Tante Million

Part 7

Chapter 73,815 wordsPublic domain

Se taire? Elle le pouvait. On ne l’avait pas entendue s’approcher à pas de loup du cabinet de verdure. Ils n’avaient pas soupçonné sa présence. Se taire? La vie continuait, rien ne s’était passé, sauf l’irréparable!

Elle rentra dans sa chambre, se réfugia dans ce nid d’intimité qui n’évoquait pour elle que joies sereines, ardeurs douces, la stabilité du foyer, les beaux émois de l’alcôve. Voyons, elle ne l’avait pas rêvé, que pour Jacques, au commencement du printemps, elle était encore l’aimée, la désirée. Cette maison de famille, où ils fuyaient pendant six mois Paris et sa vie trépidante, leur avait toujours porté bonheur. Sa Toinette y avait été conçue, il y a huit ans; et, il y en a quatre, son Pierrot y était né. Pourquoi, l’été venu, avaient-ils reçu cette étrangère? Cette Thérèse Allis en qui, dans sa foi aveugle à la fidélité de Jacques, elle n’avait su deviner une rivale! Et quelle rivale! Le charme à peine éclos d’une fleur de volupté, d’une haute et grande rose. L’éclat, la jeunesse, la gaieté triomphante. Ce qui lui manquait, à elle, paisible, tendre et commençant déjà à se faner, un peu, à peine, comme un lys dans une pièce close.

Et elle n’avait rien soupçonné; il avait fallu que le hasard éclairât d’une lumière brusque des impressions si fugaces qu’elle n’avait su les rattacher à une chose précise, tant son indulgence avait tenu à s’expliquer ce qui à d’autres eût semblé équivoque ou inquiétant. Le sans-gêne libre de Thérèse Allis? Façons d’étudiante, l’indépendance d’une future doctoresse condamnée par la nécessité à évoluer, en camarade, au milieu des hommes. La part aussi d’une éducation incomplète, Thérèse n’ayant pas eu de mère; et cela avait mieux valu, puisque l’ex-Mme Allis, divorcée, courait le monde, en un veuvage perpétuellement consolé.

La familiarité de Jacques avec elle? Protection d’ami du pauvre Allis envers l’orpheline, tutelle de savant envers l’élève recueillie et fervente à qui, médecin de valeur, et bien qu’il n’exerçât plus, il enseignait la méthode, l’histoire clinique, les théories, tout ce qui l’avait passionné et le passionnait lui-même encore.

Qu’il s’éprît de cette enfant, non, Fanny ne l’eût pas supposé. Et elle se le reprochait amèrement. Folle, d’avoir cru, parce que Jacques lui était apparu jusqu’alors fidèle, qu’il le demeurerait toujours; comme s’il fallait compter pour rien les mille embûches de la vie; comme si Jacques, qu’elle avait cru plus qu’un homme, et qu’elle savait une conscience et un cœur d’élite, n’était pas pétri, lui aussi, de chair, de sang et de boue, comme tous les autres.

En travers de son lit, face à la muraille, anéantie, elle sanglotait. Fallait-il, mon Dieu! qu’elle eût été romanesque pour croire, candidement orgueilleuse et endormie dans son bonheur, qu’elle échapperait au sort commun? Dire qu’elle pensait: «Notre ménage est l’unique!» Et ce lot divin de la chance, elle l’acceptait au point de le juger tout simple, une chose due. Est-ce qu’elle ne savait pas, voyons!...

Est-ce que ses meilleures amies n’étaient pas malheureuses? Anna Timon, mariée à un jaloux érotomane qui la traquait de soupçons, de reproches absurdes et atroces? Claire du Bosset, trompée pour un vieux crapaud fardé, un monstre vieilli? Guichette, surnom de la petite Armel, qu’un joueur et un débauché avait peu à peu pervertie et détraquée?

«Un ménage unique!» Fanny l’avait cru. Et, bizarrerie déconcertante, elle le croyait encore, malgré l’évidence du désastre. Portée aux illusions, bonne et d’un idéalisme d’enfant, elle se disait:

«Non, Jacques m’aime! Jacques ne peut tenir à cette petite! Que je tente un grand coup,--ni scène ni reproches!...--oui, un grand coup généreux, une épreuve décisive; et Jacques, bouleversé, repentant, me reviendra. Je vais lui offrir... Il reculera devant la catastrophe... Il ne peut renoncer à tant d’années d’union, au lien des habitudes, à ses enfants, à moi...»

S’étant bassiné les yeux d’eau fraîche, ayant passé un peu de poudre de riz sur ses joues et mis sa robe de tussor blanc,--une toilette qu’il aimait,--après s’être contemplée un moment au miroir, pâle, mais résolue, le cœur battant à grands coups d’une indicible angoisse où l’espoir dominait, Fanny Presles alla retrouver son mari dans son cabinet de travail, où, elle s’en était assurée, il serait seul.

Comment se noua l’entretien, elle ne put se le rappeler par la suite. Mais, très vite, elle en arriva à ceci; et ces paroles solennelles, elle s’efforça de les prononcer avec tout son calme, afin que l’_épreuve_ eût tout son effet, que Jacques la crût et répondît sans arrière-pensée, mû par la seule impulsion de sa droiture:

--Je te rends, mon ami, ta liberté. Tu aimes Thérèse, tu peux l’épouser. Je ne suis pas de celles qui se cramponnent à un mari qu’elles adorent, quand celui-ci ne les aime plus. Règle le divorce je m’inclinerai. Je ne serai jamais un obstacle à ton bonheur.

Elle le regarda. Il ne vit pas le piège. Il ne scruta pas le mensonge. Il ne protesta pas. Il n’exprima ni l’épouvante, ni le remords, ni même le regret. Il ne s’écria pas: «Tu rêves!» Il ne murmura pas: «Entre elle et toi, est-ce que je puis hésiter?» Il ne protesta pas: «Mais les enfants!» Non! il s’épanouit d’une affreuse joie, car le propre de la passion est de tout détruire en nous et autour de nous, et de se planter au but comme le couteau dans la cible. Il s’écria, tendant les mains:

--Oh! Fanny, que tu es bonne!

Et comme, hagarde, elle le dévisageait, n’en croyant par sa raison, il ajouta, inconscient et meurtrier:

--Je te devrai ma Thérèse! Ah! quelle femme admirable tu es!...

Alors elle poussa un cri effrayant, de bête égorgée:

--Ce n’est pas vrai! C’était pour t’éprouver! Et toi!... Toi... qui t’imagines...

Elle se tordit les mains.

--Ah!... tu l’as cru? Vraiment, tu l’as cru?... Comme cela... Que j’allais m’en aller, en domestique chassée... Et les enfants? Notre Pierrot... notre Toinette... Tu trouves cela commode?... Tu les laisses?... Tu t’en débarrasses... Nos enfants, à qui tu dois protection!... Faut-il que tu aies perdu tout sens moral!... Ainsi, pas une seconde d’hésitation: le seul cri qui t’échappe est celui de la délivrance. Nous t’encombrons... Vider la place! Ah! non, non, et non! Je resterai... je ne pars pas ainsi... Je ne suis pas coupable, je suis innocente, moi... Mais rappelle-toi... J’ai été ta compagne tendre, soumise, dévouée! Je t’ai aimé! Je t’aime!... Cela compte, aimer!... As-tu assez vite accepté cette offre tendue à ta crédulité? Pour un homme intelligent, laisse-moi te le dire, tu es jeune!...

Et devant les yeux largement ouverts, l’air bouleversé de son mari, elle éclata d’un rire navrant.

--Il y a maldonne, Jacques! Ce n’est pas nous qui partirons! Mais cette ingrate, cette petite arriviste sans cœur qui veut te voler à nous, à nous ta vraie vie, à nous ton honneur, à nous ton devoir. Ne compte pas sur ma faiblesse, sur ma bonté même pour te faciliter ce crime que tu as avoué, que dis-je, que tu as proclamé avec un tel cynisme, malheureux!

Jacques Presles était devenu très pâle.

--Ah! fit-il simplement.

Et entre eux tomba un silence d’agonie, où râlait le souffle désespéré de l’épouse, tandis qu’on entendait, dans le fond du jardin, les rires joyeux des enfants.

* * * * *

Le divorce qu’elle lui refusait, Jacques l’arracha au bout d’un an à la lassitude et au désespoir de sa femme, abreuvée d’humiliations et de dégoûts. Il se maria avec Thérèse Allis. Fanny n’eut donc ni le mérite de son faux sacrifice, ni la consolation de voir se dresser la justice tardive des choses, car elle mourut d’un accident d’auto, avant de savoir que Jacques, dans un mariage réassorti, était malheureux et la regrettait douloureusement.

L’ESCLAVE

--J’ai envie, dit Mme Harle, de proposer à Juliette d’entrer chez nous comme femme de chambre.

--Tu crois qu’elle accepterait?

M. Harle avait baissé la voix; petit et maigre, l’air doux, c’était un scrupuleux: inutile que, dans la pièce voisine, la jolie couturière entendît. L’idée de Mme Harle lui faisait plaisir: il revoyait le visage délicat de Juliette, son air sage, ses yeux penchés sur la broderie, ses mains blanches et son index piqué par l’aiguille.

--Oui, je l’ai fait sonder par Maria (la cuisinière)... Juliette serait flattée d’entrer chez nous.

Mme Harle dit cela avec simplicité, comme un hommage qu’elle se rendait à elle-même. Elle était grosse, brune, avec des prétentions à l’élégance, point méchante, mais d’une vivacité colère qui lui faisait bousculer les servantes et déclenchait constamment dans la maison le drame des «huit jours» ou le: «Faites vos paquets! Filez! Oust!»

M. Harle, par la fenêtre, voyait la tonnelle de verdure, un coin du banc vert, la haie vive de troènes; le soleil coupait diagonalement le terre-plein; la corbeille d’héliotropes embaumait. Il faisait beau.

--Fais ce que tu veux, dit-il avait un détachement feint. C’est ton affaire!

Il libérait ainsi sa conscience. Dorothée, depuis quinze ans, régentait en maîtresse absolue le ménage. Et l’approbation qu’il lui donnait était superflue. Il hasarda pourtant, par précaution, au cas où, par la suite, «cela ne marcherait pas»:

--Elle n’est pas très solide.

--Ne dirait-on pas que le service est écrasant!

Heu! Heu! il y avait à faire... Dorothée prétendait que toutes les servantes sont des paresseuses. Mais la pompe était dure, les lessives copieuses; la femme de chambre faisait l’appartement, servait à table, aidait à la vaisselle, s’occupait des enfants, cousait de surcroît... Toutes s’avouaient harassées, le soir. Aucune ne restait.

--Tu comprends, dit Mme Harle, l’économie?... Juliette, outre son service, fera mes robes.

Où diable en prendrait-elle le temps? M. Harle hocha la tête. Sa femme lui asséna:

--Oh! toi, tu te noierais dans un verre d’eau. Tu vois des difficultés partout.

Si bien qu’il se tut. Ses faibles objections, du moins, auraient détourné les soupçons, si sa femme avait dû en avoir. Mais pourquoi des soupçons? Est-ce que M. Harle n’était pas, vis-à-vis de l’ouvrière, irréprochable? Ne se montrait-il pas le mari le plus fidèle, le plus soumis, le plus courtois? Des soupçons... Il s’étonna lui-même d’avoir pensé à cela.

--Je vais lui parler, décida Mme Harle.

Et, pendant qu’elle s’entretenait à voix forte dans la pièce voisine, avec la jeune fille, M. Harle, discret, s’esquiva. Il sentait son cœur troublé. Oh! très peu! Ce sont là des nuances indéfinissables...

Il descendit au jardin, alluma une cigarette, s’arma d’un vaporisateur et, consciencieusement, se mit à pulvériser un jet de nicotine sur les rosiers dévorés de pucerons. Quelque chose inquiétait son plaisir. Mais pourquoi?

Au lieu de voir deux fois la semaine l’agréable visage de Juliette Tambourg, elle serait là, mêlée à leur vie quotidienne; sa silhouette séduisante se profilerait sur le mur des chambres et dans l’espace du jardin. Quels beaux cheveux elle avait, et cette façon, bien à elle, de se coiffer! Elle se montrait polie, réservée, et il échangeait avec elle, sans penser à mal, des regards innocents.

Sans penser à mal? Mon Dieu... Oh! il avait bien parfois des idées, de ces idées vagues et fluides comme la petite fumée bleue de sa cigarette... Des idées qui vous traversent la cervelle et qu’on caresse, et qu’on repousse... Il savait bien, parbleu! que la petite était honnête, et lui aussi...

Elle lui plaisait; c’était tout! Elle mettait dans son ménage pratique, très matériel, un peu terne, un peu lourd, un grain de poésie. Et puis après? A côté de Mme Harle, matrone vigilante et bouffie,--déjà la patte-d’oie!--c’était de la jeunesse, de la fraîcheur...

Si elle allait refuser?

D’instinct, par délicatesse, M. Harle admettait qu’il valait mieux qu’elle refusât. Elle risquait de souffrir, Couturière, on avait des égards: «Mademoiselle Tambourg, ma petite Juliette...» Servante, avec de caractère de Dorothée, la...

Mme Harle reparut, rayonnante:

--C’est fait! Elle accepte!

M. Harle dit:

--Ah!...

Et il ressentit une joie illogique.

D’abord, tout alla bien. Juliette avait sollicité quelque indulgence: le temps de se mettre à sa nouvelle fonction. Elle déployait tant de bonne volonté... Les enfants, Zoulou et Bulli, lui faisaient fête; Zoulou, gros poupard rageur à la ressemblance maternelle; Bulli, fillette maigriote. Maria, la cuisinière, ne ronchonnait pas à son ordinaire. Même le hargneux petit fox, Plum-Cake, lui était favorable. Mme Harle daignait dire:

--Cela ira... Cela ira...

Mais, déjà, M. Harle sentait croître en lui un malaise. Quelque chose d’informulé, qui rappelait les signes avant-coureurs de l’orage quand il fait beau, ou cet élancement qu’il connaissait bien, de la goutte imminente à son gros orteil. On lui avait changé sa Juliette.

Comment cela? Étaient-ce eux? Était-ce elle? Les circonstances seulement? D’être bonne, oui, asservie à des besognes qui rompaient la ligne pure de sa démarche, infléchissaient son corps à l’humilité de l’esclavage.

Il n’en prit clairement conscience qu’un matin, entrant dans la salle à manger. Accroupie, elle frottait au sable, récurait le plancher pour enlever une tache de pétrole. Et, en peignoir lâche, Mme Harle commandait:

--Plus fort, ma fille! Plus fort!

M. Harle éprouva une peine brusque, et son café au lait lui parut sans saveur.

Le lendemain, il remarqua que Juliette n’était plus coiffée en bandeaux, mais portait les cheveux tirés à la chinoise, ce qui lui faisait un grand front, un mur de prison avec les yeux tristes pour lucarnes; toute l’expression de son visage en était transformée.

--Tiens, fit-il, Juliette n’a plus sa coiffure.

--Non, dit Mme Harle, ce n’était pas le genre qui convient à une femme de chambre. Elle l’a compris.

M. Harle, en arrosant ses géraniums, soupira. Une gêne singulière lui venait devant la jeune fille. Il ne pouvait se faire à ce qui, d’abord, lui avait semblé si simple. Il avait toujours envie de lui dire, comme autrefois, d’un ton affable: «Dites donc, mademoiselle Juliette...», et l’évidence qu’il pût, qu’il dût l’appeler Juliette tout court, au lieu de le rapprocher d’elle, lui faisait sentir l’éloignement de leurs conditions. Il ne parvenait pas à se sentir le maître. Il évitait de lui donner des ordres. Il se servait seul, pour qu’elle n’eût pas à s’occuper de lui. Il commençait à souffrir, positivement.

Et puis cela la fatiguait, oui, par trop! Toujours assise, auparavant. A présent, debout, trottant, courant au coup de sonnette; les exigences de Dorothée, la mauvaise humeur de Maria, les méchancetés de Zoulou et la sournoiserie de Bulli. Jusqu’à Plum-Cake qui avait failli la mordre, parce qu’elle avait voulu reprendre une pantoufle de madame qu’il s’était appropriée.

«Pauvre fille!» pensait M. Harle.

Et, mécontent contre lui et contre elle, il regrettait le temps où, pensive et calme, elle cousait pendant des heures, au coin du bahut de la lingerie, en regardant la grande pelouse et les bosquets d’acacias; en le regardant, lui, quand il traversait l’allée. Rien qu’un coup d’œil furtif et amical.

A présent, elle évitait de rencontrer son regard. Et elle prenait un air humilié et malheureux. Elle devait lui en vouloir. N’était-il pas le patron? Ah! pourquoi avait-elle accepté l’offre de Mme Harle? Que devait-elle y gagner? Que n’avait-il pu, sans trahir le pacte conjugal, les convenances, lui dire alors:

«Ne faites donc pas ça, mon enfant! Vous vous en mordrez les doigts!»

Le pis est qu’il y avait songé, et qu’il s’était tu, parce qu’on est lâche, routinier, et aussi parce qu’il s’était réjoui, égoïstement, de l’avoir là, devant lui, à chaque minute.

Eh bien, il l’avait, et cette silhouette, qui ne ressemblait plus à celle de la jolie couturière, et qui était une silhouette de bonne, craintive des reproches et tendant le dos, l’emplissait de tristesse et de regret.

Il était loin, cet air de rêve qui l’avait tant séduit. Elle n’avait plus ses mains pâles aux ongles soignés: les doigts avaient rougi, la peau s’abîmait. Et Mme Harle haussait la voix. Le naturel avait repris le dessus. Les reproches de pleuvoir:

--Mais, ma pauvre Juliette, je vous ai dit de mieux rincer vos serviettes! Juliette, vous êtes en retard pour servir!... Ah! non, ma fille, pas d’observations!... Zoulou se plaint que vous lui avez parlé sévèrement... Et mon jupon, est-ce la semaine des quatre jeudis que vous le festonnerez?... Vous ne savez donc plus coudre?...

M. Harle souffrit bientôt de tout. Comme la pompe était dure! C’était fou, ces lessives séchant dans l’enclos et où, confus, il reconnaissait ses chemises et ses caleçons! Et, vraiment, Zoulou et Bulli étaient insupportables. Bon! voilà que Maria s’offrait des rages de dents, et que Juliette devait la suppléer et faire la cuisine!

Un jour, il la surprit qui sanglotait, dans la lingerie, en rangeant des nappes. Alors il comprit qu’il l’aimait et son cœur creva.

--Juliette, il ne faut pas... il ne faut pas...

Et il lui prit la main tendrement, avec la terreur que sa femme l’entendît et survînt.

Elle se débattit comme s’il lui faisait mal, puis, s’épongeant les yeux, plus calme, elle lui sourit misérablement. Quel sourire! M. Harle en fut chaviré.

Le soir même, après une explication pénible avec sa maîtresse, elle quitta la maison.

--Crois-tu? dit Mme Harle suffoquée. Elle nous plaque! Moi qui ai été si bonne pour elle!

Juliette Tambourg reprit son métier de couturière, mais elle ne revint plus jamais chez ses anciens maîtres.

Et M. Harle, résigné, pensa que cela valait mieux ainsi.

QUELQU’UN PASSE

Morancez s’attabla devant le petit abattant de bois, garni d’une nappe, à deux couverts, que le garçon à veste blanche du wagon-restaurant lui désignait.

Machinalement, il releva sa mèche grise, vérifia, sur l’image renvoyée par une glace incrustée de panneau, l’épingle piquée sous le nœud de sa régate. Quarante-sept ans, l’air fier, un peu triste; un masque pétri par l’usure de la vie; la distinction de l’homme et de la carrière: il retournait à Madrid occuper son poste d’ambassadeur.

Des Anglais à haute charpente s’installaient dans un angle; un couple allemand gras, l’homme barbe et lunettes, la femme coiffée d’une tourte de drap, échouèrent non loin de lui. Un Américain glabre, faux Napoléon, s’assit vis-à-vis d’un Espagnol brun, très Alphonse XIII. Morancez leva les yeux et s’inclina légèrement. Le garçon guidait vers lui une jeune femme en chapeau blanc et voile blanc, jaquette de tussor beige ouvrant sur un corsage de mousseline neigeuse à boutons bleu pâle.

Jeune femme ou jeune fille? Elle avait la grâce élégante de l’une et la gaucherie délicate de l’autre. Très jeune, en tout cas; cette fleur du teint, ce lisse de la chair qui font penser à l’éclat d’une rose ouverte du matin. Elle parcourait le menu que, poliment, Morancez venait de lui offrir et qu’à son tour, d’un air négligent, il consulta; hors d’œuvre, truite sauce hollandaise, poulet poêlé, rosbif aux pommes, haricots verts.

Un garçon, débouchant les bouteilles, déposait sur la nappe son panier de bouchons et de capsules d’étain: un tas d’épluchures. La jeune femme demanda une demi-bouteille d’Apollinaris, Morancez prit de la bière.

Son regard, forcément, si discret fût-il, rencontra celui de l’inconnue: court malaise, tâtonnement de deux curiosités à demi indifférentes: il semble qu’entre âmes et corps étrangers, par d’invisibles antennes, on s’effleure, on se replie ou l’on se cherche.

L’homme social dominait Morancez, et depuis longtemps avait aboli, sous sa distinction un peu froide, la spontanéité, l’élan de sympathie conquérante. Habitué à se tenir très ou trop correctement, une gêne et un ennui le saisirent: cette paralysie des convenances qui enserre le civilisé. Il pensa à tel de ses amis, au peintre Korys, par exemple. Déjà Korys, entreprenant, avec sa large face de satyre de Jordaens, les yeux vifs, le sourire expansif, serait entré en conversation avec sa voisine.

Morancez, une fois de plus, détesta, non le voyage et son but, son changement d’horizon et l’allégement de soucis qu’il apporte, mais le voyage et le parcours, la quasi-intimité imposée dans les couloirs et en ce wagon-restaurant, avec des étrangers. Cependant il aurait dû être blasé. N’avait-il pas vécu à Londres, à Vienne, à Constantinople? N’avait-il pas séjourné à New-York? Ne connaissait-il pas presque tous les sites réputés de la vieille terre et le ronron sourd des grands express, et le halètement d’hélice des paquebots monstres? Partout, sous les cieux les plus divers, n’avait-il pas étudié la face humaine et coudoyé des échantillons de toutes les races? Comment se faisait-il, alors, qu’il demeurât silencieux et embarrassé, lui, si à l’aise d’habitude, devant l’énigme fugitive d’une jolie passante?

Cette femme, ou cette jeune fille, il ne la reverrait probablement jamais. Que de rencontres aussi brèves avaient noué entre lui et de vivantes images l’entrelacs d’un fil ténu, aussi léger qu’un fil de la Vierge, et aussi facile à rompre!

Le garçon servait les hors-d’œuvre. Morancez présenta à sa partenaire les radis et les concombres; elle préféra les anchois et la salade de tomates. Bien souvent, il s’était amusé à ce jeu frivole de discerner la personnalité réelle sous le masque, et de repérer l’entité probable de ses compagnons de voyage. Ici, il se sentit en défaut. L’extrême jeunesse de sa compagne fortuite déroutait sa perspicacité.

La vie, de ses griffes, de ses morsures, de ses rides, inscrit sur un visage de femme, comme en un livre ouvert, le secret des passions, l’aveu des joies et des peines, la marque des professions, le mystère des destinées. Mais là, sur ces traits presque enfantins, comment lire ce qui n’était ni gravé ni même ébauché? Il ne discernait que ces ombres légères et ces clairs de jour rapides qui ne trahissent que la surface de l’âme: vague timidité, léger ennui, poses négligemment distantes, indiquées par tel regard au paysage, tel penchement de tête sur un doigt replié, tel coup d’œil à des voisins de table.

«Comme elle eût préféré, sans doute, être servie à part? se dit Morancez. Mon âge, mes cheveux gris et ce manque de liant dont ma profession de courtoisie n’a pu me guérir, tout cela doit la rebuter. Et ma réserve même. Des attentions trop précises, trop galantes, me sont interdites. Un jeune homme lui sourirait même d’un visage fermé; ses yeux au moins traduiraient l’intérêt qui s’attache à toute femme et le désir inavoué qui s’émeut sous chaque approche de l’Ève éternelle.

«Pour elle, je suis sans attrait ni saveur. Un silencieux importun. Et, cependant, sa grâce me touche, et, si désintéressé que soit l’hommage réticent de mon attitude, peut-être sent-elle bien que je ne suis pas si indifférent à ce que cette minute sans suite comporte de furtives sensations.

«Elle mange avec l’appétit, à peine déguisé, d’un organisme neuf; la truite saumonée ne se distingue pas pour elle par une nuance de perfection ou de fraîcheur que l’affinement perçoit, et qui me fait, de goût difficile et d’estomac fatigué, laisser contre toute bienséance, ma portion presque intacte.»

Automatique, il lui tendit le flacon de poivre qu’elle cherchait. Puis, avec le rosbif, la moutarde, et un peu plus tard les cure-dents.

Plus il l’examinait, moins il la précisait. Sa race même ne se déterminait pas clairement. Il la supposa, cependant. Méridionale et Latine. Rang? moyen: bourgeoisie aisée sans doute. Et, à la voir si jeune, il admira ce qu’elle portait en puissance d’inconnu pour les autres et pour elle-même, les hasards et les possibilités du sort, le bonheur qu’elle aurait ou l’accident tragique, l’amour et ses misères, l’enfant et ses joies douloureuses, la vieillesse affligeante, la mort sans visage, la Fin voilée comme un spectre qui se dresserait devant elle, à l’heure voulue.

Un cahot du train inclina leurs têtes l’une vers l’autre: l’esquisse d’un sourire passa entre eux.