Tante Million

Part 6

Chapter 63,789 wordsPublic domain

Et, avec la décision inflexible du destin, elle prend, sur le fourneau de la cuisine, la grosse bouillotte de cuivre rouge qui devait alimenter son samovar. Tant pis: elle se passera de thé; elle offrira ce sacrifice au Dieu des armées. La voici qui penche le récipient, et l’eau ébouillante d’un jet ardent et d’un nuage de vapeur les cohortes diaboliques, en l’honneur de Celui qui donna la Loi à Moïse parmi les éclairs du Sinaï.

Miss Schikwell s’est brûlé les doigts et a mouillé sa belle robe grise; mais elle hume, victorieuse, l’âpre odeur formique, et déclare, satisfaite du carnage:

--Et il en fut ainsi pour la gloire du Seigneur.

LE RESSORT CACHÉ

Si l’on m’eût affirmé qu’entre Mme Sylver et moi pût exister autre chose qu’une animosité mitigée par un flirt raté, j’eusse bien ri. Pourtant je la désirai en l’exécrant. J’eusse voulu la serrer entre mes bras pour violenter de caresses semblables à des coups sa chair arrogante, et l’avilir ensuite par mon mépris.

Notre rencontre, sur le pont du yacht, fut un heurt. Sait-on pourquoi à première vue les êtres s’attirent ou se repoussent?

A cette minute où je la vis, grande et souple dans sa robe de linon vert Nil, blonde et mate sous sa capeline de dentelles, Jane Sylver m’inspira un violent attrait physique dont elle lut l’aveu dans mes yeux. Mais en même temps elle prit conscience de l’impression réfrigérante, parfaitement inexplicable à moi-même, que je ressentais pour elle, sans que je pusse la motiver par de l’hostilité de race ou la connaissance d’une tare secrète. Tout au plus aurais-je pu lui reprocher d’incarner un type féminin antipathique à mes préférences. On la devinait orgueilleuse, sûre d’elle, fermée à la tendresse et secrètement aigrie.

Ce n’était toutefois pas sa faute si Jacques Sylver, son mari, l’ayant, par sa conduite dévergondée et mille mauvais procédés,--jusqu’aux coups,--acculée au divorce, elle promenait à travers les salons la hautaine et mélancolique silhouette de la femme seule, qu’entourent une fausse pitié, de vagues calomnies et des convoitises mal déguisées. Peu de spectacles sont aussi poignants que celui d’un être injustement sacrifié, et qui pratique la méfiance précoce de la vie, avec la terreur haineuse de l’amour.

Il se peut que ma fatuité inconsciente,--je passais alors pour joli garçon,--mon air empressé et galant eussent réveillé chez Mme Sylver une sensibilité ombrageuse, le «garde à vous» où elle se tendait désormais contre le mâle de désir et de conquête, si près du «mufle» qui dort en chacun de nous. Elle me le fit sentir, dès les premiers mots, par la froideur sèche de son accueil.

Jacques Mascaret, qui nous emmenait sur son yacht, en croisière méditerranéenne, garçon bilieux, chauve, laid et prétentieux, assez mauvaise teigne, le type du riche avare, s’amusa fort de ma déconvenue croissante. Il avait des vues sur elle et ne l’avait invitée que pour la séduire. Il ferait bien en ce cas d’endormir la vigilance de Julie Apresle, sa maîtresse, vieille attifée en jeune, et désespérée de ce que les fards et les teintures ne triomphassent pas de ses rides et de ses cheveux gris. Elle était exclusivement jalouse d’une autre passagère, Mme Longrémy, la blonde et grassouillette épouse de Longrémy le Veau, dont on distinguait ainsi la médiocrité des brillantes qualités de son frère, Longrémy tout court, le député.

Parmi les autres invités figuraient le peintre Bousse, à qui la barbe tenait lieu de talent,--une barbe splendide,--et qui ne faisait guère que des croquetons et caricatures faciles; le musicien Polcoët, dont la chanson: _Mathilde les jarretelles!_ avait fait fureur l’hiver dernier au café-concert. Puis le couple Laverne, sans profession définie, sinon celle d’aimables parasites. Et encore le docteur Orcanor, mage et thérapeute, qui vous lisait dans la main, tirait les tarots, guérissait la migraine et le mal de mer par des incantations.

Mme Bousse, compagne intermittente du peintre,--elle avait un mari et trois enfants à Bordeaux,--et Mme Polcoët, ménagère ronde et rustique, véritable pot-au-feu conjugal, complétaient cette cargaison disparate.

Que je m’y trouvasse, moi célibataire en quête de distraction et décavé par une série noire, rien d’étonnant; mais la présence de Sylver détonnait un peu dans ce milieu: elle était si visiblement supérieure. Peut-être la conscience de ce dépaysement--mais il était trop tard--augmentait-elle sa nervosité et m’en rendait-elle, encore que je n’y fusse pour rien, la victime préférée.

Le voyage, une croisière le long du golfe de Gênes, ne fut ni très ennuyeux ni très amusant; on faisait escale dans les petits ports italiens, et le temps à bord coulait en siestes ou en papotages. Bousse, armé d’un kodak, prenait des instantanés. Polcoët martelait le piano de valses montmartroises. Le couple Laverne approuvait tout et s’amusait de tout.

Sauf Longrémy le Veau et Mme Bousse, personne ne craignait le mal de mer. Mme Apresle, l’amie de Mascaret, souffrait parfois de crises de foie qui la retenaient dans sa cabine. Rien alors d’amusant à voir comme l’attitude de Mascaret, faisant à la fois la cour à Mme Longrémy et à Jane Sylver, rebuté par la première et bien accueilli par la seconde, dans le ferme dessein, je crois, de me narguer.

Après huit jours de traversée, je n’étais pas plus avancé auprès de la jeune femme qu’au début; aussi, changeant mes batteries, me décidai-je à flirter avec la petite Longrémy, dite «Mousmé», qui ne parut pas prendre mal du tout mes œillades et mes insinuations.

Les cheveux courts et la jupe aux genoux, elle jouait au naturel le rôle délicieux et insupportable de la jeune personne émancipée,--bon cœur et mauvaise éducation,--si à la mode cette année-là au théâtre. Du moins était-elle prompte à rire, et pas bégueule: le plus parfait contraste avec Jane Sylver.

La vie s’écoulait à la fois monotone et variée; les descentes à terre coupaient la régularité des heures où l’hélice, d’un ronron, soulevait l’eau bleue; on prenait ses repas dans de vagues auberges. Mascaret n’étant généreux qu’à son bord, rien de comique et de honteux comme la façon dont il disputait, avec les hôteliers, pour trois sous de macaroni. Il devenait alors verdâtre, et on voyait les pièces tomber parcimonieusement de ses doigts tremblants. Il y a des millionnaires comme cela.

Jane Sylver parut d’abord indifférente à mon manège auprès de la petite Longrémy. En compagnie de la ronde, grasse et courte Mme Polcoët,--singulier assemblage!--elle lisait quelque roman, étendue sur une chaise longue en rotin, ce qui faisait valoir les lignes harmonieuses de son long corps, tandis que sa compagne,--on eût dit la servante,--assise sur un pliant, faisait assidûment du crochet ou tricotait de petites brassières en vue d’une hypothétique maternité.

Je prenais alors plaisir à flirter avec la jeune «Mousmé», en vue de Mme Sylver. Il m’agréait que nos éclats de voix, les rires de ma partenaire allassent la frapper comme un trait indirect. Je me réjouis de ma tactique comme d’une savoureuse vengeance lorsque, rencontrant le regard irrité et douloureux de celle que je considérais alors comme une ennemie, j’eus la certitude que je la blessais à vif.

L’amour-propre des hommes dédaignés est féroce; je goûtais enfin une revanche. Pourquoi me repoussait-elle? Seul, dans cette réunion de gens divers, j’eusse pu lui parler d’égal à égal; seul, j’étais qualifié pour lui plaire. Elle était cultivée, intelligente; comment se fût-elle accommodée de la nullité de Longrémy le Veau, qui avait l’air d’une gravure de mode poupine et dont le teint lisse et gras faisait mal au cœur?

Fine et fière, comment eût-elle répondu aux assiduités de Mascaret, dont la goujaterie foncière perçait sous les dehors de mécène? Aussi bien, le décourageait-elle plutôt depuis que je compromettais la petite Longrémy, et il ne m’eût pardonné ni son insuccès auprès de l’une ni mes avantages auprès de l’autre s’il avait pu se tenir constamment en notre compagnie; mais Mme Apresle, jaune et gémissante,--aïe! son foie!...--l’exigeait auprès d’elle et le gardait des heures en un fond de cabine sans air, d’où il remontait congestionné, l’œil mauvais, respirant la brise comme un homme qui étouffe.

Était-ce Bousse, avec sa reluisante barbe de zouave et ses propos de mauvais rapin, qui pouvait plaire à Mme Sylver? Était-ce Polcoët, avec sa mèche dans l’œil, ses vestons courts, son œil extravagant et ahuri. Était-ce Orcanor, nécromant aux faux cols douteux? Non, mille fois non! Et c’est en quoi elle me faisait injure; elle n’avait pas le droit de me mépriser, moi!

Et un soir, n’y tenant plus, j’eus l’audace de le lui dire. «Mousmé» tenait compagnie, dans le fumoir, à l’infecte humeur de Mascaret. Mme Polcoët venait de descendre. Jane Sylver était seule, accoudée au bastingage. Je m’approchai d’elle et lui dis:

--Cessez ce jeu cruel! Vous savez que je vous aime! Je vous ai aimée dès le premier jour...

Elle me toisa.

--Vous me désirez, vous ne m’aimez pas.

--Je ne sais qu’une chose, repris-je avec force: je suis malheureux de vos dédains, je ne puis plus endurer votre mépris.

Elle répliqua:

--Prenez-en votre parti. Vous m’êtes totalement indifférent.

Et sans me permettre plus, profitant de l’approche des Laverne, elle s’éclipsa, me laissant pâle d’humiliation et furieux contre elle.

Vingt minutes après, j’étais dans ma cabine, quand un choc violent culbuta mon nécessaire de toilette et me jeta hors de ma couchette. Des rumeurs, des cris dans la nuit. Je veux m’élancer, ma porte s’ouvre; une femme en déshabillé de nuit se précipite dans mes bras: c’était Mme Sylver.

--Nous avons touché sur un rocher! me dit-elle, nous sommes perdus.

--Je vais voir, répondis-je.

Mais, enlacée à moi, elle repoussa le verrou derrière elle.

--Quel intérêt cela a-t-il? puisque nous allons mourir!

Elle était tragiquement belle; l’épouvante, loin de la défigurer, lui donnait un éclat de passion extraordinaire. Je n’osai comprendre, puis je compris: un ressort caché venait de se déclencher en elle, la jetait, dans ce péril de mort, pantelante à mon désir, comme si cette fatalité soudaine, affreuse, inexorable, déchaînait un être insoupçonné d’elle-même, de moi et de tous.

Sa poitrine à demi nue s’écrasait sur ma poitrine, ses bras m’étreignaient; je sentis s’élever en moi une âme fauve et un corps frénétique: mourir n’était rien; posséder cette créature inespérée était tout.

--Jane, vous m’aimez donc!

Elle répondit, égarée, ardente:

--Maintenant, oui, je vous aime!

Quand nous sortîmes d’une courte et magnifique ivresse, et lorsque la conscience de la réalité nous revint, le yacht se tenait toujours immobile sur l’eau calme. Les cris s’étaient tus, les rumeurs sourdes continuaient, et des pas couraient toujours sur le pont.

--Il faut pourtant que j’aille... murmurai-je.

--Oui, allez.

Et, légère comme une ombre, elle se glissa dehors. Je m’élançai dans l’escalier. On avait touché sur une roche, en effet, mais légèrement; la voie d’eau, grâce aux cloisons étanches, ne nous mettait pas en péril immédiat. Nous tirâmes des fusées, et, à l’aube, des canots de pêche vinrent nous chercher.

Mme Sylver descendit avec Mme Longrémy et Mme Polcoët dans la première embarcation, les autres femmes dans la seconde. Je n’oublierai jamais le regard dont elle me poursuivit en s’éloignant: ce regard glacé, ce regard d’étrangère encore plus que d’ennemie. On eût dit qu’entre elle et moi rien ne s’était passé. Le péril s’abolissait, et rien ne subsistait en elle de l’instinct de vertige qui me l’avait livrée, le temps d’un éclair, proie volontaire et ravie, flamme fulgurante, aussitôt éteinte.

Je ne la revis plus--le hasard a de ces caprices. Cette aventure inoubliable reste mon plus décevant souvenir.

LE MASQUE BRISÉ

Mme Lejarric était une femme heureuse, et elle en avait l’air. Sa prodigieuse jeunesse, perpétuée depuis tant d’années qu’on ne parvenait pas à les repérer, lui créait une personnalité mystérieuse et troublante, comme si on eût pu la suspecter d’être en commerce avec les sorcières et les fées et d’avoir reçu d’elles un philtre d’éclatante jouvence.

Elle semblait, en effet, la fille de femmes qui, certainement, sous leurs cheveux gris, avaient son âge; et on l’eût prise pour la jeune sœur de femmes qui, d’après l’inflexible chronologie, auraient dû passer pour ses filles.

L’étonnant est que, si naturellement jeune, elle semblait non seulement l’avoir toujours été, mais devoir le rester toujours. Une si ingénieuse habileté réglait les soins qu’elle donnait à son visage et à son corps, ainsi que le choix complexe et nuancé de ses robes; il s’exhalait d’elle un tel charme sans apprêt, une si libre harmonie de lignes et de courbes, qu’il ne venait point à l’idée que tant de grâce fût un miracle de l’artificiel.

Les entrées de Mme Lejarric, dans un salon, au bal, au théâtre, avaient quelque chose de sensationnel. On s’émerveillait toujours de la revoir, nouvelle en sa fraîcheur, telle une rose qui vient d’éclore. A l’opposé de tant de femmes qui jettent d’un coup leur éclat apprêté puis se fanent, la touffeur des salles surchauffées, la fatigue de la soirée avivaient encore son rayonnement lumineux.

--Comment fait-elle? demandait-on.

--Elle doit bien avoir au moins cinquante ans! insinuait celle-ci.

--Elle était déjà belle sous Grévy, disait un vieux sénateur.

Et cela se murmurait sans méchanceté, parce que Thérèse Lejarric, affable à tous, sans qu’elle eût besoin d’aimer personne, savait plaire à tous, cuirassée par un de ces égoïsmes souriants qui ont trop le souci de leur repos pour vouloir troubler celui des autres. Elle séduisait: don merveilleux et inexplicable; les jeunes femmes, d’instinct, se confiaient à son indulgence experte; les vieilles lui savaient gré de tendre à leur froid baiser un visage radieux qui ne reflétait pas leur propre sénilité et leur donnait l’illusion de participer un peu à cette durable grâce; car c’est le visage d’autrui, miroir sans pitié, qui nous révèle à quel point nous vieillissons.

Thérèse, dans son intérieur, où elle régnait sans conteste, avait dressé un cadre adéquat à sa beauté: le décor riche, simple et parfait où tout d’elle se mouvait à l’aise. Elle avait des domestiques excellents, et leur service, silencieux et souple, l’enveloppait de soins douillets. Elle ne recevait que des gens agréables ou amusants; une hygiène rationnelle mesurait les biscottes de son petit déjeuner, les deux heures de marche qu’elle accomplissait au Bois, le régime qu’elle s’imposait, les innombrables rites de massage, de douches et de secrets de beauté qui prenaient plusieurs heures de son temps. Sa vie était calculée pour l’épanouissement de son être. Elle lisait peu, et rien que de frivole; mais des conversations intelligentes la tenaient au courant de tout ce qu’elle devait savoir.

Son mari et son amant étaient, comme des chevaux d’écuyère, mis au bouton. Obéissance absolue, performances irréprochables.

M. Lejarric, grand faiseur d’affaires, n’affichait ni une prépotence maritale qui eût fait sourire, ni un cocuage complaisant qui l’eût voué au mépris courtois. Son tact était fait de bonhomie et d’aplomb. S’il ignorait, c’était sans ridicule; s’il savait, c’était avec dignité.

L’amant, M. Pralognan, qui appartenait à la Carrière, faisait honneur à ses fonctions diplomatiques, par la correction de son attitude. Il n’était pas un de ces sigisbées compromettants qui semblent dire à tout le monde, d’un clin d’œil vaniteux et d’un chuchotement allègre: «Eh oui, parbleu! c’est moi qui...»

Et il n’était pas non plus le soupirant furtif, souterrain et ténébreux. Il était l’amant désinvolte et discret, qui se montre chez une femme autant qu’il est permis à un ami de la maison, et pour le surplus qui la voit de cinq à sept, deux fois par semaine, en une garçonnière du meilleur goût.

M. Lejarric avait soixante ans, M. Pralognan cinquante-deux: après diverses aventures qu’on avait ignorées et qu’elle-même oubliait, Thérèse n’avait plus que cet amour dans sa vie, et y restait fidèle par habitude autant que par éloignement des émotions violentes. Sa liaison avec Jacques Pralognan durait depuis quinze ans. C’est dire qu’il s’était cimenté entre les deux hommes une solide amitié; elle se traduisait par de nombreux égards et des petits cadeaux. Lejarric épinglait sa cravate d’un fer à cheval d’or clouté de perles, don de Pralognan; et celui-ci puisait des havanes dans un porte-cigares en vermeil que Lejarric lui avait offert. Grâce aux convenances réciproquement gardées, et au soin que l’un et l’autre avaient pris d’éluder toute explication fâcheuse, il n’y avait là rien de discordant à reprendre, et Thérèse, entre son mari et son amant, pouvait évoluer sans que rien choquât le sens exquis qu’elle conservait de la note juste.

Ce ménage à trois, assez transparent pour que la curiosité y trouvât son compte, assez voilé pour que l’hypocrisie n’en fût point scandalisée, réalisait le type de l’union modèle, approuvée par les mœurs et conforme à la morale mondaine. Lejarric et Pralognan rivalisaient pour faire à Thérèse l’existence la plus douce et la plus heureuse. Pralognan était fidèle, et Lejarric, de qui, raisonnablement, on n’eût pu exiger une vertu de moine, poussait les scrupules jusqu’à cacher ses frasques, comme le font les maris encore épris.

Rien ne semblait donc menacer la pure splendeur chaque jour refleurie de Mme Lejarric, cette stupéfiante et magique jeunesse qui semblait tirer sa sève des concordances les plus favorables, d’un milieu de culture idéal, des délicates prévenances d’un mari et d’un amant également attentifs, enfin et surtout d’une sérénité intérieure due à l’absence de toutes préoccupations et de tous soucis, quand la fatalité entra dans le cœur de Thérèse Lejarric comme un trait de foudre.

Jusqu’à, ce jour, elle s’était préservée d’aimer, et s’était même concédé le luxe de résister à des flirts dangereux, non le moins du monde par pitié envers Pralognan ou bonne camaraderie envers Lejarric, mais parce qu’en vérité l’un et l’autre, par des moyens divers, suffisaient à sa totale quiétude: Pralognan, d’ailleurs, se montrait encore vert, surtout le printemps et l’été: sage, elle limitait ses élans, n’acceptant du sport amoureux que ce qui suffit à ombrer les paupières, animer le regard et donner du revif au teint: cette fleur de volupté qui consacre les femmes cultivées comme un beau jardin.

Par malheur, chez les Bois-Sorlin, on lui présenta l’aviateur Cordace, et la prudente, la sage, la raisonnable Thérèse sentit s’allumer en elle une passion dévoratrice, mal insolite et terrible, qui la rendit comparable à Io harcelée par le taon cruel, à Pasiphaé appelant l’ardeur du taureau, aux héroïnes infortunées que l’Amour supplicia.

Ce Cordace, héroïque et brutal, crépu comme un nègre, blanc et rose comme un Scandinave, large d’épaules, avec des bras et des cuisses de lutteur, était un enfant perdu de l’aventure. Une légende de désordres et d’excès l’auréolait: il avait tué deux adversaires en des duels retentissants, dévoré plusieurs héritages, tantôt riche comme Crésus et tantôt pauvre comme Job; il s’était cassé le corps en dix-sept morceaux au cours de chutes mortelles, et ne s’en était recollé que plus solidement. Il n’avait peur de rien et, ce qu’il voulait, en venait toujours à bout.

Mais il n’eut aucun mal à conquérir Thérèse Lejarric; elle se livra sans tarder à ce jeune et sauvage héros, elle courut à lui comme on se jette dans l’abîme. Elle avait été fascinée, possédée, aspirée par une force invincible. Et elle ne reprit conscience d’elle-même qu’en s’éveillant, au petit jour, dans une chambre de palace cosmopolite, auprès de ce redoutable compagnon, rompue par la frénésie de leurs étreintes, échevelée, les dentelles de sa chemise saccagée, les traits meurtris comme à coups de poings et des poches sous les yeux.

Elle se regarda dans le miroir et resta saisie: elle qui dormait chaque nuit sous un emplâtre d’onguent parfumé, après des lotions astringentes destinées à effacer ses rides, ne reconnaissait pas son visage chaviré et raviné. Se rhabillant en hâte, elle courut cacher chez elle sa confusion épouvantée; un bain bouillant à la japonaise, une douche glacée et le travail persévérant de la doctoresse en chef de l’Institut de Beauté Browning réparèrent à peu près le ravage et lui permirent d’affronter d’abord les remontrances amicales, quoique sévères, de son mari, puis les reproches furieux et contenus de Pralognan.

Tous deux lui parlèrent raison, chacun avec l’expérience d’une maturité réfléchie et selon le caractère de leurs situations respectives. Mais Thérèse, hébétée par sa passion, ne leur répondit qu’à peine. Qu’elle eût été imprudente, absurde, elle le savait. Qu’elle risquât de détruire sa paix et son bonheur; certainement! Et après? Qu’elle compromît, chose plus grave, son renom irréprochable; eh bien, elle s’en fichait un peu!

Ils eurent la générosité de ne point lui mettre sous les yeux le danger, le vrai danger qu’elle courait et dont le miroir de l’hôtel l’avait avertie, en ce matin blême. Mais ce risque même, qu’elle avait entrevu dans toute son horreur, ne l’arrêta pas. Elle était ivre de Cordace. Elle était folle et elle le prouva.

En vain, alarmés d’abord, bientôt désespérés, Lejarric et Pralognan durent-ils, dans une explication pathétique, d’ailleurs pleine de tenue, liguer leur rancune contre le ravisseur; en vain luttèrent-ils, dans une touchante complicité, contre l’ennemi commun, rien ne put empêcher Thérèse de se déconsidérer par l’attitude la plus anarchique et la plus flagrante inconduite. Mordue, lacérée par sa passion, domptée et avilie par le despote le plus impérieux qui fût, elle connut en quelques semaines les affres torturantes de la jalousie, l’envie de tuer ses rivales, les ruptures qui vous empoisonnent de fiel, les raccommodements qui courbaturent l’âme et le corps... Il était loin, à présent, ce repos égoïste, ce lâche bien-être qui la maintenaient belle et chatoyante comme une fleur de serre.

Tordue, calcinée par la souffrance, Thérèse Lejarric apprit à connaître et révéla à tout le monde son triste âge de cinquantenaire et plus, car on la vit vieillir avec une effroyable rapidité: et autour d’elle, par une logique impitoyable du Destin, les désastres se succédèrent. Son mari se résigna à divorcer, Pralognan devint neurasthénique et entra dans une maison de santé; quant à Cordace, il la quitta, comme il était à prévoir, pour assurer à sa domination d’autres victimes.

Thérèse Lejarric crut devoir avaler la valeur d’un dé à coudre de laudanum; elle se manqua et vécut, si c’est vivre, que de s’éterniser, quand l’incendie a passé, ne laissant qu’une ruine et des lézardes.

L’ÉPREUVE

Fanny Presles recula, horrifiée de stupeur. C’est la secousse qui suit l’accident; on se hâte, on vit toujours, on n’a rien; mais l’ébranlement persiste. Il y a quelque chose de cassé, dans la minute, de transformé, dans l’espace. On ne se retrouve pas: c’est un réveil hagard.

Sur le visage de Fanny se peignait une incrédule angoisse. Derrière le rideau de feuillage, elle entendait le chuchotement, les voix tendres. Sous ses yeux, Jacques, son mari, venait d’embrasser Thérèse Allis, leur jeune amie. Elle n’avait pas rêvé: il l’embrassait!

Ce baiser sur la bouche qui était descendu impérieux, conquérant, et avait lié, une seconde, la résistance pâmée de la jeune fille et sa mâle ivresse, à lui: quelle horreur! Fanny avait vu, elle entendait. Ah! que faire?

Se montrer, déclencher le drame? Avec des phrases qui dépasseraient le ton juste et des gestes involontairement exagérés, flétrir les coupables? Puis la scène, la scène convulsive, hachée d’imprécations et de sanglots, où elle exigerait le renvoi immédiat de l’intruse, repousserait les affirmations maladroites de Jacques; le tout pour constater ensuite, brisée, l’effondrement de sa vie; quinze ans de bonheur saccagés en cinq minutes!