Suzanne Normis: Roman d'un père

Chapter 6

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--Il me semble, dit ma belle-mère d'un ton piqué, lorsque je lui communiquai ce petit document, il me semble que votre fille aurait bien pu prendre la peine de m'écrire, à moi aussi.

--Mais, chère mère, fis-je observer avec douceur, vous voyez bien qu'elle me charge de la rappeler à votre souvenir de la façon la plus affectueuse.

--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire; du reste, cette négligence ne m'étonne pas; vous l'avez si mal élevée!

Ce reproche m'avait été fait tant de fois que j'y étais devenu indifférent, et ce fut avec une joie secrète que je constatai la préférence de Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai dire, je n'avais jamais douté.

XVIII

Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir Un terme,--si ce n'est peut-être dans l'autre monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevèrent, et je partis pour Lincy, le coeur palpitant de joie, d'angoisse et de timidité. De timidité, à quarante-sept ans? Oui, vraiment, et j'achèverai de me rendre ridicule en avouant que mon gendre m'inspirait une terreur insurmontable. En arrivant à la station, si je n'y trouvai ni mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche une fort belle calèche, avec un fort beau cocher et un magnifique valet de pied, que mon Pierre examina dès l'abord avec une curiosité mal déguisée.

--Comment s'y prend-on, pensait évidemment le pauvre diable, pour être si majestueux rien qu'en fermant une portière?

Comme le superbe valet de pied montait auprès du cocher, je n'avais le choix qu'entre deux alternatives: laisser Pierre faire la route à pied, ou le prendre à côté de moi dans la calèche. Je n'hésitai pas, et mon fidèle valet de chambre s'assit respectueusement sur le bord du coussin, sans lâcher mon sac de voyage.

Les chevaux étaient excellents, la route magnifique. Pierre ne put contenir sa joie:

--Nous allons donc revoir mademoiselle, dit-il d'un air discret et respectueux; puis s'apercevant de sa méprise, il reprit: Madame de Lincy! et resta confus.

--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi, j'avais besoin de m'épancher un peu.

--Oh! si monsieur peut penser que ça me fait plaisir! répondit-il en tournant vers moi son honnête figure à laquelle vingt années de concorde domestique m'avaient si bien accoutumé. Mais ce qui ne me plaît pas, ce sont... Il s'arrêta plus confus que jamais.

--Eh bien! fis-je d'un ton encourageant.

Il me désigna du bout de son ongle le magnifique cocher et l'imposant valet de pied:

--Voilà! fit-il avec un soupir. Je crois que j'aurai de la peine à m'y habituer.

Nous entrions dans le parc, par la grille grande ouverte.

--Papa! papa! cria la voix de Suzanne, et je la vis sur le bord de la route qui m'attendait, les yeux noyés de larmes heureuses, les bras pendants dans l'extase de la joie.

La calèche s'arrêta, et je sautai à bas avec la vigueur de ma vingtième année.

L'étreinte qui nous réunit elle et moi me rouvrit le paradis fermé depuis son départ.

--Allons à pied, me dit-elle en se dégageant de mes bras, pendant qu'elle écartait ses cheveux frisés de son front, avec ce même geste qu'elle avait autrefois dans son berceau. Elle regarda machinalement dans la calèche et aperçut Pierre, qui, rouge de contentement, n'osant bouger de sa place, lui souriait d'un sourire large comme le détroit de Gibraltar.

--Ah! Pierre! Bonjour, Pierre, ça va bien! Je suis bien contente de vous voir. Eh bien, mon ami, allez en voiture jusqu'au château, et dites à M. de Lincy que papa et moi nous avons pris le plus court; comme cela, nous arriverons après vous.

Elle éclata de son rire joyeux, me prit le bras et m'entraîna sous le couvert d'une allée, pendant que la noble calèche s'éloignait, voiturant mon valet de chambre avec mon sac.

Nous marchâmes pendant un moment, Suzanne et moi; elle, pressée de toute sa force contre mon bras, moi, engourdi par l'excès de ma joie. Au bout d'une vingtaine de pas je m'arrêtai et je la repris dans mes bras avec plus de force encore que la première fois. Elle me rendit mes baisers comme auparavant, j'aurais pu croire que rien n'était changé, et cependant je sentais qu'elle n'était plus la même.

--Eh bien? lui dis-je en contemplant son cher visage, toujours lumineux et doux, mais légèrement pâli.

--Rien, dit-elle en souriant.

Et nous reprîmes notre marche.

--C'est très-joli ici, reprit-elle au bout d'un instant,--quand il ne pleut pas, s'entend. Mon Dieu! qu'il a plu pendant la première semaine! Je n'avais jamais vu tomber tant d'eau!

La question qui me brûlait les lèvres finit par sortir:

--Es-tu heureuse?

--Mais oui! répondit-elle tranquillement,--trop tranquillement peut-être.

--Et ton mari?

--Mon mari est très-aimable. Seulement tantôt il m'a vexée. Je voulais aller à ta rencontre, à la station...

--Eh bien?

--Il n'a pas voulu, il déteste les épanchements de famille en public, m'a-t-il dit; au fond, il a peut-être raison,--mais j'étais vexée et je suis venue à ta rencontre dans le parc. Faisons l'école buissonnière!

Cette proposition était trop de mon goût pour ne pas être acceptée, et nous voilà vagabondant tous deux dans le parc, vraiment fort beau, que Suzanne connaissait déjà par coeur. Je cherchai à obtenir quelques indications sur le genre de vie de Suzanne, sur ses impressions, sur l'opinion qu'elle avait de son mari; j'échouai; ma fille, si franche, si ouverte, s'était fait une sorte de forteresse derrière laquelle elle se retranchait à certaines questions; je vis que, pour le moment au moins, je n'en obtiendrais rien.

Nous causions pourtant à coeur ouvert de Paris, de nos amis, de ma belle-mère, et Suzanne riait aux larmes de la jalousie si innocemment provoquée par son petit billet, lorsque non loin du château, dans le parterre français, nous vîmes arriver M. de Lincy.

--Je vous cherchais partout, cher beau-père, dit-il avec une gaieté forcée qui cachait mal une mauvaise humeur non équivoque. En voyant arriver la calèche avec votre domestique seul, j'avais crains un accident.

--Vous étiez là quand Pierre est arrivé? dit Suzanne sans quitter mon bras.

--Sans doute, ma chère.

--Sur le perron?

--Naturellement, j'étais venu saluer mon père, non sans vous avoir vainement cherchée partout.

--Eh bien! dit-elle avec sa grâce mutine, c'est papa qui m'a trouvée, et il ne me cherchait pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a reçu vos salutations? Mon Dieu, que vous avez dû être drôles tous les deux quand vous vous êtes trouvés nez à nez!

Et ma fille éclata de rire; ce rire perlé, si doux et si communicatif, ne dérida pas M. de Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus soucieux.

Nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison, silencieux, car Suzanne ne riait plus et n'avait plus l'air de vouloir recommencer de longtemps. Je pensai à part moi que mon gendre était quinteux.

Le déjeuner nous attendait, servi avec magnificence: tout était magnifique dans cette maison, le propriétaire plus que tout le reste. Suzanne, chose étrange, n'avait point chez elle cet air de jeune matrone qui la rendait si drôle et si charmante quand elle présidait chez nous aux repas de famille. Elle mangeait du bout des dents, mettait beaucoup d'eau dans son vin et se conduisait, en un mot, comme une demoiselle bien élevée qui dîne en ville.

Comme on servait un plat:

--Encore ces maudits oeufs brouillés aux pointes d'asperges! s'écria mon gendre. Je ne puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais défendu qu'on en resservît jamais à ma table!

--C'est le plat favori de mon père, dit doucement ma fille en dirigeant du regard le domestique vers moi.

J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion difficile, car mon gendre, après avoir murmuré poliment à voix basse:--C'est différent! avait repoussé le plat avec dédain. Suzanne, les yeux gros de larmes, me paraissait n'avoir plus envie de manger du tout, et je trouvai que je faisais sotte figure. Je dépêchai cependant de mon mieux ce mets malencontreux, et le repas s'acheva sans autre désagrément.

On prit le café sur la terrasse; pendant que M. de Lincy donnait des ordres à son jardinier, je me rapprochai de Suzanne:

--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je à voix basse.

Elle haussa les épaules, plongea son regard honnête dans le mien, me pressa simplement la main, détourna la tête et me répondit:

--Non.

Mon gendre resta entre nous jusqu'au soir, et si peu content que je fusse de me séparer de Suzanne, même pour une seule nuit, je ne pus retenir un soupir de satisfaction, lorsque je lui eus tourné le dos pour aller me coucher.

J'étais dans ma chambre depuis cinq minutes, et je méditais assez tristement, lorsque Suzanne entra sur la pointe du pied. Elle était encore tout habillée, et, un incarnat plus foncé que de coutume nuançait le haut de ses joues.

--Je suis venue t'embrasser encore une fois, mon petit père, me dit-elle tout bas. Es-tu bien? as-tu tout ce qu'il te faut?

--Oui, oui. Assieds-toi un peu, et causons.

--Oh! non! je ne peux pas. Il ne faut pas que je fasse attendre mon mari. Je me suis sauvée en cachette, il fait sa ronde tous les soirs et ferme les portes, et il n'aime pas à attendre.

Elle me jeta les bras autour du cou et disparut.

Je me couchai dans un grand lit qui avait l'air d'un catafalque, et je cherchai à résumer mes impressions de la journée.

--Il y a beaucoup de choses que mon gendre n'aime pas, me dis-je enfin; et moi, ajoutai-je avec la franchise d'un aveu assez longtemps réprimé, je n'aime pas du tout mon gendre!

Ce n'est pas cette réflexion-là qui pouvait me procurer le sommeil; aussi je ne dormis guère.

XIX

Le lendemain se trouvait être un dimanche. Je descendis un peu tard, car je me sentais très-las de mon sommeil interrompu, et à ma grande surprise, je trouvai Suzanne tout habillée, le chapeau sur la tête, gantée de peau de Suède, qui m'attendait devant le plateau de café.

--Tu vas sortir? lui dis-je, après l'avoir embrassée; où peux-tu aller de si bonne heure?

Elle regarda l'horloge qui marquait dix heures moins un quart, et en me servant à la hâte une tasse de café:

--A la messe, répondit-elle; tu viens aussi?

--Ma foi, répondis-je, pourquoi pas?

Mon gendre qui entrait en ce moment-là, toujours irréprochable, vêtu de frais, en drap d'été gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris que satisfaits.

--Eh bien, ma chère, dit-il, êtes-vous prête?

Suzanne m'indiqua d'un geste à peine ébauché.

M. de Lincy sourit avec grâce:

--Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et Dieu ne doit pas attendre.

Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne avec un geste inquiet et indécis me jeta un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma tasse de café d'un coup, au risque d'étouffer, et je la suivis.

Le magnifique valet de pied se mit derrière nous, portant un sac que je pris d'abord pour un sac de voyage: je rougis de ma méprise lorsque, arrivé à l'église, je le vis en tirer des livres d'heures, qu'il offrit à chacun de nous.

Mon gendre faisait très-bon effet dans son banc seigneurial, et vraiment je regrettai qu'il ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d'abbés crossés et mitrés qui ornaient les stalles du choeur. L'ancienne chapelle de l'abbaye faisait très-bon effet aussi, comme église de paroisse. Tout y était superbe, magnifique, irréprochable... Suzanne était bien partout, avec sa grâce juvénile et sa distinction native; seul, je faisais tache dans cet ensemble parfait, où le peuple endimanché, groupé dans les bancs d'une manière pittoresque, semblait amené tout exprès par la nécessité de faire un fond à ce tableau, de meubler cette jolie chapelle.

Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais;--je l'écoutai avec une attention qui pouvait passer pour du recueillement; Suzanne, moins vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête sur son sein, dans une attitude qui ressemblait moins à la méditation qu'au sommeil...

J'aurais respecté ce repos salutaire jusqu'à la fin,--mais mon gendre, par une secousse discrète imprimée à la robe de sa femme, la tira de son engourdissement. La pauvre petite fit un brusque mouvement, rougit, sourit, se frotta un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un air de grand recueillement. Les deux enfants de choeur sourirent,--mon gendre avait un air pincé pour lequel je l'aurais battu d'abord, et qui ensuite m'inspira une certaine envie de me moquer de lui..., mais je n'en eus garde.

Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne exerça très-gentiment ses devoirs de dame châtelaine; elle interrogea les mères, tapota la joue des enfants, glissa quelque aumône dans la main des vieillards, puis nous reprîmes la route du château, toujours suivis par le domestique chargé des livres d'heures.

Mon gendre était resté en arrière et causait avec les paysans.

--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je tout bas à Suzanne, qui passa son bras sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille.

--Oui, répondit-elle, M. de Lincy tient à ce que nous assistions à l'office pour donner le bon exemple.

La drôlerie d'instinct, qui ne pouvait la quitter longtemps, glissa un éclair de malice dans ses yeux, et elle rit un peu.

--Cela t'amuse? lui dis-je, heureux de la voir gaie.

--Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon m'endort infailliblement, et M. de Lincy n'aime pas ça...

--Tant pis pour lui, m'écriai-je. Il m'ennuie, à la fin! Que le diable...

Suzanne me pressa doucement le bras:

--Père, dit-elle, c'est mon mari.

Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune visage s'était revêtu tout à coup d'une noblesse bien au-dessus de ses années. Je la regardai surpris et je me tus.

--C'est mon mari, reprit-elle; il n'est pas parfait, mais tel qu'il est... c'est mon mari, enfin, dit-elle pour la troisième fois.

Je sentis le feu d'une rage intérieure parcourir tout mon être. Ce butor était son mari, grâce à moi! Un homme qui faisait le magister et qui parlait en maître à ma Suzanne, après quinze jours de mariage!

Il nous rejoignit, et commença à me parler d'un ton si aimable que j'eus plus que jamais envie de l'étrangler. Mais il fallut lui répondre poliment, car Suzanne l'avait dit: c'était son mari.

Au bout de huit jours de cette existence, j'en avais assez. Mon séjour à Lincy n'avait jamais dû avoir de durée bien déterminée; je prétextai des affaires, j'alléguai des lettres qui réclamaient ma présence à Paris, et je dis à Pierre de faire mes malles. Le brave garçon m'obéit avec un empressement qui me prouva que le séjour du château ne lui agréait pas plus qu'à moi.

--Tu veux donc t'en aller, père? me dit Suzanne avec tristesse, le jour que j'annonçai mon départ.

--Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois qu'il est encore trop tôt; votre mariage est trop récent pour que je ne me sente pas de trop entre vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...; M. de Lincy a des façons de parler et d'agir auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un coup... Tu es ma fille, je t'ai adorée. Je ne puis supporter de t'entendre gourmander par un homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit obéissance et soumission! Soit encore; mais le père ne peut pas voir ces choses avec plaisir... Je m'y ferai plus tard, peut-être!

Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers mots de ce discours passablement diffus, la releva et me regarda droit dans les yeux:

--Père, me dit-elle, ne va pas t'imaginer des choses qui ne sont pas; malgré ce que tu as pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont pas été perdues, cher père, tu as voulu que je sois heureuse, et je suis heureuse.

Elle parlait d'une voix vibrante et passionnée qui me saisit. M'étais-je trompé? Aimait-elle son mari? Les formes déplaisantes que M. de Lincy déployait à son égard n'étaient-elles qu'un trompe-l'oeil destiné à voiler aux yeux étrangers les joies intimes et l'entente parfaite de l'amour partagé? Je ne pouvais le supposer, et pourtant Suzanne était là, transfigurée, vaillante, rayonnante, prête, on l'eût dit, à défendre sa cause au prix de sa vie...

--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai eu qu'un rêve, qu'un but dans la vie: ton bonheur. Si je savais que j'ai contribué, au contraire, à te rendre malheureuse; si je pensais que ma bêtise, ma maladresse ou ma faiblesse ont empoisonné pour toi la source des joies, je suis encore assez vaillant pour réparer ma faute, assez courageux pour m'en punir.... Dussé-je mourir à la peine, si cet homme se conduit mal envers toi, je te vengerai!

--Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante et radieuse, sois en paix, tu as accompli ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse.

Avec quelle ferveur je couvris de baisers son front blanc, ses beaux cheveux'et ses yeux purs! Ah! la loi l'avait donnée à cet homme, mais c'était un mensonge: elle était toujours ma fille, et je sentis, à l'étreinte de ses bras autour de mon cou, qu'elle était ma fille plus que jamais.

Nous n'avions plus envie de nous parler; une entente muette s'était établie entre nous; jusqu'au moment du départ, nos yeux seuls échangèrent des tendresses. Mon gendre, qui avait fait pour me retenir toutes les instances qu'un gendre bien élevé doit à son beau-père, me reconduisit en break jusqu'à la station. Suzanne avait préféré me dire adieu chez elle, loin des yeux curieux,--et loin de son mari, je dois le dire.

--Vous allez à Paris? me dit mon gendre eu me serrant la main, au moment où le train approchait.

--Oui, et de là chez moi... Nous nous reverrons en octobre.

--Au revoir, me dit-il.

Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n'en avions parlé, mais nous avions très-bien compris l'un et l'autre qu'il ne pouvait être question de vivre sous le même toit.

Cependant j'avais tellement besoin de la présence de ma fille que, pour l'avoir chez moi, pour la rencontrer dans l'escalier, pour entendre son pas léger au-dessus de ma tête, non-seulement j'eusse toléré mon gendre, mais j'eusse été un beau-père modèle. Malgré ce désir ardent, je ne voulus point réclamer l'exécution de sa promesse, et j'appris au bout de quinze jours qu'il faisait meubler un appartement du côté des Ternes, le plus loin possible de moi, dans un même rayon.

--Il a parfaitement raison, me dis-je; s'il m'aime autant que je le chéris, nous ne serons jamais assez loin de l'autre.

Mon coeur se serra,--ce n'était ni la première ni la dernière fois, et je commençais à m'accoutumer à ces émotions qui, d'abord, avaient failli me tuer.

XX

Je passai quelques jours à ma maison de campagne, mais sans Suzanne rien n'avait d'attrait pour moi. Ma belle-mère vint m'y rejoindre, et nous trouvâmes un plaisir extraordinaire à dire du mal de M. de Lincy. Elle aussi avait été voir sa petite-fille, et le château ne lui avait pas semblé plus sympathique qu'à moi. Cependant les choses qui m'avaient déplu n'étaient pas celles qui l'avaient frappée: l'étalage de piété n'avait rien eu pour elle de remarquable, et quand je lui en parlai, elle me rit au nez.

--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde ne peut pas aimer le bon Dieu, comme moi, à la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent faire leur prière qu'en habits du dimanche. Mais, le monstre, comme il gronde Suzanne! Une enfant parfaite! Malgré le soin que vous avez employé à faire son éducation, mon gendre, vous n'êtes pas parvenu à la gâter!

Nous avions beau faire, madame Gauthier et moi, ni le whist avec un mort, que nous organisions à l'aide de notre médecin de village, ni le bésigue à nous deux, ni les promenades, ni quoi que ce soit, ne pouvait combler le vide qui semblait au contraire se creuser de plus en plus autour de nous. Elle s'en alla à Trouville pour prendre son content de bruit, me dit-elle.--Et moi, resté seul, piteux et ennuyé, j'avais presque envie de partir pour les Pyrénées, lorsqu'une idée me vint: la vendange et la cousine Lisbeth! J'étais sauvé! Pierre et moi nous fîmes une malle en grande hâte, et nous voilà partis pour le Maçonnais.

Lisbeth ne m'attendait guère: il y avait à peu près quinze ans que je lui avais promis ma visite. Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison, vaste et commode, quoique peu élégante, elle se leva, mit sa main en abat-jour sur ses yeux vieillis, que ne quittaient plus les fameuses lunettes, et resta indécise.

--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous de votre voyage à Paris?

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en courant à moi, que vous êtes changé, cousin! je ne vous reconnaissais pas!

Et cherchant du regard derrière moi:

--Où donc est la petite? fit-elle.

--Hélas! cousine, la petite est grande; elle est mariée!

--Mariée! Doux Jésus! Il me semble la voir encore avec sa langouste... Mariée! et je n'en ai rien su!

On l'avait oubliée dans l'envoi des lettres de faire part! Mais elle avait un caractère si heureux, qu'elle n'eut pas même l'idée de s'en formaliser. Elle convoqua aussitôt sa maisonnée, et je vis arriver de vieilles servantes, roses et ridées comme des pommes de terre qui ont passé l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le feu flambait dans l'âtre, mon repas rissolait dans une grande poêle, et le cru célèbre de l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier, baignait les bords d'un vase de terre semblable à une amphore.

--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait le service en payant de sa personne, nous mangeons dans la cuisine, mais dès ce soir on vous servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant.

J'aurais été bien fâché de ne pas manger dans la cuisine! Quelle cuisine! Haute, voûtée, peinte à la chaux tous les six mois, avec un dallage superbe de pierres du pays, elle faisait penser aux peintres flamands. Le gros chaudron de Téniers trônait magistralement sur le manteau de la cheminée, en compagnie de plusieurs autres, moins imposants; toute la batterie de cuisine étincelait, on voyait là les preuves irrécusables de l'ordre et de l'économie de plusieurs générations.

--On va vous coucher dans la chambre jaune, me dit Lisbeth en m'apportant un plat fumant et savoureux; c'est celle qui a la plus belle vue, et puis elle est au soleil levant... mais si vous aimez mieux la chambre bleue, qui est au soleil couchant?

Je rougis intérieurement du plus beau cramoisi en comparant cet accueil hospitalier avec celui que j'avais fait à Lisbeth lors de son voyage. Je la croyais moins riche aussi; son châle jaune et son ridicule à glands ne pouvaient me donner la mesure de ce bien-être de province où les capitaux sont représentés par des terres, des tonneaux de vin, des armoires pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que par des pièces de cent sous.

--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant les deux mains, vous êtes une vraie femme, vous!

--La bête au bon Dieu, fit-elle en riant, c'est comme ça qu'ils m'appellent dans le pays, parce que, sans être méchante, je n'ai pas plus d'esprit qu'il ne m'en faut.

Je fus touché de cette humble douceur.

--Vous êtes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs me rappelaient une famille nombreuse?

--Ils sont tous partis, répondit-elle avec un soupir, les uns pour l'armée, les autres pour le cimetière; j'avais une belle-soeur veuve qui était morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche les a emportés tous les deux la même semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis restée toute seule ici... Vous allez bien rester un mois, dites, cousin, pour ne pas dire plus?

--Eh-bien, oui! m'écriai-je, je resterai avec vous, cousine, et j'y serai mieux que là-bas!

Je lui racontai alors le mariage de Suzanne et ma visite au château de Lincy, et l'aversion que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui s'ensuivait; il me semblait causer avec une vieille amie; Lisbeth m'écoutait de toute son âme, hochant la tête aux endroits pathétiques... Jamais, sauf chez ma fille, je n'avais trouvé tant de sympathie.

--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son mari n'est pas bon, elle sera bien à plaindre... Mais chez vous autres gens riches, quand on ne s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous, parce que chacun peut vivre à son idée; si elle s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir souvent; son mari sera occupé de son côté. Qu'est-ce qu'il fait, votre gendre?