Suzanne et le Pacifique

Part 12

Chapter 123,630 wordsPublic domain

La mer était à nouveau bleu de roi, colorée par ce dernier mort que personne ne pourra jamais retirer. Le vent allongeait vers moi un flot qui maintenant me semblait vide, un flot sans humain, cependant insistant. Tous ces signes par lesquels les chiens veulent annoncer que leur maître mort ou mourant est là, à côté, s'avançant d'un pas vers un inconnu, lui léchant les pieds, repartant d'un pas en arrière, se détournant vers une direction inutile, l'Océan me les faisait. Les fleurs de nuit sur Smith s'étaient flétries. Les oiseaux picoraient sur la plage les jeunes vers, et de chaque noix de coco qui tombait, dès qu'elle touchait terre, comme d'un obus partaient des flammes fulgurantes qui étaient les paradisiers. Le soleil, selon la pente des cadavres, atteignait déjà quelques visages, et me les désignait. Il fallait me hâter, déjà ces bêtes que je n'avais jamais vues dans l'île, arrivant du dernier cadavre d'oiseau à leur premier cadavre d'homme par un chemin souterrain, cloportes, nécrophores, surgissaient près de chacun, et près de chacun aussi, pour retarder ce dernier départ, les oiseaux qui croquaient les insectes... Je ne pouvais à temps creuser autant de tombes. Je décidai de jeter tous les corps dans la plus grande fosse de corail, et je commençai par les Allemands plus proches d'elle. Ce fut d'eux que je m'enrichis, ils étaient chargés de bagues, de bracelets, de chaînes d'or; leurs ceintures, leurs portefeuilles, leurs poches étaient d'un caoutchouc que l'eau n'avait pu entamer, et tous par loi d'empire étaient devenus imperméables à la mer, par cette loi qui leur impose au contraire un visage et un coeur perméables, sensible au vin et aux châteaux, quand ils pénètrent dans la France, avides de ses saisons. Déjà je sentais en effet la France menacée elle aussi de la guerre; dans chaque corps, je cherchais un signe qui m'indiquât laquelle des deux équipes était morte pour moi; j'espérais le deviner en me relevant soudain, en les embrassant d'un regard... Rien encore. Pas un signe. Et je me baissais pour ma récolte de plaques d'écaille, de pierres précieuses, d'algues et d'insectes conservés dans des herbiers, de tout ce que ce râteau à sept dents avait raclé du Pacifique. Ce n'est que dans le portefeuille du dernier Allemand que je trouvai le _Petit Éclaireur de Shanghaï_, et un titre en lettres immenses m'apprit qu'en Champagne,--c'est la première de nos victoires que je connus, cela m'aida à supporter la nouvelle,--une de nos patrouilles avait ramené un prisonnier...

J'étais seule avec mes alliés...

Parfois, lasse de tirer sur un corps trop lourd, comme on délaisse un lacet qui s'est noué pour défaire d'abord l'autre soulier, je le délaissais pour un plus souple...

*

* *

Je ne me réveillai que le lendemain, quand le soleil déjà déclinait. Ce fut la seule journée dont je n'ai vu que la moitié dans l'île et que je puisse soustraire à l'addition des autres. J'étais hébétée de sommeil. Je me laissais parler tout haut, à mon habitude, sachant que ma parole la plus machinale me renseignait sur moi-même.

--Suzanne,--dit-elle,--tu es seule...

Et en effet, on avait remonté ma solitude comme une horloge. Je me levai. Il ne restait plus de ceux qui avaient troublé l'île que quelques traînées légères comme d'avions qui atterrissent. J'errais sur la grève, je me mis encore au service de cette guerre qui comptait sur moi pour toucher l'extrême pointe de ses rayons et la libérer de cet homme mort dont chacun se coiffait. Pas une vague ce jour-là qui n'ait pris sous mon regard la forme d'un corps... Mais pourquoi après tout être plus triste qu'avant-hier? J'avais des gourdes pleines de rhum, j'avais des stylos, de l'encre; je pouvais m'enivrer, je pouvais écrire une lettre; j'avais tout ce qui retient au monde sept marins allemands et leur rend la vie préférable à la mort; j'avais une de ces pièces de dix pfennigs avec lesquelles on peut faire le tour de Heidelberg dans un tramway rouge ou de Munich dans un tramway bleu; un de ces demi-mark qui suffisent, au musée de Berlin, pour que le gardien chef fasse tourner pour vous sur son socle à roulettes l'_Ève_ de Rodin, alors que les plus pauvres ne peuvent voir _Ève_ que de face, ou doivent tourner autour d'elle; j'avais un de ces louis d'or avec lesquels on va de Coblentz à Bingen sur un vieux navire où est tracée en silhouette Bettina Brentano, à la place du pont où elle dormit pour aller voir Goethe. J'avais douze cartes postales avec les vues de Singapour, et le portrait de cette pieuvre, la même, à laquelle Toulet jetait des langoustes... J'avais cinq harmonicas, deux flûtes; je les essayai... J'avais le sifflet auquel devait répondre le caniche... J'avais le briquet de celui qui ressemblait à un Français et que j'avais enterré l'avant-dernier; le mouchoir en cachemire du midship, que j'avais enterré le dernier, pour que ses parents soient tranquilles, pour qu'il ait quitté le dernier son dernier bord; le couteau à cran de l'Irlandais que j'avais retiré par les pieds de sa vague, le plus lourd, qui tout le jour avait semblé, à deux pas du rivage, un phoque assommé au moment où il regagne la mer. J'avais appris tout ce qu'une femme, en répulsion, en pitié, peut apprendre des hommes; j'avais tout ce que vingt hommes peuvent jeter de gages, dans un jeu, sur un tablier de jeune fille, anneaux gravés à Rotterdam, lunettes, et en trousseaux de clefs de quoi ouvrir, d'abord vingt coffrets et cantines au fond de la mer, puis vingt armoires dans Wiesbaden ou Cardiff, plus une grande clef comme une clef de cave. J'avais le portrait de Sophie Silz en décolleté devant cette fausse mer en toile que les photographes installent pour les amies des marins; celui de Bertha Krappenau, en travesti, en faux tyrolien, mais auprès d'un vrai lac, sur une vraie barrière; j'avais le _Petit Éclaireur_.

Je n'avais pas rallumé mon feu. Je n'avais pas hissé mon pavillon. Aujourd'hui j'avais peur des hommes. D'instinct je me protégeais contre ces cent millions d'ennemis dont j'apprenais l'existence. Cette île qui avait gagné, par ma présence, je ne sais quelle vie et quel aspect français, en une minute je l'eus sans presque y songer maquillée, et rien n'y eût exaspéré le capitaine d'un corsaire allemand. Tous ces perroquets qui parlaient français je les attirai au centre de l'île par des graines de tournesol et le rivage en fut libéré... Je ne pouvais lire le _Petit Éclaireur_ que ligne par ligne, et avec des repos, car la lecture était un supplice pour mes yeux. Tout ce que j'avais pensé jusqu'ici du bien, du mal, tout mon raisonnement, tous mes goûts et dégoûts je les contenais, résolue à donner raison à mon pays. Si mon pays avait attaqué l'Allemagne, surpris sa frontière, violé la Belgique, ce tout petit nerf de mon âme, infime, qui admet qu'on viole la Belgique, je lui permettais soudain de croître. Si les Français avaient pillé, avaient violé, ce déclic dans mon cerveau,--un peu rouillé,--qui approuve le pillage et le viol du Palatinat, je le déclenchais. Si les Français avaient fui, je laissais ce démon de la déroute, cet amour épouvantable des chariots de blessés versant dans la boue, des chiens tués d'un coup de baïonnette par un caporal énervé, ce goût des révoltes contre l'officier qui barre le chemin, je le laissais, ce démon si faible dans un coeur de jeune fille, s'épanouir en moi. Si les Anglais, leur flotte coulée, barraient la mer par des filets et des sous-marins, ce pli du coeur qui permet les naufrages cruels, je l'admettais; tous ces ferments mauvais, encore minuscules, ils s'opposaient déjà en moi à ces grandes formes pures et tristes, toujours de grandeur nature dans les âmes de jeunes filles, qui sont la conquête de l'Alsace avec des clairons, la bonté des zouaves pour les prisonniers, l'anarchiste et le royaliste se portant l'un l'autre à l'hôpital, formes soudain immobiles et exsangues, presque ridicules, et qui attendaient un mot de moi pour reprendre leur vie.

Mais déjà j'avais lu les gros titres, puis les moyens. Déjà je savais que le fils de Kipling était tué, tué aussi le neveu du premier douanier de Shanghaï, M. Boilard, et en plus de ces deux-là tués depuis longtemps, les deux seuls dont je connusse les noms, une statistique me disait qu'il y avait huit millions de morts en Europe. J'avais toute la tristesse, tout le remords surtout, que donne une telle nouvelle... J'y étais cependant pour si peu! Par quoi avais-je ma part de cause dans tant d'horreur! Pourquoi me sentais-je un peu coupable? Quels étaient ceux de mes gestes autrefois, celle de mes paroles qui avaient apporté un poids, si léger fût-il, à la guerre? Par quoi avais-je, moi jadis à Bellac, manqué de prudence et appuyé sur le plateau? Tous les arbres de Picardie coupés, disait un titre. Plus de chevaux en France, disait un autre. Par quoi avais-je amené un arbre, un cheval de France à la mort? Oui, j'avais deux fois négligé, les deux fois où j'avais eu affaire à l'Allemagne même, de l'amadouer, de l'attirer. J'avais dit du mal de Werther, je l'avais trouvé, à mon brevet, plus menteur que sensuel, plus bourgeois qu'élevé; et, une autre fois, j'avais indiqué à un Allemand sur sa Mercédès la route de Limoges quand il demandait la route de Poitiers. Il avait vu Saint-Martial au lieu de Sainte-Radegonde. Voilà ma petite part dans cette guerre: J'avais irrité contre nous l'ombre de Werther et un capitaine de réserve...

Je lisais. Je lisais des pages obscures. Je voyais la France guidée par des noms inconnus, Joffre, Pétain; je voyais qu'il y avait eu chaque jour un communiqué et que le 911e seulement m'arrivait. J'apprenais que ce gros bateau, le seul sur lequel jadis j'avais compté, le _Lusitania_, était coulé; je découvrais qu'on tue en avion, qu'on lance des gaz. J'eus une description en quatre colonnes de l'expulsion de M. Dahlen de l'école allemande de Shanghaï, tous les détails sur la fidélité du Siam aux Alliés, sur le dévouement de la Cochinchine, le nom de tous les donateurs de la fête de charité de Hanoï, celui de tous les passagers et indigènes de Macao coulés sur le _Tokyohara_. J'appris que le grand-amiral vivait à terre, le général en chef dans une péniche. J'aurais tout compris de la guerre sans une phrase insoluble qui dans chaque article contenait le nom de la même rivière, sans qu'on pût en saisir le rapport avec le sujet.--Les Allemands sont chez nous, disait le premier journaliste, mais que disent-ils de la Marne?--Peu de raisin en France cette année, disait le second, la Marne suffit aux Français. A la page littéraire, on se consolait des méfaits des cubistes avec le même contrepoison:--Nous avons visité les Indépendants, disait M. Clapier, le critique, heureusement qu'il y a la Marne... J'étais même un peu effrayée de voir mon pays défendu contre les Allemands et les mauvais arts par ce mot unique comme par un talisman. Que le mot la Marne devienne vide, périmé, et la France et l'Académie étaient sans armes! Mot qui semblait valable aussi pour les autres pays, seule monnaie française égale à son change:--Le Brésil est dépossédé du caoutchouc, disait la page financière; il se console avec la Marne; et pas un journaliste qui se trompât et dit:--La Grèce est infidèle mais il y a la Saône.--Les architectes français sont nuls, mais il y a la Vire... Sous toutes les lignes du _Petit Éclaireur_ le seul nom de Marne coulait comme un ruisseau sous les planches à jour d'un pont. Si bien que machinalement je dis tout haut, essayant sur moi ce baume.--Elle est seule dans son île, mais il y a la Marne..., et soudain, en effet, la Marne me promit mon retour, tant je revis nettement à Charenton, sur son embouchure même, ce pêcheur à la ligne plein de ravissement,--je l'avais félicité, et il m'avait tendu sa main gauche,--secouer avec la droite, de son poisson, pour ne pas mouiller trop sa poche, tout ce qu'il pouvait de cette eau sacrée.

Un moineau, apprivoisé sans doute sur un des navires coulés,--les moineaux sont bien laids et vulgaires, mais il y a la Marne--était venu se poser sur mon épaule et ne me quitta plus.

CHAPITRE NEUVIÈME

«Mon cher Simon,

»Deux lignes de résumé d'abord, pour vous mettre au courant. Je ne suis pas morte, mais Polynésienne. J'ai protégé mon île d'un alligator et d'un couguar. J'ai refusé, malgré des sollicitations, d'être ma propre idole. J'entretiens un troupeau de deux cent trente-trois dieux et de dix-huit fantômes d'hommes. Un ornithorynque suit mes pas, sur lequel est posé le plus paresseux de mes oiseaux. Je vous écris parce que j'ai trouvé dans la poche d'un marin noyé nommé Rudolf Eberlein un étui plein de stylographes, et que l'encre se résorbe... Vous savez tout.

»Je vous écris d'un promontoire que j'ai décoré avec mille rondelles de nacre, comme on le fait à Londres pour les becs de gaz et les refuges qu'on signale aux automobiles. Je suis visible là tous les jours, de deux heures au moins à six. Je dois même assurer que jamais être humain dans le monde n'a été plus visible; sur deux trépieds à mes côtés brûlent des pommes de pin, pour faire deux fumées; du palmier de gauche au palmier de droite est tendu derrière moi un rideau de plumes rouges, haut de trois mètres; le pavé est de corail noir, et ne devinez-vous pas aussi, rien qu'à ces quelques lignes,--vous en avez l'impression, comme vous l'avez parfois en téléphonant à une amie qui ne l'avoue pas elle non plus, mais qui marivaude elle aussi,--que je vous écris nue? J'ai sur mes genoux une feuille quadrillée, et je sens au travers la plume courir, me creusant aux points et aux virgules d'une si agréable piqûre que je vais multiplier les phrases courtes... Le ciel... La mer... Le ciel est tout étincelant ou tout rouge, c'est toujours ici la fin d'un grand incendie; les papillons noirs voltigent en tout point faible de l'espace comme du papier brûlé, la mer sur les récifs fait la chaudière qui refroidit; les palmes claquent comme des pincettes. Le monde a brûlé et j'en suis, tiède, le pauvre résidu.

»Ici tout est luxe, Simon. De longs oiseaux à queue vermillonne remontent les gouffres de lumières par bonds, comme les saumons les cascades, jusqu'à l'éclat de soleil dont ils sont nés, de leur queue reprenant l'élan sur un rayon. Chaque arbuste par moi jadis fut sans doute si surpris qu'il porte depuis mon naufrage les fruits d'un autre. Ici les pommiers donnent des oranges, les figuiers des cerises. Ici un monde où fleurs, oiseaux, animaux et insectes, confondus dans le bonheur, n'ont pas eu le temps à mon arrivée de reprendre leurs attributs: des bêtes poilues pondent des oeufs, les poissons couvent. Tout ce que les poètes seuls voient en France, on le voit ici à l'oeil nu; les arbres boivent à la mer par de vraies trompes qui se contractent quand elle est trop salée. Tout ce qu'on dit par antiphrase des femmes à Paris, on peut le dire vraiment de moi; mon teint est nacré, poudré de vraie nacre, mes lèvres sont de corail, poudrées de vrai corail. Les couleurs aussi ont été recollées trop vite, les feuilles sont carmin ou pourpre, les fruits sont verts dès qu'ils sont mûrs.

»Ici l'on peut avoir sans peine tous vos sons et vos parfums d'Europe. Pour écouter le bruit des peupliers, je n'ai qu'à fermer les yeux, m'étendre dans la grotte sous-marine, et écouter le bruit de la mer sur les galets. Pour entendre un murmure qui ressemble à celui de la messe, avec des prie-Dieu qui claquent, je n'ai qu'à ne pas dormir la nuit où les grosse outardes font leurs nids. Pour entendre le clairon ou le coup de massue qu'on donne dans les foires, afin de gagner la médaille, il suffit d'attacher une oie près d'un arbre vieilli qui s'écroule. C'est à s'y méprendre. Il y a même un bruit qui non seulement remplace l'autre, mais est le même, et je l'écoute tant que je peux, car il me rappelle Bellac et la cheminée en peluche: celui d'un coquillage vide à mon oreille. Et pour revoir certains gestes auxquels là-bas on tenait, c'est à peine plus difficile. Pour retrouver votre gant jaune que je voyais sans vous voir vous-même sur la rampe du palier, quand vous descendiez mon quatrième, je n'ai qu'à me pencher sur la lagune et suivre une truite jaune qui regagne le fond en cercles toujours plus petits. Le geste du conducteur qui tire la sonnette pour vous dire que le tramway est complet, j'ai deux singes qui le font quand je m'approche de leur palmier. C'est tout à fait l'Europe. Il y a des matins aussi où j'ai la fatigue, non de ceux qu'évente la mousson, que lave trois fois par jour le Kouro Shivo, mais de ceux dont les pieds toute la veille ont buté contre des escaliers, dont les épaules sont courbées d'avoir voyagé debout dans un train de Ceinture. Ici, devant cette île qui est devenue de mon âme un miroir que je confonds avec elle, devant ces dalaganpalangs qui ressemblent à une volonté que j'ai, cette colline Bahiki à évidés rouge et noir qui contrefait juste une petite peine que je ressens, ces oiseaux gnanlé qui imitent à s'y méprendre la poussière de pensée qui vole autour de mes pensées, moi la reine, ma perfection soudain m'accable, et je souhaite ce corps maladroit comme il l'était à Bellac, quand il cassait le douzième verre de chaque service, je souhaite mon oreille polluée, je voudrais entendre dire: «causer à quelqu'un, se rappeler de quelque chose»; entendre madame Blébé appeler ses filles ses demoiselles; je suis lasse de ces invisibles agrafes qui m'empêchent de tomber des plus hauts arbres, de ces poches d'air en moi qui me maintiennent au fond des eaux; je voudrais toucher un homme ivre, un typhique, et j'en oublie, quand la nuit vient, d'allumer mes feux de santal et de commander à mon île trop parfumée le clignement qui attirera un jour le navire coureur.

»Seule, Simon; et pourtant, toutes ces places dans mon corps qui n'étaient sensibles qu'au contact des hommes, je les sens s'irriter. Ce chatouillement dans ma hanche, qui me prenait dès qu'un homme blond chuchotait à mon oreille, c'est maintenant un vrai sens, une vraie cicatrice. Cette faiblesse dans mes épaules dès qu'un jeune homme brun me parlait du théâtre, je la ressens. Ce petit doigt gauche qui remuait inlassablement quand une femme un peu frivole me tenait la main droite, il remue... et tous ces gués dans mon corps, quelqu'un les a passés hier tous à la fois, quand j'ai décidé de faire sauter dans la seconde île, avec des cartouches trouvées sur un marin allemand, la cachette en maçonnerie de l'inconnu qui m'y précéda. Étourdis par l'explosion, comme leurs frères poissons quand on pêche à la dynamite, des oiseaux restaient accroupis tout autour, et je pus ce jour-là pour la première fois saisir le plus sauvage oiseau de l'île. Par la fente ouverte dans le mur je passais le bras, posant le paradisier près de moi comme un paquet. Les décollant de l'ossature de l'île comme d'une reliure, un par un, j'en retirais des feuillets. Comme en pension une grande à la moyenne qu'elle adore, par une fente de sa porte, ce mort me passait des poèmes français, des pages de roman; quelque brave explorateur consciencieux qui avait cru que l'on doit vraiment emporter autour du monde ces dix chefs-d'oeuvre que les _Annales_ font choisir par plébiscite, la feuille 31 de _Don Quichotte_, la feuille 214 de Montaigne, 69 de _Jacques le Fataliste_. Je lisais chaque page aussitôt, plus désolée quand je m'apercevais que j'avais lu le verso avant le recto que si l'on m'avait raconté d'avance autrefois le dénouement d'un roman, trouvant un début, un milieu et une conclusion à chacun de ces passages isolés sur l'allure de Rossinante, sur le vol d'une bourse par Jacques, sur l'égoïsme, et j'étais comble après huit pages, comme si j'avais lu huit romans. La page 180 de La Rochefoucauld, qui me peina, sur les femmes, où La Rochefoucauld avait tout prévu, excepté mon cas, où il insultait injustement mes fards, ma fidélité, et me montrait la vieillesse venant d'Europe me rejoindre dans l'île. La page 55 de _Gil Blas_ qui me rapprit à elle seule bien des noms, les juges, les mulets, les duègnes, l'ombre-chevalier. Mais, sans parler des noms, c'est surtout tout un jeu d'adverbes, de conjonctions, d'exclamations qui revenaient à moi, j'en sentais mon âme rajeunie comme un vieux coussin auquel on remet ses ressorts; j'en bourrais ma pensée; j'en séparais tous ces mots qui peu à peu s'étaient rejoints dans mes phrases; je me promettais de parler devant l'écho avec des «soit que», des «suivant que», des «encore que». Après chaque page, j'enfonçais à nouveau le bras dans la caverne, appuyant de la main libre sur le paradisier qui avait repris ses sens, qui se débattait, qui me becqueta, le livrant enfin en rançon pour un volume que je retirai presque intact, et dont le titre était tel que je restai une minute immobile au-dessus comme sur un miroir: _Robinson Crusoé_...

»Un mendiant ne comprend son infortune qu'en voyant un mendiant, un nègre un nègre, un mort qu'en voyant un mort. Jamais il ne m'était venu à l'idée jusqu'à ce jour, par égoïsme, de comparer mon sort à celui de Robinson. Je n'avais pas voulu admettre que sa solitude effroyable fût la mienne. La vue de cette seconde île ronde comme un ballon d'oxygène au-dessus de mon île m'avait maintenue dans l'espoir. Mais aujourd'hui je feuilletai le livre comme un manuel de médecine sur la maladie qu'on croit soudain la sienne... c'était bien la même... mêmes symptômes, mêmes mots... des oiseaux, des bêtes, un peu de terre entourée d'eau de tous côtés... La nuit tombait, j'allumai deux torches... Seule, seule à la lisière d'un archipel, une femme allait lire _Robinson Crusoé_.