grasse et décolletée sous un grillage de dentelle noire écoutait avec un sourire complaisant. Sa fille Jolette tirait d’une guitare quelques accords discrets qui servaient de trémolo au conteur.

--Donc, acheva Prost, le sculpteur, j’avais en face de moi dans le compartiment un couple bizarrement assorti, vieux mari et jeune femme. Le train roulait à toute vapeur, et de fréquents tunnels nous plongeaient dans une obscurité profonde, car la lampe du plafond, je ne sais par quel hasard, était éteinte. Mes regards avaient-ils été trop expressifs? mon vis-à-vis, la jeune femme brune, avait-elle laissé voir à son jaloux compagnon que je ne lui étais pas indifférent? Le certain est que ce vieil homme, rasé comme un sacristain et gras comme un muid de graisse rance, répulsif jusque dans le noir éteint et sacerdotal de ses vêtements, me toisait en dessous d’un air de méfiance et de sourd mécontentement. Un tunnel venait-il nous baigner de nuit, le jaloux étendait les pieds et en faisait un rempart à ceux de sa compagne; il étendait aussi les mains sur les siennes et la protégeait de toute attaque. Le jour, en reparaissant brusquement, m’avait montré son manège.

La jeune femme n’en était pas moins outrée que moi. Pour se soustraire à cette domination et rassurer en même temps les craintes du gros vieillard, elle alla s’asseoir à l’autre bout du wagon, le nez à la vitre. Au lieu de la suivre, il resta en face de moi, dardant dans mes yeux ses gros yeux de crapaud. Un tunnel nous reprit; je savais qu’il durerait longtemps. Me glisser sur la banquette sans bruit, étreindre les genoux et chercher la main et le visage de ma voisine ne fut pour moi que l’affaire d’un instant. Arrive que pourra! Je risquais mon va-tout. On se défendit; les mains--elles me parurent plus grosses et plus fortes--broyèrent les miennes; le visage--il me semblait devoir être plus doux--se dérobait élastique et mou; la bouche--je la croyais... Ah! pouah! Le jour en reparaissant me montra, vous devinez quoi?--le vilain magot de jaloux, que mes jambes et mes bras étreignaient, et qui, sardonique et triomphant, exaspéré tout de même, me soufflait son haleine de phoque dans le nez. Un fol éclat de rire partit des lèvres de la jeune femme. Je pensai à me jeter par la fenêtre. Je me contentai d’ouvrir la portière, et, au risque de me tuer, de gagner un compartiment voisin, d’où je descendis à la première station pour me perdre honteusement dans la foule.

La dame grasse décolletée ni sa fille Jolette ne parurent scandalisées, faites qu’elles étaient au ton libre des ateliers. Et, sollicitée de raconter à son tour quelque aventure, la mère bonnement déclara:

--La semaine dernière, j’avais été au théâtre avec une de mes amies, en laissant Jolette à la maison. Je revenais seule en fiacre et le cocher, jugeant le pourboire insuffisant et voyant une femme sans défense, m’injuria. J’en fus toute troublée, car il ne passait personne dans l’avenue, et la grosse voix et les jurons de cet homme me faisaient une peur horrible. Je me dépêchai tellement de sonner coup sur coup à la porte cochère de la maison, et tellement de repousser vite le battant derrière moi, que la traîne de ma robe resta prise dans la porte. Le gaz était éteint, et me voilà dans l’obscurité du vestibule, retenue par derrière, et ne pouvant ni avancer ni sonner une seconde fois. Je crus devenir folle et j’appelai la concierge. Peine perdue! elle logeait dans l’arrière-cour et son sommeil était si dur qu’elle ne répondait qu’au quatrième ou cinquième coup de sonnette. De guerre lasse, je me décidai à quitter ma robe, mais n’y voyant goutte, m’embrouillant dans les cordons et les agrafes, je quitte tout, robe et jupe, avec une peur abominable qu’un locataire ne rentre et ne me trouve en cet état. Puis, me voilà, eh tâtonnant à aller réveiller la concierge pour qu’elle tire le cordon et me remette en possession de ma robe. Je parviens à la réveiller: elle maugrée, ouvre des yeux ébahis, ne comprend rien à mes explications, tire enfin le bienheureux cordon. Je me précipite à la porte, veux retirer la traîne de ma robe; impossible! Elle s’était engrenée de telle façon que je ne puis l’amener à moi du dedans. Force m’est de sortir dans la rue et de la dégager tant bien que mal. Arrive un coup de vent, ou moi-même, par une secousse trop forte! La porte, qui était glissante dans ses gonds, se referme en coup de canon, et me voilà en chemise, dans la rue, et des pas d’hommes sur le trottoir. Je me cramponne à la sonnette, j’ai beau tirer, la concierge, rendormie ou par mauvaise volonté, n’ouvre pas. Les pas se rapprochent toujours, une terreur me prend: deux sergents de ville apparaissent, faisant leur ronde.

Ils me contemplèrent sévèrement, je me vis déjà au poste. Je racontai mon histoire. Ils eurent l’air de me supposer ivre. Je donnai mon nom, je citai comme référence le nom de notre ami, le commissaire de police du Gros-Caillou; ils me crurent, tout en trouvant cela drôle. Et comme je sonnais toujours avec affolement ils se mirent à cogner de leurs sabres-baïonnettes sur la porte. La concierge apparut enfin, furieuse, avec une lumière. A la vue des sergents de ville, elle resta pétrifiée. Je ramassai mes nippes et grimpai comme une chèvre mes quatre étages.

Et le lendemain le bruit courait dans la maison que j’avais été déshabillée et dévalisée par les voleurs, et que deux sergents de ville m’avaient secourue à temps.

--Et maman en a été malade toute la nuit, dit Jolette.

--Oui, dit la dame grasse avec une naïve et cynique bonhomie, Jolette a dû me faire du thé toute la nuit. Refroidissement ou émotion, j’ai eu une fuite comme mon oncle Sébastien, le jour où, ayant mangé trop de figues fraîches, il apprit que son neveu avait tiré sur lui une lettre de change de trois mille francs.

On réclama cette histoire, mais le temps était redevenu sinon beau, du moins supportable. Les guirlandes de vigne vierge s’égouttaient en pluie, aux bouffées d’un air vif qui chassait les nuages. Jolette fit observer qu’on voyait au ciel la culotte du gendarme, assez de bleu pour se risquer à sortir. Et un rayon de soleil étant tombé dans l’atelier, on remit les histoires à un autre moment.

DEVANT LA MER

Pierre Halgan sortit de son jardin par la lande. Une petite porte en croisillons de bois l’attendrit. Germaine l’avait de ses mains adroites assemblée et clouée.

_Elle_ devait être arrivée maintenant.

Une fois de plus depuis vingt-quatre heures, il savoura l’amertume de ces séparations qui, même courtes, lui donnaient la sensation de la mort. Un jeune être est là et s’agite, on l’entend rire et chanter, marchander un beau _muge_ à la vieille poissonnière, ou c’est l’enfant qu’elle embrasse et enveloppe de ces litanies aux noms d’amour comme en inventent seules les mères. On sent la maison vivre. Une jupe passe dans le sentier. Et c’est l’apparition d’aurore d’un clair visage aux bons yeux. Maintenant, plus rien.

Germaine partie, tout meurt. C’est si triste sa chaise vide à table. L’horloge met des heures à sonner, le temps stagne. Et comme le lit est vide et froid!

Pierre Halgan haïssait une telle nécessité; mais quelques jours seraient vite écoulés; quoiqu’il en eut, minute à minute, le sablier inflexible coule. Samedi prochain il irait la rejoindre, elle et Tony, dit le «Loulou», dit «Sucre», dit le «Chéri-Blanc», dit «Crapousse», leur fils, cet immense bonheur qu’elle lui avait donné.

Pierre Halgan ne croyait plus pouvoir être heureux quand il avait rencontré Germaine. Deux fois marié et deux fois la faillite. Divorcé puis veuf. Une première femme acariâtre, sans cœur, qui l’avait abandonné. La seconde était une malade nerveuse, à l’égoïsme et à l’orgueil fous, un certain charme et peu d’intelligence. Par pitié, il avait usé vingt ans du meilleur de lui-même à lutter, pour demeurer fidèle à une tâche impossible. Elle était morte à temps, emportée d’une embolie, avant qu’il se tuât de désespoir.

Trois années mornes avaient suivi où il sentait à peine sa délivrance, parce que la solitude et la tristesse de vieillir l’accablaient. Il avait irrémédiablement conscience d’une vie gâchée. A quoi bon avoir été honnête, bon, dévoué? Derrière lui il n’y avait que des ruines. Mais Germaine était venue et avec elle le refleurissement, la beauté de la vie, la merveilleuse adaptation des caractères et des âmes. Et de leur amour était né ce beau petit qui semblait un dieu-enfant, ce merveilleux fruit, cette délicate splendeur.

Pierre Halgan s’engagea dans la lande. Il faisait beau après des journées d’équinoxe orageuse, fouettées de bourrasques et de pluie. Le sable feutré d’aiguilles de pin buvait le soleil, et le ciel, entre les ramilles où pointait la capsule du pollen couleur soufre, était d’un bleu ardent.

Il atteignit le canal que coupe un pont de bois. On dirait de loin, avec ses poteaux, un noir insecte aux mille pattes. Et la lande reprit, plus tiède et plus parfumée entre les dunes. Il s’émerveilla: les premiers genêts venaient d’éclore, au bout du balai vert des tiges; jusqu’à présent il n’y avait eu avant cette floraison d’or pâle que l’or plus chaud des fleurs d’ajonc sur les arbustes d’épines.

Les chênes-lièges montraient leurs troncs bruns, écorcés à mi-hauteur, les pins que l’on venait d’entailler portaient de longues blessures couleur de chair et leur résine s’écoulait par des gouttières de zinc, en des pots de terre. Les écorces enlevées à coups de hapchot, les «gémelles» faisaient à chaque arbre un lit de copeaux frais. Çà et là en des parties humides, des tapis de mousse s’étendaient circulaires d’un vert aigu.

Pierre Halgan éprouvait le bien-être animal qui vient des forces ambiantes et admirait, une fois de plus, l’harmonie sereine et robuste de la lande. Le sentier qu’il suivait se contournait comme un serpent roux. Parfois des ronces lui agrippaient le pied, ou il brisait en marchant des branches tombées.

Sans doute la nature ne lui rendait pas cette merveilleuse sécurité qui enchante les cœurs jeunes, il savait le leurre d’un tel mirage, mais il l’aimait pour elle-même et son indifférente beauté.

A travers les pins éclaircis le sentier cessa et les sables des dunes barrèrent l’horizon. Il s’y engagea. Par pentes douces et comme amollies par le vent, les dunes se mamelonnaient. Ses pas y marquaient la trace vierge qui épouvanta Robinson, solitaire dans son île. Car ici, après la solitude de la forêt, c’en était une autre plus vaste, celle d’un grand désert jaune où rampaient seuls quelques brins de gourbet.

Une dernière cime découvrit l’océan. Il s’épandait, d’un bleu-gris, jusqu’à la ligne confuse de l’horizon et le grand plan de l’eau semblait s’élever vers le fond de l’infini. On n’apercevait pas, sur la gauche, dans le ciel dense, la côte d’Espagne. Les vagues accouraient en rouleaux blancs qui s’étiraient, se fondant à d’autres bourrelets et elles se déroulaient ensuite sur le sable, en bave d’écume. La marée montait.

Le vent soufflait du nord, froid dans la journée chaude, mais le sable, sur lequel Pierre se coucha, au revers d’un talus, cuisait. Il y modela peu à peu le poids de son corps et se sentit enveloppé d’une caresse résistante et fluide. Il prit dans la main cette cendre blonde et chaude et la sentit avec délices couler entre ses doigts.

Entre la mer et lui, la plage en contrebas courait large et pâle sans arrêt, sans limite. Il aperçut seulement sur la droite, au loin, quelque chose de rigide et d’allongé. Une épave. Sans doute un madrier, ou quelque morceau de charpente arraché d’un naufrage. La mer avait une autre fois rejeté un morceau de bois noirâtre qu’il avait découvert en s’approchant, être une figure de proue, blanchie de sel et aux contours déformés, un énigmatique visage de femme rongé par l’embrun. Il renversa la tête et contempla le ciel, ce ciel qu’on ne voit jamais que par lambeaux. Il n’était qu’azur et immensité: à peine quelques bandes indécises de nuages. L’océan le reprit, de sa fascination grondante, de son élan inlassable, qui reformait à chaque seconde les crêtes de neige des vagues, pour les écrouler à plat et les reformer en nouvelles volutes.

La chaleur du sable lui donnait une sensation d’inexprimable bien-être. Elle associait en lui des impressions de lit tiède et un regret de ne pas être, au sortir du bain, étendu nu dans ce velours; comme un enfant, il s’amusait à creuser la poussière fine, jusqu’aux couches les plus fraîches; sous ses doigts, de minuscules ravines s’enfonçaient, des avalanches glissaient. Le regret de Germaine absente se concentra en Pierre du fait de son isolement absolu en face de cette mer, sous ce ciel, au milieu de ces dunes arides.

Que n’était-elle là, comme ce jour d’été où le désir les brûlait, où tout leur était ardeur, le sable, le soleil aveuglant, l’air torride et eux-mêmes. Les yeux clos il amoncela un monticule arrondi, et l’étreignant crut sentir le contour d’un sein. Il rouvrit les yeux: le vide, l’espace, l’immensité dont rien ne rompait l’ampleur que là-bas sur la plage, forme roide, l’épave, telle qu’un noyé.

De nouveau, il pensa à cette petite mort, qu’il avait éprouvée au moment ou le breack avait emporté Germaine et Tony. Elle était pâle et contractée, l’avait embrassé avec une passion dure et meurtrie. Tony, dans les bras de sa bonne, lui faisait au revoir de la main en criant: Aya! Aya!

Chers, ah! chers êtres!... Dire que la mort pouvait venir et qu’il ne resterait plus rien de ce qui avait été le rayonnement des cerveaux, les menus rites quotidiens, l’intimité, la vie adorable du foyer!

Cette épave c’est vrai qu’elle avait l’air d’un mort allongé!

Bah! Il n’aurait pas l’abominable souffrance de les voir partir avant lui. Qui sait pourtant, avec la canaillerie du destin. Elle avait vingt ans la fille de l’aubergiste, quand une auto au tournant de la rue du village l’avait prise en écharpe et broyée contre le mur. Et le fils du docteur Gendrel emporté par le croup! Les sérums, oui: il était mort tout de même.

Qu’allait-il imaginer là? C’est lui qui s’en irait un jour d’une de ces maladies sourdes que tous nous portons en nous. Pourvu seulement qu’il ne traînât pas, dans une répugnante laideur, des mois de remèdes et de pourriture. Vive la belle mort, la mort du taureau, l’épée qui frappe aux centres nerveux et vous foudroie.

Oui, mais le désespoir de Germaine? Mais Tony orphelin? Ce sont là des heures affreuses. Des heures, oui... Et puis le temps ferait son œuvre. Nul ne meurt de douleur. Germaine était assez jeune pour se refaire une autre vie. Qu’elle y fût heureuse et que Tony ne souffrît pas, c’est tout ce que l’on pouvait demander.

Et puis pourquoi penser à ces choses? Était-ce à cause de l’épave, inquiétante là-bas d’immobilité et qui gardait cet étrange aspect de mystère que la perspective et le silence donnent parfois aux choses inanimées?

Pierre Halgan se dit:

«Ah! Ce qui m’angoisse c’est le terrible sentiment d’insécurité que porte en soi l’homme, dès qu’il a vécu plus de la moitié normale de son existence. Qu’elle est loin la confiance de la jeunesse, alors qu’on se croit en fer et en acier. Nous savons trop que tout nous guette, tout nous menace, tout nous use, tout nous détruit, corps, cœur et pensée. Nous sommes aussi fluides et instables que cette eau éternelle et ce sable mou: et nous sommes autrement périssables!

Peu à peu, l’épave, il le comprit, finissait par l’énerver, l’intriguer, l’inquiéter presque d’un doute. Oh! il savait bien que ce n’était qu’une pièce de bois. Il se leva et descendit la dune pour s’en assurer.

Un mort? Cela se saurait, comme dit l’autre. Les oiseaux de mer battraient autour, de leurs ailes lourdes. Le vent charrierait la putréfaction.

Il s’approcha. C’était une épave, parbleu! A dix pas seulement, il reconnut qu’elle avait eu forme d’homme. A cinq pas, il discerna un grand corps à bottes de cuir, sans doute un de ces hauts Norvégiens dont le sloop avait sombré devant la barre, au Corsan.

Le cadavre ballonné n’avait plus de visage ni de mains, son ventre était ouvert, Pierre Halgan y vit un poisson mort et une multitude de crabes qui grouillaient.

L’horreur le fit s’éloigner à grands pas, courant presque. Il lui semblait que la beauté merveilleuse des choses était gâtée, salie. Il frémit d’envisager ce qu’a de précaire la vie et de fallacieux le bonheur. Il ne se ressaisit que dans la lande, parmi les arbres calmes et les genêts et les ajoncs fleuris. Alors, il murmura, fervent, ces mots propitiatoires:

--Germaine! Tony!

TABLE DES MATIÈRES

Tante Million 1 I.--Le lunch orageux 5 II.--Qui va à la chasse perd sa place 12 III.--Rouge perd! 19 IV.--A la rescousse 26 V.--Les grandes idées de M. Colembert 33 VI.--La partie en mer 41 VII.--Nouvelles tribulations 48 VIII.--Un nouveau visage 55 IX.--Rentrée 62 X.--Des parents pauvres 69 XI.--Les Vertbois disposent 77 XII.--Chez Maître Miraton 85 Le cri de la vie 93 La bague au doigt 103 Dominical 113 Le ressort caché 121 Le masque brisé 131 L’épreuve 141 L’esclave 149 Quelqu’un passe 157 La gardienne 165 Pour se cacher 175 La victime 185 Par ici, la sortie! 193 La montre 203 Le jour et la nuit 215 Lettre trouvée 223 Pour passer le temps 231 Devant la mer 237

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--6-1925.