Suzanne Normis: Roman d'un père

Chapter 4

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--Comme vous y allez, mon gendre! On voit bien que vous n'êtes qu'un impur mécréant. Il nous faut, avant tout, deux ans de catéchisme.

Dans mon effroi, je déposai mon chapeau.

--Deux ans! Seigneur mon Dieu! Et où les prendrons-nous?

--Comment où? Cette année et l'année prochaine, ne vous déplaise!

--Oh non! pour cela non! Voyons, ma chère mère,--c'est à vous que je pourrais reprocher de plaisanter avec un sujet si sérieux. Comment s'y prend-on pour éviter deux ans de catéchisme? Car vous savez très-bien que j'irai aussi.

--Cela vous fera grand bien, païen que vous êtes.

--Non, cela me ferait beaucoup de mal, car je mourrais avant la fin; il est vrai que probablement, étant en état de grâce, j'irais tout droit en paradis, mais ce serait pour moi une triste consolation. Comment fait-on pour réduire ces deux années à leur plus simple expression?

Madame Gauthier me jeta un regard investigateur, puis, revenant à l'examen de ses manchettes:

--On va trouver l'archevêque.

--Ah! et puis?

--Et puis, on lui demande une dispense.

--Fort bien, et puis?

--On l'obtient.

--Parfait. Qu'est-ce que cela coûte?

--Cela ne coûte rien du tout, dit ma belle-mère en me regardant d'un air de défi.

Je m'inclinai avec respect.

--Alors, fis-je observer, pourquoi tout le monde ne demande-t-il pas des dispenses?

--Tout le monde n'est pas aussi mauvais chrétien que vous! grommela madame Gauthier.

Je m'inclinai derechef, mais pour la remercier.

--Mais encore, cette grande perte de temps, si onéreuse pour les parents pauvres...

--Pour les parents pauvres on peut n'exiger qu'un an.

--Ah! Et les parents riches peuvent avoir une dispense? De combien?

Ma belle-mère me tourna le dos. C'était son argument quand elle n'avait pas envie de répondre.

--Et que faut-il, ma chère mère, pour obtenir cette dispense? repris-je avec une douceur angélique.

--Il faut que l'enfant sache son petit catéchisme, et elle pourra faire sa première communion dans six mois.

--Eh bien, ma chère mère, je vous charge d'apprendre à Suzanne son catéchisme dans le plus bref délai, et, quand elle le saura, de demander la dispense. Vous ne direz plus, au moins, que je refuse de vous confier ma fille.

Madame Gauthier me jeta un regard composé de deux parties de reconnaissance et huit de reproche, mais le mélange était fort bien fait.

--Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, chère mère, quel motif alléguerez-vous pour votre demande de dispense?

--Je dirai, proféra ma belle-mère d'un air bourru, que si l'enfant n'a pas en elle et promptement les germes d'une religion solide, votre exemple la pervertira!

--Fort bien, chère mère. Je suis heureux de voir que les brebis galeuses ont la meilleure part au pâturage.

Le lendemain, après le déjeuner, j'appelai mon domestique:

--Pierre, allez acheter un petit catéchisme, tout de suite.

Pierre disparut effaré, mais il revint au bout d'.un temps assez court, avec le livre demandé.

--Vois-tu, Suzanne, dis-je à ma fille, tu vas apprendre cela par demandes et réponses, le plus vite possible, et tu le répéteras à ta grand'mère.

--Par coeur?

--Oui.

--Et si je ne comprends pas?

--Ça ne fait rien, on te l'expliquera plus tard.

Suzanne obéit et se mit dans un coin avec son livre. De temps en temps, elle me regardait avec étonnement, mais elle apprit tout jusqu'au bout et le répéta sans broncher.

Huit jours après, nous avions la dispense.

Jusque-là tout avait marché à souhait, mais les difficultés de l'entreprise se présentèrent bientôt. Le jeudi qui suivit l'admission de Suzanne parmi les néophytes, madame Gauthier arriva dès neuf heures du matin, avec un joli portefeuille en cuir de Russie, fleurant comme baume et tout neuf, copieusement garni de papier et de crayons.

--Quel bon vent vous amène, chère mère? lui dis-je avec la grâce que j'apportais toujours dans nos relations.

--N'est-ce pas jeudi aujourd'hui? me répondit-elle de l'air le plus naturel.

--Sans doute.

--Eh bien! je viens chercher Suzanne, pour la conduire au catéchisme.

--Que c'est aimable à vous! Et ce petit meuble, à quel usage le destinez-vous? dis-je en désignant le portefeuille.

--C'est pour prendre les notes, afin de faire les analyses.

--Ah! c'est fort bien pensé! Eh bien, quand vous voudrez.

--Gomment! vous venez aussi?

--Certainement. Ne savez-vous pas que j'accompagne ma fille partout?

--Mais je croyais que vous m'aviez confié l'éducation religieuse...

--Sans doute, mais j'irai au catéchisme pour m'instruire.

Je parlais sérieusement; cependant madame Gauthier me jeta un regard dubitatif.

--Enfin, dit-elle, nous verrons bien, venez toujours.

Une heure après, pendant que les filles d'un côté, les garçons de l'autre chantaient,--assez faux, je dois l'avouer,--les cantiques d'usage, ma belle-mère et moi nous nous trouvions côte à côte sur des bancs de bois peu commodes, mais tout à fait évangéliques par leur nudité. J'admirais en moi-même cette simplicité, digne des premiers âges de l'Eglise, et propre à écarter les idées mondaines, quand un sacristain vint s'excuser de cette installation provisoire, et nous prévenir que la semaine suivante nous aurions des chaises.

Je regrettai les bancs de bois, mais pour le principe seulement.

Le catéchiste monta en chaire et récita une instruction, fort bien faite du reste. Dès les premiers mots, ma belle-mère, comme toutes les dames qui nous entouraient, avait ouvert son portefeuille, arboré du papier blanc, et s'était mise à écrire fiévreusement. Malgré les pauses habilement ménagées de l'orateur, ces dames prenaient une peine énorme. On n'entendait que le froissement des feuilles de papier vivement retournées, les coups secs des crayons et le bruissement des soieries chiffonnées dans le mouvement rapide des manches sur le vélin.

J'observais ce spectacle avec le désintéressement du sage: _Suave mari magno_, lorsque je saisis un regard éploré de ma belle-mère.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je aussi bas que possible.

Elle me montra piteusement son cahier, où des lambeaux informes de phrases couraient les uns après les autres sans pouvoir se rattraper.

--Ah! voilà! pensai-je, ce sera moi qui devrai faire les analyses! Enfin, c'est pour m'instruire que je suis venu!

Je pris le crayon, le petit portefeuille, dont la senteur trop prononcée me donna la migraine; je pris des notes succinctes, mais assez coordonnées pour aider la mémoire.

--Voyez un peu, dis-je à ma belle-mère en sortant, de quels moyens le Seigneur se sert pour arriver à ses fins!

Elle me jeta Un regard de blâme, et pourtant, me sourit agréablement.

--Vous me permettrez au moins, lui fis-je observer, de changer le portefeuille, car je serais voué aux migraines à perpétuité.

XI

Ceci n'était que le commencement. Restait le véritable travail, la mise en oeuvre des documents recueillis dans ce précieux portefeuille. Avec la conscience qui présidait à nos actions, le soir venu, j'installai Suzanne devant mes notes, et je lui dis de faire le résumé,--ce qu'on appelle l'analyse,--de l'instruction qu'elle avait entendue. De mon côté, je pris un journal, et je m'absorbai dans la politique.

Au bout d'un quart d'heure, n'entendant pas la plume grincer sur le papier, je levai les yeux. Suzanne avait fourré ses dix doigts dans l'épaisseur de sa chevelure blonde et frisottée, de sorte qu'elle m'apparaissait au sein d'un nimbe vaporeux. Son front blanc était plissé par la méditation; ses deux coudes, arc-boutés sur la table, soutenaient, comme Atlas, le poids de ce jeune cerveau. Elle présentait l'image du labeur obstiné et infructueux.

--Eh bien? fis-je en déposant mon journal.

--Je n'y comprends rien! fit-elle d'un air désespéré, mais avec son énergie habituelle.

--Rien?

--Pas grand'chose. Ce matin, pendant l'instruction, il me semblait avoir compris, mais à présent voilà de grands mots, des belles phrases. Je ne pourrai jamais sortir de là.

Je pris le cahier de notes;--Suzanne avait raison, elle ne sortirait jamais de là. Ce genre de travail n'est pas de ceux que peuvent exécuter des intelligences de onze à quatorze ans; il faut être rompu aux difficultés de l'analyse et du compte rendu pour discerner dans un discours les points qui méritent d'être notés et ceux qui ne sont que du développement.

--Passe-moi tes notes, dis-je à Suzanne. Elle obéit et vint s'asseoir près de moi, un bras sur mon épaule, poursuivre mon travail; mais, après un examen attentif, je ne travaillai pas, et j'envoyai Suzanne se coucher.

Le lendemain, j'allai trouver madame Gauthier.

--Est-il très-nécessaire, lui dis-je sans préambule, que Suzanne fasse des analyses?

--Certainement, répondit-elle, cela va de soi.

--A quel point de vue envisagez-vous cette corvée comme une nécessité?

--Tout le monde en fait,--vous ne voudriez pas placer votre fille au-dessous du niveau le plus ordinaire?

Je méditai un instant. La nécessité de placer ma Suzanne au même niveau que les jeunes filles du catéchisme ne m'apparaissait pas comme très-évidente;--d'un autre côté, j'étais résolu, ai-je dit, à ne lui créer, en ce qui dépendait de mon initiative, aucun obstacle futur dans la vie...

--Comment font les autres petites filles? demandai-je à ma belle-mère.

Elle ne répondit pas tout de suite; j'entrevis un filet de lumière.

--Si vous faisiez, ses analyses, ma chère mère? lui glissai-je insidieusement.

--Et vous, mon gendre, pourquoi ne les feriez-vous pas? riposta madame Gauthier avec cette verdeur qui la rendait si redoutable.

--Moi? m'écriai-je, mais, moi, je ne suis pas convaincu...

--Eh bien! cela vous convaincra peut-être.

Je n'étais pas enchanté; cependant, ne voyant guère d'autre moyen de trancher la difficulté, je finis par acquiescer. Mais je voulus en échange avoir le coeur net de mes doutes:

--Alors, ce sont les mamans ou les papas qui font ces belles analyses que tout le monde admire?

--Évidemment! murmura ma belle-mère en haussant les épaules.

--Et ces messieurs les catéchistes l'ignorent? Ma belle-mère me tourna le dos, ce qui était son argument sans réplique. Fier de mon avantage, je poursuivis:

--S'ils l'ignorent, c'est eux que l'on trompe;--mais s'ils ne l'ignorent pas, c'est le cas de demander: qui trompe-t-on ici? Et la vérité, première base de la foi, et l'honneur, et la loyauté, qu'en faisons-nous en tout ceci?

--Voulez-vous que je vous dise, mon gendre? repartit ma belle-mère en tournant vers moi son visage irrité; vous devriez vous faire protestant.

Et elle me quitta, enchantée de sa sortie.

Je fis les analyses de Suzanne, qui les recopia de sa plus belle écriture sur du papier vélin, orné de filets d'or; c'était la mode cette année-là pour les analyses de catéchisme; et je dois avouer, pour la plus grande gloire de la religion, que nous obtînmes le cachet d'honneur tout le long de l'année. Voilà où devaient me conduire mes études universitaires! C'est pour cela que j'avais obtenu mes diplômes, hélas!

Suzanne eut beaucoup de peine à accepter la convention. Elle ne voulait absolument pas signer un travail qu'elle n'avait pas fait. Je l'engageai à causer avec ses petites compagnes, et elle obtint facilement des aveux. Personne ne se cachait d'en agir ainsi.

--Tout de même, papa, me dit cette puritaine, c'est joliment malhonnête de signer ce qu'on n'a pas fait. Ce n'est pas seulement un mensonge, c'est un abus de confiance!

--Oh! les grands mots! mademoiselle Suzon, vous êtes une petite révolutionnaire.

--Et puis, c'est pour tromper le bon Dieu, ce qu'on en fait! Que c'est vilain!

Je ne veux pas raconter ici les événements et les orages de ces six mois. Suzanne voulait tout comprendre, tout expliquer; sa conscience droite n'admettait ni les atermoiements, ni les subtilités, et, pour en arriver à nos fins, ma belle-mère et moi, nous eûmes parfois besoin de recourir à notre autorité.

--J'aime bien le bon Dieu, disait cette révoltée, mais ce qu'on nous enseigne est aussi par trop absurde!

Le grand jour arriva; cependant Suzanne n'avait accepté de son instruction religieuse que le côte du sentiment, mais là elle s'était donnée tout entière. Elle n'avait pas ce qu'on appelle la foi, mais elle avait l'amour. Je craignis que le catéchisme n'eût outrepassé les limites de ce qui est sain et raisonnable. Les trois jours de la retraite l'avaient laissée brisée et comme anéantie.

Le jour de la première communion lui donna une fièvre mystique dont je me serais assurément bien passé. Je n'entravai en rien cependant cet élan de ferveur, persuadé qu'en changeant de milieu, Suzanne redeviendrait ce qu'elle était, une petite femme très-raisonnable, quoique très-enthousiaste. Mon attente ne fut pas trompée, si bien qu'un beau jour, conclusion peu logique de ses six mois de catéchisme, je m'aperçus que c'était elle qui commandait le dîner.

--C'est que je ne suis plus une enfant, maintenant! me dit-elle d'un air si grave, que je ne pus m'empêcher de lui rire au nez.

Tout n'était pas perdu; au catéchisme, elle avait appris à s'asseoir, à marcher, à saluer comme une coquette consommée. Madame Gauthier fut enchantée, et moi aussi. Mais quand il fut question du catéchisme de persévérance, je refusai net, et Suzanne ne m'en parla jamais. Je crois bien que la question des analyses fut pour quelque chose dans son silence.

XII

L'été qui suivit la première communion de Suzanne a pris date dans nos meilleurs souvenirs, et pourtant ce fut un des plus éprouvés de ma vie. A peine étions-nous installés à la campagne, que je tombai malade.

Je crus d'abord ce malaise sans gravité, mais tout à coup il s'accentua de telle façon que je fus contraint de me mettre au lit: et le médecin de la petite ville voisine constata l'invasion d'une fièvre nerveuse.

Le danger ne se montra jamais très-sérieux, grâce à ma robuste constitution; à peine pendant deux ou trois jours la maison fut-elle alarmée; mais la convalescence se prolongea beaucoup, et c'est cette convalescence qui fit notre félicité à tous les deux.

Suzanne s'entendait à tout. Qui lui avait appris à doser une limonade, à mesurer la lumière d'une lampe, à ouvrir et fermer les fenêtres juste un moment avant que j'en eusse pressenti le désir? Je l'ignore. Peut-être était-ce un instinct héréditaire, car jamais personne n'avait su comme sa mère apporter la paix et la confiance dans une maison de malade.

Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable, de sentir, plutôt que d'entendre ce pas léger comme le vol d'un papillon, aller et venir ça et là, mettant de l'ordre et de l'harmonie partout; de voir cette main agile, encore potelée et déjà fine, ranger les plis du rideau, donner de la grâce à ma couverture, ou porter délicatement un bouillon dans le bol d'argent! Elle goûtait le bouillon de ses lèvres roses, soufflait dessus quand il était trop chaud, et il me semblait que son souffle enfantin passait dans mes veines avec la force et la vie renouvelées.

--C'est toi qui es mon enfant, me disait-elle à tout moment. Sois bien sage, et ne défais pas ta couverture!

Elle me lisait de longs passages de mes auteurs favoris, des nôtres, devrais-je dire, car nous avions tout mis en commun: je goûtais ses récits de voyages, et elle appréciait les passages choisis de mon vieux Montaigne. Loin de professer l'horreur conventionnelle pour les ouvrages qui pouvaient ouvrir son esprit à des questions qu'on interdit aux jeunes filles, je m'efforçais par une pente insensiblement graduée de lui faire comprendre combien le mariage est chose sérieuse et irrévocable, combien l'amour est respectable et sacré, quels droits et quels devoirs la loi donne à la femme... elle comprenait tout et s'assimilait lentement, sans curiosité, les idées de mariage et de maternité. Pourquoi eut-elle été curieuse? Elle ne savait pas qu'il y eût quelque chose à cacher!

L'amour pour elle, c'était mon union avec sa mère: le bonheur complet, réalisable sur la terre, de vivre avec un compagnon aimé, auquel on dit tout, qu'on associe à toutes ses pensées, à tous ses actes, près duquel on dort, pour ne pas le quitter même pendant le repos; d'élever ensemble, avec les mêmes fatigues et la même tendresse, les enfants qui doivent vous remplacer dans la société... Elle me fit raconter mille fois ses premières années, les soins qu'elle nous avait coûté, comment sa mère était morte après l'avoir sauvée; et je sentais bien que ces récits pénétraient dans son âme, pour y affermir le respect de la foi conjugale et de l'amour permis. Quant à l'autre, celui qui n'est pas permis, elle n'en soupçonnait pas l'existence.

Je recouvrai peu à peu la santé; appuyé sur son épaule, car elle grandissait très-rapidement, je pus faire le tour du parterre, puis du parc; nous allâmes nous asseoir au bord de son ruisseau, qui lui avait paru si grand jadis, et qu'aujourd'hui elle franchissait d'un bond comme une jeune amazone. Nous visitâmes ensuite le pays dans un petit panier traîné par un poney très-doux qu'elle conduisait elle-même, et toujours ensemble, heureux de ne pas nous quitter, nous vécûmes dans un cercle enchanté.

--Tu es toute ta mère! lui dis-je un soir, touché jusqu'aux larmes pendant que, penchée sur moi, elle cherchait la page dans mon livre pour épargner un peu de fatigue à mes yeux vieillis.

Suzanne me regarda soudain; ses yeux bleus pleins de tendresse, de bonne volonté, de douceur soumise, débordèrent de larmes pressées, et elle se laissa glisser à genoux sur le tapis.

--Qu'as-tu? lui dis-je étonné, en la serrant dans mes bras.

--Tu ne m'en veux donc pas, mon père chéri? me dit-elle. Tu ne m'en veux donc pas d'avoir fait mourir maman à la peine?

--Quelle idée! ma Suzanne, mon enfant; d'où te vient cette pensée cruelle?

--C'est que, vois-tu, dit-elle en essuyant ses larmes qui coulaient malgré elle, j'ai pensé bien des fois que c'est ma faute si elle était morte, et je te trouvais si bon de ne pas m'en vouloir, de ne me l'avoir jamais reproché!....

--Reproché! ma Suzanne, mais tu l'as remplacée; mais, grâce à toi, je ne me suis jamais senti seul! Oui, tu es bien la vraie fille de ta mère!

Nous mêlâmes nos pleurs, je ne rougis pas de le dire.

XIII

Encore quatre ou cinq années de félicité à joindre au total de nos jours heureux, puis les réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma fièvre nerveuse m'avait laissé de longs accès de faiblesse, d'inexplicables lassitudes dont je ne m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année, j'éprouvai des étouffements et des battements de coeur qui ne laissèrent pas que de me donner des craintes sérieuses.

En cachette de ma fille, je me rendis chez notre ami le docteur, et je le priai de me dire au juste ce qu'il en était.

--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt que j'ai à connaître la vérité; Suzanne n'a que moi,--car ma belle-rnère...

Il m'interrompit d'un geste de la main; il la connaissait, cette excellente madame Gauthier, et savait aussi bien que moi ce que l'on pouvait attendre d'elle.

--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je vous, promets la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, comme dans Jean Hiroux.

Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main qu'il posa sur la mienne tremblait plus que de raison.

L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence qui me parut un arrêt de mort. J'allais prévenir sa condamnation en la prononçant moi-même, lorsqu'il m'arrêta du geste:

--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est une maladie de coeur en effet,--très-développée, j'en conviens; elle peut vous foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser atteindre les limites de l'extrême vieillesse. C'est une affaire de coïncidence, de hasards... Pas d'émotions, vous savez?

Je fis un signe de tête affirmatif.

--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi cette recommandation? Croyez-vous qu'on se prépare des émotions de gaieté de coeur?

--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne détestent pas ça... Pour vous, je conviens que le précepte est inutile.

Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint pis que cela, mais le danger existait toujours. Je fis un effort et posai une question vitale que notre ami de vingt ans devait comprendre.

--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix que je sentais altérée.

--C'est dur! murmura le vieux médecin, une enfant à qui vous avez tout sacrifié...

--Est-elle trop jeune?

--Hem! on attendrait encore bien une couple d'années!

--Vivrai-je autant que cela?

Il ne répondit pas d'abord, puis levant sur moi son honnête regard:

--Je n'en sais rien! répondit-il franchement.

--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle assez bien portante pour supporter les fatigues,--le coeur me manquait, je baissai la voix,--et les chagrins du mariage?

--Elle est solide, Dieu merci! s'écria le docteur.

--C'est bien, mon ami, je vous remercie, dis-je en serrant la main de mon vieux conseiller.

Je sortis navré.

Ce n'était rien de penser à ma solitude, à l'abandon de mon foyer, à l'isolement de mes vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle heureuse comme je l'avais juré à sa mère? Je revins au logis le coeur plein de tristes pensées, et je les gardai pour moi.

Suzanne cependant devinait que je lui cachais quelque chose. J'avais si rarement eu besoin de dissimuler avec elle, que j'étais malhabile. Elle me câlina, me circonvint de cent manières, sans m'arracher mon triste secret. A la fin, pourtant, pressé de toutes parts, je finis par lui dire que je pensais à la marier.

--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi, déjà? pourquoi?

--Pour que, après moi, ma fille, tu aies un appui dans la vie.

--Après toi? fi le méchant père qui parle de choses défendues!

Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres baisers et s'assit sur mes genoux pour mieux m'embrasser.

--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter, regarde comme je suis vieux! J'ai des cheveux blancs.

--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés!

--Et j'engraisse.

--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du tout, tu es toujours mon svelte et élégant papa, que les dames admirent dans la rue. C'est que je suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens que jamais tu ne pourras me mettre au bras d'un mari qui vaille mon père!

--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne suis pas trempé dans le Styx, moi, je n'ai pas pris de brevet d'immortalité!

Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que faire. Je lui dis des folies sans nombre, mais je ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et beaucoup d'autres, à l'heure où tout le monde dormait, j'entendis son souffle contenu au seuil de la porte de ma chambre, toujours ouverte, pour elle.

Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais paisiblement,--et plus d'une fois, pendant un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre ma respiration oppressée.

Je fis part à ma belle-mère du danger qui me menaçait, et je dois convenir qu'elle fut parfaite. Elle mè promit de laisser à Suzanne toute sa liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât orpheline avant que je lui eusse trouvé un mari, et je n'eus qu'à me louer de la bonne volonté qu'elle apporta à me seconder dans la tâche difficile de choisir cet époux.

XIV

Le moment était venu de conduire Suzanne dans le monde. Madame Gauthier eût volontiers accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais qu'à moi pour examiner les prétendants, et je tins à les accompagner partout toutes les deux.

Malgré le peu de joie que me causait cette présentation dans notre société frivole, je ne pus me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil paternel lorsque pour la première fois je vis ma fille en costume de bal. Fidèle à ses goûts d'enfance, elle avait voulu du blanc, rien que du blanc sur toute sa charmante personne, et la guirlande de jasmin qui serpentait dans ses cheveux, sur son corsage, tout autour, d'elle, était bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté.