Suzanne Normis: Roman d'un père
Chapter 8
--Est-ce qu'il ne se conduit pas bien avec Suzanne? dit-il d'un ton grave.
--C'est un animal; voilà mon opinion! Nous nous regardâmes tous les deux, et je vis que le docteur était fort ému.
--Si je pensais qu'il la rend malheureuse, dit-il entre ses dents... C'est que je l'aime, notre Suzon! Elle est votre fille, c'est vrai, mais c'est moi qui l'ai amenée au jour... Est-il possible que ce beau M. de Lincy ne soit pas aux genoux de son adorable femme?
--Aux genoux de sa femme! Ah! docteur, tenez, ne parlons pas de tout cela. Je ne me consolerai jamais d'avoir fait ce mariage-là! et quand on pense qu'il y en a pour toute la vie!...
--Hélas! soupira le docteur, c'est pour cela que je suis resté garçon!
Je réfléchis, puis un rayon d'espoir me vint d'en haut.
--Est-ce que M. de Lincy a une bonne constitution? glissai-je cauteleusement.
--Lui? il est bâti à chaux et à sable: ce garçon-là ira jusqu'à quatre-vingts ans!
Un morne silence régna dans le cabinet.
--Et moi, dis-je, aurai-je longtemps la douleur d'assister aux souffrances de ma fille?
--Asseyez-vous, fit le docteur qui se mit à me palper et à me retourner dans tous les sens.
--N'avez-vous jamais mal dans les jambes? me dit-il après un long examen.
--Si fait, lui dis-je, et même je voulais vous consulter à ce sujet; il me semble que mes articulations se roidissent chaque jour; j'ai des douleurs vagues...
--Ah! mon ami, s'écria le brave homme en me tendant les deux mains, vous avez des rhumatismes, vous êtes sauvé!
--Sauvé?
--Mon Dieu, oui! à condition de ne pas vous amuser à faire des folies; mais vous êtes sauvé, et probablement vous vivrez très-vieux,--avec des douleurs atroces de temps en temps, par exemple! Je vous en préviens!
--Très-vieux? répétai-je d'un air préoccupé.
--Mais oui! Cela a l'air de vous contrarier?
--Pas précisément, mais si j'avais su... c'est moi qui n'aurais pas marié Suzanne!
--Vous pourrez au moins la protéger.
--La protéger? de quelle façon, s'il vous plaît? Est-ce qu'une femme mariée n'est pas absolument l'esclave de son mari?
--Pas absolument, fit le docteur sur le ton de la conciliation; il y a la séparation de corps...
--Cela vaut mieux que rien... et encore, je ne sais pas... le scandale, les bruits méchants autour d'une jeune femme... Suzanne n'a que dix-huit ans...
--Allons, allons, tout n'est peut-être pas désespéré; on a vu des ménages qui avaient mal commencé devenir très-heureux...
--Si M. de Lincy rend jamais quelqu'un très-heureux, je serai bien étonné. Enfin, vous avez raison, docteur, en cas de nécessité, il y aurait la séparation. Mais tout cela, est bien lugubre. Ah! si vous m'aviez dit l'an dernier que j'aurais des rhumatismes!...
--Eh! mon ami, pouvais-je le deviner? fit le docteur en me citant un texte latin pour arrondir sa phrase. Vous aviez le coeur attaqué, mais c'était à cause de vos rhumatismes... N'importe qui s'y serait trompé.
--C'est égal, docteur! si j'avais su!...
En m'en allant, dans l'escalier, je sentis une vive douleur au genou gauche. Brave docteur! il venait de me rendre la vie, comme il me l'avait ôtée un an auparavant. J'étais content cependant, moins pour la vie en elle-même, bien qu'elle ne soit point si méprisable, que pour la joie de me savoir en état de protéger Suzanne.
Au moment de monter en voiture, je rencontrai Maurice Vernex qui passait.
--Eh! vous voilà! me dit-il allègrement. Vous avez bonne mine. Comment va-t-on chez vous?
--Figurez-vous, lui dis-je, que j'ai des rhumatismes; je suis enchanté!
--Eh bien! vous n'êtes pas difficile! s'écria-t-il en riant. Et madame de Lincy?
--Ma fille va bien, merci, dis-je, ramené à mes préoccupations. Mais vous-même?
--Moi? Je m'ennuie! répondit-il avec un sérieux qui ne lui était pas ordinaire. Je m'ennuie de n'être bon à rien en ce monde. Quand je n'avais pas le sou, tout allait bien; à présent que j'ai des rentes, je n'ai plus goût à rien.
--Venez dîner avec moi, nous mettrons nos misères ensemble, lui dis-je. Moi aussi, je ne suis pas content de mon sort.
--Comment, vous avez des rhumatismes, et vous n'êtes plus content? Mais que vous faut-il donc?
Sa gaieté me rajeunissait; grâce aux paroles du docteur et à la société de Maurice Vernex, je passai une soirée charmante.
Vers neuf heures du soir, nous étions dans mon cabinet à fumer de très-bons cigares, et comme il faisait froid, nous avions baissé les portières et les rideaux; cette pièce, somptueuse et sévère à la fois, bien chauffée, doucement éclairée, était l'image de la vie large et confortable des gens de notre monde, et j'éprouvais un bien-être que je n'avais pas ressenti depuis longtemps, lorsqu'un petit bruit me fit retourner, et j'aperçus la tête blonde de Suzanne passée à travers la fente de la portière de velours.
--Comment! lui dis-je, toi, à cette heure? Viens vite te chauffer.
--Tu n'es pas seul... dit Suzanne en se dégageant à demi des plis épais de l'étoffe, je vous dérange.
Maurice Vernex s'était levé en apercevant ma fille, et, la main sur le dossier d'une chaise, il attendait son arrêt.
--Pas du tout, dis-je, et M. Vernex n'aura garde de s'en aller comme il me paraît en avoir l'intention. Nous allons prendre une tasse de thé tous les trois ensemble.
J'étendais la main pour sonner, Suzanne me retint:
--J'ai déjà donné des ordres à Pierre, dit-elle, et j'ai apporté mon ouvrage. Est-ce que vous supportez les femmes qui font de la tapisserie, monsieur? dit-elle en s'adressant à Maurice.
--Je les vénère, madem... Pardon, madame, reprit-il en s'inclinant devant elle. Je n'avais pas eu l'honneur de vous voir, ajouta-t-il en manière d'excuse, depuis l'événement qui...
--Qui m'a donné le nom de M. de Lincy? fit-elle avec ce mélange de comique et de sérieux qui la rendait si amusante. Oh! j'ai changé de nom, mais voilà tout!
Elle rougit soudain et se mit à fouiller activement dans son petit panier à ouvrage.
--Alors on peut faire encore de la musique? demanda Maurice d'une voix particulièrement moelleuse.
--Oui... mais pas les jours maigres, c'est aujourd'hui vendredi.
Elle se mit à broder avec une application qui me rappela le temps où elle apprenait son catéchisme. La conversation reprit; Pierre nous apporta le thé, et nous passâmes une heure délicieuse.
--A propos, dis-je soudain, retombant dans la réalité, où est ton mari?
--Au club, répondit tranquillement Suzanne.
--Est-ce qu'il y va souvent, au club?
--Tous les soirs.
--Et comment es-tu venue?
--En voiture.
--De remise?
--De place, numéro 2,884, lanternes rouges, un brave homme de cocher.
--Tu ne devrais pas sortir seule le soir..., fis-je d'un ton mécontent.
--Oh! père, dit Suzanne en levant sur moi ses beaux yeux caressants, si tu me refuses cela, que me restera-t-il?
Maurice Vernex regarda ma fille avec une telle intensité d'étonnement que je crus lui devoir une sorte d'explication.
--M. de Lincy est un mari... mari..., fis-je non sans hésiter.
--Despote? glissa Maurice.
--Autoritaire! fit Suzanne d'un ton magistral. Heureusement, il va au club, ajouta-t-elle, mi-rieuse, mi-triste.
--M'accorderez-vous la faveur de vous reconduire ce soir? dit Maurice, avec cette voix richement timbrée qu'il n'employait point pour me parler à moi.
Suzanne secoua négativement la tête.
--Si vous osiez le déposséder de ce droit, dit-elle, mon vieux Pierre vous tordrait le cou sans cérémonie, comme à un poulet!
Nous causâmes encore quelques instants, puis Maurice se retira. Quand je fus seul avec Suzanne, elle vint se blottir dans un grand fauteuil, tout contre moi.
--Que dira M. de Lincy de cette visite? demandai-je non sans quelque inquiétude.
--Ce qu'il voudra, répondit ma fille avec dédain.
Je gardai le silence. Puis, poussé par le besoin irrésistible de rassurer Suzanne, je lui confiai ce que m'avait dit le docteur au sujet de ma santé.
--Alors tu n'es plus malade? Ton pauvre coeur ne bat plus comme l'an dernier? fit-elle avec une joie troublée.
--Non, je ne souffre plus du tout; je passe de bonnes nuits...
Elle m'enlaça dans ses bras, et je sentis des gouttes chaudes tomber sur mes mains et sur mon visage.
--Cher, cher père, murmura-t-elle, que j'ai craint de te perdre! Si tu savais que de fois, la nuit...
--Je le sais, lui dis-je; je t'entendais, et je retenais ma respiration...
--Oh! le méchant père, qui se faisait mal pour ne pas m'inquiéter... C'est fini, dis?
--Le danger est passé, au moins: je vivrai, ma Suzanne, je te protégerai...
Elle me serra plus fort sans parler.
--Es-tu bien malheureuse? lui dis-je tout bas.
Elle me regarda bien en face; je lus une fois de plus dans ses yeux la douceur sublime, la joie ineffable du sacrifice, et elle ne répondit:
--Je suis parfaitement heureuse!
Et elle se remit à pleurer.
XXV
Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le soir. M. de Lincy, parait-il, ne s'en occupait pas, car il n'en avait rien dit. Maurice venait parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que plus d'une fois il avait sonné à ma porte, et, en apprenant que ma fille était avec moi, il s'était retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve me parut de bon goût, et je sus gré à ce jeune homme d'avoir su respecter ainsi les tête-à-tête que le destin clément me réservait avec Suzanne.
Un soir, après avoir babillé et ri pendant une demi-heure, celle-ci émergea des profondeurs du grand fauteuil où elle se roulait en boule, comme autrefois, s'assit posément sur le bord, et me regarda d'un air sérieux:
--Père, me dit-elle, je te demande pardon d'une question si saugrenue... mais j'ai besoin de savoir... Es-tu riche?
Jamais Suzanne n'avait parlé de notre fortune, je la croyais au courant de nos revenus.
--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas d'après mon genre de vie?
--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle: je m'exprime mal, sans doute. As-tu une grande fortune personnelle, indépendante de... de ma dot? ajouta-t-elle plus bas.
Je pressentis un nouveau noeud dans notre existence, et je répondis nettement:
--Je t'ai assuré, quinze mille francs de revenu, à cinq, qui font trois cent mille francs de capital: le capital t'appartient; les revenus sont indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens de ta mère environ deux cent mille francs.
Suzanne baissa la tête et parut calculer.
--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est beaucoup...
--Non, quand on a un loyer et un train de maison considérables,--mais tu n'as pas de voitures... M. de Lincy doit avoir au moins autant?
Ma fille ne répondit pas à cette dernière question.
--Et toi, père, reprit-elle, es-tu riche?
--J'ai encore à moi environ quarante-cinq mille francs de revenu,--de quoi te donner tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque objet, as-tu une fantaisie? J'avais oublié de te dire que tu peux puiser sans compter dans ce meuble-là.
J'indiquai mon secrétaire. Elle suivit mon regard.
--Pourrais-tu me prêter dix mille francs? dit-elle d'un ton timide.
--Dix mille francs! répétai-je stupéfait. Que veux-tu faire de dix mille francs?
Elle baissait toujours la tête et jouait avec la frange de sa robe.
--As-tu des dettes? demandai-je avec autant d'indulgence qu'il me fut possible.
--Des dettes? Moi? fit-elle en riant d'un rire forcé. Pourquoi pas? Supposons que j'aie des dettes. Refuserais-tu de les payer?
--Non, certes! A qui dois-tu? A ta couturière? A ta modiste?
--Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir comme cela. C'est M. de Lincy qui en a besoin. Il a perdu au jeu.
--Dix mille francs! qu'il ne peut pas trouver ailleurs que chez moi? Et il ne veut pas me les demander lui-même?
--Oh! père, ne lui en parle pas, je t'en supplie! s'écria ma fille; s'il savait que je t'en ai parlé, il serait furieux!
--Furieux! Je voudrais bien voir cela.
J'étais tellement irrité, que pour me calmer Suzanne se vit forcée de m'avouer l'exacte vérité, M. de Lincy, averti par ses domestiques des visites que me rendait sa femme pendant ses absences journalières, avait jugé à propos de se faire payer sa complaisance, et il avait dit très-nettement à Suzanne que, si elle voulait continuer à me voir, il fallait qu'elle obtînt en échange les sommes dont il pourrait avoir besoin. C'est du moins ce que je recueillis de son long récit, coupé par des réticences douloureuses.
--Et si je te les refuse? dis-je, outré de tant de bassesse.
--Ne me les refuse pas, père, je t'en supplie!
Tu me ferais beaucoup de chagrin!
Elle insistait avec tant de vivacité, que je soupçonnai encore autre chose. A forcé d'interroger et de deviner, je finis par comprendre que le misérable époux, connaissant la répugnance invincible qu'il inspirait à ma fille, lui faisait acheter son repos au prix des sacrifices d'argent qu'elle pourrait obtenir de moi.
--De sorte que si je ne te donne pas la somme que tu me demandes?... fis-je plein d'humeur et de dégoût.
--Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle honteuse. Je ne puis supporter sa présence, continua-t-elle.--Et le tremblement nerveux dont m'avait parlé Félicie apparut aussitôt à la seule idée de cette présence abhorrée.
--Le misérable! m'écriai-je en serrant les deux poings. Puis je courus à mon secrétaire, j'y pris un paquet de billets de banque que je remis à ma fille.
--Surtout, lui dis-je, donne-les un à un; qu'il paye chaque concession au prix que tu jugeras convenable. Bannis-le irrévocablement, et s'il manque à sa promesse, viens me trouver, je te défendrai contre lui, oui, je te défendrai, quand je devrais le tuer!
Effrayée de ma violence, Suzanne fit de son mieux pour l'apaiser, mais je ne voulais rien entendre.
--Écoute, lui dis-je, à mes yeux, il n'est pas de pire outrage que celui qu'un mari peut infliger par son amour, feint ou réel, à une femme qui le déteste et le méprise. Si jamais ton mari t'inflige cet outrage, je le tuerai--en duel ou autrement,--mais je le tuerai!
Suzanne me quitta fort agitée, fort inquiète; et je n'ai pas besoin de dire que je ne fermai pas l'oeil de la nuit.
A onze heures du matin, je vis accourir Suzanne souriante et reposée. La veille au soir, elle avait livré son argent, et en échange elle avait obtenu un traité de paix, armée, à la vérité.
--S'il ne lui faut que de l'argent, pensai-je, je m'arrangerai pour en avoir. Mais s'il a d'autres exigences, que ferai-je?
Je consultai le Code; le Code ne me dit rien; alors j'allai trouver mon notaire.
XXVI
--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous aurais fait prévenir si vous n'étiez pas venu.
--Que se passe-t-il donc?
--M. de Lincy est très-fort! oh! il est très-fort! Il s'est informé de la manière, dont sont placés les capitaux de madame de Lincy.
--Eh bien! ne sont-ils pas inaliénables?
--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite... J'ai appris, continua-t-il, que votre santé s'est raffermie; vous sentez-vous en état de recevoir une violente commotion?
--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, après ce que j'ai appris ces jours derniers... Qu'y a-t-il?
Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre fort, en tira une simple copie de lettre, et je lus ce qui suit:
«Mon cher persécuteur,
«En réponse à votre dernière lettre, je me vois forcé de vous révéler le véritable état des choses. Malgré les belles apparences, Lincy était fort hypothéqué, vous le savez mieux que personne. J'ai conclu un mariage qui ne m'assurait presque rien en fait d'avantages présents, mais qui m'offrait une fort belle position dans un délai que la mort prévue de mon beau-père devait rapprocher.»
Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer. J'obéis.
«Mon beau-père, au lieu de mourir, se porte comme un charme, et moi, par contre, je me trouve dans les plus mauvais draps. J'avais trouvé quelques bonnes âmes qui, se basant sur l'état précaire de la santé du père de ma femme, m'avaient avancé des fonds. Le rétablissement de ce monsieur rend leur créance très-mauvaise, et, naturellement, c'est moi qui en suis victime. Je n'insiste pas sur l'indélicatesse que commet mon beau-père en ne trépassant pas dans les délais voulus, mais il faut que vous m'aidiez à obtenir un renouvellement de ces créances, ou quelques garanties, ou enfin quelque chose qui me sorte de mon pétrin.»
La copie s'arrêtait là. Je repliai le papier et je le remis au notaire:
--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton dégagé. Gomment vous êtes-vous procuré ce précieux document?
Il haussa les épaules.
--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu qu'on y mette le prix, répondit-il. Eh bien! que pensez-vous de votre gendre?
--Je le trouve charmant; mais cela ne m'étonne nullement de sa part. Je ne pouvais pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire?
--La dot de madame de Lincy ne court aucun danger, me répondit évasivement mon conseiller.
--Fort bien; mais il n'en appert pas moins que M. de Lincy a des dettes probablement considérables; sa terre patrimoniale a été vendue six semaines après son mariage, vous le savez. Donc, il vit actuellement des vingt-cinq mille francs de rente que lui a apportés ma fille; à moins qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore...
Le notaire fit un signe négatif; je continuai:
--Il doit être criblé de dettes nouvelles, car il avait besoin avant-hier de dix mille francs que ma fille m'a demandés pour lui.
--Vous avez refusé, j'espère? dit mon interlocuteur.
--J'ai accédé, et ma fille lui a remis cette somme de la main à la main.
Mon notaire se leva et fit deux tours dans son cabinet:
--Permettez-moi, mon cher client, de vous dire que cette conduite n'est basée sur aucun raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent, sans reçu, à la première réquisition, vous laissez s'organiser contre vous une exploitation régulière!
Je fis un signe d'assentiment.
--C'est absurde!
--Oui, d'accord; mais si c'est à ce prix seulement que je puis obtenir le repos de ma fille, je n'ai pas à hésiter.
--Mais, cher monsieur, c'est du chantage, alors!
--Parfaitement.
Le notaire fit encore deux ou trois tours:
--Et ensuite? dit-il en s'arrêtant devant moi.
--Ensuite? Que voulez-vous que je vous dise? Le roi, l'âne ou moi, nous mourrons, comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne puis souffrir que ma fille soit malheureuse quand je puis acheter sa tranquillité à poids d'or.
--Et quand vous serez entièrement dépouillé?
--Sans doute alors il me laissera l'emmener quelque part où nous achèverons de vivre en paix, pauvres, mais heureux d'être ensemble.
--C'est de l'aliénation mentale! s'écria le digne homme. Je ne puis permettre à mes clients de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer une séparation!
--Ce moyen me répugne, repris-je, mais en dernier recours...
--Non pas en dernier! en premier! Est-il possible que vous hésitiez un moment?
Il me démontra si bien les avantages de la séparation, que je restai ébranlé. Certes, il m'en coûtait-de voir ma fille, à dix-huit ans, condamnée pour toujours à ignorer les douceurs de la vie de famille et de la maternité; mais cette perspective, si triste qu'elle fût, était encore préférable à celle que, dans mon désespoir, j'avais évoquée: l'abandon de tous mes biens, pour obtenir la liberté d'avoir ma fille avec moi.
--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le notaire.
--Parce que, tant que j'aurai quelque chose, il persécutera sa femme pour me le soutirer.--Soit, dis-je enfin quand j'eus écouté la lecture du code et les conclusions de mon conseiller. Que faut-il faire pour obtenir une séparation?
--Il y a d'abord les coups et sévices par-devant témoins...
--M. de Lincy, je l'espère du moins, n'est pas un homme à frapper ma fille. Passons.
--Il y a l'adultère du mari, constaté par l'existence d'une maîtresse sous le toit conjugal.
--Ceci ne serait peut-être pas impossible, nous verrons. Et puis?
--Il y a l'incompatibilité d'humeur;--mais si M. de Lincy a intérêt à conserver son pouvoir sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener là. Enfin, réfléchissez, conclut le notaire; causez avec votre fille, voyez ce qu'elle préfère; si vous pouviez engager M. de Lincy à vous la rendre, sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup mieux.
--Sans doute, mais je n'attends rien de lui...
--Même en le payant très-cher?
--Peut-être. Je reviendrai vous voir. Merci. Je le quittai, navré, et j'allai chez mon avoué.
Celui-ci me reçut avec les démonstrations du plus vif intérêt et parut parfaitement au courant de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'étonner. Comme je lui faisais part de ma surprise:
--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, on s'attend à quelque résolution semblable de votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne de tous les respects; on pensait bien que vous ne pourriez pas tolérer cet état de choses.
--On? Comment oh? Qui donc?
--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous étiez, comme il arrive toujours, le seul à ne pas connaître le caractère véritable de votre gendre.
J'appris alors que les renseignements obtenus par moi sur le compte de M. de Lincy avaient exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur ses domestiques quand on a la faiblesse de croire à la validité des renseignements. Tous ceux qui avaient quelque intérêt à voir mon gendre faire un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou de ses billets, tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers, voisins, avaient chanté le concert de louanges qui m'avait étourdi.
Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui avait commencé par vendre Lincy pour se débarrasser d'hypothèques par trop exigeantes, s'était jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée. Il aimait tout ce qui coûte de l'argent; il aimait les soupers bruyants, les femmes plâtrées, l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à son mariage, il avait soigneusement dompté ses appétits brutaux, afin de se faire un piédestal de sa bonne réputation pour faire un mariage riche. Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même sans se gêner.
--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a pas de voiture, pourquoi elle porte toujours les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi...
Je restai atterré, et, la tête dans mes deux mains, je maudis ma folie, mon imbécillité!
--Que faire? dis-je machinalement, la séparation?
--Certainement! conclut mon légiste d'un ton joyeux.
Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais le nom de ma fille livré aux feuilles publiques. Je sentais la raillerie des regards méchants sur le visage innocent de ma Suzanne... Après tout, mieux valait encore l'esclandre, puisqu'il était nécessaire, que le martyre prolongé, la lente agonie de mon enfant dans les mains impures du misérable auquel elle était liée pour la vie.
J'annonçai mon intention de réfléchir et je rentrai chez moi.
Après une heure de méditation, je sortis et je me rendis chez mon gendre. Il était absent, ma fille aussi; je laissai ma carte avec l'ordre de la remettre à M. de Lincy seul. Par quelques mots au crayon, je lui demandais un entretien particulier pour le soir même ou le lendemain matin. Puis je rentrai chez moi, afin de mûrir mon plan de campagne.
XXVII
Le lendemain, vers dix heures du matin, Pierre vint m'annoncer que mon gendre m'attendait dans mon cabinet. J'appelai mentalement à mon secours l'image de la mère de Suzanne et j'abordai M. de Lincy.
Personne n'eût pensé que, de nous deux, c'est lui qui était le coupable et moi le juge, car je sentais mes traits et ma voix profondément altérés par l'émotion, tandis qu'il paraissait parfaitement à son aise. Ses vêtements, d'une coupe élégante, lui seyaient à merveille; mais son visage fatigué, ses yeux ternes témoignaient contre lui.
Il n'essaya pas de me tendre la main et se contenta de s'incliner. C'était du reste ce qu'il avait de mieux à faire. Je lui indiquai un siège, et je m'assis.
--Vous m'avez demandé un entretien? dit-il avec aisance.
Je fis un signe de tête affirmatif. Son impudence me révoltait au point d'arrêter ma voix dans mon gosier contracté.
--Je suis à vos ordres, continua-t-il avec une déférence du meilleur goût.