Suzanne Normis: Roman d'un père
Chapter 3
Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai là deux ou trois vétérans, anciens amis du colonel Gauthier, qui firent l'accueil le plus favorable à sa petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs enfants, plus une vieille demoiselle.--Si cette société n'avait rien de particulièrement attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable.
--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère en causant au coin du feu, après le dîner, qui, je dois le dire, était excellent, je suis résolue à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, afin de me distraire. Je suis bien seule à présent...
L'idée que ma belle-mère désirait se remarier me traversa le cerveau, et je fus pris d'une terreur, calmée instantanément par la réflexion que, dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir m'épouser.
--Quel est l'infortuné?... pensai-je en promenant mon regard sur les vétérans. Mais ma belle-mère était plus habile que je n'étais capable de le supposer, et elle me le fit bien voir.
Deux ou trois jeudis s'écoulèrent sans rien amener de particulier; mais un soir, quoique j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai au salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée, presque noire, et qui à notre entrée s'écria:
--Oh! quelle beauté mignonne!
Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait de toute sa hauteur, puis parut m'apercevoir pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia quelques paroles d'excuse et recula vers le coin du feu.
Ce mouvement de recul, si difficile toujours, fut accompli avec une grâce achevée; le corps souple et bien modelé s'affaissa dans un fauteuil sans que les plis de la longue traîne eussent souffert le moindre dérangement, et je ne pus m'empêcher d'admirer cette savante manoeuvre.
Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec les plus aimables excuses pour son absence intempestive, elle me présenta à mademoiselle de Haags, fille d'une de ses plus anciennes amies, et récemment arrivée en France.
--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère d'un accent triomphant, est originaire d'une très-vieille famille catholique de Belgique, et je regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle a été élevée au Sacré-Coeur de Louvain.
Je murmurai quelques paroles de politesse, tout en maudissant intérieurement ma belle-mère et sa tirade.
--Oh! monsieur, me dit la charmante étrangère de la voix la plus mélodieuse, en déployant un sourire adorable, des dents de perle et des regards à faire damner saint Antoine, est-il possible que vous ayez des préjugés contre nous?
--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère, je vous l'abandonne.
A dîner, le couvert de mademoiselle de Haags se trouva placé, non près du mien,--ma belle-mère, je l'ai dit, était très-forte,--mais près de celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus là qu'ailleurs. Je n'obtins ni regards ni conversation: la jolie voisine de ma fille était absorbée par les «grâces enfantines» de cette «adorable petite créature», et l'adorable petite créature, qui n'était pas fillette pour rien, se mit à jouer de sa nouvelle amie comme on joue du piano:--«Donnez-moi votre éventail... Prêtez-moi votre montre... Rattachez ma serviette... J'ai laissé tomber ma fourchette...»--Tout l'arsenal des importunités enfantines y passait. Si j'avais été chez moi, j'aurais mis Suzanne en pénitence, mais chez moi elle n'eût pas rencontré mademoiselle de Haags...
Après le dîner on fit de la musique; la jeune Belge avait une belle voix de contralto, vibrante et passionnée, mais un peu théâtrale.
--Je ne chante que de la musique sacrée, me dit-elle en s'excusant d'un sourire.
Je le veux bien, mais elle la chantait comme un opéra.
Depuis la mort de sa mère, Suzanne n'avait jamais entendu chanter. La musique produisit sur elle un effet extraordinaire.
--Chantez encore, dit-elle à mademoiselle de Haags, quand celle-ci revint vers nous, au milieu de félicitations unanimes.
D'une voix singulièrement assouplie, la cantatrice murmura, plutôt qu'elle ne chanta, la Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut complet sur l'assistance, qui se pâma d'admiration, mais Suzanne avait l'esprit pratique.
--Ce n'est pas bien ça, dit-elle tout haut sans se gêner: c'est ennuyeux. J'aime mieux quand vous chantez fort, et quand vous tournez les yeux en haut.
Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un regard presque haineux, puis se précipita sur elle et la couvrit de caresses.
J'étudiais cette petite scène d'un air distrait en apparence, mais en réalité fort investigateur. J'appelai Suzanne, je lui dictai un remercîment pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On voulait me faire promettre de revenir quand elle dormirait, mais je tins bon.
Lorsque ma belle-mère vint dîner chez nous, j'affectai de ne me souvenir de rien de ce qui s'était passé: elle ne put y tenir, et me parla elle-même de sa jeune amie. J'appris ainsi qu'elle possédait une certaine fortune, de nombreux talents, une belle âme susceptible de tous les dévouements, et une aptitude particulière pour ramener au bien les brebis égarées.
--C'est une fille d'esprit, conclut ma belle-mère. Dans sa position, elle n'a qu'à choisir parmi une foule de partis brillants, mais elle s'attache surtout aux qualités solides. Bien que fervente catholique, elle épousera, je le crois du moins, un incrédule aussi bien qu'un homme de sa foi.
--Pour le convertir? dis-je sans sourire.
--Pour le ramener, corrigea ma belle-mère. J'étais fixé.
Quelques jeudis s'écoulèrent: mademoiselle de Haags se trouvait toujours là, comblant Suzanne de caresses et de bonbons... elle était trop habile pour donner des joujoux, car c'eût été s'exposer à se faire rendre quelque présent de prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait pénétrée de ma présence. C'était une sorte d'extase muette, dont j'étais la victime, mais non la dupe. Heureusement les spectateurs de ce drame intime n'avaient pas les facultés nécessaires pour en constater la marche.
Quand ma belle-mère jugea que la poire était mûre, elle vint chez moi pour secouer le poirier.
--Depuis quelque temps, mon gendre, me dit-elle, je me reproche de ne pas vous avoir parlé à coeur ouvert... Il y a des mères qui ont des préjugés; mais moi, voyez-vous, j'envisage la vie sous un point de vue plus élevé...
Je me gardai bien de l'interrompre, et elle continua sans paraître embarrassée:
--Vous êtes jeune, mon gendre, vous avez à peine trente-cinq ans... L'idée pourrait vous venir de vous remarier...
Je me taisais, mais une sorte d'indignation qui ne présageait rien de bon me montait à la gorge.
--Vous avez témoigné, continua-t-elle, le désir de vous occuper spécialement de l'éducation de Suzanne, mais c'est là, je pense, une de ces résolutions qui ne tiennent pas devant les nécessités de la vie sociale. Le jour où vous voudriez vous remarier, je vous en prie, mon cher ami, pas de fausse honte! Je me chargerai de ma petite-fille, qui recevrait, soyez-en persuadé, une éducation au moins aussi bonne que celle que vous pourriez lui donner, et, de la sorte, votre jeune femme...
--Je vous remercie infiniment, madame, dis-je froidement, car j'étais encore maître de moi-même; mais si vous avez oublié que votre fille fut ma femme et la mère de Suzanne, je m'en souviens, moi, et ce n'est pas mademoiselle de Haags qui la remplacera ici!
--Vous pourriez plus mal tomber, riposta ma belle-mère, qui ne perdait jamais contenance.
--Peut-être, répondis-je, mais pas beaucoup plus mal.
Madame Gauthier me lança un regard flamboyant; puis sa colère s'affaissa, et elle se mit à pleurer. Devant ses larmes, que je crus sincères, je n'eus pas le courage de lui dire tout ce que m'inspirait son beau plan de campagne:
--Voyons, lui dis-je, vous, une femme d'esprit, comment avez-vous pu?...
--C'est pour Suzanne, répondit-elle tout en pleurs. Vous l'élevez déplorablement, elle n'a ni tenue, ni manières, et par-dessus le marché vous allez lui donner une éducation libérale... Cette dernière phrase me parut obscure, et j'en demandai l'éclaircissement.
--Vous ne lui ferez pas faire sa première communion, continua madame Gauthier, noyée dans un véritable déluge de pleurs, et vous serez cause de la perdition de son âme.
--Suzanne fera sa première communion, dis-je gravement, je vous en donne ma parole d'honneur.
--Vrai? s'écria ma belle-mère en tournant vers moi son visage à demi consolé.
--Positivement; j'aime trop ma fille pour l'exposer à rencontrer dans la vie des obstacles que j'aurais pu lui éviter.
Je ne crois pas que madame Gauthier m'eût compris, mais elle me remercia avec tant d'effusion que je crus qu'elle allait m'embrasser.
--Et mademoiselle de Haags, qu'allez-vous en faire? lui dis-je pour l'apaiser.
--Ma foi, je n'en sais rien... Elle a assez d'esprit pour se tirer d'affaire. C'est égal, mon gendre, c'est une jolie fille et une femme supérieure.
--Oui, d'accord, fis-je en souriant, mais à présent, chère mère, puisqu'il est entendu que Suzanne fera sa première communion, avouez que vous vouliez me donner en pâture au loup, afin de reconquérir votre petite-fille.
Madame Gauthier murmura quelques paroles fort vagues, que j'acceptai comme une explication. Je ne revis plus mademoiselle de Haags et, bien mieux, je ne sus que très-longtemps après ce qu'elle était devenue.
VIII
Pour me remettre de cette chaude alerte, je m'enfuis à la campagne avec Suzanne. A vrai dire, c'est là que nous étions le plus heureux; nous y passions deux mois tous les ans, et ces deux mois valaient mieux à eux seuls que le reste de l'année. Ce qui m'avait empêché d'y rester plus longtemps, jusque-là, c'était la nécessité de m'occuper de la société par actions dont j'étais le gérant. Je fis alors une réflexion salutaire:
--J'ai soixante-cinq mille francs de rente, me dis-je; à quoi bon, pour toucher un traitement qui ne fait qu'ajouter un peu de luxe autour de nous, rester attaché à une chaîne? Coupons la chaîne, arrière le boulet! Suzanne sera toujours assez riche avec mes soixante-cinq mille francs de revenu!
Je donnai ma démission, et jusqu'à ce jour je bénis la bonne pensée qui m'inspira cette démarche.
Nous étions donc à la campagne, libres comme les oiseaux de notre parc, et presque aussi joyeux. Certes, ma vie était triste; à tout moment, malgré les années qui s'écoulaient, je me prenais à chercher ma femme auprès de moi; mais, dans mon chagrin, j'éprouvais une sorte d'apaisement, qui bien certainement venait d'elle. Je sentais que vivante, elle eût fait ce que je faisais, et je me répétais chaque soir: Je tiens ma promesse, et Suzanne est heureuse.
Oui, parfaitement heureuse. Elle apprenait tout sans effort, sa mémoire docile la servait à souhait, son intelligence la rendait apte h tout concevoir, je ne rencontrais qu'une difficulté: l'empêcher d'apprendre trop et trop vite, afin de ne pas fatiguer ce jeune cerveau. Mais là encore elle était docile, et quand je disais: C'est assez! elle reposait parfois le livre sur la table avec regret, mais elle insistait bien rarement.
L'été fut magnifique. Nous en passâmes une partie en costume de jardiniers, à remuer des plates-bandes sous un vieux couvert de tilleuls. J'avais inventé cela pour la distraire de l'étude, et jamais nouveau propriétaire n'apporta plus d'ardeur à la création d'un jardin. Nos jardiniers--les vrais--regardaient avec stupéfaction la mignonne Suzanne bêcher et ratisser avec une ardeur infatigable; elle transplantait les bégonias, greffait les rosiers et marcottait les oeillets, comme si elle eût été spécialement créée pour cette besogne.
Il fallut lui donner une ligne de pêche pour la garantir d'une courbature; nous passâmes alors de longues heures au bord de notre ruisseau d'eau vive, à l'abri des vieux saules pleins de chenilles qui devenaient des papillons. Mais à nous deux, nous ne prîmes jamais qu'un goujon, goujon unique et par cela même précieux, que Suzanne voulait à toute force faire empailler. Après quelques minutes de réflexion, elle le rejeta à la rivière. Je ne sais s'il alla raconter sa mésaventure au fond des eaux, toujours est-il que nous n'en revîmes pas d'autres.
L'automne vint avec ses joies bruyantes: la vendange, les cuvées, le teillage du lin.--Suzanne allait partout, un panier ou un râteau sur l'épaule,--toujours armée de l'instrument employé ce jour-là, et qu'elle se procurait je ne sais comment. Je soupçonne cependant Pierre d'avoir été son complice. Il apportait dans les remises des paquets mystérieux qui devaient contenir les outils en question. D'ailleurs, Pierre n'avait jamais su rien lui refuser, si bien qu'un beau jour je les trouvai, dans le pressoir vide, perchés sur une échelle; de ce poste élevé, Pierre démontrait à ma fille le système ingénieux qui change le raisin en vin.
A ma voix, ils sortirent de là tous deux absolument revêtus de toiles d'araignée, avec les araignées dedans. C'est la vieille bonne qui n'était pas contente! J'engageai Pierre à faire désormais ses démonstrations de moins près.
A l'entrée de l'hiver, j'eus envie de rester à la campagne; je n'osais, craignant de rendre Suzanne encore plus sauvage, et cependant nous étions si bien là, tout seuls!
Ma belle-mère m'écrivit que, si nous tardions encore, elle viendrait s'installer chez nous jusqu'à notre retour. Je n'hésitai plus, et j'ordonnai de faire nos malles.
Avant de partir, Suzanne voulut faire le tour de son domaine, pour dire adieu à tous ses biens; nous nous mîmes en route un beau matin. La gelée blanche s'était fondue aux premiers rayons du soleil; mais, bien chaussés de chaudes galoches en bois, nous ne craignions pas la rosée. Suzanne me tenait par la main, suivant son invariable coutume, et poussait à la fois des cris de joie et des soupirs de regret à chaque lieu de prédilection, à chaque endroit qui lui rappelait un souvenir.
--Oh! papa! s'écria-t-elle quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, te rappelles-tu? c'est ici que nous avons pêché ce fameux goujon! Pauvre petit, comme il était content de se retrouver dans l'eau! Nous reviendrons l'année prochaine, dis?
--Certes! fis-je en lui serrant la main. J'aimais autant qu'elle ces lieux où elle avait été si heureuse.
--Voilà le moulin, dit-elle plus loin, en embrassant la vallée du regard, et le chemin où il pousse des fraises, et l'avenue d'ormes, et là route de la ville, et la vieille fontaine, et tout, tout!
Elle jeta un baiser à ce doux paysage et se tut, soudain sérieuse.
--Regrettes-tu de t'en aller? lui dis-je, prêt à braver ma belle-mère si Suzanne voulait rester.
--Oh! non! dit-elle joyeusement, puisque tu es toujours avec moi. Avec papa, je suis heureuse partout.
Heureuse, chère petite âme! Moi aussi, j'étais heureux partout avec elle.
IX
A Paris, nous retrouvâmes nos habitudes, y compris les dîners du jeudi, qui étaient devenus pour ma belle-mère un puissant dérivatif à ses ennuis; mais je dois à la vérité de reconnaître que je n'y rencontrai plus rien qui de près ou de loin ressemblât à mademoiselle de Haags.
Ma belle-mère essaya encore de me battre en brèche au sujet de l'éducation de Suzanne, et, sur un point, elle obtint gain de cause.
--Cette petite ne sera jamais de force à tenir sa place dans un salon, si vous ne lui laissez pas voir un peu les autres! Puisque vous ne voulez pas la mettre en pension, laissez-moi au moins la conduire à un cours de n'importe quoi, me dit un jour madame Gauthier.
--Vous avez mille fois raison, chère mère, répondis-je aussitôt. Dès demain, je conduirai Suzanne à un cours d'histoire.
--Vous-même?
--Sans doute. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire?
--Vous ferez une drôle de figure au milieu des ouvrages d'aiguille de ces dames, je vous en préviens, mon gendre. Enfin, c'est vous qui l'aurez voulu. Pourquoi ne voulez-vous pas me confier Suzanne? Avez-vous peur que je ne l'induise en tentation?
--Précisément, chère mère, en tentation de ces charmantes mondanités sans lesquelles nous sommes si heureux.
Madame Gauthier haussa les épaules et me tourna le dos. Je crois même qu'entre ses dents elle m'appela Iroquois. Mais j'étais sourd à de telles appréciations.
Suzanne ne témoigna pas un empressement bien vif à l'idée d'aller au cours; à son hésitation, je dirais presque sa répugnance, je compris que ma belle-mère avait eu raison, et qu'il était temps de façonner cette jeune intelligence au monde qui devait être son milieu.
Je n'oublierai jamais l'impression étrange de frayeur et de gêne que j'éprouvai pour elle et comme elle, en la voyant traverser la salle des cours pour gagner son rang. Elle avait huit ans et paraissait grande pour son âge, grâce à la finesse de ses attachés et à l'élégance de sa taille. Toute vêtue de blanc,--elle et moi nous affectionnions cette couleur,--elle avait l'air d'un flocon de laine tombé de quelque toison. Je restai au fond de la salle, tremblant, oui, tremblant, je l'avoue, de la peur qu'elle ne fit quelque gaucherie, qu'elle ne parût ridicule; à l'idée de la voir traverser ces rangées de chaises, il me semblait prendre mes propres jambes dans un dédale de pieds et de barreaux. Bah! Suzanne semblait née dans une salle de cours. Toute rouge de confusion, mais parfaitement sûre d'elle-même, à peine assise, elle se retourna et m'envoya le plus joli sourire qui eût jamais épanoui son petit museau.
--Il y a un Dieu pour les petites filles, pensai-je, et certes ce n'est pas le même que pour les petits gardons,--car un garçon se fût jeté par terre vingt fois avant d'arriver, et, une fois assis, n'eût plus songé qu'à dévorer sa honte! Une ou deux voix féminines me tirèrent de cette méditation:
--C'est votre fille, monsieur?--Quelle jolie enfant!--Quel âge a-t-elle?
La grâce de Suzanne avait brisé la glace, et toutes les mères voulaient la connaître. Je crois que la vue de Pierre, en livrée dans l'antichambre, et le piétinement de nos chevaux dans la cour, entraient pour quelque peu dans cette sympathie... mais chut! il ne faut pas médire,--surtout des femmes du monde! Si elles allaient me rendre la pareille!
Suzanne s'accoutuma peu à peu à l'épreuve de l'examen public; les premières fois qu'elle eut à répondre, elle cherchait ses réponses sur mon visage, et l'encouragement de mes regards lui donnait la force de vaincre sa timidité. Mais ceci fut pris en mauvaise part. Quelques dames soupçonneuses s'imaginèrent que je lui soufflais les réponses, je m'en aperçus à la froideur qu'on me témoigna les jours suivants; grâce à mon sexe, j'avais eu assez de peine à me faire tolérer pourtant!--j'étais le loup dans la bergerie,--et voilà que ce loup soufflait sa fille, comme un vulgaire camarade d'école! J'aurais volontiers protesté de mon innocence, mais à quoi bon? J'expliquai de mon mieux à Suzanne la nécessité de ne pas me regarder pendant les leçons, et je l'informai, pour plus de sûreté, que dorénavant je resterais en arrière à une place où ma complète honnêteté ne pourrait pas être soupçonnée.
--Mais, papa, me dit Suzanne, qui m'écoutait avec beaucoup d'attention, ce serait très-mal si tu me soufflais?
--Certainement, mon enfant.
--Alors, pourquoi ces dames pensent-elles que tu fais une chose très-mal?
--Parce que...
Ma sagesse se trouvait ici prise en défaut. Fallait-il expliquer à Suzanne que ces dames soufflaient probablement leurs filles en semblable circonstance, ou bien fallait-il me rejeter sur la faiblesse humaine en général? J'essayai de faire un peu de philosophie très-vague, mais l'esprit net et réfléchi de ma fille ne s'accommodait point de mes périphrases. Elle devint soucieuse et finit par me dire:
--Tout ce que je comprends, c'est que tu ne fais rien de mal, moi non plus, et qu'on nous accuse injustement. C'est très-vilain, et ces dames sont méchantes.
Ah! petite logique implacable de l'enfance! Madame Gauthier avait bien raison de le dire: il était grand temps d'accoutumer Suzanne au monde, car plus tard elle l'eût tout bonnement pris en haine.
Elle eut beaucoup de peine à surmonter ce premier plongeon dans les épines de la société, et sa petite conscience d'enfant honnête en saigna longtemps. Elle éprouvait une certaine méfiance envers les personnes étrangères qui la caressaient, se souvenant toujours que des étrangères, tout aussi aimables, nous avaient accusés, elle et moi, de ce que, dans son honnête petite âme, elle n'était pas loin de considérer comme une infamie. Cependant, elle finit par s'accoutumer à ces formes polies, qui cachent tant de choses, et je fus souvent étonné de l'indifférence gracieuse avec laquelle elle accueillait les éloges.
--Pourquoi as-tu l'air si peu contente d'être complimentée? lui dis-je un jour qu'elle avait remporté un véritable succès. Est-ce que cela ne te fait pas plaisir?
--Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l'air d'une petite Minerve enjuponnée, c'est que j'aie bien répondu, et que tu en sois content; mais pour les compliments, je m'en moque!
Si ma belle-mère l'avait entendue, quelle semonce pour moi! Car, lorsque Suzanne commettait quelque bévue, c'est moi qui étais grondé.
--Comment, mademoiselle Suzon, vous vous en moquez? Quelle expression vulgaire!
Nous étions dans la voiture, et il faisait nuit.
--Oui, je m'en moque, répéta-t-elle en sautant sur mes genoux pour m'embrasser. Je me soucie de tout ce monde comme d'un pruneau (elle n'aimait pas les pruneaux)--parce qu'ils mentent tous les uns plus que les autres.
J'étais confondu! Où avait-elle été pêcher cela? Je le lui demandai, et, parmi une pluie de baisers, je recueillis des maximes dans le genre de celles-ci:
--Ce sont tous des menteurs,--les dames surtout, et les petites filles aussi, elles n'aiment que les beaux habits,--et ça leur est bien égal de ne pas savoir leur leçon,--pourvu qu'on ne la leur demande pas! Et voilà!
Elle rebondit à sa place et s'enfonça carrément dans son coin, le nez en l'air, avec l'expression d'un sage qui rêve.
J'étais confondu. Il m'avait fallu arriver à trente ans pour pénétrer ces vérités fondamentales, bases de notre société, et Suzanne à huit ans n'avait plus d'illusions! Il est vrai que jusqu'alors je n'avais jamais assisté à un cours pour les demoiselles.
En voyant combien cette philosophie était claire et facile, et surtout avec quelle désinvolture Suzanne se l'appropriait, je bénis de plus en plus la pensée de ma belle-mère. En effet, il est bon de s'accoutumer à ce monde dans lequel nous sommes appelés à vivre, mais c'est un peu comme on s'habitue à l'hydrothérapie, non sans claquer des dents, et grommeler à part soi ou tout haut.
X
Trois années s'écoulèrent à peu près de la même façon; j'avais varié les cours; Suzanne s'y était faite de tout point, et à l'heure dite, elle venait me prendre dans mon cabinet. La voiture, attelée par ses ordres, nous attendait en bas, les cahiers et les livres étaient prêts dans un portefeuille de ministre, gros comme elle, qu'elle passait sous son bras avec l'aisance d'un vieux diplomate. J'étais émerveillé de toute cette prévoyance, mais je me gardais bien de le témoigner, car Suzanne avait cela de commun avec les autres enfants que les éloges la rendaient gauche et sotte. Je me contentai donc de lui laisser faire tout ce qu'elle voulait,--et je n'eus qu'à m'en applaudir.
Je la voyais passer et repasser dans la maison, avec sa grâce mutine, chantonnant quelque chanson sans paroles qu'elle se composait pour elle-même, et qui me charmait; elle jouait du piano, pas très-bien, car les difficultés du mécanisme l'ennuyaient, mais elle voulait en jouer quand même, afin de s'accompagner elle-même, quand elle pourrait chanter pour tout de bon. Suzanne était de la race des oiseaux, elle en avait l'activité silencieuse et la voix limpide; nous vivions toujours ensemble, jamais lassés l'un de l'autre, et véritablement heureux.
Madame Gauthier, qui n'oubliait rien, me retint un jeudi soir, au moment où je prenais mon chapeau.
--Et cette première communion, me dit-elle, quand la ferons-nous?
--Quand vous voudrez, répondis-je; tout de suite, si vous voulez.