Tante Million

Part 3

Chapter 33,779 wordsPublic domain

«Mais à cela, pourtant si raisonnable, M. Girolle ne voulut point entendre, et ne s’ingéra-t-il pas de vouloir soigner lui-même Mme Goulart, sans aucun secours des hommes de l’art? De fait, il la soigna; et le pis est que, pendant huit jours, aidé de sa femme comme infirmière, et me supplantant littéralement, il la supplicia tant et si bien qu’il la mit à deux doigts de la mort.

«Vous savez que M. Girolle eût dû être pharmacien: c’est sa véritable vocation. Outre qu’il se médicamente sans trêve pour des maux imaginaires, il est porté d’un goût dangereux vers les tisanes, les collyres, les émulsions, les juleps, les poudres, les pommades, tout ce qui se dose, se triture, se mélange, s’insère en des cachets, se scelle sous des petites boîtes. Sans aucune connaissance médicale, sans autre excuse que son arrogante vanité, il s’empara de Mme Goulart et la traita de Turc à More, avec les remèdes les plus extravagants; un jour la quinine, un jour le calomel, puis un vésicatoire, ensuite des fumigations soufrées, pour finir par une thériaque de sa composition contenant les soixante-et-onze drogues combinées par Mithridate, roi du Pont, et qui jetèrent la malade dans un état voisin de l’épilepsie.

«Qu’eussiez-vous fait à ma place, monsieur le comte? Et que pouvais-je contre ces souriants oppresseurs? Comment lutter contre M. Girolle, coiffé d’un bonnet grec, brandissant un thermomètre ou une cuiller à spatule, et contre Mélanie Girolle, sanglée d’un tablier blanc et me marchant sur les pieds, afin que je lui cède la place!

«Me révolter? Mais vous connaissez leur humeur; ah! plus d’une fois j’ai déploré, j’oserais dire: j’ai maudit l’imprudence généreuse, et cependant calculée, qui vous fit les appeler à la rescousse contre l’ennemi commun.

«Toutes mes tentatives pour faire appeler un médecin furent vaines, et sans aller jusqu’à croire que les Girolle voulaient attenter aux jours de leur tante--Dieu me garde de pareilles imputations--je n’affirmerais pas qu’au fond d’eux, et dans le repli le plus obscur de leur âme, ils n’eussent pas éprouvé quelque arrière-pensée involontaire, quelque secret espoir d’un événement irrémédiable, auquel ils n’auraient pris part, selon leur conviction, que pour le conjurer.

Mais la résistance de Mme Goulart déjoua toutes prévisions, et c’est miracle; car si l’on voit quelques malades échapper aux assauts d’un bon médecin, il semble impossible qu’un mauvais ne les envoie pas goûter dans un monde meilleur le repos définitif: qu’est-ce donc, quand il s’agit d’un Girolle brouillon et inepte!

«Comme tout a une fin, et que Mme Goulart, affaiblie par ces empoisonnements répétés, aspirait à les fuir, nous ne pensâmes plus qu’à tromper la surveillance étroite de nos gardiens.

«Le hasard nous servit. Les Girolle, ayant été convoqués au Parquet de Nice, à fin d’information, pour répondre des coups et blessures administrés aux Colembert--ça, c’est le comble!--s’absentèrent pour quelques heures, et cela nous suffit pour régler la note de l’hôtel, considérablement enflée par leurs dépenses royales, et sauter dans un train pour Marseille, où nous prîmes le rapide.

«L’image de la petite maison de Mlle de La Clabauderie se présenta alors à votre tante. Elle répugnait à rentrer dans son hôtel, sans que son confort y fût assuré à l’avance. Nous prîmes donc à Dijon un train omnibus qui nous mena à Montargis, où Mlle de la Clabauderie, que le saisissement de cette arrivée remplit de joie et de crainte, se montra aux petits soins pour nous.

«De ce séjour tranquille, j’espère vous écrire bientôt, monsieur le comte, des nouvelles tout à fait satisfaisantes. Je me borne à vous exprimer aujourd’hui, ainsi qu’à madame la comtesse, mon empressé dévouement.

ZOÉ LACAVE.»

VIII

UN NOUVEAU VISAGE

La petite maison de Mlle de La Clabauderie, à Montargis, donnait d’un côté sur la rue aux Poules, de l’autre sur la place de la Halle-aux-Grains.

Plantée d’ormes en quinconce, cette place sert de marché le vendredi. On y voit des marchandes, abritées sous d’énormes parapluies multicolores, vendre des étoffes de couleurs crues comme pour des sauvages de l’Afrique; des volailles caquetantes en des paniers alternent avec des étalages de ferblanterie à treize sous.

La rue aux Poules s’allonge silencieuse et solitaire. Des murs la bordent, derrière lesquels on aperçoit des arbres mélancoliques; puis surgissent des façades de maisons mortes. Point de métiers. Seule, une tannerie teinte le ruisseau d’eaux violacées ou rosâtres.

Un perron de cinq marches disjointes accède à la porte noire de l’«Hôpital des Bêtes», ainsi surnomme-t-on dans le pays la demeure de Mlle de la Clabauderie, en raison de l’amour excessif qu’elle voue aux chats malades et aux chiens éclopés.

Il y a un heurtoir figuré par une main tenant une pomme de pin. Et le son qui frappe la petite enclume de bronze résonne grave. Dans le vestibule des losanges de mosaïque, froids aux semelles. Le salon, à gauche, avec ses housses et ses ronds de chenilles en laine, avec sa pendule sous globe et ses flambeaux enlinceulés de gaze, fait penser à un parloir de couvent.

Un escalier de chêne ciré à glace--la tante a failli trois fois s’y rompre le cou--conduit aux chambres du premier, dont la plus belle est réservée à Mme Goulart.

Elle s’orne d’un lit monumental, avec courtepointe en cachemire piqué; meuble en reps vert; quatre gravures tachées de son en des cadres dédorés représentent: Alexandre interpellant Diogène dans son tonneau, Mazeppa ligoté qu’emporte un cheval fou dans le steppe, Napoléon pendant la retraite de Russie, enfin Cléopâtre livrant son bras à un aspic visiblement empaillé.

Le cabinet de toilette se compose d’un réduit en forme de niche, où Mme Goulart peut à peine se retourner. La cuvette et le pot à eau ont les proportions d’un jouet de poupée.

En ce moment, Mme Goulart, que des bigoudis couronnent de hideux petits serpents, a confié sa tête au peigne habile de Zoé Lacave. Enveloppée d’une petite matinée de batiste, elle a l’air d’une divinité hindoue. Mlle de La Clabauderie, assise auprès d’elle, l’entretient de son «Refuge». C’est sa manie et sa passion. Elle a déversé dans l’amour des animaux les tendresses d’un cœur aimant, les aspirations de son âme romanesque et les mortifications de son corps usé. Longue, mince, anémique, la tête en poire, le nez protubérant, les yeux pâles et ternes, vêtue de noir avec col et poignets de nurse, jaunie et macérée d’abstinence--son régime est d’épinards--Mlle de La Clabauderie semble une sainte pour arche de Noé.

Elle possède la plus étrange collection; tous ses pensionnaires ont leur nom et leur fiche. Par rang d’entrée en compte:

_Moumoune_, chatte grise, essorillée, à qui le poil tombe par places. C’est l’aïeule; elle est si redoutable qu’on l’enferme dans une pièce à part. Un jour elle a failli, d’un coup de griffe, crever l’œil de Mlle de La Clabauderie.

_Kiki_, barbet touffu, n’a que trois pattes et se gratte perpétuellement: type du chien rôdeur qui se nourrit de détritus, poursuivi d’écuelles d’eau sale et traqué par les garnements. Sa maîtresse l’a délivré d’une casserole qu’il portait attachée à sa queue.

_Pichenette_, chatte valétudinaire. Noire aux yeux verts; terribles crises d’épilepsie et voleuse comme pas une. Elle porte un paletot fourré et un petit bonnet qui lui donnent l’air le plus absurde.

_Opportune_, tortue à la tête chauve, aux petits yeux encapuchonnés de cuir. On ne la trouve jamais quand on la cherche.

_Déluge_, perroquet d’un vert et d’un bleu déteints, sale et grognon, dont le plus grand plaisir est de mordre, la tête en bas, son perchoir, quand, dressé sur ses pattes, il ne préfère pas crier: «Portez armes!... Petit Coco mignon!...» Ou d’incompréhensibles «Grattrre... Crocrre!...»

Mme Goulart écoute, avec une lassitude énervée, l’intarissable éloge que sa nièce Hildegarde (petit nom de Mlle de La Clabauderie) fait de ses pensionnaires; car, outre ces vedettes, l’«Hôpital des Bêtes» entretient d’innombrables figurants: trois autres chats, quatre chiens, des canaris des Iles, des perruches vertes, un corbeau augural comme celui du poème d’Edgar Poe, deux cochons d’Inde et un hérisson.

Certes, Mlle de La Clabauderie est incapable de souhaiter la mort de sa volumineuse tante; de toute sa délicatesse et de sa fierté elle écarte, comme une tentation du démon, l’espoir d’un héritage qui, elle le sait bien, ne lui sera jamais dévolu dans sa colossale ampleur. Mais elle ne parvient pas à repousser certaines images flatteuses. Elle entrevoit, plus tard, dans le vague, les murs neufs, la toiture éclatante d’un somptueux établissement, où les bêtes opprimées trouveraient un Paradis terrestre: une écurie modèle pour les chevaux--ces pauvres chevaux de fiacre et de rouliers!--avec des chenils de luxe pour les toutous, les belles chambres de chats, les larges volières des oiseaux. Des bêtes bizarres et rares, telles qu’un éléphant de cirque devenu infirme, ou un chameau atteint de vertiges, trouveraient là un asile... Trois vétérinaires soigneraient le personnel; l’on verrait des infirmiers souriants, tous bien payés, vêtus d’un uniforme bleu à palmes d’argent au collet.

MADAME GOULART, _qui n’écoute plus que d’une oreille_.--Vous disiez Hildegarde, que...

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE.--Ah! oui. Je vous parlais de ce petit singe vert qui faisait mes délices... Figurez-vous, il avait appartenu à une princesse croate; sa tête n’était guère plus grosse qu’une noix. Il se blottissait entre mes bras, tant il était frileux. Et des inventions à mourir de rire!

MADAME GOULART, _qui n’aime pas les singes_.--Qu’est-il devenu?

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE.--Une pleurésie maligne l’a emporté.

MADAME GOULART, _avec satisfaction_.--Ah!

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE.--Mais on ne soupçonne pas l’intelligence des animaux. Déluge, tenez, le perroquet, vous prédit le temps qu’il fera. Quand il doit pleuvoir, il ne crie jamais: «Petit Coco mignon!» Il secoue sa patte raide et psalmodie d’un ton lugubre--Je vous demande pardon, ma tante--: «Fi... fi... fichu temps! Coco a la goutte!»

MADAME GOULART, _un peu agacée_.--Et dites-moi, parmi votre ménagerie, vous ne recueillez pas les punaises?

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE, _devenant très rouge--est-ce une raillerie? Est-ce une insinuation désobligeante?_--Que dites-vous là, ma tante? Des punaises ici? J’espère que vous n’en avez pas trouvé l’ombre d’une ombre dans votre chambre? Honorine et moi en mourrions de confusion. Jamais, au grand jamais, il n’y en a eu une seule...

MADAME GOULART.--J’ai été piquée cette nuit. Ce n’était peut-être qu’un moustique.

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE.--Je suis désolée... Un moustique? Ce serait le premier depuis dix-sept ans.

Honorine vient--heureuse diversion--annoncer le déjeuner. Zoé Lacave retire son peignoir à Mme Goulart, qui se mire et s’admire dans la glace ronde à pied que lui présente sa nièce.

On descend à la salle à manger. Aïe, le parquet frotté et ciré... Catastrophe! Mme Goulart patine sur une marche, glisse sur les reins et dégringole ainsi, par saccades, au rez-de-chaussée, où Mlle de La Clabauderie, plus morte que vive, et Zoé Lacave la ramassent; cependant qu’affolés par ce fracas, les chiens aboient, le corbeau gémit et Déluge ricane.

Mme Goulart va lancer la foudre, mais elle se sent soudain faiblir; les murs chavirent, la tête lui tourne, elle s’évanouit...

IX

RENTRÉE

Depuis trois mois, Mme Goulart a repris possession de son somptueux hôtel de l’avenue Kléber. Elle a retrouvé un personnel docile, compassé, les sourires figés du vieux maître d’hôtel qui ressemble à M. de Talleyrand, et les jappements joyeux de Bijoute.

Mais les rites hebdomadaires ne sont plus observés. Mme Goulart ne convoque plus le lundi les dames patronnesses de l’Œuf à la Coque. Elle ne se plaît plus à accueillir le mardi les messieurs âgés des diverses Académies et les jeunes gens mûrs des revues sérieuses. Encore moins le jeudi se complaît-elle au recensement de ses vitrines et à l’astiquage de ses bibelots. Sauf aux Vertbois, sa porte est fermée à tous parents et héritiers; encore le comte et la comtesse ne sont-ils admis que de cinq à six, deux fois la semaine. Quant au docteur, M. Surnulot, il vient presque tous les jours.

Il y a quelque chose de changé dans la vie de Mme Arsène Goulart et dans Mme Arsène Goulart elle-même. A l’écurie, les alezans maigrissent, car on ne fait plus la promenade coutumière au Bois, et le cocher judicieux les rationne; par contre, il boit toute leur avoine dans les bars du quartier et chaque soir on le rapporte ivre-mort. Les grands laquais en livrée bleu de roi, las de bâiller à bouche fermée sur les banquettes de l’antichambre, ont tiré de leur poche un jeu de cartes, et s’adonnent à l’écarté quand ils s’ennuient trop. A ces fâcheux indices, on sent un service qui se désorganise. Zoé Lacave, pourtant, se multiplie.

Aujourd’hui, elle accompagne le docteur qui vient une fois de plus d’ausculter, de tâter, de percuter Mme Goulart.

ZOÉ LACAVE.--Eh bien, docteur?

LE DOCTEUR SURNULOT, _très moderne, grand chic, aplomb d’arriviste_.--Que vous dirai-je? Nous assistons à une singulière leçon de choses. Mme Goulart n’a voulu suivre aucune de mes prescriptions. Elle en meurt.

ZOÉ LACAVE, _effrayée_.--Comment, elle va mourir?

LE DOCTEUR SURNULOT.--Je parle au figuré. Mais que le moral et le physique chez elle soient gravement atteints, il n’y a aucun doute. L’estomac fonctionne mal, le cœur est hypertrophié, le cerveau s’anémie, le foie abdique, les reins se mettent en grève, les canaux s’encrassent, l’artério-sclérose se généralise. Elle est à la merci d’une attaque ou peut-être d’une embolie.

ZOÉ LACAVE.--Mais elle allait si bien il y a trois mois!

LE DOCTEUR SURNULOT.--Non, elle n’allait pas bien. Elle se gavait de nourriture, ce qui est néfaste. Elle ne prenait aucun exercice, ce qui est déplorable, et elle vivait dans un état de constante neurasthénie et de faiblesse irritable. Y a-t-il eu chez elle choc mental? Secousses trop brusques? Ce que vous m’avez raconté... L’accident sur le yacht... la chute à Montargis?... Bref, ça ne va pas, pas du tout.

Soucieuse, Zoé Lacave revient auprès de sa maîtresse, Mme Goulart lui sourit avec douceur et mélancolie.

C’est si imprévu, un sourire pareil, qui n’est plus un sourire d’ogresse, mais de grosse femme affaiblie, que Zoé Lacave en a le cœur ému.

MADAME GOULART, _avec une insolite bienveillance_.--Je ne vous demande pas ce qu’a dit ce bon M. Surnulot?

ZOÉ LACAVE.--Il vous trouve beaucoup mieux, et vous avez, en effet, une excellente mine.

MADAME GOULART.--Vous n’en paraissez pas convaincue, ma pauvre Zoé. Laissons cela. Je sais que je suis profondément atteinte.

ZOÉ LACAVE.--Par exemple!...

MADAME GOULART.--Oh! depuis que je ne me sens plus de goût à rien, et que je me désintéresse d’un tas de choses qui me distrayaient un peu; depuis que je reste étendue des heures dans ce fauteuil, les jambes et le souffle coupés, j’ai eu le temps de réfléchir et d’observer.

ZOÉ LACAVE, _inquiète_.--D’observer...

MADAME GOULART.--Cela vous étonne? Mais j’ai toujours observé, même quand je n’en avais pas l’air. J’ai toujours démêlé, croyez-le, les arrière-pensées de ceux qui m’entourent, percé le masque de leurs sourires et de leurs grimaces. Je n’ai guère été dupe dans ma vie, ou si je me suis prêtée à l’être, c’est que je le voulais bien. La richesse donne à ceux qui en ont mesuré la puissance de corruption, une singulière clairvoyance.

ZOÉ LACAVE, _qui tremble pour elle-même_.--Voilà des idées!...

MADAME GOULART.--Ce ne sont pas des idées. Ainsi, je suis sûre, Zoé, que vous m’avez toujours cru la plus heureuse des femmes, parce que j’étais riche?

ZOÉ LACAVE.--Mon Dieu... avouez que vous n’êtes pas à plaindre?... Tous vos désirs...

MADAME GOULART.--Tous mes désirs... dans l’ordre matériel, oui, sans doute. Je pouvais manger des bécasses en dehors de la saison et des primeurs rares; je pouvais voyager, m’acheter des choses chères...

ZOÉ LACAVE.--Vous pouviez? Mais vous pouvez, toujours...

MADAME GOULART.--J’en ai de moins en moins le goût. Ne savez-vous donc pas, vous qui n’êtes guère moins vieille que moi, que l’assouvissement du désir lasse le désir? Et dans l’ordre moral, étais-je satisfaite? Non, bien loin de là. La misère d’âme, la mauvaise foi, la ruse, la cupidité des gens m’écœuraient, et je ne jouissais pas de me posséder moi-même, parce que j’étais l’esclave de mes passions violentes et impérieuses.

ZOÉ LACAVE.--Vraiment, madame, je ne vous reconnais plus; vous parlez comme si...

MADAME GOULART.--Je ne me reconnais pas moi-même... Il me semble que je m’éveille d’un de ces sommeils où l’on a peine à se ressaisir, où l’on doute de son identité, où le temps n’est plus à sa place, où rien n’offre plus la même perspective. Est-ce que vous ayez déjà été gravement malade, Zoé?

ZOÉ LACAVE.--J’ai failli mourir à quinze ans d’une jaunisse rentrée, et à trente-deux d’une fièvre typhoïde.

MADAME GOULART.--Et avez-vous alors pensé à la mort?

ZOÉ LACAVE.--Le moins possible, madame. C’est une idée si effrayante!

MADAME GOULART.--Effrayante, oui. Est-ce que nous sommes seules?

ZOÉ LACAVE.--Certainement...

MADAME GOULART.--Allez donc voir, je vous prie, s’il n’y a personne derrière la porte... Il me semble qu’on a marché dans le couloir.

ZOÉ LACAVE, _revenant_--Non, personne.

MADAME GOULART.--Cela vous ennuierait-il, ma bonne Zoé, de me lire quelque chose? Je voudrais ne pas penser... ou penser à d’autres choses...

ZOÉ LACAVE.--Qu’est-ce qui vous plairait? Voulez-vous une lecture sérieuse, et que j’entame le gros livre que vous a apporté M. Roset du Ponant, de l’Institut, sur les _Voies et constructions romaines?_

MADAME GOULART.--Cet excellent M. du Ponant... Non, pas aujourd’hui.

ZOÉ LACAVE.--Préférez-vous le roman qu’a déposé hier M. Cœurdeblé: la _Fontaine des amours tristes?_

MADAME GOULART.--Non, rien ne me dit.

ZOÉ LACAVE.--Voulez-vous que j’aille chercher Bijoute?

MADAME GOULART.--Pauvre Bijoute, elle me fatiguerait. Tout me fatigue, à présent... Donnez-moi mon écritoire... Je vais écrire à mon notaire... On ne prend jamais trop tôt ses dispositions.

ZOÉ LACAVE, _avec hésitation_.--On a toujours le temps... Vos mains sont chaudes... Vous vous tourmentez... Pourquoi ne pas vous reposer? Voulez-vous une petite collation?

MADAME GOULART.--Je n’ai plus soif. (_Résolument._) Donnez-moi de quoi écrire à mon notaire.

ZOÉ LACAVE.--Voilà...

MADAME GOULART.--Qu’est-ce qui entre dans la chambre?

ZOÉ LACAVE, _se retournant_.--Dans la chambre? Mais personne!

MADAME GOULART.--Ah! je croyais bien pourtant...

Un grand silence, un long malaise...

X

DES PARENTS PAUVRES

Un atelier de peintre. Chevalet, toiles; aux murs, des moulages. Propreté parfaite. Un berceau dans un coin. Sur un divan recouvert d’un tapis d’Orient, des journaux et des livres. Un vieux guéridon porte, dans une cruche de cuivre, un bouquet de roses. On remarque encore une authentique commode Louis XV aux bronzes rares, et, près de la grande baie vitrée, une petite «tricoteuse» avec un ouvrage de femme.

Albert Teulette, palette au pouce, travaille. Il ne porte point, comme il l’eût fait il y a trente ans--sauf qu’alors il n’était pas né--un complet de velours avec un pantalon à la zouave et un veston à col droit. Aucune mèche de cheveux extravagante ne descend sur son front. Il est rasé à l’américaine et porte, comme tout le monde, une raie discrète sur le côté. Habillé comme vous et moi, l’air très jeune, ouvert et franc, de beaux yeux bruns, des lèvres moqueuses: l’ensemble sympathique.

Il fredonne, sans peur d’éveiller «Bouni», son fils, bébé de six mois, dit «la Sucrette à sa mère», ou «le Poulet de grain», ou «le Costaud de Montparnasse», ou, tout court: «Bibi-Lolo». Cet enfant est magnifique et dort à poings fermés, tel Hercule au berceau.

Quelqu’un est entré sur la pointe des pieds et applique ses deux mains sur les yeux du jeune homme:

--Coucou! Qui est là?

ALBERT TEULETTE.--Pas malin de le deviner! Une délicieuse petite femme.

LA VOIX, _méfiante_.--Mais quelle femme?

ALBERT TEULETTE.--Une exécrable créature que j’adore.

LA VOIX.--Mais encore?

ALBERT TEULETTE.--Elle a un nez chiffonné, un teint de rose et de lait, des cheveux jaune orange qui justifient son surnom de «Mandarine». Pour tout dire, c’est toi, ma petite femme légitime. As-tu fini de m’aveugler, Marthon?

MARTHE TEULETTE.--Tu as hésité à me reconnaître! Ah! si je croyais que tu pensais à une autre!...

ALBERT TEULETTE.--Qu’est-ce que tu ferais?

MARTHE TEULETTE.--Je me jetterais par la fenêtre avec Bouni.

ALBERT TEULETTE.--Ça serait malin!

MARTHE TEULETTE.--Alors, tu m’as reconnue tout de suite? A quoi?

ALBERT TEULETTE.--A ce que tu sens bon et à ce que je n’aime que toi.

MARTHE TEULETTE.--C’est gentil, ce que tu dis là.

ALBERT TEULETTE.--Voilà comme je suis.

MARTHE TEULETTE.--Le «Poulet de grain» ne t’a pas dérangé? Ah! dis-moi, j’ai rencontré Mme Girolle, notre cousine, qui marchandait avec âpreté deux sous de salade.

ALBERT TEULETTE.--C’est une chipie.

MARTHE TEULETTE.--Tu es dur.

ALBERT TEULETTE.--Tu as raison. Ce n’est qu’une harpie.

MARTHE TEULETTE.--Sais-tu ce qu’elle m’a appris?

ALBERT TEULETTE.--Que Girolle était devenu gâteux?

MARTHE TEULETTE.--Tu es bête. Non, que la tante était très malade.

ALBERT TEULETTE.--Quelle tante? Le Mont-de-Piété?

MARTHE TEULETTE.--Comme si tu en avais trente-six! La tante qui ne t’a jamais pardonné ton mariage avec ta petite Mandarine (je t’aime tant, pourtant); la tante qui n’a jamais voulu recevoir notre «Bouni», la tante qui a de l’or sous ses semelles et sous son traversin; la tante Million, enfin ta tante Arsène...

ALBERT TEULETTE.--Autrement dit Mme Goulart.

MARTHE TEULETTE.--Elle est au plus mal.

ALBERT TEULETTE.--C’est regrettable. Que veux-tu que j’y fasse?

MARTHE TEULETTE, _gaiement_--Si ce sont-là tous tes sentiments de famille!...

ALBERT TEULETTE, _changeant de ton_.--C’est une pauvre femme, je la plains profondément.

MARTHE TEULETTE.--Pourquoi? Il me semble...

ALBERT TEULETTE.--Elle n’a jamais eu un jour de bonheur. La méfiance, la ruse, l’avarice, la gourmandise payée par la maladie, l’épouvante ont empoisonné sa vie. Elle n’a vu autour d’elle que visages grimaçants, mains crochues et avides: tous ces Vertbois, ces Colembert, et les Girolle déjà nommés...

MARTHE TEULETTE.--Mais pas toi...

ALBERT TEULETTE.--Pas moi. Quoique, après tout, moi aussi, j’ai eu parfois--oh! pas souvent--des idées peu glorieuses. On se dit malgré soi, certains jours--assez rares, heureusement!--«Pourquoi les uns ont-ils trop et les autres pas assez? Avec la dixième partie de ce que cette vieille femme thésaurise, que de choses à faire, pour soi et les autres!»

MARTHE TEULETTE.--Oui, n’est-ce pas?... Ce n’est pas mal de se dire ça... Après tout, tu es son neveu.

ALBERT TEULETTE.--Oh! elle est si peu ma tante...

MARTHE TEULETTE.--Qu’est-ce qu’elle te reproche?

ALBERT TEULETTE.--D’avoir su me passer d’elle. De faire de la peinture au lieu d’être notaire ou commerçant. De t’avoir épousée sans son approbation, comme si jamais elle avait pris charge de mon bonheur. Mon bonheur! ça ne regarde que nous... Tu es une belle, bonne et courageuse petite femme...

MARTHE TEULETTE.--Avec toi, je n’ai pas de mérite; tu es si bon, si tendre, un si chic type... Laisse-moi t’embrasser!

ALBERT TEULETTE.--Tu m’as donné notre chéri, un beau petit gars comme on n’en voit plus à Paris. Ah! la tante peut dormir tranquille sur ses millions, ce n’est pas moi qui irai l’importuner!

MARTHE TEULETTE.--Toi! tu n’y mettras jamais les pieds. Pourtant, puisqu’elle est si malade, pourquoi n’irais-tu pas--ce serait peut-être gentil de ta part--prendre de ses nouvelles?

ALBERT TEULETTE.--Moi? Pourquoi faire!

MARTHE TEULETTE.--Déjà, elle a eu cette mauvaise grippe; tu n’as pas voulu aller t’informer de sa santé.