Tante Million

Part 5

Chapter 53,812 wordsPublic domain

Indistincte et rauque, dans un jargon inconnu, et dont pourtant M. Lemurier devina le sens, une voix de rogome tonitruante proclamait le cresson de fontaine «la santé du corps» et les pommes de terre «la belle hollande!» M. Lemurier ne fit qu’un bond à la fenêtre et reconnut «l’homme des petites voitures», fossile attardé dans notre civilisation, le rude hurleur des: «Deux sous la botte! quatre sous le kilo!» dont l’appel agressif franchit les cinq étages et dépasse les toits.

Hirsute, taillé en hercule, courbant ses larges épaules sur sa voiturette, le nomade des quatre-saisons semblait obéir à une nécessité fatidique et poursuivre son inflexible destin comme le Juif-Errant ou le forçat au travail. Rien au monde, M. Lemurier le comprit, ne pourrait l’empêcher de lancer au ciel l’aboiement démoniaque, le cri du gagne-pain qui lui jaillissait des entrailles.

Anéanti, comme devant une calamité dont on ne mesure pas encore l’ampleur, il se rassit à son bureau; aussitôt une voix de femme, suraiguë, répéta en tardif écho le cri modulé de l’homme; et cette fois, après le clairon de cuivre déchirant aux oreilles, ce fut la roue d’acier grinçante dont la tarière térèbre les dents. Eaque réveillé ouvrit un œil sévère, et Minos dressa des oreilles indignées.

M. Lemurier, un peu pâle, regarda et n’eut aucune pitié pour la femelle qui, boiteuse et malingre, poussait péniblement la petite charrette emplie, comme la première, de légumes et de verdures. Le double cri s’éloignait répercuté et sonore. Il mit cinq minutes à s’affaiblir et cinq autres, à se dissoudre dans l’air.

M. Lemurier n’eut pas besoin d’appeler Monique. Elle poussa la porte. Tous deux se regardèrent, consternés; elle laissa tomber ce reproche:

--Et monsieur qui m’assurait que ce quartier était tranquille!...

M. Lemercier s’efforça en vain de se remettre au travail; la commotion avait été trop brusque, il ne reprit ses esprits qu’à trois heures de l’après-midi, et il se replongeait dans ses _Origines des signes cunéiformes_ quand une voix augurale et mélancolique résonna:

--Tonneaux! Tonneaux!

Puis, un long instant après, ce fut, sardonique:

--V’là le rempailleur de chaises (_ter_)! V’là le rempailleur!!

Allons, le désastre était complet, irrémédiable.

Le lendemain, M. Lemurier s’installa dans la salle à manger; mais, au fond de la cour, un chaudronnier battait le fer du matin au soir. Il essaya de sa chambre à coucher: de cinq à sept, un piano égrenait, à travers le plancher, d’intolérables gammes fausses. Il revint à son cabinet de travail et entendit l’homme et la femme des petites voitures pousser plus éperdument que jamais leur mélopée maudite.

M. Lemurier tomba dans l’abattement. Un sort funeste s’acharnait sur lui et allait empoisonner sa retraite. Dans son irritation, il lui arriva de tendre le poing vers le couple hurleur des légumes. Ceux-là, il ne leur pardonnait pas! Leur double cri le souffletait comme un ordre brutal, un blâme direct: la sommation de ne point croire que tout allait le mieux du monde parce que M. Lemurier, les pieds au chaud dans ses pantoufles, se complaisait à ses parchemins moisis. Contre le cerveau racorni de M. Lemurier, ces cris sauvages proclamaient les droits du ventre affamé, la terrible protestation de la vie.

Par représailles, Monique, complice des rancunes de son maître, n’achetait jamais aux deux malchanceux et si parfois, perfide, elle marchandait leur étalage, c’était pour le déprécier en termes dédaigneux qui soulevaient de colère le dos de l’homme, injectaient de rouge les pommettes fiévreuses de la femme.

Et il arriva qu’un matin de décembre M. Lemurier n’entendit plus le bacchanal coutumier. Il n’osa croire à son bonheur. Le lendemain et les jours suivants, rien. Il en éprouva une satisfaction considérable qu’il s’étonna de voir tourner, de jour en jour, en malaise inquiet.

Quelque chose lui manquait; l’absence des deux pauvres diables lui laissait un vide mécontent. Où avaient-ils conduit leur voiture potagère? Pourquoi se détournaient-ils de leur route favorite? Les malédictions secrètes dont il les avait poursuivis leur avaient-elles porté malheur? Dans la matinée, il lui arrivait de guetter la pendule: il lui semblait qu’entendre, au prix d’un tressaillement nerveux, le frénétique: «Deux sous la botte, quatre sous le kilo!» eût allégé sa conscience. Il éprouvait une sorte de regret obscur.

La veille de Noël, une voix bien connue résonna, une seule: celle de la femme; écho d’une clameur morte, ombre sans corps. Et combien changée, cette voix! Pâle, faible, lamentable, trempée de larmes, grelottante de détresse: non plus un chant de combat, mais une plainte vaincue; non plus le cri de la vie, mais un râle funèbre.

M. Lemurier se précipita à la fenêtre, en écrasant la queue de Minos hérissé qui miaula de douleur. Il reconnut la créature minable qui ahanait entre les brancards, désormais si seule, privée de son robuste compagnon. De lourds flocons de neige tombaient. Que se passa-t-il dans l’âme du vieux savant? Quelle impulsion irrésistible le jeta dans le corridor, puis dans l’escalier, et, sans pardessus, sans chapeau, poursuivi par Monique prête à le croire fou, le fit courir après la petite marchande, lui acheter un boisseau de pommes de terre et lui mettre un billet de cent francs dans la main.

--Votre petit Noël, acceptez. Si! Si! C’est pour vous et de bon cœur!

Déjà il s’esquivait, craignant la virulence de Monique et aussi parce qu’il ne trouvait plus rien à dire à cette pauvresse, ou trop de choses qu’elle n’eût point comprises. Son mari? Mort? Pleurésie? Accident? Et elle? Qu’allait-elle devenir? S’en tirerait-elle? Elle avait, en tout cas, besoin de souliers et d’un bon châle tricoté? Demain, il mettrait ordre à cela. Demain, certainement!

Mais demain ne vint jamais. La marchande ne reparut pas. Avait-elle eu peur qu’on lui reprît le billet? On voit de si drôles d’originaux! Ou, elle aussi, le froid l’avait-il couchée sur un grabat? Nul ne le sut. Et M. Lemurier, privé de son obsession quotidienne, dans la rue que l’hiver enlinceulait et que feutrait la neige, connut, pour la première fois de sa vie, la nostalgie du silence et le délaissement de la solitude.

LA BAGUE AU DOIGT

Mme Navarin pénétra dans l’étude. Maître Coypot reconduisait un client; il la fit aussitôt entrer, dans son cabinet, en s’inclinant.

Elle connaissait la pièce: les cartons verts, le bureau acajou, dont un éclat, sur le côté, était parti, et le fauteuil en reps vert, aux bras raides, qu’elle combla de sa ronde ampleur.

Maître Coypot la considérait avec le sourire de complicité polie qu’autorise, en province, la connaissance qu’on a, depuis de longues années, des affaires de son prochain. Il avait dressé le contrat de mariage de demoiselle Sidonie Brouatte avec le sieur Navarin, gros fermier rougeaud, coureur et pochard. Il avait procédé à l’exécution du testament du dit, mort d’un coup de sang, après une orgie. Maintenant, il donnait des conseils d’affaires à la veuve.

Il la complimenta:

--Vous avez une mine excellente, et les joues en fleur comme les pêches de vos espaliers.

Sa bouche était papelarde, avec un retroussis de malice tourangelle: il avait le profil rasé de Louis XI, et le regard fin. Sous ses airs de sacristain, il aimait la poularde rôtie à point, les contes lestes et aussi, disait-on, sa servante Thérésine, belle fille râblée aux cheveux roux.

Mme Navarin répondit;

--Je ne me porte pas mal, sauf que j’ai mes «bouffées».

Oui, après le repas, il lui montait des chaleurs aux joues, et son sang lui bouillait par tout le corps.

Il demanda, comme d’habitude;

--Et que faites-vous?

--Je me purge.

Il approuva, goûtant cette franchise à laquelle s’appropriait la robustesse forte en chair de Mme Navarin. Quel âge?... Trente-cinq, trente-six au plus. Une figure pleine, des yeux aux lourdes paupières, une bouche grande et sinueuse, le cou très blanc, et un embonpoint qui devait tenir toutes ses promesses.

Elle reprit, positive:

Vous m’avez fait venir? C’est Dieusérié qui veut me vendre sa terre?

--Vous n’y êtes pas.

--Alors, c’est Barnuche qui se désiste de son procès?

--Encore moins. C’est... Voilà: la chose est délicate... Vous ne doutez pas, chère madame, de mon entier dévouement?

Pleine de vitalité et âpre au gain, car elle dirigeait elle-même l’exploitation de ses terres, elle bondit:

--Je vous vois venir! Je ne céderai pas la Prêchère, jamais, jamais!

C’était un champ immense enclavé dans le domaine du marquis de Saillé, son voisin, et que celui-ci convoitait.

--Mais écoutez-moi donc, dit Maître Coypot, il ne s’agit pas de cela.

--Ah?

--Vous n’avez jamais pensé à vous remarier?

--C’est selon! J’ai été malheureuse comme les pierres avec Navarin. Le mariage ne m’a pas laissé des souvenirs bien tentants...

--Évidemment, soupira le notaire, évidemment. D’autre part, vous êtes à l’âge où l’on inspire des passions.

Elle se mit à rire:

--Dites que j’ai du bien au soleil et que je ne suis pas une si mauvaise affaire.

Maître Coypot renchérit;

--Certes! et de plus vous pouvez rendre heureux un brave homme qui serait pour vous aux petits soins. Tous les maris ne se ressemblent pas.

Mme Navarin l’admit. Il y en a de bons, il y en a de mauvais, il y en a de gras, il y en a de maigres. Le tout est de bien tomber.

--Comme ça, dit-elle, vous êtes chargé de me faire des propositions?

--Oui, hem! c’est-à-dire que... vous ne vous fâcherez pas de ce que je vais vous dire? Voilà, vous connaissez Marvaud (Hippolyte)?

--Le propriétaire des Grandes Laiteries? Sûr que je le connais.

--Qu’en pensez-vous?

--Rien.

--C’est un bel homme, et dans la force de l’âge.

--Les uns disent que oui...

--Il est riche, et il héritera de son oncle, le grand boucher de Tours.

--Puisque vous le dites, c’est que c’est vrai.

--Il voudrait savoir si vous seriez disposée à l’épouser?

--Ça mérite réflexion.

--Vous déplaît-il?

--Nenni.

--Vous convient-il?

Mme Navarin eut un gros rire franc:

--Oh! ça, on ne sait qu’après.

Maître Coypot saisit au vol cette transition:

--Justement. Marvaud a certaines idées... Il a été roulé par sa première femme, une coquine,--il a divorcé, vous le savez,--et il ne voudrait pas, comme on dit, acheter chat en poche.

--Je ne vois pas...

--Écoutez. Vous êtes sérieuse, on peut vous parler raison... Vous pensez bien que moi, votre notaire, je ne vais pas vous proposer des gaillardises? Supposez que je sois votre confesseur, ou votre meilleur ami...

--Eh bien? dit Mme Navarin.

--C’est plus difficile à dire que je ne croyais... Marvaud prétend qu’on peut être attrapé en se mariant sans se connaître, et que sa première femme avait une poitrine en ouate, qu’elle enlevait le soir et remettait le matin.

--Ça... dit la veuve en riant... vexée cependant d’un doute semblable.

--Marvaud prétend encore que, hem!... les premiers rapports ont une importance extrême pour savoir si on se plaira par la suite.

--Alors?

Maître Coypot coula un regard expressif vers les charmes de la veuve:

--Alors Marvaud voudrait qu’une seule et intime, mais décisive entrevue, lui permît de...

Mme Navarin, comme par l’effet d’un volcan intérieur, eut une telle «bouffée» qu’elle devint écarlate:

--Eh bien! il n’est pas dégoûté! Pour qui me prend-il?

--Pour lui, s’il osait... Mais il y a des gens méchants... on lui a assuré que...--vous allez rire comme moi--que vous aviez une jambe mal «nourrie».

--Comment mal nourrie?

--Oui, une jambe maigre comme un bras d’enfant, tandis que l’autre, trois fois grosse, aurait pris tout le profit.

--C’est idiot, dit Mme Navarin, et je ne vais pas vous montrer mes jambes, bien sûr, pour vous convaincre.

--D’ailleurs, Marvaud n’y croit pas.

--C’est heureux! Car les mauvaises langues ne se privent pas de dire que, si Mme Marvaud l’a plaqué pour filer avec un sous-officier de dragons, c’est qu’il avait le foie blanc.

--Le foie blanc?

--Du sang de navet, si vous aimez mieux.

Coypot troussa les babines.

--Excellente occasion pour vous de savoir ce qu’il en est?

--Merci bien. Et si votre Marvaud est un galvaudeux et un mauvais plaisant! Qui me dit qu’il soit sérieux, d’abord? Admettons... Et si je n’ai pas l’honneur de lui plaire, à ce monsieur, et qu’il me tire ensuite la révérence?

--Cela n’arrivera pas, dit le notaire. Marvaud vous aime; il vous veut; il sait ce que vous valez. Vous le séduirez; il sera fou de vous. Mais, dans le cas invraisemblable où... Marvaud est un galant homme; il vous offrirait une belle bague.

--Une bague?

--La voici. On ne vous prend pas en traître.

Maître Coypot retira de son bureau un écrin qu’il ouvrit; un anneau d’or serti d’une émeraude fulgura.

--Essayez-la. Vous la trouvez belle?

--Ça oui, si la pierre n’est pas fausse.

--J’en réponds; voyez le nom d’un des premiers bijoutiers de la ville. Elle vaut mille francs. C’est un prix?

Mme Navarin réfléchissait. Elle soupesa la bague, la fit miroiter, la réenfila, caressa de son ongle l’émeraude, et finalement:

--Me laissera-t-il la bague aussi, si je l’épouse?

--Ça, belle dame, cela vous regarde. Je n’en fais aucun doute. Ce serait manquer de confiance en vos agréments.

--Et si... si je ne lui plais point ou que ce soit lui qui ne fasse pas mon affaire?

--Pas de contestation possible: la bague vous reste.

Et il lui tendit la main pour la reprendre. Mme Navarin soupira et sans se dessaisir du précieux bijou:

--Marvaud a bonne réputation d’honnêteté. Les laiteries lui rapportent gros?

--Douze mille francs par an au bas mot.

--Et vous croyez qu’il a de l’inclination pour moi?

--Sans cela, vous offrirait-il cet accord, qui, ai-je besoin de vous le dire, restera absolument secret entre vous, lui et moi?

Mme Navarin regardait fixement le plancher.

--Quelle réponse dois-je lui faire? répéta le notaire, baissant la voix comme au confessionnal.

La veuve remit lentement la bague dans l’écrin: il y avait du pour et du contre. Le troc était hardi, et dame! si on le savait!... Mais le saurait-on? C’était pécher; oui, mais l’intention rachetait la faute. Et le mariage purifierait tout. Sinon, la bague lui demeurerait: compensation acceptable... Seulement, il fallait consentir à... Ce serait drôle! Mais comme disait Maître Coypot, elle était une femme sérieuse, elle savait la vie. N’exagérons rien!... Marvaud était bel homme, et si vraiment il n’avait pas le «foie blanc», on pourrait avoir de beaux enfants: son rêve à elle!

--Eh bien? insista le notaire.

Elle songea que dimanche en huit serait le lendemain du jour de repassage. Elle changerait de linge, et même elle pourrait prendre un bain.

Elle répondit, confuse et baissant les yeux:

--C’est entendu... et fixa l’heure.

* * * * *

Un mois après, Maître Coypot lisait aux deux intéressés, également satisfaits l’un de l’autre, leur contrat de mariage. Au doigt de Mme Navarin, demain Mme Marvaud, la bague d’émeraude symbolique proclamait le bien-fondé de l’épreuve et la solidité de leur pacte.

DOMINICAL

Miss Schikwell passe cet après-midi du dimanche dans son petit jardin. Elle est seule parce que sa servante Hannah a déposé, hier samedi, sa robe rose et son tablier à bavette, et, vêtue d’un tailleur gros bleu et coiffée d’un chapeau à plumes, s’en est allée, comme une dame, à ses affaires et à ses plaisirs.

Miss Schikwell a déjeuné de veau froid et de plum-cake. Et peut-être, pour la beauté de son teint, qui est enflammé, a-t-elle abusé des concombres en salade.

Elle porte sa belle robe de soie grise à effilés, des mitaines découvrent ses doigts noueux. Elle a l’air romantique d’une vignette de 1830: il ne lui manque que les cothurnes, et, dans le fond du tableau, une harpe.

Mais qu’en ferait miss Schikwell? Elle ne s’adonne, le dimanche, à aucune distraction profane; à peine une lecture pieuse et une méditation à demi somnolente--les concombres et le pudding?--que réveillera son lunch, à cinq heures: marmelade, thé, et muffins.

La petite sonnette de la porte-barrière ne tintera pas: aucun fournisseur n’apparaîtra le dimanche. Ni Paddock, le jeune épicier blême au toupet roux, qui dit d’une voix si suave:

--Pas de pickles, aujourd’hui, miss? Nous avons reçu de l’excellente compote de gingembre.

Ni Goodfish, le boucher: homme semblable à un cube de viande, et qu’escorte un bouledogue mafflu, court sur pattes.

Ni la lessiveuse Sarah Crusem, qui est borgne depuis qu’elle est tombée, étant ivre, sur l’anse du baquet à tremper.

Le marteau de la porte d’honneur ne résonnera pas non plus pour le révérend Musmoon, qui a si bien prêché aujourd’hui sur les conditions de la perfection morale. Aucun membre de la famille Schikwell ne viendra troubler le recueillement de la vieille demoiselle; elle s’est brouillée avec sa sœur Nelly; elle est en froid avec ses cousins Paters; elle est à couteaux tirés avec son neveu William; ses autres parents sont morts; et elle a découragé, par son humeur altière autant que difficile, l’humble dévouement d’Elsie Crubess et la vanité protectrice de Mrs Hoppocken, ses deux plus anciennes amies.

Aucun animal familier ne récrée sa solitude. Elle a nourri des poules et s’en est défaite, l’immoralité du coq lui paraissant par trop «shocking» et horrible. Elle a possédé un petit fox qui est devenu enragé, tant il s’ennuyait auprès d’elle. Quant à sa chatte Puffle, elle s’est sauvée sans esprit de retour, en emportant à sa gueule un hareng fumé.

Miss Schikwell tient les bras croisés, et son maintien est plein de dignité. Elle regarde fixement, comme si elle voulait l’intimider, le petit platane grêle qui se dresse dans le rond-point de gravier. Son nez à couper le beurre se dresse entre des yeux menaçants, sous des sourcils en broussaille; sa bouche se retrousse sur des dents carnivores, comme les babines d’Old-Tom, le bouledogue du boucher.

Miss Schikwell savoure, avec une résignation morose, le silence de la rue, la paix morte du dimanche. Observatrice des rites, elle dédaigne même la promenade dans les allées de Green Park. Elle préfère bâiller à bouche close et ressasser à vide ses pensées.

Demain, la vie reprendra telle qu’elle la comprend, au service d’une philanthropie rigoureuse, qui départit l’aumône comme une gifle. Miss Schikwell n’est pas de ces féministes qui mettent de la grâce dans le devoir et rendent le bien agréable. Elle voit là des tentations du malin esprit et se tient en garde contre toute pusillanimité. Hannah, la servante, l’a appris à ses dépens, harcelée qu’elle est du matin au soir, réprimandée sévèrement pour une sauce trop longue ou un _bacon_ trop grillé, comme si elle avait manqué aux lois religieuses du monde.

Et les pauvres de la paroisse, auxquels miss Schikwell, au nom de l’«Œuvre du Repentir Édifiant», va porter la saine parole avec des bons de pain, le savent aussi. Les vieux, parce que miss Schikwell leur fait honte de leur misère; les petits, parce qu’elle leur distribue généreusement des taloches; et les adultes, parce qu’elle les flagelle de reproches aigres comme le verjus et cuisants comme l’ortie.

Un oiseau tombe du ciel sur le platane, un de ces moineaux vifs auxquels on a plaisir à jeter du pain émietté; miss Schikwell saisit un petit gravier et le lance sur l’intrus avec un «pscsch»! terrifiant. L’oiseau s’envole: ça lui apprendra de pénétrer dans un jardin privé!

Son jardin! Ce n’est pas que miss Schikwell en jouisse beaucoup: elle y réprime la fantaisie des plantes grimpantes et y égalise férocement l’alignement des géraniums. Quand une fleur en prend trop à son aise, elle la coupe. Jamais elle ne respire le délicieux parfum du réséda; et, elle reproche aux roses leur sensualité. Elle leur préfère les camélias, qui n’ont point de parfum. Ce que miss Schikwell apprécie dans son jardin, c’est la propreté des graviers et la courbe rigide des petits arceaux de fonte qui encadrent les bordures. Elle y voit un symbole de discipline et une fermeté dont s’inspire son âme.

Tout à coup, une expression de dégoût indigné fronce ses sourcils et retrousse ses narines. Qu’a-t-elle vu? A l’extrémité du banc sur lequel elle s’est assise,--droite, comme empalée,--un escargot émerge, traînant sa bave argentée et pointant ses cornes molles. Son visqueux cordon de chair blonde ondule sous la coquille striée: ne songe-t-il pas,--inconcevable audace--à venir faire avec miss Schikwell un bout de causette?

--Créature dégoûtante! murmure-t-elle.

Et rentrant dans sa cuisine, où l’eau du thé chauffe, sur le fourneau, elle s’empare des pincettes à charbon, happe entre leurs tenailles l’escargot, qu’elle plonge, d’un geste imprécatoire, dans les charbons ardents. C’est plus propre et n’est guère plus cruel que de l’écraser sous sa semelle, et préférable à l’envoi, par-dessus le mur, chez ses voisins, gens acariâtres, qui lui jetteraient en échange un crapaud mort ou une peau de lapin puante.

Miss Schikwell est retournée à sa place et inspecte sévèrement le jardin. Comment cet escargot s’est-il introduit? Et elle blêmit soudain: elle vient de découvrir une théorie de fourmis qui traverse l’allée des groseilliers et va donner l’assaut au soubassement de la fenêtre du réduit-débarras.

Des fourmis? Miss Schikwell ne peut les sentir et livre contre elles des combats acharnés. Elle s’en croyait à jamais débarrassée, et voilà qu’elles reparaissent, tenaces, inextinguibles; les lavages à l’eau de Javel, les cordons de soufre adjoints à la naphtaline ne les ont donc pas découragées?

Miss Schikwell les regarde évoluer avec une sorte d’épouvante belliqueuse. Damnées bestioles! Franchissant tous les obstacles, tournant les mottes de terre trop grosses, elles allongent leur armée serpentante; et miss Schikwell découvre qu’un inverse courant les guide, un va-et-vient comme dans les sauvetages. Affairées, des centaines de fourmis minuscules se pressent, avec des éclaireurs sur les côtés de la double colonne.

Parfois, les éclaireurs se rencontrent, échangent d’un contact un message ou un avis, et repartent de plus belle. Miss Schikwell distingue qu’aux fourmis noires se mêlent des fourmis rougeâtres, plus grosses, et chargées de fardeaux; peuplade esclave au service des noiraudes agiles.

Comme elles travaillent! Quelle activité! Rien ne les interrompt. Pas un répit; un tyrannique instinct les harcèle et les emporte. Miss Schikwell, en son cœur puritain, éprouve une indignation sincère. Pourquoi ce petit peuple impie la scandalise-t-il de son agitation sacrilège, en ce jour que le Seigneur assigna au repos?

Un dimanche, alors que tout bruit cesse et qu’on n’entend pas l’enclume de Jim, le forgeron, ni les coups de marteau clouant les planches de Price, le charpentier; alors que se taisent le fracas des voitures de laitiers, le fouet de John, l’aviné charretier; alors qu’on ne voit pas parader, dans leur tunique rouge les soldats du roi, au son du fifre, sur l’esplanade; alors que Molly, la couturière d’en face, ne se met pas à sa fenêtre, et que les chiens du voisinage eux-mêmes n’aboient pas--seules les fourmis insolentes transgressent le commandement.

Car le Seigneur a dit:

«On travaillera pendant six jours, mais le septième sera sacré, car c’est le sabbat du repos consacré à l’Éternel. Quiconque travaillera ce jour-là sera puni de mort.»

Miss Schikwell a le droit d’exécrer les fourmis: elles créent des magasins et des entrepôts avec tout ce qu’elles charrient ou dérobent. Ne les a-t-elle pas surprises, un jour, se jetant sur le buffet où elle serre le sucre, à côté du riz blanc et du beurre jaune?

Mais ce n’est pas seulement l’intérêt qui guide sa vengeance. Non; ce qu’elle réprouve, c’est que cette espèce maudite trouble la sanctification dominicale et travaille, comme une colonie de forçats, le septième jour.

--Amalécites! murmure-t-elle.