Tante Million

Part 8

Chapter 83,773 wordsPublic domain

«Si Korys était là! se répétait-il. Mais n’importe qui: le premier venu. Un fat saurait lui parler, un goujat oserait même lui faire du pied. Combien d’aventures plaisantes et de faciles amours sont nées d’un contact audacieux, d’un frôlement inquisiteur... Beaucoup de femmes ne sont-elles pas à qui veut les prendre?»

Il se rappela d’étonnantes bonnes fortunes, des épisodes galants, des nuits de bal masqué, des amoureuses d’un mois, d’une semaine, d’un moment; il revit des visages aussi frais que celui qu’il contemplait là, souriant à l’angoisse sèche de son désir et répondant ensuite par une expression délicieuse de volupté à sa conquête prompte. Que valait celle-ci? Plus, ou moins? Pourquoi plus? Pourquoi moins? Autant, sans doute.

Jeune fille: ce mot la gardait d’un sceau, d’une investiture. Mais bien des jeunes filles, libres malgré elles,--la vie étroite, le goût du luxe,--ne courent-elles pas leur chance? N’avait-il pas eu de secrètes histoires, jadis, avec des jeunes filles que, cependant, le respect du monde, les fictions sociales entouraient, et qui s’étaient jetées, d’elles-mêmes, à sa tête?

Qu’allait-il chercher là?... C’était loin. A présent, marié, père de deux grands fils, alourdi d’honneurs et de titres, sa carrière faite, il n’était plus l’homme des sentiments ou de sensations semblables. Ses courtes et rares infidélités--on n’est pas parfait--dataient déjà d’un autre temps. Et même, si cette inconnue eût été femme, et non jeune fille, et consciente, et responsable,--n’avait-elle pas dans le voile flottant, le rejet des épaules, une assurance lascive, un rien d’aventurière?--il n’eût pas compromis son repos, et l’affection sûre qu’il portait désormais à Mme Morancez, douce, malade et résignée.

Un garçon passait les fromages, qu’elle et lui refusèrent, une corbeille d’abricots insuffisamment mûrs et de grosses cerises cœur-de-pigeon. Puis ce furent l’addition, la monnaie, le pourboire, les petits rites coutumiers et médiocres. Voilà qu’en cette seconde où, rejetant sa serviette en tampon sur la nappe, elle allait disparaître, Morancez éprouvait un regret.

Un regret fugace, peu et beaucoup: quelque chose de sans nom et de sans forme l’étreignit. La conscience d’une occasion perdue, d’un bonheur fugitif envolé. Ah! sa jeunesse, sa belle jeunesse aventureuse; l’époque où, plein d’illusions et sans scrupules, on risque son va-tout, et neuf fois sur dix on réussit.

Mais un dernier regard sur l’inconnue le persuada de l’inutilité de ce regret. Comme allégée d’un de ces vains supplices que la contrainte sociale nous inflige, elle se dressait. Ils échangèrent un léger salut. Morancez la vit s’éloigner harmonieusement.

Il s’aperçut alors dans la glace, grisonnant, un peu las. Et, délivré à son tour d’un insaisissable malaise, il alluma une cigarette, songeant qu’après tout il devait grâce au destin d’avoir mis en face de lui, jeune et charmante, cette apparition, telle une rose nue à qui l’on sait gré d’être suave, sans plus.

LA GARDIENNE

Pierre Holgat, pour la vingtième fois, tourna vers sa femme son regard de chien à la chaîne.

Elle y lut une supplication informulée et une gratitude combattue par sa rancune de malade; car si elle l’avait sauvé, en revanche elle le cloîtrait dans cette chambre, prisonnier du feu et des châles, esclave des tisanes. Elle y lut encore l’angoisse d’un aveu fatal, de l’explication imminente.

Cela, non! Non! A tout prix, elle l’éviterait: par pitié pour lui, par pudeur pour elle, par terreur de l’irréparable qui sort du choc des mots et du heurt des âmes, par obscure confiance dans l’avenir si «certaines choses n’étaient pas dites.»

C’était bien assez qu’elle sût! Pierre la trompait, une fois de plus. Et comment ne devinait-il pas qu’elle savait? Était-ce aux veilles seules de Marthe, aux tourments de son inquiétude, à la peur de le perdre qu’il attribuait ces yeux cernés, ce visage défait, ces lèvres amères, cette pâleur de petite mort? Marthe lui en voulait âprement de ne pas le deviner, et en même temps elle se fût désespérée qu’il lût cette certitude sur le livre ouvert qu’est un pauvre visage de femme aimante.

Elle ne savait plus bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle voulait; elle souffrait atrocement: voilà tout. Cette maladie soudaine de Pierre--une grippe infectieuse--l’avait affolée, et là-dessus la découverte fortuite: le coup de massue de la trahison. Ah! ces lettres! Ces lettres de l’_autre_, de l’inconnue, où palpitaient le désir, l’illusion, la volupté; tout ce qui séduisait Pierre: l’attrait du caprice libre; ce qu’elle ne pouvait, hélas! plus lui donner, elle, sa femme, image des devoirs imposés et de plaisirs permis; elle qu’il chérissait encore, par reprises; elle un pis-aller préféré, plus qu’une amie et moins que maîtresse, et en qui, non sans lassitude, il voyait la créancière légale de leur amour.

Belle encore, avec son teint mat et sa couronne de cheveux châtains, ses yeux bleus, son air de Minerve un peu sévère, elle se tenait droite dans la robe noire à col de dentelle, comme une gardienne vigilante.

Oui, c’est cela; une gardienne. Ah! déjà elle présageait qu’il allait la maudire. Quelle soif d’évasion criait ce visage creusé par la maladie, ce visage qu’elle avait adoré; câlin, fourbe, sensuel et délicat; qui se détournait maintenant vers la fenêtre, tandis que les doigts pâles, avec des frémissements d’impatience, tracassaient le bras du fauteuil.

On n’entendait aucun bruit. La neige, au dehors, feutrait les rues et ouatait l’air. Paris s’estompait dans une rumeur engourdie. A travers les ramilles noires des arbres de l’avenue, un soleil sans rayons s’arrondissait comme une énorme lune rouge.

Dans la pièce morte, le silence de la femme semblait dire:

«Tu ne sortiras pas. Par ce froid! ce serait fou!... Je t’empêche de la voir? Tant mieux, tu ne la verras pas. C’est mon droit après tout... Tu ne crois pas?... Peut-être as-tu raison!... Si tu ne m’aimes plus, puis-je te garder de force?... On n’impose pas sa tendresse, c’est lâche... Eh bien! soit, je suis lâche... Mais la vraie raison, vois-tu, c’est que j’ai tremblé ces jours-ci et que je ne veux pas que tu attrapes une pleurésie... Tu resteras... Ni toi ni elle n’en mourrez!... Tu souffres? Elle aussi? Eh bien, et moi!»

Et le visage de Marthe se durcissait, tandis que celui de Pierre se crispait d’amertume, montrait le mauvais sourire où s’accusent tous les griefs, toutes les rancœurs, tous les malentendus de la vie conjugale.

Et ce sourire semblait répondre:

«Tu abuses, Marthe... Voilà douze jours que je vis séparé du monde... et d’elle. M’a-t-elle écrit? Si oui, tu auras intercepté les lettres? Non, Thérèse aura craint que tu découvres notre liaison... Pauvre Thérèse... Elle ne doit plus vivre, angoissée, mendiant chez le concierge peut-être des nouvelles. Et toi, tu imposes tes soins, ton dévouement, trop heureuse de cette maladie. Penses-tu qu’elle aussi ne saurait pas me soigner?... Mais, j’en ai assez de tes attentions, de tes gâteries, de toute ta servilité habile, assez! oui!... Ma vie n’est pas ici, avec toi, mais dehors, avec l’autre.»

Et mentalement, il criait:

«Thérèse! Thérèse! Viens donc me délivrer!»

Il savait qu’elle n’entendrait pas, et au fond préférait qu’elle ne vînt pas troubler son repos, étant de ces hommes égoïstes, et charmants, qui font deux parts de leur vie, et se réservent une paix relative à leur foyer quand ils ne sont pas dans le lit de leur maîtresse.

Mais la résistance tacite, le reproche muet de Marthe l’exaspéraient. Ne savait-elle rien? Alors elle était bête; à quoi bon être femme et divinatrice? Elle savait; donc il n’avait plus à ménager cette réserve hypocrite, et il allait...

Elle consulta l’heure et vint lui présenter une cuiller pleine de sirop.

Il repoussa la main secourable, puis, pratique, avala la potion, qui le guérissait, après tout.

--Il faut que je sorte, dit-il.

Elle le regarda, en atténuant l’expression éloquente de ses yeux, et hasarda:

--Tu as entendu le médecin, il s’y oppose formellement.

Il répondit énervé:

--Je te répète que j’ai à sortir!

Elle murmura d’une voix blanche:

--Qu’est-ce qui te presse tant?

Il s’irrita.

--Tu es étonnante! J’ai des affaires, des amis à voir, de l’argent à toucher...

Elle éprouvait une révolte écœurée; et à sentir que c’était une façon charitable de la ménager, une suprême pitié, elle avait l’envie folle de crier:

«Tes affaires, tes amis, de l’argent?... Allons donc! Est-ce que je ne sais pas que c’est elle, elle seule que tu veux voir? Ne l’ai-je pas aperçue rôdant dans la rue, sous une voilette, avant-hier encore? Silhouette fine, démarche élégante, oh! tu les choisis bien... Mais non, j’en suis sûre, elle est moins belle que moi; elle ne me vaut pas... Quelle rage as-tu donc dans le sang? Pourquoi me fais-tu ainsi souffrir, homme vil... cœur dégradé, séducteur sans foi?...»

A ce moment, elle l’adorait et l’exécrait; elle eût voulu pouvoir poignarder l’ennemie et la piétiner. Puis elle souhaitait l’impossible: que cette Thérèse cessât d’aimer Pierre, et qu’il revînt, repentant, à celle qui était pour lui l’ange indulgent, la fée de miséricorde.

Et elle ne cédait toujours pas. Elle se raidissait pour ne pas céder. Pourtant, elle sentait qu’il valait mieux céder et consentir, d’un coup, à quelque chose de simple et d’héroïque; car de le laisser aller, même enveloppé de fourrures et dans une auto, dehors, par ce froid, risquer la mort...

Mais non, ce serait abominable... Pas ce sacrifice-là! On peut être généreux, on peut être noble... Mais, tout de même, l’effort humain a des limites... Et, d’ailleurs, c’était impossible qu’il acceptât; certainement, lui-même n’y consentirait pas... Il garderait une délicatesse dans la faute, il mettrait des formes à la trahison, il resterait correct... faute de mieux!

Pierre répéta:

--Je sors. Sonne pour que Firmin prépare mes habits.

Il se leva avec difficulté, ses jambes n’étaient pas encore d’aplomb.

--Pierre, je t’en supplie!

Inflexible,--elle connaissait cette voix coupante: rien à faire!--il répliqua:

--Il faut que je sorte!

Elle se mordit les lèvres au sang pour étouffer la scène, l’inutile, la féroce scène de jalousie et de reproches qui lui tordrait le cœur, à elle, et qui lui ferait du mal, à lui... A quoi bon? Qu’adviendrait-il s’il s’en allait malade et furieux chez l’autre?...

Elle le vit résolu, et elle craignit tout: la rupture, l’abandon... Elle se dit qu’il ne fallait pas parler, surtout ne pas parler! Et le garder, même infidèle, à tout prix!

Elle devint très blanche, et, avec un incroyable calme:

--Mais pourquoi sortir? Tu es épuisé. Un coup de téléphone et tes amis viendront te voir. Tu es là bien tranquille, chez toi. Personne ne te dérangera, et moi, j’en profiterai pour m’absenter tout l’après-midi. J’ai bien des courses en retard.

Il la regarda, méfiant. Un piège? Non, ce beau regard stoïque--cette fois, elle eut la force de le regarder en face, en souriant, comme on vit sourire des martyres--ce beau regard ne cachait aucune arrière-pensée.

Il hésita, et elle se sentit battre le cœur de l’espoir qu’il refuserait, généreusement.

Mais, avide, avec une expression fausse et détachée, il répondit très vite:

--Oui, vraiment, tu t’absentes?... jusqu’au soir?

--Jusqu’au soir.

--Alors, soit, je reste. Je vais téléphoner d’abord au gérant de la Banque Universelle, puis à ce vieux Prévance, puis...

Elle lui mettait la main sur la bouche, doucement, comme une touchante prière: à quoi bon mentir?

Une demi-heure après, Firmin introduisait une jeune femme drapée d’un manteau de taupe, jolie à ravir sous son petit bonnet de fourrure. Il lui tendit les bras:

--Thérèse, vous! Enfin!

--Oh! Pierre, que vous avez maigri! Que cela vous change!...

--Peut-être, un peu... Vous voilà!... Vous voilà donc!

--Je suis venue, oui... Mais quelle folie vous a pris? Pourquoi chez vous?... J’éprouve un malaise... Cela m’est pénible...

--Oui!... Que vous êtes délicieuse, Thérèse! Et que ce bonnet vous va bien!

--Vous trouvez?... Qu’est-ce que votre femme croira?...

--M’aimez-vous toujours?

--Certainement!

--Comme vous dites cela d’un air absent! Mais moi, je n’ai pensé qu’à vous dans ces heures de fièvre et d’attente!

Thérèse Royse examinait la pièce, assise sur le bord de sa chaise, comme en visite, fermée et l’air contraint.

Éprouvait-elle une déception à revoir Pierre si transformé? Oiseau léger, l’absence avait-elle relâché leur attache et diminué l’emprise de ce maître de passage? Très convenue, était-elle choquée de se voir ici dans ce cadre étranger, non à sa place, intruse?

Pierre perçut vite cette gêne, et la partagea. Il est certain que Thérèse, si gracieuse dans leur garçonnière aux meubles Louis XV neufs, tapis trop clairs, tentures trop roses et grands miroirs partout, semblait dépaysée dans ce grave et doux décor d’intimité conjugale. Et, malgré lui, et pour la première fois, il compara Thérèse et Marthe, la frivolité sèche de l’une à la ferveur grave de l’autre; il n’insista point, comme il l’eût fait dans leur nid, pour l’attirer sur ses genoux, se contenta de baiser les petites mains gantées, avec une peur soudaine de lui déplaire, la crainte de vieillir et que sa maladie le rendît moins séduisant.

Elle restait nerveuse, vaguement agacée, un peu hostile. Elle lui fit promettre de se soigner, de lui téléphoner un prochain rendez-vous, chez eux, avant qu’elle ne partît pour Nice,--oui, un séjour là-bas, promis à des amis!--et, dès qu’elle osa, sur un baiser disputé par crainte que l’on n’entrât, elle s’enfuit.

Le reste de la journée parut très long à Pierre. Chose curieuse, il ne pensait plus qu’à Marthe. Sa trahison close, après chaque détachement, il avait de ces retours du cœur. Le sang lui fit chaud aux artères quand sa femme souleva la portière.

Elle ne se méprit pas à l’atmosphère propice de la pièce, ni à l’accent sincère avec lequel, souriant, comme un homme exorcisé du mauvais songe, un homme enfin libre, Pierre lui dit:

--Comme tu rentres tard, ma chérie!

POUR SE CACHER

--Ce petit restaurant, dit Branchet, est célèbre par ses cassolettes de ris d’agneau et ses timbales de foie de canard. Il n’est connu que de rares initiés, et nous sommes certains de n’y être pas rencontrés.

La pièce paraissait étroite avec son papier à gaufrages cerise, ses panneaux gris Versailles et à filets d’or, son plafond bas: le charme vieillot d’un cabinet particulier de 1830. Il n’y avait que huit petites tables fort espacées; le couvert était d’argent ciselé, la porcelaine de Sèvres, le linge en fine toile de Hollande. Agathon, le maître d’hôtel, s’avérait paternel et discret; les fleurs en cornet épanouissaient leur beauté; la carte présageait des mets fins et une note élevée.

--Souriez, petite Paulette, à votre ami qui vous adore...

--Mon bon Stany! Tout de même, quelle imprudence!

Depuis trois jours, Paulette, malheureuse avec un insupportable mari, trahie et humiliée de cent façons, avait cédé à l’amour de Branchet, cinquante ans, une jeunesse de cœur rare, et fière allure. Il avait imploré d’elle cette faveur délicieuse: l’intimité de ce dîner ensemble, avec la certitude, en ce Paris d’été vide, que leur escapade passerait inaperçue.

--Nous serons complètement seuls, affirma-t-il, et il se mit à combiner le menu.

Penché vers eux, respectable avec son toupet blanc, une tête en poire à la Louis-Philippe et de courts favoris, le maître d’hôtel suggérait:

--Une bonne garbure?

Sur l’interrogation de Paulette, il expliqua: potage à la gasconne, de choux et confit de porc, lard maigre, velouté de carottes.

Mais Branchet, en sa qualité d’habitué, tint à marquer une préférence.

Donnez-nous plutôt le consommé bulgare aux cœurs de céleri.

Agathon approuva. Il voyait bien à qui il avait affaire: un joli petit dîner relevé. Et chaud, les amoureux!

--Et ensuite, des queues d’écrevisses à la cardinale?

Une sauce rouge de tomate et de piments rehaussait ce plat de haut goût.

--Cela vous va-t-il, chère amie?

Paulette fit une moue: son médecin lui défendait les crustacés.

--Madame préférera sans doute la truite froide à la Monticelli?

Une jardinière de légumes en mayonnaise la recouvrait, formant tableau de couleurs vives.

--Oui? Ensuite, naturellement, les cassolettes de ris d’agneau, la poularde rôtie à l’orange; je déconseillerais en cette saison le foie de canard, qu’on pourrait remplacer par une tranche de jambon d’Épire sous glacis. Pour entremets, la croûte marasquinée aux mirabelles ou le soufflé granité de framboises?

Le sommelier lui succéda: il s’appelait Calixte et lui ressemblait autant qu’un jumeau peut ressembler à son frère. Lui ne proposait rien, il attendait; seul, son visage approuvait ou improuvait.

--Voyons, dit Branchet, vous prendrez bien, chère amie, un peu de vin du Rhin avec la truite, du Meursault sur le rôti et du champagne sec,--Calixte connaît mes préférences,--au dessert.

En vain Paulette parla de régime; eaux minérales. Branchet répliqua:

--Eau de la Yungfrau, pour tremper votre vin. C’est tout ce que je vous concède.

Et saisissant passionnément la main de la jeune femme, dans le silence du salon vide et des sept tables sans clients:

--Ah! petite chérie, que votre Stany est heureux et qu’il vous aime!

La porte s’ouvrit, et Paulette n’eut pas le temps de retirer sa main; un couple entra, qui les reconnut, et ce couple, que la médisance appariait depuis un an, c’était la blonde Mme Alibran et le petit Joble.

Paulette rougit comme une écolière, tandis que Mme Alibran, qui avait de l’usage, allait s’asseoir dans un coin de la pièce, vis-à-vis de son compagnon, tous deux aussi imperturbables que s’ils n’avaient pas reconnu Paulette et Stany. Cependant les femmes étaient en relations de visites, et les hommes, sans être liés, se rencontraient au cercle.

Stany, déconfit, affronta le regard étincelant de reproche que lui jetait Paulette.

--Vous les avez vus? souffla-t-elle.

--Oui, qu’y faire?

--Si nous nous en allions?

--Vous n’y pensez pas.

--Mais ma réputation. Que vont-ils penser de nous?

--Ce que nous pensons d’eux-mêmes.

--Oui, mais moi j’ai tout à perdre d’un bavardage, tandis que pour Alibran, c’est connu.

Il est certain que celle-ci, étonnamment jeune et belle à quarante-neuf ans, ne risquait rien: sa réputation d’amoureuse était faite, admise et consentie par un monde indulgent.

Paulette, admirant son tact et son aplomb, n’en éprouvait pas moins une souffrance aiguë d’amour-propre: l’idée que Mme Alibran allait la mépriser, et le petit Joble encore plus.

--C’est la situation la plus fausse, murmura-t-elle. Ah! je vous retiens, vous et vos restaurants de tout repos!

Branchet voulut lui reprendre la main. De dépit, elle faillit lui envoyer une claque.

--Êtes-vous fou?

--Bah! Ils ne s’occupent pas de nous.

Le petit Joble et Mme Alibran semblaient, en effet, absorbés par le choix réfléchi du menu. On entendit la voix discrète d’Agathon:

--Les cassolettes de ris d’agneau... naturellement... le soufflé granité de framboises?

Stany sourit, engageant.

--Vous voyez, ils prennent les mêmes plats que nous. Et du vin du Rhin et du Meursault, à l’instar.

Elle répondit sèchement:

--Vous êtes odieux, Stany. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse?

Elle se sentait malheureuse et diminuée. Le frisson léger de plaisir et de crainte que lui causait cette partie fine se dissipait comme l’ivresse d’une coupe de champagne quand on ne garde plus aux lèvres qu’un goût d’acidité et d’amertume. La présence de Mme Alibran donnait à sa propre faute une importance imprévue, une publicité regrettable. L’apparente discrétion de leurs voisins ne la rassurait pas.

Qui lui prouvait, d’abord, qu’ils se tairaient? Leur propre intérêt? Mais les femmes sont bavardes, et si rosses!... Et cependant, si elle eut observé plus attentivement le visage de Mme Alibran, ce visage dont la jeunesse persistante était due à un savant travail d’art autant qu’à la grâce de la nature, si elle avait remarqué l’expression de passion généreuse jaillissant, comme un éclat d’automne, de ces beaux yeux bruns, elle aurait compris que, trop sage pour s’occuper d’inutilités, Mme Alibran savourait, près de son jeune amant, une félicité qu’elle savait périssable, et que, par conséquent, elle s’efforçait de retenir comme l’eau qui fuit d’un vase ou le sable qui s’écoule entre les doigts.

Mme Alibran ne se souciait, en effet, que de Joble, de son petit front coupé d’une mèche fauve, de ses yeux méchants, de son visage pétri de ruse et d’audace. Mais Paulette était jeune et coquette; l’amour ne l’avait pas encore subjuguée dans les profondeurs de l’être. Aussi, par un renversement naturel des choses et des âges, était-ce Stany qui la regardait avec la tendre ardeur de ceux qui craignent de vieillir trop vite, alors qu’elle montrait envers lui la suffisance cavalière que le petit Joble témoignait à sa compagne.

Et puis, l’amour-propre terrible des enfants et des femmes la suppliciait. Non qu’elle rougît, certes, de l’excellent Stany, mais elle eût voulu continuer à jouir de son renom de femme honnête et inattaquable, là où Mme Alibran, plus courageuse, se laissait aller à la franchise de son âme et ne refusait pas son sourire pâmé au regard complaisant de son amant.

Paulette se baissa pour ramasser sa serviette, si vite qu’elle précéda le geste empressé de Branchet, pas assez vite pour qu’elle n’eût le temps de voir que, sous la table, les petits pieds de Mme Alibran reposaient sur ceux de Joble, et que leurs jambes et leurs genoux s’épousaient.

Elle en éprouva une sorte de colère, qu’elle retourna contre elle-même quand ses yeux rencontrèrent les bons yeux implorants et tristes de son amant.

Son amant! Qui, Stany était son amant. Et voilà que tout Paris le saurait demain, peut-être! Seul, son mari, par cette grâce d’état propre aux maris, avait chance de l’ignorer. Ah! pourquoi avoir cédé aux supplications de Stany, pourquoi se trouvait-elle devant ces cassolettes, délicieuses, ma foi! de ris d’agneau, après la truite Monticelli qui s’était montrée si fondante et si savoureuse?

--Eh bien! on se boude? fit Stany. Chérie,--chère amie, reprit-il, devant le sourcil qu’elle fronça,--ne nous frappons pas; regardez-les! Je vous assure qu’ils dégustent leur Meursault avec une sérénité totalement indifférente à notre égard. Allez, Mme Alibran en a vu d’autres!...

--Vous êtes indélicat, Stany; je suis sûre qu’elle se moque de moi.

--Mais pas du tout, elle prend le bon de la vie et elle a raison, car la vie est courte. Et le beau malheur, après tout, qu’elle vous ait vue. C’est la rencontre la moins fâcheuse que vous ayez pu faire; car elle, du moins, comprend et excuse l’amour.

Paulette hochait toujours la tête d’un air fâché. Doucement, Branchet rapprocha son genou du sien; elle ne se retira pas, et même au bout d’un instant, à sa joyeuse surprise, elle rendit la douce pression.

--Reprenez donc de ce jambon, il embaume! Non? Alors, vous allez faire honneur à l’entremets, Agathon l’apporte, le voici!

Paulette,--était-ce le Meursault? fut-ce le champagne choisi au bon coin de la cave?--se détendait. Allait-elle donc prendre son parti de cette désagréable aventure? Apprenait-elle l’indulgence si difficile; et très choquée d’abord de voir ici Mme Alibran,--la poutre et la paille!--finissait-elle par trouver cela «bien parisien»?

Ce qui est certain, c’est qu’en reprenant du soufflé granité de framboises (exquis, vraiment!) elle n’en voulait presque plus à Stany. Aux fruits,--pêches grosses comme le poing et muscat grisant comme un vin d’Espagne,--elle lui pardonnait. Et, quand il eut réglé l’addition et qu’ils se levèrent, elle se sentait prête à toutes les concessions.