Tante Million

Part 2

Chapter 23,685 wordsPublic domain

«Vous connaissez l’humeur belliqueuse de Girolle et l’acidité corrosive de Mélanie Girolle. Les Colembert, battus en brèche, ne pourront, je l’espère, tenir longtemps contre ces tenaces rivaux.

«Sur ce, ma bonne Zoé, guérissez vite cette fluxion que vous devez à l’humidité de votre chambre. Mme de Vertbois joint ses bons souvenirs aux miens, que je nuance d’un respect.

NORBERT DE VERTBOIS.»

_P.-S._--Tenez-moi au courant de l’arrivée des Girolle et des premières escarmouches.

Le jour où Zoé Lacave alla, non sans se retourner plus d’une fois, par crainte d’être épiée, retirer cette lettre au guichet de la poste restante, les Girolle prenaient d’assaut un compartiment de secondes du train de nuit Paris-Nice.

Pendant un long moment, M. Girolle, qui était petit et rageur, crâne chauve et barbiche grise, se colleta avec les valises et le filet, tandis que Mme Girolle, mince et jaune, déplorait la lenteur de leur fiacre, le manque de porteurs, l’excédent de bagages, l’afflux des voyageurs et les petits pois de son dîner qui passaient sans bonne grâce.

M. Girolle, dont l’aménité n’est pas la qualité foncière, ronchonne depuis qu’ils ont quitté la maison. Entre sa femme et lui, l’incompatibilité d’humeur n’a jamais causé qu’une scène, farcie d’aigreurs et convulsée de reproches. Une seule. Elle dure depuis vingt-cinq ans.

MADAME GIROLLE.--Tu as mal placé le sac de nuit. Il va tomber.

M. GIROLLE.--Qu’il tombe! Tu n’avais qu’à ne pas prendre tant de petits colis. Es-tu sûre que le compte y est?

MADAME GIROLLE.--Oui. Si tu n’as rien laissé dans la voiture.

M. GIROLLE.--J’y ai du mérite... Attends! (_Il tire son mouchoir et époussète les coussins._) At... At... Atchoum!

MADAME GIROLLE.--Qu’est-ce que tu as à éternuer?

M. GIROLLE.--Tu le vois; j’enlève les microbes!

MADAME GIROLLE.--Et tu en remplis ton mouchoir.

M. GIROLLE.--Tu n’es jamais contente.

MADAME GIROLLE.--Ta peur des microbes est risible!

M. GIROLLE.--Ton dédain du péril est inepte! Allons, bon! Tu as écorché la valise neuve en l’arrachant brusquement du fiacre.

MADAME GIROLLE.--Parle donc! Tu as aplati mon carton à chapeau!

M. GIROLLE.--Aussi, a-t-on idée d’emporter une pareille roue de moulin?

MADAME GIROLLE.--Je ne t’ai pas empêché, moi, de prendre deux complets, un pyjama et ton smoking, qui remplissent toute ma valise.

M. GIROLLE.--Et toi, avec tes robes! Pour fermer la malle, le concierge a dû monter dessus.

MADAME GIROLLE.--Qu’est-ce que c’est que, cette loque que tu sors?

M. GIROLLE.--Mon vieux foulard noir, pour m’envelopper la tête quand je dormirai.

MADAME GIROLLE.--Joli!

M. GIROLLE.--Autant que tes bigoudis, le matin!... Attends! (_Il reprend son mouchoir._)

MADAME GIROLLE.--Qu’est-ce que tu vas essuyer, encore?

M. GIROLLE.--Les carreaux. Tout à l’heure, la trépidation nous fera avaler leur poussière.

MADAME GIROLLE.--Ma parole! Tu vois des microbes partout!

M. GIROLLE, _se fourrant dans la bouche une pastille de menthol_.--Je ne t’en offre pas?

MADAME GIROLLE.--Merci. J’ai horreur de la pharmacie. Tu es enrhumé?

M. GIROLLE.--Non, c’est par précaution. A dix heures, je prendrai un cachet de quinine.

MADAME GIROLLE.--Tu as la fièvre?

M. GIROLLE.--Non, c’est pour la couper d’avance. Je ne veux pas arriver malade à Nice.

MADAME GIROLLE.--Mais tu l’es, malade. Malade imaginaire! Tu l’as toujours été.

M. GIROLLE, _sépulcral_.--Quand je serai mort, tu ne feras plus d’esprit à mes dépens.

MADAME GIROLLE.--Et tout cela, ce dérangement, ces tracas, ce voyage coûteux et insensé, pour aller nous faire rabrouer par la tante Arsène.

M. GIROLLE.--Pardon, nous remplissons un devoir; évincer les Colembert!

MADAME GIROLLE.--Tu seras malin. Ils savent se cramponner!

M. GIROLLE.--J’ouvrirai les yeux de la tante.

MADAME GIROLLE.--Au profit de qui! De ces égoïstes de Vertbois? J’aime encore mieux les Colembert, qui ne posent pas, ne sont pas sournois et m’amusent.

M. GIROLLE.--Ils t’amusent? Tu n’es pas dégoûtée.

MADAME GIROLLE.--Tes Vertbois! Ils te font tirer les marrons du feu. Va, ce n’est pas nous qui les croquerons!

M. GIROLLE.--Vite! Vite! On va monter dans notre compartiment. Colle-toi à la portière!

Vain subterfuge. Deux Anglais, puis un officier en civil, puis deux dames mûres, escortées d’un vieux monsieur à l’évident catharre, refoulent Mme Girolle et submergent le wagon.

M. GIROLLE, _avec un désespoir sombre_.--Complet!

MADAME GIROLLE, _en écho navré_.--Complet!

LE CONTRÔLEUR.--Vos billets, messieurs et dames, si-ou-plaît?

Portières, Sifflet. Départ.

M. et Mme Girolle, ankylosés d’avance pour dix-huit heures, se rencognent et se toisent avec une férocité contenue, où couve la scène perdurable qui remplit leur vie, et va, dans cinq minutes, exploser à nouveau.

V

LES GRANDES IDÉES DE M. COLEMBERT

C’est dans le salon à bow-window de la villa Pastougnette.

Le locatis dans son horreur; cretonnes sales et peluches usées; poufs et fauteuils crapauds, tables en arabesques. Sur la cheminée, entre deux grands coquillages roses, une pendule Empire en bronze se refuse à marcher. Chromos encadrés aux murs.

On dirait que le propriétaire s’est ingénié à orner la villa de tout ce que les bric-à-brac ont de plus hétéroclite et de plus minable; il l’a louée pourtant outrageusement cher. Naturellement, la cheminée fume et les odeurs de cuisine montent du sous-sol.

Le choix de cette demeure et le fait qu’elle s’en accommode supposent chez Mme Goulart une véritable perversité mentale. Évidemment elle savoure le contraste et se délecte à songer que, pour quinze mille francs, elle occuperait, si elle voulait--mais elle ne veut pas--une villa somptueuse, et qu’à Paris, son hôtel regorge de richesses, dans le noir des volets clos.

Contre la baie, dont le store déchiré se relève, cingle une de ces pluies diluviennes qu’on ne voit que dans le Midi. Des palmiers aux plumes déchiquetées, des cactus hérissant leurs dards, de vilains arbres-chenilles, tout l’économique jardin tropical, sans autres fleurs que deux maigres plates-bandes de géraniums.

La tante Arsène et le cousin Colembert viennent de jouer leur septième partie de dames, cependant que Mme Colembert, restée dans la chambre de Zoé Lacave, reprise, avec celle-ci, les bas de la tante.

Cette fois encore, Mme Goulart vient de gagner, malgré la belle défense de Colembert, très fort au jeu et assez astucieux pour lui laisser le mérite d’une victoire chèrement disputée.

MADAME GOULART. En voilà assez. Ça ne m’amuse plus.

COLEMBERT.--S’il fait beau demain, je vous emmènerai à Cannes, en automobile, visiter le yacht de mon ami Perdriggers.

MADAME GOULART.--C’est un bon bateau?

COLEMBERT.--Magnifique! Vous devriez l’acheter.

MADAME GOULART.--Pourquoi faire, Seigneur?

COLEMBERT.--Vous vous promèneriez en mer. Excellent pour votre santé. Et nous irions en croisière jusqu’à Tunis étudier le projet gigantesque dont je vous parlais hier: l’exploitation des salines de Rahat-Schouss.

MADAME GOULART.--Très peu pour moi! Vous êtes un assez bon garçon, Médéric; vulgaire en diable, mais amusant quand vous ne parlez pas d’affaires. Ah! non! pas d’affaires! Vous n’y entendez rien!

COLEMBERT, _avec une fausse gaieté_.--Et vous, vous êtes une cousine que j’aime, honore et respecte infiniment; mais votre méfiance vous empêchera de profiter des occasions exceptionnelles que je me faisais un plaisir de vous offrir.

MADAME GOULART.--Oh non! j’ai de la mémoire. La seule fois que j’ai pris des actions dans vos affaires, cinq mille francs, pour les «Pilons-concasseurs du Thibet», était-ce une occasion exceptionnelle, celle-là? Mes cinq mille francs courent encore!

COLEMBERT, _le geste large_.--Parce que vous n’avez pas la foi! Si vous aviez la foi, non seulement vous seriez rentrée dans vos cinq mille francs, mais ils auraient fait des petits.

MADAME GOULART.--Mon gros, on ne me fait pas marcher quand je ne veux pas.

COLEMBERT.--Parbleu, je le sais bien. Mais que vous avez tort! Ah! que vous avez donc tort! Tenez, cette exploitation des Salines de Rahat-Schouss, vous ne soupçonnez pas l’extension qu’elle peut prendre: garanties de toute sorte; la grande banque internationale marche derrière nous. Les dividendes atteindront le quarante du cent.

MADAME GOULART.--Trop beau pour moi.

COLEMBERT, _s’enflammant_.--Oui, voilà; vous êtes comme toutes les riches, vous vous engourdissez sur votre fortune. Voyons, l’autre jour, à Monte-Carlo, quand je vous ai ramassé la forte somme, est-ce que vous ne trépidiez pas aux sensations palpitantes du jeu? Ça, c’est vivre!

MADAME GOULART. Ta! ta! ta! C’est un miracle que d’avoir gagné. Et vous ne m’y repincerez plus. Vos Salines--comment dites-vous?--de Rapate-Shouss ne verront pas mon argent.

COLEMBERT.--Tant pis pour vous. Vous préférerez, je gage, vous intéresser à mes monoplans-parachutes, qui suppriment tout risque en cas de descente brusque?

MADAME GOULART.--Oh! ces machins-là ne m’intéressent pas.

COLEMBERT.--Cependant, le patriotisme...

MADAME GOULART.--Je suis patriote. Mais je ne compte pas monter en aéroplane. Alors?

COLEMBERT.--Avez-vous du moins réfléchi à mon idée d’adjoindre à l’œuvre si intéressante que vous patronnez, «l’Œuf à la coque», destinée aux enfants et aux vieillards, l’œuvre annexe de «l’Œuf dur», réservée aux convalescents et aux adultes? Cette opération philanthropique vous couvrirait d’honneur et rapporterait du dix pour cent. Il ne vous manque qu’un bon directeur. Je m’offre.

MADAME GOULART.--Ouin! J’ai bien assez à faire avec ces dames. Et puis quoi, vous, directeur? Vous êtes trop occupé, mon bon. Que deviendraient les Salines de... Macache-Pousse et les monochutes de votre invention?

COLEMBERT, _se décidant à rire_.--Vous avez des préventions... Des préventions... Alors, demain nous visitons le yacht de mon ami Perdriggers. Un gentleman accompli. Il nous offrira un lunch au champagne, un champagne que je lui fournis et que je place avec une forte remise pour l’acheteur. Quand vous en aurez goûté, vous m’en demanderez douze paniers. C’est du nectar!

MADAME GOULART, _alléchée_.--Combien le vendez-vous, votre champagne?

Irruption de Zoé Lacave, dans un transport d’agitation insolite.

MADAME GOULART, _sévèrement_.--Qu’est-ce qui vous prend, Zoé, d’entrer en trombe et sans frapper?

Tassée dans son fauteuil, énorme et la face en groin, elle terrifie Zoé qui bafouille:

--Les Girolle, madame!

MADAME GOULART.--Quoi, les Girolle?

ZOÉ LACAVE.--Ils arrivent! Ils grimpent le raidillon. Je les ai reconnus de loin. Dans trois minutes, ils sonneront à la grille.

MADAME GOULART.--En voilà un aria! Qui est-ce qui les invite, ceux-là? Est-ce qu’on arrive sans prévenir? Zoé, condamnez ma porte!

ZOÉ LACAVE, _qui n’aime pas les Girolle, tant à cause de leur aigreur que de leur ladrerie_.--Bien, madame!

Elle sort, et Colembert se frotte les mains, cependant que Mme Colembert pénètre dans la pièce, une corbeille pleine au bras.

MADAME COLEMBERT.--Voyez, cousine, nous avons reprisé, Zoé et moi, tous vos bas.

MADAME GOULART, _moitié figue et moitié raisin_.--Bien obligée. Il est vrai que vous n’avez rien de mieux à faire. Puisque vous aimez travailler, je vous donnerai deux robes et un chapeau...

MADAME COLEMBERT, _confuse_.--Oh! cousine!

MADAME GOULART.--... Pour que vous me les arrangiez. Ils en ont besoin.

MADAME COLEMBERT, _résignée_.--Avec joie.

COLEMBERT, _planté devant la baie_.--Les Girolle ne sont pas contents. Ils parlementent avec le jardinier, qui refuse d’ouvrir la grille.

MADAME GOULART, _s’approchant_.--Girolle est un pouacre et sa femme une chipie! Ils sont intolérables. Ah! voilà Bijoute qui va au-devant d’eux en aboyant. Eh bien, qu’est-ce qui lui prend, à cet idiot de jardinier! Voilà qu’il les laisse entrer? Firmin! Firmin!

Elle tire si violemment le cordon décrépit de la sonnette qu’il lui reste dans la main. Le maître d’hôtel se précipite.

MADAME GOULART.--Firmin, courez dire à ces personnes que je ne reçois pas.

Il se précipite.

MADAME GOULART, _outrée_.--Les voilà déjà sur le perron. Non! A-t-on idée? Violer mon domicile! (_Aux Colembert_). Pourquoi riez-vous? Qu’est-ce que l’importunité des Girolle a de plaisant? Vous croyez-vous plus malins qu’eux? J’entends qu’on me respecte. Je reçois qui je veux et, quand on a cessé de me plaire: la porte!

«Ah! voilà Zoé qui s’en mêle!

«Oh! que je m’amuse! Girolle lui dit des sottises et sa femme écume. Ils sont trempés et vont sûrement prendre un rhume. Ah! Ah! Ah! Bijoute va les mordre! Mords-les, Bijoute! Mords-les! (_Elle pousse un grand cri._) Le misérable Gi... Gi... Girolle a frappé Bijoute avec son parapluie! Je le déshérite!

(_Elle renifle férocement._) «Je déshériterai quiconque bronchera!... Je déshériterai tout le monde!»

Silence consterné, tandis que les Girolle, verts de confusion et de rage, battent en retraite sous l’averse et, au coin de la grille et du mur, disparaissent.

VI

LA PARTIE EN MER

Par la radieuse journée, Cannes est blanche de soleil et la mer fulgure d’écailles d’or.

Dans le salon du yacht _Diamond-Star_, galamment fleuri de buissons de roses et d’œillets, Tante Million a fait honneur au lunch au champagne (ma foi, excellent!) fourni par Colembert. Le propriétaire du yacht, M. Perdriggers, en veston bleu aux ancres d’or sur les revers et casquette plate, se manifeste plein d’égards.

C’est un grand gaillard rasé à l’américaine, avec une bouche amère et des yeux d’un bleu aigu. Sa raideur correcte a impressionné favorablement Mme Arsène Goulart et calmé les transes de Zoé Lacave qui, sitôt sur le pont d’un bateau, défaille.

Mais Colembert n’est pas rassuré. Il sait que son ami Perdriggers--un type extraordinaire!--est sous pression d’une formidable griserie d’éther, et que cet état peut déclencher en lui les pires accès d’extravagance. Il n’ignore pas que le capitaine Marius Boultabène a dû plus d’une fois, en pareil cas, cadenasser dans sa cabine «le patron», qui, son ivresse cuvée, ne se souvient plus de rien et reprend sa vie normale de gentleman accompli.

Précisément Perdriggers, dont le mutisme rigide devenait impressionnant, s’est éclipsé; et voilà qu’on entend des ordres sur le pont, un bruit d’amarres et de pieds nus résonne, et au long des hublots on voit défiler, dans un glissement doux, la petite jetée et les maisons du port. Un ronflement ébranle la coque du navire. Eh quoi? L’on part?

MADAME GOULART.--Qu’est-ce que cela signifie?

COLEMBERT, _aussi surpris qu’elle_.--Ce doit être une attention de Perdriggers.

MADAME GOULART.--Une attention?

COLEMBERT, _sourire niais_.--Une petite promenade. Il nous conduit sans doute aux îles de Lérins.

ZOÉ LACAVE.--Oh! mon Dieu, moi qui ne puis supporter la mer.

MADAME COLEMBERT.--Il fait très beau, la mer sera d’huile.

A cette évocation, loin de se rassurer, Zoé Lacave grimace. Colembert a escaladé le pont. Il se heurte au capitaine Marius Boultabène, large visage barbu de Triton, excellent pilote, mais un peu simplet. Il a horreur du «plancher des vaches» et «se languit» qu’on ne tangue ni ne roule au large.

COLEMBERT.--Que se passe-t-il donc?

LE CAPITAINE, _fort accent méridional_.--Une fantaisie de M. Perdriggers. Nous allons à Palerme.

COLEMBERT.--Comment, à Palerme? Palerme en Sicile?

LE CAPITAINE.--Eh oui, il m’a dit comme cela: «Marius, on s’en va à Palerme. Et grande vitesse!» Moi, je veux bien.

COLEMBERT.--Mais ma cousine ne s’attend nullement... C’est une trahison! On n’enlève pas les gens comme cela?

LE CAPITAINE.--Té vé. Moi, je croyais que vous étiez d’accord avec le patron.

COLEMBERT.--Jamais de la vie! Dites-moi, hein? Stoppez! Vous allez stopper au plus vite!

LE CAPITAINE.--Je ne connais que ma consigne. Pourquoi ne voulez-vous pas que nous allions à Palerme?

COLEMBERT.--Mais c’est insensé! Où est Perdriggers?

Le _Diamond-Star_ est sorti du port et, sur la mer d’huile qui clapote d’un brin de houle, il pique du nez, puis roule à plaisir.

Perdriggers émerge de la cambuse, où, selon toute apparence, il a corsé d’un grand verre de whisky son champagne à l’éther. Toujours aussi correct, mais d’une rigidité agressive, les yeux fixes et le masque dur.

COLEMBERT.--Dites donc, mon vieux, c’est une farce?

Perdriggers ne répond rien.

COLEMBERT.--Ma parente en ferait une maladie, vous savez!

Silence obstiné de Perdriggers.

COLEMBERT, _lui tapant sur l’épaule_.--Voyons, voyons, Perdriggers!

PERDRIGGERS, _d’une voix mesurée, mais tranchante_.--Fermez!

COLEMBERT.--Comment!

PERDRIGGERS.--Fermez! Les mains dans le rang, d’abord. Fixe! Pas de sédition! C’est moi qui commande, ici!

COLEMBERT.--Non, mais...

PERDRIGGERS, _tirant de sa poche un revolver minuscule, mais élégant_.--Un mot de plus, et je vous tue.

COLEMBERT, _livide de saisissement_.--Ah! bien, parfait!

PERDRIGGERS, d’une _voix éclatante_.--Capitaine Boultabène!

LE CAPITAINE, _accourant_.--Monsieur?

PERDRIGGERS.--Appelez-moi commandant! Bouclez-moi cet homme aux fers! Quant aux deux femmes qui sont dans le salon, vous allez me faire le plaisir de les flanquer à l’eau!

LE CAPITAINE.--Bouffre!

PERDRIGGERS.--Par-dessus bord! Et vivement!

LE CAPITAINE, _parlementait_.--Écoutez, monsieur Perdriggers...

PERDRIGGERS, _braquant son revolver_.--Un, deux! Quand je dirai trois, je vous préviens que vous aurez une balle dans le corps!

Par bonheur, deux matelots, attirés par l’étrangeté de la scène et les regards suppliants de Colembert, saisissent par derrière Perdriggers, qui a le temps de lâcher deux coups de revolver sur Mme Arsène Goulart, juste au moment où, émergeant de l’escalier, elle débouche sur le pont.

On désarme Perdriggers, on le ficelle avec les plus grandes difficultés, comme un saucisson et on le descend dans sa cabine, tandis que Colembert et sa femme se précipitent pour relever Mme Goulart qui, convulsive et sur le dos, bat l’air de ses poings et de ses talons, en proie à une effroyable attaque de nerfs.

ZOÉ LACAVE, _qui, verte et mourante de peur, s’est traînée aux pieds de sa maîtresse_.--Madame! Madame! Comme elle a les mains froides! Elle ne répond pas. Elle va mourir.

MADAME GOULART, _rouvrant les yeux, et d’une voix pâteuse_.--Qu’on me débarque! Qu’on me mette à terre!

COLEMBERT, _empressé_.--Oui, oui. Le capitaine fait virer de bord. Nous allons rentrer dans le port.

MADAME COLEMBERT.--Vous allez mieux! Quelle peur nous avons eue!

MADAME GOULART.--Pas tant que moi! (_Elle détourne d’eux ses regards avec une rancœur indicible._) Zoé, ne reniflez pas comme ça; mouchez vos larmes.

On entend les hurlements de bête fauve qu’exhale Perdriggers, en train de se débattre dans sa cabine, impuissant et gardé à vue.

Dix minutes après, on s’apprête à débarquer, avec précaution, la tante inerte et murée dans sa fureur et son ressentiment. A quoi l’exposait la légèreté inconcevable des Colembert? Jamais elle ne leur pardonnera! Qu’ils disparaissent au plus tôt de sa vue!

LE CAPITAINE, _de la pointe de son couteau, il a extrait de la toiture du salon une des balles envoyées par Perdriggers; il l’offre galamment à Mme Goulart_.--Peuchère! Gardez-la comme souvenir! Pas moins, un centimètre de plus, ma pôvre dame, et vous receviez le pruneau dans votre gaillard d’avant.

Mme Goulart prend la balle et ne répond rien.

Elle se refuse aux soins des Colembert et descend à quai, soutenue par Zoé et un matelot.

Deux personnes mêlées au groupe de flâneurs et de badauds s’élancent avec un double cri de joie et de combat. Ce sont les mélancoliques Girolle qui, venus se promener à Cannes, se trouvent là providentiellement pour recueillir la tante.

MADAME GOULART, _anéantie_.--C’est vous, mon bon Girolle! C’est vous, ma chère Mélanie! Emmenez-moi! Vite! emmenez-moi dans un bon hôtel. Je suis brisée...

M. GIROLLE, _qui flaire un drame rien qu’à l’aspect déconfit des Colembert_.--Disposez de nous!

COLEMBERT.--Je vais vous expliquer!

MADAME GOULART, _révoltée_.--N’expliquez rien. Taisez-vous! Que je ne vous revoie jamais! (_Souriant aux Girolle_.) Mes bons amis, mes chers neveux, ne me quittez pas... Défendez-moi...

Mélanie et son mari, brandissant, l’une son parapluie, l’autre sa canne, arrachent la tante aux Colembert, la fourrent dans une auto et l’enlèvent avec un rire triomphant de représailles, l’ivresse de la fortune qui leur revient.

VII

NOUVELLES TRIBULATIONS

Montargis, 4, rue aux Poules. Place de la Halle-aux-Grains.

«Monsieur le comte,

«Cette adresse, je le sens, vous inspirera un légitime étonnement. «Pourquoi Zoé Lacave est-elle à Montargis?» demanderez-vous à madame la comtesse? (J’espère qu’elle souffre moins de son asthme; et votre retour à Paris m’est le gage que vos rhumatismes ont cédé devant le bienfaisant climat de Biarritz.)

«Rassurez-vous, monsieur, je n’ai point abandonné ma maîtresse, et nous sommes toutes deux dans la petite maison claustrale de Mlle de La Clabauderie, celle des nièces de Mme Goulart que vous considérez avec le moins d’antipathie, puisqu’elle est «née», de bon ton et de décentes manières, quoique son célibat prolongé ait jauni son teint et altéré peut-être un peu la mansuétude d’un caractère porté naturellement à la bienveillance.

«Oui, nous sommes ici comme dans un refuge, ravies par miracle à la traîtrise de la mer et à la furie meurtrière d’un Américain ivre, suggestionné sans doute par les Colembert.

«Je vous ai mandé au plus tôt ces infortunes et fait savoir que, par une circonstance imprévue, où il faut reconnaître les incohérences du sort, nous nous étions rencontrées, en sortant du bateau, nez à nez avec les Girolle, devenus du coup nos protecteurs.

«Hélas! C’était tomber de Charybde en Scylla. Mais il faut prendre les choses par le commencement.

«Figurez-vous que madame votre tante--et cela se conçoit sans peine--paya, d’une totale prostration, l’émotion déplorable qu’elle avait eue. A son âge, avec son hygiène, de tels chocs nerveux sont néfastes; et quand nous l’eûmes transportée par l’ascenseur dans la plus belle chambre du _Globor-Palace_, avec vue superbe sur la mer et toutes les ressources du luxe moderne, nous passâmes, je vous l’avoue, un fort mauvais quart d’heure à lui frapper dans les mains et à lui faire respirer des sels; nous demandant si, pâle à épouvanter, couverte d’une sueur froide, et si anéantie enfin qu’elle ne pouvait plus articuler une parole, Mme Goulart n’allait pas trépasser entre nos bras.

«Il n’en fut rien. La juste fureur qu’elle éprouva en apprenant que les Colembert, installés élans la véranda de l’hôtel, insistaient auprès du gérant pour la voir et la soigner, et l’apparition importune du portier, du groom, d’un maître d’hôtel et d’une femme de chambre soudoyés par ce Tartarin de bas étage, lui rendirent un prodigieux ressort.

«Elle reprit soudain des couleurs et se congestionna jusqu’au violet sombre, ce qui nous donna de nouvelles alarmes. Mais enfin il n’en fut rien d’autre, sinon que M. Girolle, descendant exprimer à Colembert des sentiments dont vous concevez l’acrimonie, se colleta avec lui sur le boulevard, à la grande joie des polissons accourus, et reparut à nos yeux avec un œil poché qui attestait son courage en même temps que sa défaite. Colembert, en effet, l’avait roulé dans le ruisseau, piétiné et relevé en lui défonçant à coups de botte--pardon, monsieur le comte--la partie postérieure de son individu.

«Mme Goulart, à entendre ces détails, fut prise d’une singulière excitation. J’eus du mal à discerner si la frottée magistrale infligée à son champion l’humiliait, ou si au contraire elle y prenait plaisir: tant est qu’elle partit par trois fois d’un rire convulsif, dont M. Girolle ne laissa pas d’être extrêmement mortifié. Mais ce soir-là, la santé de Mme Goulart, à la suite d’un trop bon dîner de poisson et de macaroni à la romaine, détourna toute notre attention; car le homard dont elle avait abusé, grillé sauce tartare, la désobligea fort; et de nouveau nous voilà dans des transes, où je réclamai d’urgence le médecin.