Suzanne Normis: Roman d'un père
Chapter 2
Quelques jours plus tard, j'eus une autre alerte.. Nous finissions de déjeuner, Suzanne et moi, gravement assis, vis-à-vis l'un de l'autre, et je lui apprenais à plier sa serviette,--art difficile qu'elle ne s'appropriait qu'imparfaitement, lorsque mon domestique entra d'un air plus effaré que de coutume; il devait être véritablement ému, car il oublia de me parler à la troisième personne:
--Monsieur, dit-il avec précipitation, il y a là une dame qui vous demande.
--Eh bien, fis-je sans me déranger, ce n'est pas la première fois que cela arrive; pourquoi cet air inquiet?
--C'est que, monsieur... elle a des malles sur l'omnibus.
--Quel omnibus?
--L'omnibus du chemin de fer, monsieur! Je crus que Pierre avait des hallucinations; son visage bouleversé me fortifiait dans cette idée, quand j'eus une lueur d'en haut. Je me dirigeai vers la fenêtre, et, écartant le rideau, je vis en effet un omnibus de chemin de fer, orné de deux ou trois malles, arrêté devant la porte. Je revins à Pierre, et probablement j'avais l'air aussi effaré que lui, car c'est lui qui eut pitié de moi:
--Monsieur, dit-il, si l'on attendait avant de payer l'omnibus? Elle s'est peut-être trompée, cette dame; elle n'a pas voulu dire son nom; c'est une parente de monsieur, mais si ce n'était pas monsieur...
--Comment! elle veut qu'on paye l'omnibus, à présent?
--Oui, monsieur, elle a dit qu'elle n'avait pas de monnaie.
--Très-bien, Pierre; retenez l'omnibus, je le prends à l'heure. Et d'abord, faites entrer cette dame.
Pierre introduisit la dame,--et je compris alors pourquoi le pauvre garçon avait été si fort troublé. C'était une grande femme, maigre, basanée, avec un châle jaune et des socques. Elle se précipita sur Suzanne et voulut l'embrasser; mais la petite, juchée dans sa haute chaise, se débattit à grands coups de ses petits poings fermés, et lui mit son chapeau sur l'oreille, ce que voyant, la femme au châle jaune se tourna vers moi avec un aimable sourire, et me dit, non sans un fort accent comtois:
--Je suis la cousine Lisbeth, est-ce que vous ne me reconnaissez pas, cousin?
Ce nom évoqua dans ma mémoire un coteau couvert de vignes, où nous allions grappiller la vendange, mes frères et moi, quand nous étions tout petits; on roulait sur l'herbe courte des pentes, on se poussait pour se faire tomber, et la cousine Lisbeth, de quelques années plus âgée que nous, commise à notre garde, ramassait les éclopés, les grondait, les embrassait, les mouchait parfois, les époussetait toujours, et, vers l'heure du souper, ramenait à la ferme ses petites ouailles récalcitrantes.
--C'est vous, cousine? lui dis-je, en lui tendant la main de bon coeur. Par quel hasard?
Lisbeth s'assit, tira de son sac,--un sac de la Restauration,--un mouchoir à carreaux qui sentait le tabac, s'essuya les yeux avec, et me dit:
--J'ai appris le malheur qui vous a frappé...
Je fis un signe de tête; chose singulière, la banalité de cette phrase, répétée cent fois par jour, avait bronzé mon coeur à cet endroit-là; je pouvais désormais parler de «ce malheur qui m'avait frappé», comme d'un malheur arrivé à un autre: par moments, il me semblait que ce n'était pas de moi qu'il était question; mais le soir, en rentrant dans la chambre bleue, je me retrouvais tout entier. Pour le moment, je me sentais étranger à cette part de moi-même qui s'absorbait si douloureusement dans le passé, j'étais le veuf qui reçoit des compliments de condoléance.
--C'est pour moi que vous êtes venue à Paris? fis-je soudain. J'étais devenu extrêmement sceptique à l'endroit des dévouements.
Lisbeth tourna vers moi sa bonne figure de brebis maigre, rougit, toussa, revint à son mouchoir à carreaux, tortilla le coin de son châle jaune et finit par dire:
--Voyez-vous, cousin, on a dit dans le pays que vous étiez resté tout seul avec cette petite mignonne... alors j'ai pensé que vous seriez bien aise d'avoir quelqu'un pour mettre votre maison en ordre...
L'image menaçante de madame Gauthier se dressa devant moi, et je reculai mentalement devant sa vengeance.
--Ma maison est en ordre, cousine Lisbeth, dis-je tranquillement, et nous voulons rester seuls, Suzanne et moi. Avez-vous des amis à Paris? je vous aurais engagée à aller les voir.
Lisbeth perdit tout à fait contenance.
--Mon Dieu, dit-elle, je ne connais personne, j'étais venue pour rester chez vous, pour vous rendre service... Vous n'allez pas me renvoyer comme ça!
La douleur de ma cousine était sincère, et je faillis m'y laisser prendre, mais la raison, cette conseillère à tête reposée, me souffla que si je permettais à Lisbeth de passer une nuit sous mon toit, je ne pourrais plus jamais me débarrasser d'elle.
--Nous allons d'abord vous offrir à déjeuner, cousine, lui dis-je, et je sonnai.
Pendant qu'on préparait quelques réconfortants, Suzanne, qui s'était fait descendre de sa chaise, avait considéré notre visiteuse, à distance d'abord, et puis de plus près; le bon regard l'attirait, le mouchoir à carreaux la repoussait, mais le sac fut tout-puissant, et elle finit par s'en approcher, le regarder avec soin, mettre sa menotte dedans, et en retirer parmi divers objets, étonnés de se voir réunis au grand jour, une paire de lunettes dans son étui. Ces lunettes firent sa joie, et, pour obtenir le bonheur de les toucher, elle se décida à se laisser embrasser par Lisbeth, qui la mangea de caresses sincères, j'eus tout lieu de le croire.
Quand la cousine eut fini de déjeuner, je regardai ma montre.
--Voulez-vous voir Paris? lui dis-je.
--Ah! Seigneur Dieu, non! s'écria-t-elle.
C'est pour vous que j'étais venue, ce n'est pas pour Paris... on dit que c'est si grand! Je m'en retourne.
--Eh bien, cousine, dis-je enchanté, votre omnibus est toujours en bas, il y a un train à quatre heures quinze; nous allons nous promener un peu dans ce grand Paris, et nous vous reconduirons au chemin de fer.
Lisbeth soupira, mais ne fit pas d'objection. Je donnai l'ordre d'envoyer ma voiture à la gare pour quatre heures, et je montai dans l'omnibus avec Lisbeth et Suzanne. Celle-ci piétinait de joie de se voir dans ce véhicule étrange et nouveau pour elle.
Pendant deux heures nous promenâmes Lisbeth, ébahie, au milieu de nos merveilles; Suzanne voulait à toute force la faire aller dans la voiture à chèvres aux Champs-Élysées, et mon refus causa quelques larmes. Pour consoler ma fille, je comblai Lisbeth des cadeaux les plus bizarres, tous dus à l'initiative de Suzanne: on mit successivement dans un plaid, acheté pour la circonstance, un grand bonhomme de pain d'épice, un coucou à réveil, un fourneau à faire chauffer les fers à repasser,--celui-ci était un désir de Lisbeth elle-même,--diverses boîtes de bonbons, un manteau rayé noir et blanc, et une langouste gigantesque, que Suzanne avait volée à l'étalage d'un marchand de comestibles pendant que j'achetais le coucou:
--Tiens, cousine Lisbeth, je te la donne! avait dit la jeune vagabonde en apportant son butin, presque aussi gros qu'elle, dont les antennes la dépassaient de toute leur longueur.
Le temps venu, nous déposâmes Lisbeth et ses bizarres colis dans la salle d'attente, je lui remis son ticket de chemin de fer, roulé dans un billet de cinq cents francs, qu'elle prit, je crois, pour son bulletin de bagages, et je lui promis d'aller la voir avec Suzanne.
Mon Dieu! que c'est loin, ce temps passé, et que d'années devaient s'écouler avant l'exécution de cette promesse!
Quand je montai dans ma voiture avec ma fille, celle-ci fit la moue.
--L'autre était bien plus jolie, dit-elle: il y avait des fenêtres partout!
L'autre, c'était l'omnibus.
Comme je rentrais, Pierre, qui avait recouvré ses esprits, me dit d'un air modeste en m'ouvrant la portière:
--Monsieur, à ce que je vois, ne s'est pas repenti d'avoir gardé l'omnibus.
Et cependant cette bonne Lisbeth, qui eût dû m'en vouloir mortellement, pleurait dans le train en retournant chez elle;--elle m'avait déjà pardonné. J'eus des remords, mais je les étouffai.
V
Je reçus encore une douzaine de propositions semblables; il m'en vint de tous les côtés, d'amis et d'inconnus, par la voie des journaux et par lettres anonymes. On eût dit que l'éducation de Suzanne était un point capital dans la politique européenne. Ma politique intérieure, à moi, me fit considérer ces ennuis comme hygiéniques au point de vue moral; car, dans cette lutte pour me défendre contre les intrus, j'acquis une fermeté de volonté que je n'avais pas précédemment, et qui me fut plus tard d'un grand secours.
A vrai dire, ce n'est pas seulement l'immixtion étrangère qui m'apprit à vouloir fermement, ce fut ma mignonne Suzanne, que j'adorais, et l'adoration est un déplorable système d'éducation.
Dans mon grand désir de la voir heureuse, j'avais oublié que sa mère,--qui savait l'aimer, elle,--avait dû résister quelquefois à de petits caprices, de légers moments d'humeur; moi, aveugle dans ma tendresse, j'avais tout accordé, me faisant patient et débonnaire, de peur de me voir quinteux et violent. Le résultat fut complètement opposé à mes prévisions, mais il dut remplir d'aise le coeur de ma belle-mère, car Suzanne ne mit pas dix-huit mois à devenir insupportable.
C'est alors que je voulus déployer la fermeté nouvellement acquise, dont j'étais si fier; mais Suzanne n'entendait pas de cette oreille-là. Ma première révolte,--car les rôles étaient intervertis, et c'est moi qui me révoltais contre sa tyrannie,--ma première révolte la plongea dans une profonde stupéfaction:
--Mais, papa, dit-elle, tu ne comprends pas; je veux aller me promener!
--Je comprends très-bien, mais tu es enrhumée, et tu ne sortiras pas.
--Mais, papa, puisque je veux aller me promener!
Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, avec une fixité étonnante, et semblait vouloir faire pénétrer dans mon esprit fermé l'intelligence de ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je résistais, elle me regarda encore, mais cette fois avec une sorte d'indignation.
--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux pas ce que je veux? Est-ce possible?
Une fois convaincue que je ne voulais pas, elle déploya une résistance au moins comparable à la mienne; moi, qui avais eu tant de peine à me faire une volonté, j'étais ébahi de voir une petite fille de quatre ans me tenir tête. Je recourus alors aux grands moyens.
Certain jour, vers six heures, nous revenions d'une longue promenade à pied;--je multipliais ces exercices pour fortifier Suzanne qui grandissait trop vite;--elle s'était obstinée à prendre sa poupée; et, après lui avoir conseillé à plusieurs reprises de n'en rien faire, je lui avais annoncé qu'elle la porterait seule jusqu'au retour. Elle s'était soumise à cette condition avec un petit air entendu qui n'annonçait rien de bon, et je m'attendais à un orage.
En effet, comme nous passions sur le boulevard des Italiens, Suzanne me tira par la main et me dit:
--Père, je suis fatiguée, porte ma poupée.
Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonçaient que le moment de la lutte était venu. Je lui répondis tranquillement:
--Tu sais que tu dois la porter toi-même jusqu'à la maison.
Suzanne se remit en marche sans répondre. Deux minutes après, elle réitéra sa demande, et je réitérai ma réponse. Elle s'était remise à marcher en silence, et je m'applaudissais du succès de ma fermeté lorsque tout à coup mon jeune démon s'arrête, se campe fermement sur ses deux petites jambes, et d'une voix claire comme le cristal:
--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes ma poupée.
Au son de cette voix vibrante, deux ou trois passants s'étaient retournés; j'étais fort embarrassé, et certes, si j'avais pu me tirer de là par un sacrifice d'argent, j'aurais probablement écorné sans regret ma fortune. Mais nul secours n'était possible. Je pris donc ma fille par la main et je voulus presser le pas... Elle se laissa tomber sur l'asphalte, s'assit résolument par terre, mit sa poupée devant elle et me cria, de cette même voix perçante:
--Je ne marcherai pas!
Un murmure peu flatteur s'éleva du cercle qui grossissait autour de nous; les uns prenaient parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je courais risque d'être invectivé par quelque gamin si la scène se prolongeait un instant de plus... J'appelai toute ma raison à moi, j'enlevai la petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de laisser la poupée à terre, et je sautai dans une calèche qui passait.
--Votre poupée, m'sieu! cria un gamin, en lançant dans la calèche la poupée qu'il tenait par une jambe.
Suzanne, très-saisie, voulait reprendre son jouet; je le lui enlevai et je le rejetai sur le macadam, où il fut broyé à l'instant par une voiture.
--Ma fille! s'écria Suzanne qui fondit en larmes.
--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un ton sévère, et tu savais que je ne la porterais pas.
Suzanne détourna la tête et se mit à dévorer ses sanglots. Elle me boudait; je ne pouvais apercevoir son petit visage sillonné de larmes, mais je sentais de temps en temps le frémissement de son vêtement contre le mien. Mon coeur saignait,--jamais elle ne m'avait boudé. En voulant briser sa résistance, avais-je perdu le coeur de mon enfant?
Cependant, en dedans de moi-même, il me semblait avoir bien fait; nous rentrâmes à la maison, toujours silencieux. Je la descendis de voiture. Au lieu de m'embrasser, comme elle le faisait toujours pendant ce rapide passage dans mes bras, elle détourna son visage. Je ne dis rien.
Le dîner était servi; elle mangea peu et en silence; sa bonne vint la chercher pour la coucher; elle s'approcha, mais sans me faire aucune de ces caresses qui prolongeaient toujours d'un quart d'heure au moins son séjour auprès de moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et partit, toujours muette.
Resté seul, je me sentis très-malheureux. Si cette petite pouvait concevoir et conserver un tel ressentiment, j'avais tout à craindre de l'avenir. N'étais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir trop exigé d'un seul coup? N'aurais-je pas dû procéder par degrés, au lieu d'offrir une résistance invincible? En cette circonstance, ma chère femme ne serait-elle pas mécontente de moi?
J'interrogeais son souvenir à toutes mes heures de détresse; je me dirigeai vers la chambre bleue, chambre toujours sacrée, où le lit de Suzanne était près du mien, et je m'appuyai sur l'oreiller, à la place où Marie avait rendu le dernier soupir.
--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que penses-tu de moi? Ai-je bien fait, ai-je mal fait? Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse?
Une larme que je ne pouvais plus retenir roula sur l'oreiller, et je m'assis sur le lit, bien las, bien triste.
Un sanglot étouffé sortit du berceau de Suzanne. Je me penchai sur elle, ses grands yeux brillants de larmes me regardaient dans l'ombre des rideaux bleus; elle retint encore un sanglot, mais garda le silence.
--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondément ému. Tu ne dors pas?
--Suzanne ne peut pas dormir, répondit-elle, parce qu'elle a fait de la peine à papa. Suzanne a été méchante, oh! si méchante!
Elle tourna son petit visage sur l'oreiller qu'elle étreignit dans ses deux bras, et son pauvre coeur se fendit en lourds sanglots. Je l'enlevai du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait l'air d'un ange. Elle se pencha sur mon épaule et pleura, mais avec moins d'amertume..
--Est-tu fâchée d'avoir fait de la peine à ton père? lui dis-je.
Je brûlais de l'embrasser, mais je n'osais encore, craignant, parmi pardon trop vite accordé, de perdre le fruit de son repentir.
--Oh! oui, répondit-elle, bien fâchée! Depuis que je t'ai fait de la peine, je n'ose plus t'embrasser.
Je la serrai dans mes bras pour tout de bon cette fois, et je l'emportai sur le lit, à la place où sa mère était morte.
--Demande pardon à papa et à maman qui est au ciel, et à qui tu as aussi fait de la peine.
L'enfant joignit nos deux noms dans son humble prière, et je sentis que ma femme était auprès de moi.
VI
Grâce à l'heureux mélange d'une douceur indulgente et d'une sévérité motivée, je réussis à débarrasser Suzanne de ses velléités de domination; une année assez tourmentée fut suivie d'une autre plus facile, et nous entrâmes enfin dans une période d'apaisement qui fut pour nous le paradis. J'initiai ma fille aux mystères de la lecture et de l'écriture; cette partie de ma tâche fut douce et facile, car elle était désireuse de savoir; si j'eusse voulu la croire, nous aurions passé tout le jour, elle à questionner, moi à répondre. Mais des principes d'hygiène bien arrêtés continuèrent à nous entraîner régulièrement partout où l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au bois de Boulogne,--à l'heure où cette superbe promenade n'appartient pas encore à la poussière et à la cohue. C'était à deux heures de l'après-midi que nous allions nous ébattre sur le gazon.
J'étais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne désirait pas d'autre société que la mienne. Elle regardait d'un air dédaigneux les enfants qui se promenaient en groupe, et me serrait la main en passant auprès d'eux comme pour m'exprimer sa joie d'être à mon côté.
--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les petites filles? lui demandais-je parfois.
Elle secouait négativement la tête et répondait:
--J'aime mieux rester avec papa.
Un jour, cependant, elle fut vivement tentée. Nous étions assis au soleil, dans une allée; un pensionnat de petites filles, très-correct, je dois le dire: robes noires, ceintures bleues, petit toquet de velours orné d'un pompon bleu, s'arrêta en face de nous, et les enfants commencèrent une de ces rondes où les couples défilent à la queue leu leu sous les bras élevés de leurs compagnes. La chaîne gracieuse se défaisait et se reformait régulièrement: Suzanne, blottie contre moi, regardait de tous ses yeux, et de temps en temps murmurait:
--C'est bien joli!
Une sous-maîtresse, qui nous regardait depuis un instant, dit deux mots à l'une des grandes, et celle-ci, prenant une des plus petites par la main, s'approcha de notre banc.
Elle me fit une révérence,--je dis me, car la révérence était pour moi; et le sourire qui l'accompagnait revenait à ma fille.
--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse consommée d'une femme du meilleur monde, voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec nous?
La ronde continuait, avec le chant mesuré des fillettes; Suzanne jeta un regard de côté sur la chaîne vivante, et se tourna vers moi, indécise.
--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en ôtant mon chapeau à la jeune pensionnaire, si parfaitement élevée.
--Je veux bien, dit Suzanne en hésitant encore.
Elle descendit du banc, prit la main de la jeune fille et s'avança vers le groupe. Le chant et la danse s'arrêtèrent à sa venue, et tous les yeux curieux d'une trentaine d'enfants se fixèrent sur elle. Ma petite sauvage rougit, perdit contenance, retira vivement sa main, courut à moi, me prit par le bras et me dit: «Allons-nous-en», le tout en moins de trente secondes.
Je saluai en souriant le pensionnat scandalisé, je fis un signe à Pierre, qui nous attendait au bout de l'avenue, et nous montâmes en voiture.
--Pourquoi, dis-je à Suzanne, toujours muette à mon côté et plus grave que de coutume, pourquoi n'as-tu pas voulu jouer avec les petites filles?
Elle réfléchit, mais ne put trouver la solution d'un problème véritablement au-dessus de son âge.
--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle.
Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là. Le soir même, je racontai cette petite scène à ma belle-mère. Celle-ci, en apparence, ne m'avait jamais gardé rancune ni de ma résistance à ses désirs, ni de l'impertinence par laquelle elle avait clos jadis certaine conversation; une fois par semaine environ, elle venait voir Suzanne, et dînait avec nous. Comme l'enfant avait gardé l'habitude de s'endormir aussitôt après le repas, nous restions d'ordinaire en tête-à-tête, et j'avoue que parfois la soirée me semblait longue. Aussi, je mettais en réserve pour ce jour tout ce que je pouvais récolter d'aventures, d'anecdotes et de traits d'esprit; mais ce soir-là je me trouvais à court.
--Cette sauvagerie, me dit sérieusement madame Gauthier, qui m'avait écouté sans sourciller, est un grand défaut chez un enfant, et surtout chez une fille. Il faudrait absolument en corriger Suzanne.
Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malséante que voulait bien le dire madame Gauthier, et je hasardai avec douceur:
--Sa mère était un peu sauvage aussi, et cependant...
--Ma fille était un ange, mais cette malheureuse timidité lui a fait beaucoup de tort, reprit dogmatiquement madame Gauthier.
Le silence est l'arme des faibles, et je n'étais jamais le plus fort avec ma belle-mère; aussi je me gardai bien de rien dire.
--Puisque vous avez amené vous-même ce sujet de conversation, mon gendre, poursuivit madame Gauthier, je vous dirai qu'à mon avis, il est grand temps de mettre Suzanne en pension.
--En pension! m'écriai-je en bondissant sur ma chaise.
--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas! Sa mère a été élevée en pension! Qu'avez-vous à me regarder de la sorte? Vous étiez-vous imaginé de faire à vous seul l'éducation de ma petite-fille?
A tant d'interrogations diverses, je reconnus que madame Gauthier avait préparé ses batteries de longue main. C'était d'ailleurs son système, et un autre se fût tenu sur ses gardes, mais je ne sais comment il se faisait toujours que je me laissais prendre au dépourvu.
Mon silence lui parut de la confusion, et elle continua, triomphante:
--J'ai parlé à une maîtresse de pension excellente, qui dirige à Passy une maison de premier ordre; c'est tout à fait le Sacré-Coeur, en plus petit; ce sont probablement ses élèves que vous avez vues aujourd'hui, et auxquelles Suzanne a fait cette impolitesse... Dans six mois, vous verrez comme elle sera changée!
--Je serai bien fâché de la voir changée, m'écriai-je hors de moi. Voir Suzanne pareille à ces petites femmes parfaites... j'en serais au désespoir, et puis grand merci pour votre succursale du Sacré-Coeur. C'était un coup monté alors, cette rencontre?
--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit beaucoup de sa hauteur, vous n'avez pas besoin d'employer les grands mots pour une chose aussi simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre le Sacré-Coeur?
--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en pensant que j'avais trop à dire pour l'épancher en une heure, et que par conséquent mieux valait le garder pour moi.--Je n'ai rien du tout, ma chère mère, repris-je avec aménité, et surtout je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en pension.
--Mais moi, mon gendre, mon intention à moi n'est pas que ma petite-fille...
--Et moi, ma chère mère, mon intention à moi est d'élever seul ma fille.
J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se leva pour battre en retraite.
--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la seconde fois que vous me rappelez que vous êtes le maître chez vous. C'est fort bien!
J'avais bonne envie de lui faire observer que ce n'était pas ma faute, mais je me contins. Elle s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son enragé besoin de domination lui dicta, dans le silence des nuits sans doute, un plan machiavélique dont l'exécution ne se fit pas attendre.
VII
Je m'étais préparé à subir dés bouderies sans fin, je fus agréablement surpris de voir madame Gauthier aller et venir chez nous, comme si de rien n'était, se montrer tendre avec ma fille et gracieuse avec moi. Je commençais à me reprocher de l'avoir mal jugée, lorsqu'elle nous invita à dîner.
Cette invitation était tellement en dehors de ses habitudes que j'en conçus un étonnement mêlé de quelque terreur. La saine raison me démontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir l'intention de nous empoisonner à sa table, et je conduisis Suzanne à ce dîner chez sa grand'mère.