Suzanne Normis: Roman d'un père
Chapter 7
--Hélas! cousine, il ne fait rien! Elle soupira une fois de plus.
--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants. C'est si bon les enfants, on n'a pas le temps de penser à autre chose, allez! C'est bien triste ici, depuis que je n'en ai plus!
Cette humble vieille fille me raconta son histoire, et je compris alors ce qui l'avait poussée à venir me trouver à Paris jadis. Le dévouement faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau. Habituée à soigner les autres, à chercher autour d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile, elle s'était dit en pensant à mon malheur: Voilà un veuf qui doit être, bien embarrassé, allons à son secours!
Je m'efforçai de pallier ce que ma conduite d'alors avait eu d'inhumain, de brutal: elle ne s'en était pas même aperçue. A peine revenue au logis, elle s'était vu d'autres soucis sur les bras; la vieille mère était morte, un frère s'était marié, puis il était mort à son tour, enfin elle avait soigné, consolé et enterré toute sa famille. Seule, dernière de cette branche, elle avait hérité de tout, et n'en était pas plus contente.
--A quoi bon? me dit-elle en terminant son récit, je n'ai personne à qui le laisser! Heureusement, il y a les pauvres!
Le dimanche venu, elle ne m'emmena point à la messe. Je m'étais levé de bonne heure, afin de ne rien changer à ses habitudes; mais quand je descendis, elle était déjà revenue.
--Je vais à l'office de six heures, me dit-elle, comme ça je puis envoyer mes servantes à la grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir! Et pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en gardera pas rancune!
Humble femme! douce et généreuse nature! je trouvai dans mon séjour auprès d'elle des ressources, des consolations que je n'avais jamais connues. Elle m'apprit combien une âme simple peut être grande, lorsque--de quelque nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir au-dessus de toutes choses.
Quand je la quittai, elle me fit promettre de revenir.
--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne était restée la petite pour elle;--je ne vous dis pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-être pas notre genre de vie,--mais si une fois il va en voyage, venez avec Suzanne.
Je le lui promis, et je retournai chez moi plus calme que je n'aurais cru pouvoir l'être six semaines auparavant.
XXI
Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait écrit tous les quinze jours des lettres officielles qui évoquaient devant moi l'image de mon gendre, fièrement campé sur ses jarrets et lisant d'un air doctoral les lignes tracées par sa femme. J'avais appris par ces lettres que la campagne était superbe, le temps très-doux, la vendange fort amusante,--et c'était tout.
Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce premier feu d'automne si charmant quand on est deux à le regarder, si triste quand on est tout seul, à moins qu'on ne soit un vieux garçon égoïste,--et je me faisais de la morale:
--Comment, me disais-je, te voilà devenu vieux, tu as passé l'âge des rêveries sentimentales, et tu te reprends à remonter vers le passé, à regretter l'année dernière, où ta fille était là té faisant la lecture... Avais-tu rêvé, vieil égoïste que tu es, que Suzanne serait toujours là pour te fermer les yeux et rester fille, isolée dans la vie? Non! Eh bien, que te faut-il?
Mais ma morale ne servait pas à grand'chose, et mes yeux d'incorrigible rêveur, devenus humides, persistaient à revoir, au lieu des bûches charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et blanc où Suzanne enfant avait écrasé maintes grappes de raisin, où les pieds pourtant si mignons de ma femme avaient usé un chemin de son lit au berceau...
J'avais rêvé de ma vieillesse autrefois, quand Marie et moi, serrés l'un contre l'autre sur la petite causeuse étroite, nous parlions bas afin de ne pas réveiller Suzanne endormie; j'avais rêvé que je vieillirais,--mais pas seul! Je m'étais dit que ma noble femme et moi, toujours serrés l'un contre l'autre, nous arriverions à cette heure redoutable où l'enfant s'en va du foyer, où les cheveux blancs viennent encadrer les rides,--et j'avais pensé qu'alors nous serions heureux, --oui, heureux, plus heureux qu'aux temps troublés de la jeunesse; j'avais considéré la vieillesse comme le couronnement d'une existence remplie de labeurs utiles, comme le dénouement splendide et serein du drame de la vie... Mais j'avais toujours rêvé ma femme à mon côté.
Toute l'amertume de la séparation d'alors remonta de mon coeur à mes yeux; je revis le bouquet de lilas blanc posé par ma fille enfant sur le sein de sa mère endormie à jamais... Je me rappelai le mot «heureuse», dernier cri arraché par l'angoisse maternelle h cette poitrine haletante... Était-elle heureuse, Suzanne? Avais-je accompli le voeu de ma femme? Hélas! je ne pouvais répondre que par un doute cruel.
--Pardonne-moi, murmurai-je h la chère ombre évoquée par moi. Pardonne-moi; je croyais bien faire!
Un rire qui ressemblait à un sanglot me fit lever la tête; j'entendis un bruit confus, la porte de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une forme féminine parut dans l'écartement des rideaux.
--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne, elle franchit d'un bond l'espace qui nous séparait et tomba sur mon cou, riant et pleurant.
J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du dos de la main et qui refermait discrètement la porte.
--Papa! cria Suzanne d'une voix étouffée par l'émotion. Tout droit du chemin de fer! Voilà!
Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre:
--Oh! le vilain père! il est affreux! Il a des cheveux blancs! Tu t'es donc fait teindre? Tiens, regarde comme tu es laid!
Elle tournait ma tête vers la glace, et je m'aperçus alors que j'avais blanchi depuis l'époque de son mariage.
--Ça ne fait rien, reprit-elle sans me laisser le temps de parler, tu es beau tout de même, je t'aime comme ça.
Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons dans mes cheveux blancs et fondit en larmes, en cachant sa tête blonde dans mon cou.
Je la pris par la taille et je voulus la faire asseoir. Elle se releva d'un bond, arracha son chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet, et se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant et me prenant à tout moment la figure entre les deux mains pour me regarder à son aise.
--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien vu, que j'avais envie de te revoir!
Et moi donc! mais je n'osais le lui dire
--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant de l'existence de cet être désagréable.
--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain un air sérieux. Il est allé voir si tout est prêt à l'hôtel.
--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré.
--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué un hôtel avenue d'Eylau, au bout du monde.
Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette nouvelle.
--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu ne demeurerais pas ici; je crois que cela vaut mieux.
Elle me lança un regard; ce regard voulait dire tant de choses que j'en fus saisi. Il y avait là du regret, de la résignation, de la fermeté, de la compassion, et même un grain de mépris,--mais celui-ci n'était pas pour moi. Où ma Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie de dire des choses désagréables à mon gendre, mais cette émotion me laissa froid; je l'avais éprouvée tant de fois déjà!
--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je pour changer le cours de la conversation.
--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et grand'mère, comment va-t-elle? Surtout, ne va pas lui dire que je suis venue ce soir, elle nous mangerait! Ce sera un secret à nous deux.
La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon gendre, annoncé par Pierre avec tout le décorum dû à un si noble personnage. Il me serra la main, s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il était temps de partir. Celle-ci alla chercher son chapeau qui était resté par terre, le remit sur sa tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur son poignet. Mon gendre alors prit congé de moi, je les invitai tous deux à dîner pour le lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers la porte.
M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, restée derrière lui, revint en hâte sur ses pas, m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte; au moment de disparaître, elle se retourna avec un joli mouvement d'épaules, et m'indiquant son mari d'un geste imperceptible:
--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux et son sourire soulignèrent ce mot avec une drôlerie inimitable qui me rappela son enfance, et elle disparut.
Tout cela avait été fait si vite que je n'avais pas même eu le temps de rire. La porte se referma; je retournai à mon fauteuil, et je trouvai le petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.
--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? me dis-je à moi-même, pour réprimer un irrésistible désir de porter le mouchoir à mes lèvres... Je ne pus y tenir, et cachant mon visage dans la batiste, je sentis tout à coup mes yeux déborder de larmes,--je crois que c'étaient des larmes de joie.
Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre s'était glissé dans le cabinet, et, la main sur le bouton de la porte, il toussait discrètement pour m'avertir de sa présence.
--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une grande liberté d'esprit.
--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle est revenue... madame, veux-je dire... Ah! monsieur, je suis bien content!
Et voilà mon Pierre qui se met à chercher son mouchoir dans sa poche en reniflant d'une façon fort émouvante.
--Je demande pardon à monsieur, reprit-il quand il eut trouvé cet objet à carreaux et qu'il se fut mouché, mais ça me fait un drôle d'effet de voir mademoiselle...
--Vous n'êtes qu'une bête, mon ami, répondis-je à mon vieux serviteur.
Mais Pierre, au lieu de paraître offensé, me regardait avec des yeux rayonnants. Je crus le revoir sur l'échelle du pressoir, le jour mémorable des toiles d'araignée.
--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix que je voulais rendre ferme.
L'imbécile continuait à me regarder, et de grosses larmes roulaient sur les revers de sa livrée. Tout à coup je portai le petit mouchoir de Suzanne à mes yeux, il n'était que temps.
Je tendis la main à mon fidèle valet de chambre et j'allai me coucher.
Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-là.
XXII
Le lendemain, je déjeunais, toujours seul, mais moins triste, car je savais que je verrais ma fille le soir même, lorsque la vieille bonne de Suzanne se faufila modestement dans la salle à manger.
--Ah! c'est vous, Félicie, lui dis-je, je suis enchanté de vous voir. Nous allons donc parler un peu de madame?...
Elle me regardait d'un air si maussade que je ne terminai pas ma phrase.
--Monsieur peut se vanter d'avoir fait là un beau coup! me dit-elle d'un ton grognon.
--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet.
--En mariant notre pauvre ange de Suzanne avec ce monsieur-là! Ah! monsieur peut se dire qu'il n'a pas eu la main heureuse!
--Qu'y a-t-il donc, Félicie? Au lieu de me faire des reproches, parlez franchement, cela vaudra mieux, allez!
--Eh bien, monsieur, voilà ce que c'est. M. de Lincy m'a donné mes huit jours!
Je restai stupéfait. Félicie avait vu naître Suzanne, elle avait alors quarante ans;--la renvoyer à cette heure, c'était briser le reste de son existence.
--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement, vous vous êtes trompée.
--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne connaissais pas le service comme on le fait maintenant, et que madame avait besoin d'une jeune femme de chambre pour lui faire ses robes...
--Une jeune femme de chambre ne vous aurait pas empêchée de rester...
--Monsieur ne comprend donc pas que c'est un prétexte? M. de Lincy ne veut pas de moi parce que madame n'est pas heureuse et que je lui en ai fait l'observation...
--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez fait des observations, je ne m'étonne plus!...
--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire, sans lui rien dire peut-être? Un brutal, qui ne connaît pas la différence entre une âme du bon Dieu et un chien? qui a causé une telle frayeur à madame dès le soir de ses noces, que jusqu'à présent, la nuit, quand elle entend son pas, elle se met à trembler comme la feuille?
--Que s'est-il donc passé? dis-je en serrant le manche de mon couteau jusqu'à me faire mal aux doigts. Je n'avais plus envie de manger.
--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le lendemain, madame m'a gardée près d'elle après qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le corridor, voilà madame qui est devenue blanche comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et m'a dit tout bas: «Ne me quitte pas, Félicie!» Elle tremblait si fort que j'ai cru qu'elle avait la fièvre. Monsieur est entré et m'a dit de m'en aller... Il fallait bien obéir. Depuis, tous les soirs, c'est la même chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il que ce soit un manant pour l'avoir effrayée comme cela!
Je restai consterné.
--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt? repris-je après un moment de réflexion.
Félicie haussa les épaules.
--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle.
Je n'avais rien à répondre.
--De sorte que me voilà sur le pavé, à mon âge! continua la vieille bonne. Si c'est là ce que j'attendais!...
--Vous savez très-bien que vous n'êtes pas sur le pavé, Félicie, ne dites pas de bêtises; vous rentrez ici, voilà tout. Je tâcherai de faire entendre raison à mon gendre.
Elle haussa les épaules encore une fois. Était-ce à mon adresse ou à celle de M. de Lincy? Je ne pus le savoir.
Ce même jour, quand ils vinrent tous les deux, j'envoyai Suzanne dans ma chambre où elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon gendre.
--J'ai vu Félicie, lui dis-je, elle est au désespoir; elle avait élevé Suzanne, vous le savez...
--Elle donnait de mauvais conseils à ma femme, et elle voulait me régenter: à mon grand regret, j'ai dû la renvoyer; vous comprenez, mon cher beau-père, qu'on ne puisse tolérer un ennemi domestique dans sa propre maison... Quittons; je vous en prie, ce sujet désagréable.
--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience, si cette femme est attachée à Suzanne. Suzanne lui est également attachée, et vous comprendrez à votre tour que ce changement lui cause un chagrin véritable...
--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec un sourire et un air de supériorité sans égale, a assez d'esprit pour se rendre compte de l'état réel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. Félicie a pu reconnaître à ses dépens la justesse de cette maxime. Je suis résolu à maintenir mon autorité chez moi, par tous les moyens.
Je le regardai bien en face pour voir si ce discours s'adressait à moi; il me fut impossible de rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec complaisance sur les tableaux et les bronzes du salon.
--Vous avez un bien joli Van Goyen, me dit-il avec la plus grande aisance. L'avez-vous payé cher?
Suzanne rentra bien à propos pour me dispenser de répondre. Elle passa son bras sous le mien et m'emmena sur un canapé où nous restâmes silencieux,--sa main dans ma main. Mon gendre fit la conversation tout seul jusqu'à l'arrivée de ma belle-mère, qu'il accapara pour le reste de la soirée. Ils partirent à neuf heures du soir, me laissant avec madame Gauthier qui avait vu Félicie et qui me fit une scène épouvantable.
--Voilà ce que c'est de ne prendre conseil de personne quand on choisit son gendre, me dit-elle, en terminant sa première apostrophe.
Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que je ne lui répondis pas un mot, et elle parla longtemps.
XXIII
Tout cela me rendait fort perplexe; mon gendre avait bien raison: entre l'arbre et l'écorce... Mais j'étais le père de Suzanne, cependant, et à ce titre n'avais-je pas quelque droit à m'occuper de son bonheur?
Elle ne paraissait pas malheureuse; certes, son joli visage, autrefois rose et mutin, était devenu plus pâle et plus sérieux; ses yeux légèrement cernés n'avaient plus la joyeuse expression des jours passés, mais elle causait avec abandon quand nous nous trouvions ensemble, et riait volontiers de ce rire charmant, si doux et si communicatif que le plus morose s'y fût déridé.
Félicie, après avoir ponctuellement «fait ses huit jours», était rentrée chez moi, et ne m'avait plus jamais reparlé des détails que dans sa colère elle avait laissé échapper. J'aurais pu croire que j'avais fait un mauvais rêve, si un léger changement dans l'expression du visage de Suzanne, à l'approche de mon gendre, ne m'eût rappelé souvent ce que la vieille bonne m'avait raconté.
Nous n'étions pas loin du 1er janvier, quand un jour, vers midi, en traversant le salon qui menait à la salle à manger, chez mon gendre, j'entendis le bruit de sa voix irritée; celle de Suzanne, particulièrement vibrante, lui répondait par saccades... J'eus l'envie la plus véhémente de rester immobile et d'écouter à la porte, mais la vieille habitude prit le dessus, et je frappai sans attendre. Mon gendre m'ouvrit, et j'eus le temps d'observer l'expression brutale et presque sauvage de sa physionomie. Suzanne, assise devant sa tasse vide, les mains jointes, les yeux brillants, une tache rouge à chaque pommette, réprima un élan involontaire vers moi. Je ne dis rien, mais je pris une chaise, car je sentais mon coeur battre beaucoup trop fort.
--Je suis venu te chercher, dis-je à ma fille; n'était-il pas convenu que nous irions ensemble à une matinée théâtrale?
Avant qu'elle eût le temps de répondre, mon gendre, qui s'était assis entre elle et moi, s'interposa vivement:
--Désolé, cher beau-père, me dit-il;--sa voix était devenue douce comme les sons d'une flûte,--Suzanne a des visites à faire: elle l'avait oublié, je viens de lui rappeler;--des visites indispensables... Je regrette vraiment que vous ayez pris une peine inutile.
Je regardai M. de Lincy; jamais il n'avait été plus calme et plus aimable; ce jour-là cependant j'étais décidé à ne pas m'en laisser imposer.
--Soit, dis-je; d'ailleurs je ne tenais pas du tout à ce théâtre. Je vous accompagnerai quand vous sortirez: j'ai la voiture à quatre places, puis-je vous mener quelque part?
Mon gendre murmura quelques paroles vagues que je ne pus comprendre, et sortit: je ne puis dire qu'il frappa la porte en s'en allant, mais de la part d'un homme aussi bien élevé que M. de Lincy, le mouvement était d'une violence étonnante.
--Qu'y a-t-il? dis-je à Suzanne lorsque le bruit d'une autre porte m'eut annoncé le départ définitif de mon gendre.
--Rien du tout, fit-elle avec un geste d'ennui. Des questions d'intérêt...
--D'intérêt?
--Oui; il a fait de mauvaises affaires, à ce qu'il paraît; il a quelque chose à payer, et l'on veut de l'argent tout de suite...
--Qui?
--Je n'en sais rien. Bah! c'est toujours comme cela, et tout s arrange.
--Ce n'est donc pas la première fois? fis-je avec un mouvement d'effroi.
Suzanne me regarda de l'air de quelqu'un qui se reproche d'en avoir trop dit.
--C'est déjà arrivé une ou deux fois, dit-elle avec hésitation, pour des vétilles... Ce n'est pas la peine d'en parler.
--Écoute, lui dis-je alors, la chose est fort grave; si mon gendre a des embarras d'argent, c'est déjà un point assez important pour que j'en sois informé; mais s'il te fait souffrir de ses accès de mauvaise humeur, c'est encore plus sérieux.
Suzanne baissa la tête et ne répondit pas; ses doigts tortillaient nerveusement le coin de la nappe. Au bout d'un instant, elle leva les yeux, et son visage changea d'expression:
--Mon Dieu! père, s'écria-t-elle, que tu es pâle! Voyons, ne te tourmente pas comme cela. Il a mauvais caractère, c'est bien certain; mais, en n'y faisant pas attention, je viens bien à bout de me débarrasser de lui! Cher père, ajouta-t-elle en venant à moi, je suis heureuse malgré cela, oui, je suis heureuse,--elle avait noué ses bras autour de mon cou,--rien ne me manque, je fais ce que je veux..
--Tu as envie de faire des visites? interrompis-je en la serrant dans mes bras.
Elle rougit, sourit, hésita et finit par répondre:
--Non! mais tu as bien vu que c'est sa mauvaise humeur qui est cause de tout cela; il ne veut pas que je te raconte... Mais sois tranquille, tout est très-bien, je suis heureuse.
Elle me câlinait, et posait en souriant sa tête sur mon épaule; malgré le souci qui s'était emparé de moi, je ne pus résister à la grâce de ses caresses, je souris aussi, et mon gendre en entrant nous trouva rayonnants. Son air grognon avait aussi disparu, il souriait avec la grâce parfaite du temps passé, et nous avions tous les trois l'air de nager dans la béatitude.
--J'ai réfléchi, ma chère, dit-il à Suzanne. Ces visites peuvent se remettre, si vous le désirez; allez avec votre père.
Suzanne disparut et revint en un clin d'oeil avec ses gants et son chapeau.
--J'espère, lui dit à demi-voix son mari au moment où nous sortions, j'espère que vous me tiendrez compte de ma bonne grâce?
Elle ne répondit pas et se hâta de monter en voiture.
--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demandai-je quand nous fûmes en route.
Elle sourit de son air embarrassé et ne répondit rien. Comme j'insistais:
--Tiens, père, dit-elle, n''allons pas au théâtre; je n'ai pas envie d'entrer dans cette salle chaude où il y a des bougies en plein midi; il fait beau, allons au bois de Boulogne.
Nous fûmes bientôt au bord du lac, absolument désert à cette saison et à cette heure de la journée.
--Vois-tu, père, me dit-elle, lorsque le mouvement de la voiture et l'air vif d'une belle gelée eurent ramené son teint à sa fraîcheur ordinaire, il ne faut pas t'imaginer que M. de Lincy soit toujours aussi désagréable.
--Je trouve suffisant qu'il le soit quelquefois!
--Quelquefois-,--pas souvent. Ce sont ces affaires d'argent qui le tracassent. Il a vendu ses terres...
--Quelles terres? Lincy?
--Oui; pas le château ni le parc, mais tout le domaine...
Je bondis sur mon siège; elle posa sa main sur mon bras. Je me calmai.
--Quand? repris-je d'un ton aussi indifférent que possible.
--Peu de temps après ta visite...
--Un mois après ton mariage?
--A peu près.
Je réfléchis encore. Une foule de détails que jusque-là je n'avais pas remarqués me revenaient à la mémoire.
--As-tu une voiture? demandai-je à ma fille.
--Pas encore.
--Et l'ameublement de l'hôtel, est-il payé?
--Je ne crois pas. Il me semble que le tapissier est venu avant-hier... Voyons, mon petit père chéri, ne te fâche pas! N'est-il pas naturel qu'on ne puisse payer tout d'un coup une somme comme celle-là?
--Non, dis-je avec force, ce n'est pas naturel, quand on vient de vendre un domaine estimé à près d'un million. M. de Lincy devait avoir des capitaux à placer, et ce n'est pas un misérable compte de tapissier qui pourrait le mettre de mauvaise humeur...
Suzanne essaya de me calmer, mais j'avais l'épine enfoncée trop avant au coeur pour que sa tendresse me rassurât complètement, et nous reprîmes le chemin de la ville en silence.
XXIV
Le doute n'était plus possible; malgré la générosité qui poussait Suzanne à me cacher la situation, ma fille était malheureuse dans son intérieur. Malheureuse! Et moi, qui avais cru si bien faire en la mariant de bonne heure, afin de ne pas la laisser orpheline, non-seulement je n'étais pas mort, mais il me semblait aller beaucoup mieux! Ne sachant à qui m'en prendre, dans ma colère, j'allai voir le docteur. Il se trouvait précisément chez lui.
--C'est une indignité, docteur, lui dis-je en entrant: vous m'avez trompé!
--Asseyez-vous donc, mon ami, répondit-il sans se troubler. En quoi vous ai-je trompé?
--Je me porte comme le pont Neuf! Et vous qui m'avez fait marier ma fille sous prétexte que j'étais dangereusement malade...
L'excellent homme me rit au nez sans cérémonie, puis reprit avec une douce gaieté:
--D'abord, je ne vous ai pas fait marier votre fille, et puis je ne vous trouve pas si malheureux de n'être plus malade! De quoi vous plaignez-vous?
--J'ai marié ma fille à un butor, à un...
Je me calmai subitement, car je courais risque de passer pour un fou aux yeux de l'éminent praticien si je disais tout ce que je pensais de mon gendre.
Le docteur était devenu sérieux tout à coup.