Part 11
C'est avec le premier rayon de soleil que mon feu fut allumé, le plus pur rayon, le plus froid, mais j'avais préparé mon bûcher de feuilles sèches, d'amadou, de liège. Il flamba. Pour la première fois je laissais la flamme mordre sur les arbustes, les gazons voisins... J'étais prête à brûler mon île comme d'autres brûlèrent leurs vaisseaux... Mais du secret terrible de la veille rien ne transparut sur le jour... Les vols d'oiseaux, dégagés de l'écheveau d'hier, étaient redevenus des fils brillants et droits. Un soleil ignorant brillait. Les ptemérops, les adjudants avaient tout oublié... Cette peine qui partait de ce matin ne m'était plus commune avec l'île et ses habitants, et je me sentais une nouvelle solitude au coeur même de mon isolement... Ainsi la guerre de son regard avait effleuré l'île, et disparu sur son navire à la dérive, et sans que j'eusse eu besoin de la menacer d'une perche et d'une gaffe, comme j'avais dû le faire pour le couguar sur son radeau!... Et quelle guerre? Quelles nations à marines avaient plongé pour reparaître là, se battre devant un seul témoin, cherchant à meurtrir à coups de canon leurs grandes ouïes? En quelle langue disait-on maintenant: Mon fils est mort, mon père est mort? En quelle langue disait-on: Ils arrivent, ou bien: enfin ils partent? En quelle langue un bègue envoyé aux nouvelles annonçait-il la... la... annonçait-il que l'armée était... était... enfin, tapant du pied, annonçait-il la guerre? A mille lieues d'elle, je me sentais redonnée, comme toutes les femmes, à une masse où les hommes ont le droit de choisir. Quelles races de chevaux, de mulets mouraient de misère et de cruauté? Quelles villes sur des lacs sentaient l'éther et l'iode? Dans quelles gares les duchesses soudoyaient-elles l'employé de la statistique pour qu'il dirigeât sur leur embranchement des blessés sérieux? Je promenais la guerre sur la carte du monde, l'essayant à chaque pays comme un couvercle à une boîte longue ou ovale, et, en forçant, elle allait presque à tous. En quelle langue disait-on: Achevez-moi! J'hésitais à choisir, comme si je donnais par ce choix le signal, j'hésitais entre l'Allemagne et l'Autriche, l'Espagne et les États-Unis. La guerre, qui détachait soudain du blason des grands empires les animaux héraldiques et les faisait pour moi lutter silencieusement à mort, la licorne avec l'ours, l'aigle à une tête avec son collègue à trois têtes!... Puis je pensai, égoïstement, moindre émoi, pire tendresse, que peut-être deux petites nations seulement étaient en guerre, Cuba par exemple avec la Bolivie, le Pérou avec son voisin nord, l'Équateur comme front. Ou, s'il fallait à tout prix y mêler un peuple européen, peut-être n'était-ce que la Norvège contre Panama, le Danemark contre l'Uruguay...--Toutes les capitales, je prononçai leur nom tout haut, cherchant dans l'air un cadenas secret qui remuait parfois, impassible au mot Paris... Oui, c'était bien par le mot Copenhague, le mot Lima que j'ouvrais en moi une citerne de pitié; pauvres Danois, hissant leurs canons pour une dernière résistance sur leur plus haute montagne, haute de cinquante-trois mètres! pauvres mille Liméniennes, quand dans la rue de Lima résonnait le clairon qui annonçait les listes de morts fermant toutes à la même seconde leurs yeux immenses!... Je me calmais un peu à confier la guerre à des mains aussi innocentes... La guerre, qui rend des nations entières ennemies soudain d'une couleur qu'elles éparpillent dans les champs pour l'exterminer, l'Allemagne du rouge garance, la Russie du vert turc, l'Italie du blanc... Tous ces chevaux de cuirassiers qui reviennent, chacun mangeant la queue de son chef de file, et dans l'escadron il n'y a plus de crins qu'aux casques! Tous ces millions d'hommes qui partent, choisissant des armes aseptisées et bien tranchantes, chacun s'encourageant lui-même, comme si chacun avait à se tuer lui-même... Guerre américaine sans doute, mais je n'arrivais pas cependant à calmer en moi l'Europe. Certes je voyais la France en paix, et pourtant je sentais déjà mes sentiments envers les autres pays, envers tous, vaciller, vaciller;--je sentais je ne sais quel poison gagner cet amour que j'avais des Espagnols, cette confiance en les Anglais, cette amitié pour la Bavière, et Madrid et Londres et Munich, toutes rondes sur leurs plateaux, n'étaient plus que les cases d'une roulette effleurée sans cesse par une bille qui touchait maintenant Lisbonne, maintenant Tokyo. Ah! je haïssais ce coup de canon, pour toujours peut-être interrompu, comme la voix d'une femme qui à la minute de sa mort révèle à son mari qu'un de ses amis l'a trompé, meurt juste avant d'avoir avoué le nom, et gâte pour lui, éternellement, la grande et la petite amitié.
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A midi, j'avais l'habitude d'aller au rocher Claudel. Le courant effleurant l'île juste à ce point, tout ce que m'envoyait l'univers abordait là, et je m'y rendais comme à la seule distribution de cette poste, qui jadis m'avait apportée moi-même. Tous les mois, un déchet de l'Europe ou un cadeau presque neuf de l'Océanie m'y attendait, mais le plus souvent je n'en revenais, au bout d'une ou deux heures, qu'avec mon ombre. Ce jour-là justement, collé par le flux au rocher, imposé par une mer insistante, flottait un corps de chien. Il était déjà gonflé. C'était bien cet animal dont le cadavre est le seul cadavre en France que l'on voie couramment, qui y rende le pire destin familier aux enfants, traversant tout Paris, dernière pudeur, toujours par l'arche du milieu. Mais ici, grâce au remous, il s'acharnait à vouloir mettre hors de l'eau, à tirer à sec ce symbole de la mort. Je l'écartai d'autant de coups de gaffe qu'un policeman anglais qui voit un vrai chien vivant aborder en Angleterre. C'était un caniche. Il s'écartait une seconde, puis revenait, dans un mouvement de la mer qui remplaçait sans le savoir le réflexe d'un caniche battu. Il dérivait enfin, quand j'aperçus son collier: je nageai vers lui, défis la boucle, et il s'éloigna, sa mission terminée, qui était de m'apporter ces deux mots incompréhensibles: Volga, Vermeer. Quelques minutes après, une masse plus lourde passa au large, un autre chien, un terre-neuve, qui me donna lui aussi deux mots: Kismet, Bellerophon. Caniches, terre-neuve, races fidèles, qui venaient me chercher jusque-là, et qu'eût escortés sûrement le chien de berger s'il n'avait été retenu au milieu de la Brie par son devoir.
Soudain retentit cet appel de mes oiseaux par lequel ils m'annonçaient qu'un oiseau nouveau avait pénétré dans l'île. Mais au lieu de poursuivre l'intrus de cocotier en baobab par de longs rayons rouges ou verts terminés par les cacatoès nègres, les moins rapides, au bord de la mer ils se pressaient autour d'une épave. Ils la cachaient, mais ils dessinaient autour d'elle une forme. Je voyais, sous tant d'ailes, une statue géante, une personne de tapisserie, mais gonflée et palpitante. A mesure que j'approchais, j'étais moi-même entourée et drapée d'un voile d'oiseaux excités, je devenais une créature géante aussi, aérée, avec au centre un petit corps de femme. J'arrivais. Les premiers de mes perroquets se confondaient déjà avec les perroquets de l'épave. Je me penchai, je rejetai les oiseaux qui la couvraient, avec mes mains, comme une couverture. Je vis une épaule, aussitôt cachée par de nouveaux plumages. Une minute je me battis contre cette enveloppe qui, crevant par places, me laissa apercevoir un genou, puis une main, puis une surface lisse, comme s'il y avait au-dessous un sol humain; puis, j'avais dû toucher l'oiseau-agrafe de cette robe, ils s'envolèrent tous à la fois, et, ce vêtement évanoui, je vis un homme.
Un homme qui m'arrivait nu, comme aux femmes d'Europe un enfant. Le haut de son corps était à sec sur le sable, mais l'eau montait à sa ceinture et par pudeur, en mourant, il avait pu relever jusque-là la mer. Il avait les bras écartés, il semblait cloué par punition sur mon île, l'Océanie voulait faire un exemple. Sur ce corps d'homme, le premier que je voyais, du premier coup d'oeil j'étais stupéfaite de déchiffrer sa vie et ses moindres manies! Avais-je donc une telle science des hommes? l'index de la main droite était jaune, c'est qu'il fumait; les talons usés et éculés comme des talons de souliers, c'est qu'il était autoritaire; la bouche ouverte sur le côté, il devait s'amuser à cracher loin; la lèvre supérieure avancée, c'est qu'il était gai, c'est qu'il aimait les calembours; la ceinture plissée et ridée par une vraie ceinture, un gymnaste. Il avait des cheveux roux et ras, la barbe fraîche; on avait prévu la bataille, fait raser et tondre l'équipage. Le nez était cassé; plus tard j'ai songé qu'il devait être boxeur. Sur une de ses hanches, des cicatrices comme des encoches, de son genou à son épaule, comme si un enfant s'était mesuré chaque année à lui. Les lèvres juste closes de celui qui vient de parler, mais le visage dur de qui n'attend plus de réponse: une plaisanterie sans doute sur la torpille qui venait. Je ne sais quoi aussi d'épars jusque sur la poitrine, les mains, qui indiquait la ruse, le mensonge. Mais je ne pensai guère à me demander s'il était imprudent de me donner un maître rusé et menteur, un maître qui crachait, et déjà j'étais courbée sur lui. Je ne pouvais tirer sa langue, car il était impossible d'ouvrir ses mâchoires, ni le suspendre par les pieds, car il était lourd, ni fermer et rouvrir ses bras, déjà trop raides. Une heure je tournai autour de lui, assiégeant ce corps pour lui donner la vie, avec la minutie de celui qui veut tuer une tortue ou une bête à carapace, cherchant un défaut à son armure, essayant de le brûler avec ma loupe, comme jadis un ennemi dans un vrai siège. En vain. Sur le corail où je l'avais tiré, étendu et en croix, il me redonnait seulement à la fois l'étalon de ma religion et de ma race.--Parfois, assise à son chevet, je le gardais comme un typhique. Il me redonnait les vieilles mesures d'Occident pour juger ce monde où j'étais devenue la seule norme, le pouce, la coudée, l'aune. Parfois je le caressais au front comme un fiévreux. Sur son visage les ombres, à mesure que le soleil montait, modifiaient à chaque instant ses traits, sans que jamais cependant il ressemblât à quelqu'un que j'aie connu, épuisant les visages d'une série d'humains que je n'avais jamais rencontrée. Il était couvert de tatouages, d'abord indistincts sur son corps bleuâtre, mais que le soleil révéla peu à peu comme une encre sympathique, et je les lisais à mesure qu'ils apparaissaient sur lui. D'abord son prénom et son nom, cela était anglais, cela était le corps de John Smith. Puis son surnom, cela était, pour les dames, le corps de Johnny. Puis une insulte à qui lirait ses tatouages, mais je ne lui en voulus pas. Puis une phrase de la Bible le dédiant à celui qui fait bondir les montagnes, qui calme les coeurs, cela était l'âme de Johnny Smith. Sur son bras gauche, à côté de trois petites ancres en triangle, marques du vaccin qui libère pour toujours de la misère terrienne, deux mots en caractères anciens, du dix-septième ou du dix-huitième siècle, ROYAL NAVY. Puis là où les tatoueurs s'obstinent à croire qu'est le coeur, juste au milieu du ventre, un coeur grandeur nature avec une flèche. Des noms de femmes épars, Mary, Nelly, Molly, avec des dates et des villes, Mary de Plymouth, Nelly de São-Paulo, Molly de Dakar. Johnny était fidèle aux Anglaises quel que fût le continent. Une des jambes avec le dessin du tibia et du fémur, le pied avec tous les petits os, et, sur la plante, la signature de l'artiste: MACDONALD, TATOUEUR DU ROI, JERMYN STREET. Sur la poitrine en lettres de cinq centimètres le début d'une phrase, I AM, que je parvins à lire toute en retournant la plus lourde page qu'on ait lue en ce bas monde, I AM A SON OF HAPPY LEEDS. Un fils de l'heureuse Leeds, de la riche Leeds, grouillante d'épingles à tête et d'épingles à cheveux plus qu'un divan. Je lisais tout haut, je m'interrompais pour chasser les oiseaux, dans la langue, malgré moi, de Johnny Smith. Je n'ai parlé qu'anglais avec lui. C'est que je voyais l'Angleterre, à genoux devant lui, plus que si mille vaisseaux battant l'Union Jack avaient passé au large... Ainsi, par la loi des probables et des moyennes, c'était un Anglais que m'apportait la mer! Des cadavres flottant sur les eaux, le chiffre des Anglais dépassait au moins d'un celui des marines du monde réunies. La loi des deux tiers valait pour les corps de marins anglais, de chiens caniches anglais, autant que pour les cuirassés. Au premier coup de canon qui déchirait à fond mes flots, John Smith m'arrivait, comme sous la charrue en Berry un crâne gaulois; un corps gonflé, une éponge passée sur l'Angleterre, avec un relent de gin, un buvard sur ces mots de Nelly et de Molly; un de ces corps anglais, d'une densité plus faible que celle de l'eau de la mer, huile calmante qu'on répand autour des bateaux dans la tempête; un Anglais mort noyé... Mais l'idée de John Smith mort noyé, au lieu de troubler, donnait presque autant de calme et de confiance en le destin que celle d'un Florentin mort poignardé ou d'un Suisse mort centenaire.
La nuit tombait, les oiseaux les plus acharnés, gagnés par le sommeil, s'envolaient de notre groupe, allaient mettre sous leur aile le bec qui avait becqueté un humain, et bientôt je fus seule avec lui. Je ne pouvais me résoudre à le tirer jusqu'à l'une de ces baignoires de corail que je lui désignais comme tombe. La lune se levait et le repassait et l'argentait comme un objet de toile. C'était le premier homme, après mon grand-père, que j'eusse jamais veillé de ma vie; je n'avais pour cet inconnu de Leeds, à chaque instant, qu'un geste filial. Comme pour mon grand-père, je ne pouvais supporter d'être à son côté, je ne me sentais utile et sûre que debout à ses pieds, sur l'axe même de cette vie, formant au-dessus de la Mort, jadis avec ce mourant, ce soir avec ce noyé, à peu près le même groupe que l'homme et sa brouette au-dessus du Niagara. Je n'osais me pencher que vers lui, à cause du vertige. Chaque flot un peu bruyant, chaque liane glissant, chaque chute de noix me faisait frissonner comme s'il était lié par des fils invisibles aux fruits, aux branches, aux oiseaux,--anglais, à chaque vague,--et que tout bruit était preuve en lui d'un secret mouvement. Je le contemplais, j'avais maintenant la science à peu près complète de son corps, je n'y découvrais que deux petites traces, imperceptibles, de son naufrage et de la mort, un oeil fermé d'un bourrelet plus fort que l'autre, celui sans doute qui avait touché l'eau le premier, et une égratignure près de l'épaule. Blessures fraîches que je soignai comme celles d'un vivant!
Quand j'eus tout appris de lui, quand je l'eus épuisé comme un journal, quand j'eus tourné autour de lui, de près ou à distance, comme jamais Anglaise ne le fit autour d'une statue dans un musée, quand toute mon île eut été rebâtie, comme une ville européenne, et ma pensée aussi, à l'échelle d'un homme, je jetai sur lui des brassées de fleurs qui ne s'ouvrent que le soir, son dernier vêtement, plus vibrant et ajusté que le vêtement d'oiseaux, et bientôt bruyant car toutes les grosses abeilles de nuit y vinrent bourdonner. Parfois je m'endormais une minute; de là-haut un aéroplane aurait cru voir dans cette île un couple dormant; je m'amusais à ce jeu; pour ce spectateur invisible, je m'étendais près du corps, je m'asseyais à sa hauteur, je m'endormais au-dessus de ce bras étendu. Je m'éveillais; je reprenais dans ma pensée, en sursaut, possession de ce mort, aussi ardemment qu'on reprend, en France, la nuit, la main d'une grande soeur. J'attendais le jour. Je voulais, puisqu'il n'était plus possible de le sauver des ténèbres, le sauver de cette dernière nuit. Soudain le soleil arriva; les petits oiseaux, maintenant moins curieux, s'occupaient de leur repas, et il n'y avait plus, dessinant le corps à une envergure immense, que quelques vautours perdus dans le ciel et que je n'avais jamais vus jusqu'à ce jour. Je sentais aussi des requins en route d'un fond lointain, nageant vers nous à la vitesse de la lumière. Je sentais des mouches appelées d'un autre archipel voler en droite ligne et qui bientôt arriveraient. Je sentais en rumeur toute cette agence du Pacifique qui veille aux enterrements d'une classe aussi haute. Je sentais partis, à vingt mille lieues à l'heure, les rayons qui allaient me le montrer plus livide, plus décharné, vert et indigne. Je me décidai donc, je le traînai jusqu'à la baignoire rouge, passant des rondins au-dessous de son corps pour qu'il roulât, et il laissa sur la grève, mais à contresens, l'empreinte d'un petit canot qu'on lance. Sous le poids de cet homme, jamais la trace de mes pas n'avait été aussi distincte et j'eus la même angoisse, à voir mes empreintes profondes, en me retournant, qu'à voir celles d'un inconnu.
J'avais faim. J'avais faim d'une faim nouvelle. Après le premier travail que j'eusse accompli dans l'île, à cause peut-être du seul contact avec cet Anglais carnivore, j'avais envie de plus que d'oranges et de bananes. J'étais désespérée mais j'avais soudain appétit, récompense au labeur, réconfort des enterrements, de pickles, de rosbeef, de poulet cocotte... Mes oiseaux tournaient autour de moi sans se douter du changement... Je voulus aller pêcher et griller des truites sur du charbon de bois. Soudain, comme je lançais à la mer un fruit rond qui m'avait heurtée, comme j'essayais en vain de chasser une abeille, comme je pensais avec tristesse que j'étais là, répétant les gestes, les mêmes, de Nausicaa, de Sakountala et qu'une ombre de mort seule m'épiait, comme je devinais à vif en moi plus de tendresse, de dévouement qu'il n'en a jamais fallu pour devenir héroïne, et en plus l'art de nager, de grimper, l'art d'atteindre avec une pierre n'importe quelle noix de coco, et tout cela stérile, alors,--comme si regarder fixement la mort vous la fait voir ensuite cent fois,--soudain (j'eus la terreur d'un philosophe qui sentirait sa pensée non se poursuivre par chaînons et écluses mais se reproduire en grouillant comme une culture), je vis des cadavres aborder de partout. Ils abordaient là où eussent abordé des hommes vivants; ils étaient une vingtaine épars à cet assaut; de toutes les petites criques par où je sortais de mon bain, sortait en ce moment un homme. D'autres pris dans le courant passaient au large, chacun avec sa nage propre, champion dans la mort de l'overarm, des épaules hors de l'eau et des bras dressés, là une tête, là une main, là-bas un pied, et en rasant la mer à niveau on eût eu de quoi me refaire le corps entier de Johnny. Mais la plupart collés au rivage s'usaient, inlassables, à la pierre ponce ou à la nacre, avec ces saccades enfantines que nous donnent à nous les poussées de la mer.
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Comme les hommes sont dissemblables,--si légers, si pesants, si fins, si grossiers, si vulgaires et si dignes jusque dans la mort, que je devinai dans ces cadavres les reconnaissants et les ingrats! Après chaque sauvetage, je me reposais, mais déjà presque modelée par une demi-heure de contact ou d'étreinte à certaine forme d'homme, désorientée quelques minutes devant le corps suivant, corps habillé alors que l'autre était nu, souple quand l'autre était raide, forçant mes bras et ma piété à épouser vingt formes différentes. Parfois la lune éclairait le noyé, je m'habituais à son visage; parfois je repêchais un corps dans l'ombre, et plus tard, sur le rivage, je ne le reconnaissais pas, il me semblait venu sans moi. Parfois une vague inattendue poussait le corps, j'avais l'impression qu'il s'aidait... Le soleil revint. A chaque corps retiré de la mer, elle avait changé de couleur,... pourpre à l'avant-dernier, rouge au dernier, et soudain vide de mort, toute bleue. Premier jour cependant où, depuis des années, je ne me baignai pas...
Je les comptai; j'en trouvai d'abord dix-sept, puis seize; puis le disparu revint. Les uns avaient la tête, les autres les pieds tournés vers la mer. De la tête s'envolait toujours quelque oiseau, plus curieux que sont les oiseaux des visages que des corps. L'un avait un grelot dans sa poche, et sonnait. Deux avaient des alliances: j'eus désormais deux alliances au même doigt. Le plus jeune, imberbe, avait un veston noir avec des boutons d'or comme les collégiens chez nous; rien n'y manquait, ni la cravate, ni la montre, comme aux collégiens un jour de grande rentrée; c'était des vêtements faits sur mesure, de ceux que la mer n'arrive pas à enlever au corps, la ceinture était fixée au drap par des boutons-agrafes, et le midship retenait de la main sa casquette, seul objet qu'il eût pu perdre dans le désastre. Toute la douce peur de perdre sa casquette, mélangée à la confiance en son col, en ses brodequins, illuminait et sanctifiait ce visage. Mais à mesure que le soleil chauffait, cette troupe que je croyais d'abord uniforme, je la vis se diviser en deux. L'alliance que tous les noyés ont contre la nuit était rompue. Il y avait deux sortes de tricots, deux sortes de bérets; c'est qu'il y avait eu deux navires; il y avait deux sortes de têtes, de mains, même dans la mort deux attitudes; il y avait deux coupes de cheveux: c'est qu'il y avait deux races... Alors je vis la guerre.
D'abord la compagnie de sept géants à chair blanche, jeunes tous et de taille égale comme un peuple mythique, les plus défigurés et les plus gonflés, comme s'ils n'avaient pas, eux, l'habitude de cette mort dans l'Océan, le visage si gras et leurs petites moustaches blondes si pommadées que l'eau restait sur eux en gouttelettes et n'avait pas désuni un poil, l'un avec un maintient-moustache, tous avec des instruments dans leur poche dont on n'a rien à faire au fond des eaux, des harmonicas, de petites flûtes, tous avec leur nom gravé à l'encre indélébile sur leurs tricots, mais sans tatouages et anonymes dès qu'ils étaient nus, les ongles faits au polissoir, chacun rapportant sur son visage non pas, comme d'habitude les morts, une ressemblance avec quelque inconnu entrevu dans un orchestre ou une diligence, mais la ressemblance exacte avec le camarade d'à côté; et dix corps en basane et en muscles, avec des cous d'otarie, avec des fils de laiton pour cheveux, de la corne pour ongles, de l'or pour dents, tous divers, ressemblant tous (avais-je donc oublié à quoi ressemblent les hommes?) à des chiens, à des chevaux, à des dogues, l'un à un chat, le midship à une femme, avec des poches toujours vides si ce n'est de tabac et de pipes, mais dont presque tous les corps portaient le nom et les aventures, l'un avec la même Molly de Dakar, l'autre avec toute la bataille de Hastings, un troisième sa vie décrite depuis le cou en cinq ou six lignes, naissance, engagement, naufrage du _Sunbeam_, naufrage du _Lady-Grey_, et il restait pour inscrire sa mort toute une place réservée jalousement, sans doute pour des noms de femmes, tout le sternum; un dernier enfin (rien que cela me poussa à prendre parti entre les deux races) avec sur le bras: Souvenir de Boulogne et un pavillon français. C'était sept matelots allemands contre dix de la Grande-Bretagne; c'était, je pouvais grâce à leurs noms nommer ces tournois, Meyer contre Blakely, Waldkröte contre Parrott. C'était ces bouches ouvertes, ces yeux chavirés, ces terriens qui voguaient sur la mer grâce à quelque truc, sans que leur densité y fût pour rien, les doigts si gros et écartés qu'il fallait bien constater qu'ils n'avaient pas de palmes, contre dix corps aux dents serrées, aux yeux fermés, si amaigris que la mer, au lieu de les gonfler comme les autres d'elle-même, semblait les avoir sucés et de chaque Anglais repris un héritage. Voilà ce que l'on faisait sans moi là-bas! C'était l'Angleterre contre l'Allemagne... Je m'étonnai soudain de n'avoir pas été prévenue par un bruit plus formidable... Je prêtai l'oreille...