Part 4
ALBERT TEULETTE.--Ma petite, je ne veux pas me confondre avec les autres. Je ne veux pas que cette vieille femme--qui est ma tante, après tout--pense une minute que je vais la voir pour flairer sa mort et soupeser son héritage. Ça, non! Elle a préféré nous ignorer, ignorons-la. La famille se compose de ceux qui vous aiment et qu’on aime.
MARTHE TEULETTE.--Tu es fier! Je ne dis pas que tu aies tort. Je ne songe pas à moi, sois-en sûr. Ce n’est pas de robes ou de chapeaux dont j’ai envie quand je me dis que, mon Dieu oui, elle pourrait, elle devrait te laisser quelque chose... Je pense à toi, toi qui travailles tant pour nous.
ALBERT TEULETTE, _riant_.--Eh bien, est-ce que je suis manchot?
MARTHE TEULETTE, _hésitant_.--Et puis, je me dis que le «Poulet de grain», plus tard...
ALBERT TEULETTE.--«Bibi-Lolo»... Il travaillera, comme son père. Est-ce que tu ne travailles pas, toi qui le nourris, qui fais régner ici l’ordre et le bien-être, toi qui ne crains pas de mettre la main à la pâte et la casserole sur le feu. Être riches? Que ce malheur nous soit épargné! Être riches! mon chéri, c’est un désastre. Il vous vient de la graisse autour du cœur et un calus au cerveau. Ah! vive l’indépendance!
MARTHE TEULETTE, _gentiment_.--Tout à l’heure, tu disais toi-même qu’un peu, un tout petit peu d’argent... de cet argent dont elle regorge, qu’elle sue par tous les pores...
ALBERT TEULETTE.--Oui... pour voyager, aller voir l’Italie, des choses admirables... Bien sûr: en deux temps on empilerait, dans la valise, la robe nº un de Madame, le phoque et la girafe de Monsieur...
(Pour l’intelligence du récit, il n’est peut-être pas inutile de savoir que le phoque d’Albert Teulette est un veston de cuir excellent pour la pluie et la girafe un gilet d’intérieur à manches, zébré fauve sur jaune et d’ailleurs tissé en poil de chameau.)
MARTHE TEULETTE, _battant des mains_.--Rome! Venise!... Oh! ça serait le rêve...
ALBERT TEULETTE.--Eh bien, ce rêve ma petite chérie, nous le réaliserons bientôt, sans que la tante Arsène y mette de son pauvre argent. J’espère vendre, et bien vendre, ma série de petits pastels... j’ai commande de deux portraits, etc., etc... C’est si bon, vois-tu, de ne devoir rien à personne qu’à soi-même, à son travail et à sa volonté.
MARTHE TEULETTE, _exaltée_.--Tu es le meilleur des maris et le plus talentueux des peintres! Aussi, je t’ai gâté... sais-tu ce que j’ai acheté pour le déjeuner? Du jambon de Parme, des raviolis et du gorgonzola.
ALBERT TEULETTE.--L’Italie, déjà!... Bravo!
MARTHE TEULETTE.--Chut, bébé se réveille. Il a faim... Je le sers d’abord, n’est-ce pas?...
ALBERT TEULETTE, _attendri_.--Chère petite Mandarine!
XI
LES VERTBOIS DISPOSENT...
Depuis deux mois, Mme Goulart n’est plus descendue de sa chambre. Les dames patronnesses de l’Œuf à la Coque et les commensaux du mardi ont désappris le chemin de son hôtel, où le comte et la comtesse de Vertbois se sont installés en maîtres, s’appuyant sur le dévouement de Zoé Lacave et rétablissant, parmi le personnel que l’autorité aristocratique de ces neveux d’élection intimide, l’ordre et la discipline.
M. et Mme de Vertbois se considèrent comme les seuls qualifiés à se substituer à leur tante si éprouvée. Ils savent qu’elle ne protestera pas, pour la raison excellente qu’elle en est incapable. Plongée dans un affaiblissement mental pitoyable, ne vivant plus que pour des sensations animales, soignée par deux gardes qui se relaient à son chevet, une de jour, une de nuit, et qu’elle bat quand elle en a la force, elle n’a plus qu’une demi-conscience et qu’une ombre de volonté.
Désireux de tout concilier, et courtois par éducation, malgré leur sécheresse, les Vertbois ont mis une certaine délicatesse à éconduire les Girolle et même les Colembert; quant à Mlle de La Clabauderie, qui fit exprès deux fois le voyage de Montargis, ils l’ont, ne la jugeant pas dangereuse, accueillie favorablement. Les seuls auxquels ils n’ont témoigné aucun égard sont les petits Teulette, des rapins, des bohèmes, qui ne sont pas nés et vivent en marge du monde!
Néanmoins, les Girolle et les Colembert, d’abord impressionnés par la bonne grâce hautaine des Vertbois, commencent à murmurer: pourquoi ne peuvent-ils pas approcher de la tante? Est-ce vrai qu’elle soit hors d’état de recevoir personne? Et qu’est-ce qui leur prouve que les Vertbois ne profitent pas de leur situation exceptionnelle, étant dans la place, pour la circonvenir et lui dicter, à leur exclusif profit, de captieuses dispositions?
Déjà, M. Colembert a prononcé le mot de séquestration, et il est allé, magnanime, rendre visite à M. Girolle, lui tendant la main, l’adjurant d’oublier le passé et de se liguer, dans une entente profitable, contre les intrus.
M. et Mme de Vertbois n’ignorent rien de ces menées, et bien que décidés à tenir bon, ils en conçoivent quelque souci. Ils viennent de sortir de table, et, réconfortés par un délicat et substantiel déjeuner commandé par Zoé Lacave, qui connaît leurs goûts: petits soufflés au parmesan, truite meunière, canard au sang, endives au gratin, salade de céleri et de truffes, pommes meringuées--le comte, la comtesse et Zoé prennent le café dans le petit boudoir où nul profane ne peut les entendre.
M. DE VERTBOIS, _galant_.--Souffrez, Aglaure, que je mette ce coussin sous vos pieds.
MADAME DE VERTBOIS.--Mille grâces, Norbert. Je n’aime pas beaucoup ce meuble Empire, et vous?
M. DE VERTBOIS.--Je me sens porté à quelque indulgence pour ce style Empire, lorsqu’il est très pur. A la vérité, celui-ci me semble, comme à vous, suspect d’alourdissement. Ne pensez-vous pas que, du Louis XV ferait beaucoup mieux dans cette pièce?
ZOÉ LACAVE, _admiratrice_.--Vous avez un goût exquis, monsieur le comte.
M. DE VERTBOIS, _négligeant_.--C’est de naissance. Je n’ai jamais étudié ces questions. Le goût, d’ailleurs, ne s’apprend pas...
MADAME DE VERTBOIS.--Quand d’autres temps seront venus, je compte bien, Zoé--et je parle ici d’accord avec mon mari, n’est-ce pas, Norbert?--que vous voudrez bien continuer à vous occuper de la maison?
M. DE VERTBOIS.--Certainement: la santé de ma femme et aussi la confiance absolue que nous avons en vous...
ZOÉ LACAVE.--Vous êtes trop bons... A vrai dire, et même si madame Goulart croyait devoir récompenser mon dévouement, de façon à assurer mon indépendance, il m’en coûterait, je l’avoue, de renoncer à vivre dans cette maison. Ce n’est pas que j’y aie été toujours heureuse.
M. DE VERTBOIS.--Non. Respectons la triste fin de notre parente; mais il est permis de dire qu’elle a dû souvent vous rendre l’existence intolérable.
ZOÉ LACAVE.--Mme Goulart n’a eu qu’un bon moment pour moi: à son retour de Montargis. Je ne sais si c’était l’influence pacifiante de Mlle de La Clabauderie, ou, plus probablement, que Mme Goulart se sentait très faible. Mais huit jours après, elle avait repris son caractère difficile; et même en ce moment, quand elle retrouve quelque lucidité, c’est pour entrer en fureur au plus léger prétexte et s’efforcer de battre les gardes.
MADAME DE VERTBOIS.--Heureusement, ce sont des Suissesses solides.
M. DE VERTBOIS.--Je me tourmente de savoir si notre malheureuse tante a pris ses dispositions dernières, et de quelle nature elles sont?
ZOÉ LACAVE. Elle les a certainement prises. Mais là-dessus, elle a gardé le plus obstiné secret. Elle ne disait jamais, d’ailleurs, que ce qu’elle voulait bien.
M. DE VERTBOIS, _songeur_.--Il est impossible qu’elle ait privilégié les Girolle.
MADAME DE VERTBOIS.--Et encore moins les Colembert.
M. DE VERTBOIS.--Quant aux petits Teulette, je n’en parle même pas...
ZOÉ LACAVE, _pensive_.--Les fantaisies des mourants sont étranges. J’en suis à me demander si mes soins dévoués auront tenu une petite place dans le souvenir de ma maîtresse?
M. DE VERTBOIS.--N’en doutez pas, Zoé. Agir autrement eût été, de sa part, une indignité. De même, quand je nous considère, Aglaure et moi, et que je nous compare au reste de la famille, bourgeoise et roturière, il me semble impossible que le bon sens de Mme Goulart n’ait pas consacré exclusivement nos titres et nos droits.
MADAME DE VERTBOIS, _avec un soupir_.--Dieu vous entende, Norbert!
M. DE VERTBOIS.--Par exemple, ce que je changerai, c’est la salle à manger. Elle est incommode et, si vous m’en croyez, Aglaure, nous la placerons au premier en occupant la chambre de Mme Goulart et en démolissant la cloison qui sépare cette pièce de la salle de bain et de son boudoir.
MADAME DE VERTBOIS.--Ne sera-ce pas une grosse dépense?
M. DE VERTBOIS.--L’argent est fait pour être dépensé. Mme Goulart était, osons le dire, déplorablement avare. Que diriez-vous d’une salle à manger tendue en tapisserie des Flandres, avec plafond de vitraux?
MADAME DE VERTBOIS.--Oui. J’aimerais assez avoir une chambre tendue de soie bleu pastel; meubles de même.
M. DE VERTBOIS.--Ce qui est certain, c’est qu’une résidence d’été sera indispensable pour nos santés. Nous achèterons le château de Merané, près d’Amboise. L’air de la Touraine, est excellent pour vos bronches et mes rhumatismes.
ZOÉ LACAVE.--Vous voyez grand, monsieur le comte; ce château, n’est-ce pas, vaut?...
M. DE VERTBOIS, _qui vit avec six mille livres de rentes, très incertaines_.--Une bagatelle. Deux millions. Nous aurons une meute et chasserons à courre.
MADAME DE VERTBOIS.--Parlez pour vous, Norbert.
M. DE VERTBOIS.--Vous suivrez en voiture. Au surplus, je n’ai pas pris de décisions définitives en ce qui concerne cet hôtel; mais je crois que j’y ferai des remaniements de fond en comble.
MADAME DE VERTBOIS, _effrayée_.--Ah! mon Dieu!...
M. DE VERTBOIS.--Il manque une salle de billard, une salle d’escrime et un grand cabinet d’hydrothérapie monté avec tout le luxe possible.
ZOÉ LACAVE.--Comptez-vous beaucoup recevoir, monsieur le comte?
M. DE VERTBOIS.--Certainement. Nous donnerons de grandes fêtes; et, j’y pense, une salle de théâtre ne sera pas de trop. En développant la serre et en élargissant le salon bleu, on pourra avoir quelque chose de très coquet.
MADAME DE VERTBOIS, _levant le doigt_.--Norbert, Norbert... Savez-vous seulement ce que la tante aura décidé à notre égard?
M. DE VERTBOIS.--A qui voulez-vous qu’elle laisse sa fortune?
MADAME DE VERTBOIS.--Je ne sais pas, j’ai de vagues craintes...
M. DE VERTBOIS.--Vous avez toujours eu peur, et de tout. Ce qui me préoccupe bien plus, c’est de voir se prolonger l’état de cette pauvre malade. Elle n’a plus aucune joie; sinon de manger... si cela s’appelle manger... Engloutir serait plutôt le terme juste. Voyons, Zoé, combien pensez-vous que cela puisse traîner encore! Que disent les médecins?
ZOÉ LACAVE.--Ils ne sont pas d’accord. M. Surnulot déclare qu’elle ne passera pas deux mois; M. Hochelet affirme qu’elle peut vivre encore des années.
Irruption d’une femme de chambre qui, agitée, très vite annonce:
--La garde prie mademoiselle de venir tout de suite. Mme Goulart a une syncope qui n’en finit plus.
Zoé Lacave se précipite. M. et Mme de Vertbois se regardent, comme deux augures, avec un sourire qui veut paraître triste; puis ils détournent leurs regards, trop expressifs.
XII
CHEZ MAITRE MIRATON
C’est une pièce sépulcrale; non qu’elle manque d’ampleur: elle a six fenêtres. Non qu’elle manque de meubles: un monumental bureau noir en occupe le centre et, à droite et à gauche, s’évasent deux fauteuils de cuir noir gaufré; le long des murs s’alignent des chaises de reps noir, immobiles et rigides.
Ce n’est pas non plus qu’il fasse froid dans le cabinet de Maître Miraton; mais il semble que le feu de coke d’une large cheminée ne chauffe pas; ce n’est pas davantage que l’aspect du notaire soit rébarbatif. Petit, jaune et gras, rond comme une boule, il sourit et cligne des yeux aimablement, par habitude, même lorsqu’il est seul comme en ce moment.
Non, la vaste pièce est sinistre naturellement, du jour blême de la rue morte, de la monotonie des cartons vert sombre qui tapissent les murs, et de tous les grimoires lugubres qui se rédigent dans l’étude.
Maître Miraton, assis à son bureau, contemple avec satisfaction un amas considérable de dossiers dont les chemises portent, en ronde, le nom de Mme Goulart.
Toute la vie d’argent de la défunte tient là; car Mme Goulart est bel et bien morte et enterrée depuis six semaines (corbillard à six chevaux, service d’ordre, orgues magistrales à Saint-Honoré-d’Eylau). Dans ces dossiers s’empilent des montagnes de baux, de quittances, de polices d’assurances, de copies d’assignations, jugements, arrêts, tous les procès que l’acariâtre vieille dame a soutenus en sa longue vie; les contrats qu’elle a passés, les lettres innombrables qu’elle a adressées à Maître Miraton et les réponses de celui-ci.
Maître Miraton réfléchit à la vanité des choses humaines et à la mort, qui, seule, remet tout en place. Il a reçu les dernières confidences de Mme Goulart, il est l’instrument de ses suprêmes volontés; et il éprouve un plaisir que quarante ans d’exercice n’ont pas blasé à la lecture du testament qu’il va faire devant les parents convoqués.
Justement on frappe à la porte; un clerc lui remet une carte. Maître Miraton demande:
--Alors, toute la famille est là?
Le clerc répond:
--Moins M. et Mme Teulette, qui se sont excusés par lettre de ne pouvoir venir.
MAÎTRE MIRATON.--C’est juste. Eh bien, introduisez.
Il se lève et accueille avec un sourire professionnel et des clins d’œil bienveillants M. et Mme de Vertbois, Mlle de la Clabauderie, M. et Girolle, M. et Mme Colembert, Mlle Zoé Lacave. Spectacle toujours intéressant pour un vieux praticien, que celui de ces douleurs de circonstance et de ces maintiens de commande.
Il approuve en lui-même la redingote impeccable de M. de Vertbois et le deuil discret de la comtesse. Zoé Lacave a l’air d’une pleureuse antique. Mlle de La Clabauderie étonne par la forme surannée de son chapeau cabriolet et ses mitaines de soie. Les Colembert, dans leurs habits de deuil cossus et d’un beau noir, sont gras et fleuris; ils parviennent si peu à marquer du chagrin que leur vulgarité paraît incongrue.
Les Girolle, au contraire, semblent avoir obtenu un rabais sur l’étriqué de leurs vêtements et le déteint de la couleur. Ils exagèrent leur tristesse; Mme Girolle porte constamment un mouchoir à ses yeux rouges; et Girolle--qui sent prodigieusement le camphre--contemple d’un œil sec le vide, comme si l’ombre chère de la Tante Million s’imposait à la persistance de son désespoir muet.
MAÎTRE MIRATON, _il ne sourit plus, ne cligne plus de l’œil et prend sa voix la plus neutre et son air le plus impersonnel_.--Je vous ai convoqués pour vous donner lecture du testament de Mme Arsène Goulart, votre tante et cousine, née La Chausse, veuve de M. Arsène-Isidore Goulart, banquier, et décédée en son hôtel de l’avenue Kléber, le 5 du mois dernier.
Il retire d’une vaste enveloppe une grande feuille de papier ministre et lit d’une voix posée:
«Ceci est mon testament.
«Considérant que la plupart des personnes aisées attendent toujours au lendemain pour mettre ordre à leurs affaires, si bien que la mort les surprend à l’improviste et qu’aucune de leurs volontés, faute de s’être manifestée à temps, n’est respectée; ne voulant pas encourir ce juste blâme et persuadée qu’il me serait trop amer, si après ma mort je garde quelque conscience, de voir ma fortune passer dans des mains indignes ou assouvir des convoitises disproportionnées, je déclare formuler solennellement ici mes ultimes volontés.
«Je prétends n’enrichir aucun de mes parents; je ne vois pas pourquoi, parce que le hasard les a fait naître tels, ils profiteraient, par ma disparition, d’une fortune qui était ma stricte propriété et qu’ils n’ont nullement contribué à accroître. J’ajoute que, dans leur intérêt même, celui de leur repos et de leur santé, il ne m’apparaît nullement nécessaire de les encombrer d’une richesse qui peut être mieux employée.»
Au silence stupéfié du premier instant, succède un bourdonnement de surprise et de protestation. Maître Miraton, qui s’est arrêté une seconde pour promener sur chaque visage son regard investigateur, reprend:
«En conséquence, afin de récompenser les services que ma dame de compagnie et gouvernante Zoé Lacave m’a rendus avec une application que je reconnais, je lui lègue une rente viagère de neuf mille francs par an.»
ZOÉ LACAVE, _pâlissant_.--Neuf mille francs, de quoi ne pas mourir de faim.
«Pour ne pas décevoir entièrement les espoirs de mes neveux de Vertbois et les aider à mener une existence à peu près suffisante à leurs besoins, je leur lègue conjointement la somme viagère de neuf mille francs.»
M. DE VERTBOIS.--Ne faites-vous pas erreur, monsieur le notaire? C’est sans doute neuf cent mille francs?
MAÎTRE MIRATON.--Nullement. Je lis bien: neuf mille francs.
MADAME DE VERTBOIS, _défaillant presque_.--C’est indigne!
Les Colembert et les Girolle se regardent avec une satisfaction vengée: à eux le magot!
MAÎTRE MIRATON.--Je continue:
«A mes cousins Colembert--et pour que Colembert puisse donner toute extension à une de ses ingénieuses entreprises, par exemple celle de ses cure-dents économiques fabriqués avec de vieilles allumettes--je lègue neuf mille francs de rente viagère.»
COLEMBERT.--Que ça!... C’est improbable. C’est scandaleux!...
MAÎTRE MIRATON.--Je poursuis:
«A mes neveux Girolle, pour que Girolle puisse se perfectionner dans l’art de droguer ses semblables, et en gratitude de ce qu’il ne m’a pas totalement empoisonnée au Globor Palace, je lègue neuf mille francs de rente viagère.»
LES GIROLLE, _ensemble_.--Notre tante était folle! Nous plaiderons!...
MAÎTRE MIRATON.--Laissez-moi poursuivre:
«A ma nièce Hildegarde de La Clabauderie, parce qu’elle est d’âme innocente et honnête personne, et bien que ses escaliers cirés m’aient mis en péril de mort, pour l’aider à donner à l’Hôpital des Bêtes l’importance qu’elle rêve, je lègue douze mille francs de rente viagère, à charge qu’elle prendra soin de ma petite chienne Bijoute.»
MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE, _éperdue et reconnaissante_.--Oh! mon Dieu! La pauvre tante...
MAÎTRE MIRATON.--J’arrive au bout:
«Enfin, à mes neveux Albert Teulette, pour reconnaître leur mérite et les encourager au travail et à la vie simple, dans le but aussi de leur permettre d’élever intelligemment leur enfant, je lègue vingt-cinq mille francs de rentes réversibles à leur mort sur la tête de mon petit-neveu.»
Tous les héritiers, moins Mlle de La Clabauderie, se dressent en pied, éclatent en murmures et en ricanements.
M. DE VERTBOIS.--Mais tout le reste, les trente millions de la tante, où vont-ils?
MAÎTRE MIRATON, _impassible_.--Vous ne me laissez pas achever. Ils vont à l’Assistance publique, c’est-à-dire aux pauvres! Voulez-vous me permettre de finir la lecture?
TOUS, _très excités, moins Mlle de La Clabauderie et Zoé Lacave_.--Non, à quoi bon? Nous attaquerons! On plaidera! Aux pauvres! Quelle dérision!...
_Tumulte général._
FIN
LE CRI DE LA VIE
Quand M. Lemurier, quittant l’impasse Desnoyes, derrière l’Observatoire, émigra rue Troussetonne, à Auteuil, ce fut, pour ce célibataire endurci, savant maniaque, et l’un des membres les plus obscurs de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, un drame.
Il vivait depuis tant d’années dans son inconfortable petite maison noirâtre aux plafonds bas, à l’escalier de carreaux rouges, sa maison encombrée de livres de la cave au grenier et qui donnait, par les trois marches d’un perron verdi, sur un jardinet vieillot au fond duquel sa gouvernante Monique élevait, dans une cabane, des lapins et, derrière un grillage, des poules.
Mais quoi, l’antique impasse avec ses murs de jardins muets avait vécu. A sa place, deux maisons de rapport allaient s’élever. Déjà les équipes de terrassiers arrivaient.
M. Lemurier en aurait pleuré. Sa vieille servante menaçait de le quitter; et qu’allait-il faire de ses trois chats; Eaque, Minos et Rhadamante?
C’est une chose redoutable qu’un déménagement, quand on est vieux. Il semble qu’il faille déraciner avec effort les objets et les meubles que rivent au sol le poids considérable du Temps et la servitude du Passé. Quel air dépaysé ils prennent dans un logis nouveau; comme ils semblent soudain caducs et branlants! Pour eux, plus d’encoignures propices! Les livres surtout, innombrables, requéraient des rayons nouveaux. Pourrait-on les placer tous? M. Lemurier faillit en faire une maladie.
Heureusement, Monique dirigea l’installation, régnant comme un dieu des orages, au milieu des marteaux des menuisiers, des chansons des peintres, des échelles des plombiers et de la poussière soulevée par le battage des tapis.
Enfin ce tumulte s’apaisa, et M. Lemurier put espérer des heures moins tourmentées. Les chats eux-mêmes, énormes matous noirs, à qui, de vétusté, le poil tombait par plaques, s’accoutumèrent peu à peu aux aîtres, sauf Rhadamante, l’ancêtre, qui disparut un beau jour et, ramené par l’instinct de la propriété vers l’impasse Desnoyes, y finit déplorablement--on ne le sut qu’après--de misère et de faim.
En dépit des placards, il fallut faire venir le marchand d’habits et le marchand de meubles qui, devant les vieilleries qu’on leur montrait, offrirent des prix dérisoires. Longtemps des malles obstruèrent le couloir; et, sur une armoire, un petit cercueil d’enfant, qui ressemblait aussi à une boîte à violon, fit tache noire: il contenait le bicorne emplumé de l’académicien.
M. Lemurier ne s’en coiffait plus qu’en des occasions solennelles, et son frac à palmes vertes sentait toujours le camphre. Il ne ménageait pas moins son habit noir démodé, car il n’allait plus dans le monde que deux fois l’an, chez la baronne Duveau-Lemartre, dont le parrainage lui avait ouvert l’Institut.
M. Lemurier ne dînait pas en ville, cela dérangeait son régime végétarien. M. Lemurier ne recevait point d’amis parce qu’il n’en avait pas. Ses collègues lui étaient indifférents, sauf deux ou trois auxquels il vouait une de ces animosités que connaissent seuls les savants spécialisés; il avait passé dix ans de sa vie à éplucher, avec une volupté sournoise, les erreurs commises par M. de Balnacourt, son voisin de fauteuil, dans son grand traité de _la Numismatique à travers les âges, envisagée au point de vue plastique, historique et sociologique_.
M. Lemurier, détaché de bien des vanités, n’aimait plus guère que la solitude et le silence qui favorisent la méditation sereine et la compulsation acharnée des textes. Et Monique elle-même, qui, avec un peu de barbe au menton et sa longue tête mobile aux yeux jaunes, ressemblait à une chèvre à lunettes, respectait avec une ferveur mystérieuse ces deux entités sacrées.
M. Lemurier put donc croire que des jours heureux allaient renaître: ces jours blancs que ne troublent ni la lettre importune ni le coup de sonnette alarmant, ces jours de travail réglés comme des heures de couvent par des rythmes invariables: les séances de l’Académie ou l’enterrement d’un collègue,--sa seule distraction.
Ce matin-là, son premier matin de calme, il était plongé dans une lecture passionnante: _l’Origine des signes cunéiformes_, et jouissait du recueillement de la pièce tapissée de livres. Une clarté favorable tombait de la fenêtre sur la table encombrée de manuscrits et de dossiers. Eaque dormait sur un fauteuil, et Minos, accroupi au pied de la cheminée comme un sphinx, contemplait la grille de coke rouge dont la touffeur répandait un bien-être.
C’est alors que, féroce comme un chant de guerre, une clameur éclata.