Part 10
Des péchés,--suivant d'ailleurs en cela la progression imposée par mademoiselle Savageon,--je passai aux académiciens. Mais leurs ruses sont plus subtiles encore. Car je ne surprendrai personne en disant combien il était rare qu'un mouvement de mon corps ou un geste du ruisseau m'indiquât soudain l'un d'eux. En un jour, j'en eus malgré tout une cohorte d'une dizaine, que j'accrus peu à peu, les faisant sortir dans l'ordre de leur coupole, à l'heure que je passais chaque matin à consolider ma mémoire, et parfois, la mousson soufflant, le ruisseau coulant, comme vient justement un vers à un académicien poète, un nom neuf d'académicien se fichait d'Europe en mon cerveau. Flèches légères, moins aiguës évidemment que celles de l'amour, mais qui atteignaient au moins, autant que la mémoire, une sorte d'amitié. Ainsi arriva à midi, un paon blanc grattant du bec sa queue qui s'écarta en deux gerbes comme l'eau d'une fontaine sous un doigt, à la seule pensée de jet d'eau, l'académicien Henri de Régnier, qui m'apporta du même coup tout un monde auquel je ne pensais plus, le jaspe, le jade, le stuc vénitien, l'onyx, noms étranges, moins usés pour moi, qui résistaient mieux aux termites de ma mémoire que calcaire, grès ou cailloux. Ainsi vint, le soir du même jour, en retard d'un jour sur lui à cette course autour du monde, l'académicien René Boylesve, grâce à une vraie ressemblance formée par des branches d'arbre, de tous les académiciens pour moi le plus palpable.--Puis, m'atteignant non comme une fléchette, celui-là, mais comme une élastique longuement étirée et qui me revint juste en plein coeur, l'académicien Bédier--car soudain, je les avais eux aussi oubliés, son nom me ramena Tristan avec Yseult. Puis, deux oiseaux écarlates s'enchâssant, les deux cardinaux. Puis, un jour, où je voyais un nuage éclairé rejoindre un nuage sombre, l'académicien Rostand que j'avais vu un jour rejoindre M. Bonnat. Tous ces chefs illustres, qui couverts du même titre et du même uniforme, aux jeunes filles de France paraissent à peu près le même et sont aimés en tout cas de la même passion, un grand clavier vert et noir, avec des dièses qui sont Barrès et Loti, tous, étrange influence de la Polynésie, me semblaient chacun seul et original. Puis, par l'Académie, comme par une grande trappe, passant des immortels qui vivent aux immortels qui sont morts, je m'engouffrai dans une région où,--ignorante comme je l'étais, seule comme je l'étais,--je me mis à imaginer notre littérature, et--j'y étais bien obligée si je voulais en savoir vraiment quelque chose--à la recréer.
Tous ces noms d'auteurs et de héros, de théories et d'habitudes qui ne sont guère, pour les élèves les plus grandes des pensionnats, que des paravents, j'essayai de deviner ce qu'ils dissimulaient. Ces noms de Phèdre, de Consuelo qu'on nous jetait vite aux yeux pour nous éblouir et aveugler dès qu'il s'agissait d'amour, ces noms de classiques, Racine, Corneille, Rotrou, qu'on nous donnait vite tous en bloc comme un trousseau de clefs emmêlées pour que nous ne sachions distinguer quel tiroir de notre coeur chacun pourrait ouvrir, une fois prononcés, ils flottaient autour de moi, se refusant à rentrer dans mon esprit par le chemin habituel. Les moindres distiques de Ronsard, de Malherbe, une fois déclamés dans cette île, se cabraient et m'attaquaient doucement comme un attelage dont on a trempé le museau dans une fontaine enchantée. Ces vers de Lamartine, de Vigny, quand ils me revenaient soudain dans le vent, mon unique souffleur, souffleur embaumé, et dont la parole m'éventait toute; quand on voyait les étoiles, si basses ici, balancées par la brise même, agacer un quatrain qui ne s'y prenait pas, mais que je sentais bouger en ma mémoire; quand la nuit, dans un réveil subit, m'arrivait un vers de Musset, de Shakespeare que je répétais presque ahurie et meurtrie, comme on tient l'échelon rompu d'une échelle; quand je m'amusais à réunir tous ces noms qui pour moi ne signifiaient rien mais que je sentais pleins de sens, Syrinx, Paludes, Théodore, Adolphe, avec le soin d'un milliardaire ignorant qui collectionne des noms pour ses chevaux de course et ses vaisseaux; j'étais prise d'une langueur maternelle, en moi poussaient je ne sais quels germes, et un soir en effet, je me trouvais soudain face à face,--mes filles aussi à moi,--non plus avec des sonnets délabrés, des morceaux de prose bourrés de mastic, mais avec neuf personnes auxquelles j'avais bien peu pensé jusqu'ici, avec les neuf Muses. De même qu'un enfant préfère les boîtes et les écrins à leur plus beau contenu, j'éprouvai désormais mes plus grands plaisirs avec les noms seuls des genres et de mes nouvelles compagnes. Tragédie, Poésie lyrique, Histoire, aucune ne se déroba, aussi loyales que péchés et cantons limousins sont hypocrites, et je les lâchai au milieu de mon île,--première fois où des casoars heurtaient la tragédie, des paradisiers l'épopée.
D'ailleurs, tout l'émoi des lectures, des départs aussi différents pour chaque livre que pour des trains pris au hasard, je les connus en m'engouffrant dans des titres d'oeuvres à moi inconnues et en me laissant emporter par eux, Sertorius, et les Ménechmes, et Hamlet, et Aucassin et Nicolette. J'imaginais leurs aventures, je les habillais de gestes, de costumes si nets qu'à mon retour en Europe les vrais m'ont semblé moins réels. Derrière toutes ces manies et ces cadres de l'esprit et de l'âme, dont nous répétions les noms au pensionnat comme des perroquets: Scholastique, Marivaudage, Préciosité,... à l'aide de vieux syllogismes, de vagues restes de leçons, j'essayais de les comprendre, et une source d'agréments nouveaux s'ouvrait en mon coeur comme un bar: Être précieuse, c'est désespérer alors qu'on espère toujours, c'est brûler de plus de feux que l'on n'en alluma, c'est tresser autour des mots révérés une toile avec mille fils et dès qu'un souffle, une pensée l'effleure, c'est le coeur qui s'élance du plus noir de sa cachette, la tue, suce son doux sang. C'est mademoiselle de Montpensier suçant le doux sang du mot amour, du mot amant. C'est mademoiselle de Rambouillet couvrant de sa blanche main tous les mots cruels, et nous les rendant ensuite, le mot Courroux, le mot Barbare, inoffensifs comme les détectives qui changent le revolver du bandit en un revolver porte-cigares. Le marivaudage? marivauder? c'est, sur un promontoire, allongée et nue, regarder le soleil, soupirer, et se dire: tu ne soupires pas! tu ne regardes pas le soleil! tu as trop chaud, découvre-toi!... Marivauder avec l'Europe, c'est lui tourner le dos, c'est s'occuper uniquement de suivre sur le baobab les sauts de l'oiseau vert à ventre rouge qui se retourne à chaque minute comme un disque, c'est dire: Europe, tu n'existes pas! Tu n'es pas pleine de grands magasins vitrés où errent les kleptomanes! Que tes villes seraient belles si on les construisait à la campagne! Et le romanticisme, dit romantisme,--et l'alexandrinisme, dit hellénisme, et la catachrèse, et la litote, et tous ces noms que nous tendions fièrement aux examens pour les faire poinçonner comme dans le métro des tickets de toute première classe, je les perçais à jour à ma façon, j'eus mon alexandrinisme à moi, mon romantisme à moi, et des litotes fausses plus belles que vos vraies. Il est d'ailleurs je ne sais quelles ornières, d'Homère à Chateaubriand, auxquelles une pensée même ignorante n'a qu'à se confier pour éprouver au juste--impression physique--le vrai glissement de toute la pensée humaine. C'est seulement sur la route présente que je m'égarais. Ma création devenait confuse dès qu'il s'agissait d'un poète vivant, et moi, à laquelle obéissaient les dociles Eschyle et Shakespeare, tout mon pouvoir mourait sur Jammes et sur Bergson.
Je m'irritais surtout contre trois noms qui revenaient constamment entre Simon et ses amis, trois noms d'ailleurs flamboyants même pour les non initiés, et qu'ils se reprenaient l'un à l'autre de force ou doucement comme les jongleurs les torches dans les cirques; trois noms dont j'ignorais presque l'orthographe, mais qui me semblaient cependant, à la place de Renan, de Barrès, beaux écrous un peu desserrés, les seuls à visser maintenant notre pauvre existence contre le monde et ses mystères, Mallarmé, Claudel et Rimbaud. Je ne savais rien d'eux-mêmes, pas s'ils étaient vivants, et pas s'ils étaient morts; j'ignorais si le voisin que je heurterais dans les gares en prenant mon billet, dans les pâtisseries en mangeant des éclairs, jamais, hélas! ne serait plus, ou toujours pourrait être, ô bonheur, Mallarmé, Claudel ou Rimbaud. Et la douceur de voir l'un d'eux en colère contre un cocher et monter de force dans le fiacre sordide comme dans la gloire! Parfois, de même que sur une église drapée pour des funérailles on est inquiet d'apercevoir l'initiale d'un parent, on craint pour lui soudain,--un parfum, un souffle, me désignait l'un des trois, sauvant de la mort les deux autres. Je ne pensais plus qu'à eux trois, je nommai d'après eux ruisseaux et promontoires. Ou bien, chantage éhonté de Dieu, qui arriva ainsi à me redonner une morale,--je me persuadai que j'étais responsable d'eux trois, que si j'étais paresseuse, que si je me plaisais à mon insomnie, que si je me redonnais à la cocaïne ou aux rêves l'un d'eux mourait. J'arrivai, pour les maintenir constamment à la vie, à plus de perfection qu'une vestale; pour les sauver de dents ou de bras cassés, à un vrai souci de moi-même. Si je laissais mes genoux se durcir au lieu de les huiler, si je ne ponçais mes talons à la minute, Claudel était mort depuis longtemps... Si je ne séparais ce cacatoès et ce faisan en querelle, Mallarmé mourait. Je levais les bras, j'effrayais les combattants; le cacatoès noir se perchait, suivant de branche en branche le faisan qui serpentait comme sa projection dorée, mais la mort de Mallarmé s'était du moins élevée de trois mètres. Parfois c'est leur famille qui était en jeu, et, cruelle, je permis une fois que la soeur de Rimbaud tombât d'une échelle, une fois que se noyât l'amie de Mallarmé.
C'est le soir surtout, en m'endormant, au-dessous des étoiles si proches et si allumées qu'il me semblait parfois en sentir passer une juste au-dessus de ma paupière comme une lampe de poche, que je m'acharnais contre ces purs esprits. C'était l'heure où je suivais le hurlement complet de la houle autour de l'île, de la mousson autour des cocotiers et où cette solitude dans l'espace me donnait, même à mes propres yeux, plus de noblesse que ne peut le faire en Europe la solitude du génie. Égale à ces trois hommes, je les appelais... Je me relevais parfois pour arranger de mes mains les tisons de mon petit foyer... Si n'en jaillissait aussitôt une grande flamme bleue, suivie d'une flamme rouge, Rimbaud perdait sa femme... Puis, assoupie, divaguant sur les deux ou trois phrases que j'avais entendues à leur sujet, je voyais Mallarmé donner aux paroles un pouvoir physique, des arbres pousser à sa voix, s'arrêtant une seconde aux rejets, formant un noeud aux métaphores; comme une lotion un vers de Mallarmé donner une nouvelle flore à des coins de jardins, à des tonnelles. Puis, à chaque objet, à chaque arbre, à chaque humain, à toutes ces apparences enfin que jamais nous ne pourrons toucher, Claudel, après les avoir meurtries en un point attachait là du moins une comparaison, qui se remplissait aussitôt, par je ne sais quelle loi des vases communicants, de sang, ou de sève, de résine, de liquides premiers... Un bruit sourd près de moi suivi d'une douce odeur, c'est que la noix de coco en tombant s'était ouverte... Toutes les huîtres s'ouvraient au fond des eaux et se ripolinaient de nacre... Une roussette volait du figuier au manguier,... Mallarmé ne la voyait pas... Rimbaud lui prenait la tête, l'orientait de ses mains, arrivait enfin à la lui faire voir, dans son vol de retour du manguier au figuier... L'Amour? Devant ce ciel qu'avaient depuis trois ans, combles de mes astres les plus chers, débarrassé les deux chariots, pourquoi pensais-je soudain qu'ils avaient pu parler de l'Amour? et soudain tout ce qu'avait pu en dire Racine ou Musset m'était indifférent, je sentais que c'était sur ces trois réseaux neufs qu'il fallait brancher ma pauvre tête-ampoule... Je la secouais dans la nuit, l'ajustant peu à peu sur le premier fil qui m'arrivait des ténèbres; et tout à coup une pensée si aiguë, un coup si étrange m'atteignait que je devinais qu'eux aussi l'avaient eu, et à mon réveil je retrouvais mes mains toutes noires, à cause des tisons, mais aussi comme le serviteur convaincu, par cette ruse, d'avoir touché au coffre-fort du maître.
C'est cependant à l'aide de ces exercices et de ces joies factices, grâce à ces ombres et à ces surnoms qu'un beau jour (ainsi dans un pays étranger celui qui en apprend la langue, après six mois de surdité complète, un matin, dès son réveil, comprend tout ce que dit la bonne, puis le conducteur de tramway, le soir la grande tragédienne) il me sembla tout à coup comprendre mes confrères les hommes. Une couture céda dans cette forme ronde et imperméable dont inconsciemment je les enveloppais comme de sachets les raisins aux treilles. J'eus d'eux cette révélation que d'autres ont de Dieu, d'ailleurs de moi tout aussi proche. Tous ces jugements que j'avais appris à porter machinalement sur leurs vices, leurs vertus furent soudain périmés. Desséchés par ce soleil tropical, greffes stupides, préjugés, bon sens et bon goût tombèrent par vieillesse de moi. Le soleil se levait. Pour la millième fois je le voyais monter, et c'était pourtant comme si je levais pour la première fois la mèche d'une lampe. Une telle lumière s'installait sur le monde que tout ce que j'appelais jusqu'à ce jour crime ou défaut ou turpitude en était lavé. Peut-être était-ce que je comprenais seulement ce jour-là la lumière! Le vol, l'assassinat? Je voyais sur le voleur la lune adorable; le couchant caresser les bras nus du criminel. Je voyais un doux rayon accompagner les corps adultères. Je voyais l'éclat d'un bec électrique sur le visage crispé de la mère dont le fils a échoué à l'examen. Je voyais la lumière d'une lanterne vénitienne éclairer le front du père qui ne pardonne pas,--et lui était pardonné. Je voyais sous leur lampe ces beaux crânes de savants sur lesquels la hache du pessimiste s'émousse comme sur un noeud dans du chêne. Je voyais un bras nu,--était-il éclairé de l'intérieur?--jouer dans la nuit, une hanche éclairée par un feu de sarments, et, ô lumière qui à vingt mille lieues à l'heure, après dix ans, après quinze ans ne m'atteignait qu'aujourd'hui, les vrais regards de mes amis enfin me parvenaient.
Le jour se levait. Des oiseaux, du milieu des clochettes d'où tombait un pollen tout rouge, secouaient non leurs plumes, mais leur couleur elle-même... Je comprenais les crinolines, les manches à gigot... Je comprenais tous ces grands mouvements de la terre sur lesquels Copernic et Newton sont emportés soudain avec le commun des mortels, comme dans les foires les propriétaires de manèges et de trottoirs roulants. Chère petite humanité, qui sans ce réveil à révélation, eût toujours pour moi passé en fraude sur son astre, mais qu'un simple rayon ce matin trouait comme une aiguille de douanier le voleur caché dans la malle Innovation... Ne criait-elle pas d'ailleurs un peu? N'entendais-je pas crier un enfant, un amant? Une douceur en moi inexplicable, une langueur me saisit, l'odeur des fleurs devint trop forte et me fit défaillir... l'humanité s'installait en moi comme un fils... Mes deux paradisiers apprivoisés, que j'aurais voulu semblables et qui ne l'étaient jamais, car ils ne s'apprivoisaient que par couples, se penchaient chacun sur une de mes épaules, et je chavirais toute du côté du plus lourd... Ah! que je comprenais ce matin ce fou de Limoges qui ajoutait à chacune de ses phrases, quel qu'en fût le sens, les trois mots «comme un homme» ou «comme une femme». Quelles délices de l'imiter! Je savourais cette heure comme si c'était la première heure du monde, la première où là-bas trois cents millions d'hommes dormaient, trois cents millions travaillaient, trois cents millions mangeaient, avec quelques dizaines de millions consacrés aux étreintes. C'était ce matin ma création... j'étais comble d'amour pour ces belles équipes. Tout ce qui d'elles autrefois m'avait choqué je l'aimais. J'aimais les barbes rousses, les verrues, les loupes. J'aimais les ivrognes, les négociants. Je comprenais ces magasins d'antiquaires à la sortie du cimetière Montmartre, où je détestais jadis voir les héritiers dépenser les premiers mille francs de leur legs. Je comprenais tous ces mariages le samedi à Saint-Sulpice, tous à onze heures juste dans les vingt-deux chapelles, et les mariés, les cheveux coupés de la veille, ras sur la nuque, assis sur vingt-deux tabourets, comme pour l'électrocution. Tous ces regards d'hommes qui avaient joué dans mes yeux aussi maladroitement que dans une fausse serrure, il s'y enfonçaient maintenant comme une clef de montre, et remontaient tout le poids de mon coeur... Les jacunas poussaient mille cris inhumains, comme un homme. Le kouroshivo soulevait légèrement l'horizon, comme une veine gonflée, comme une femme... Que de pitié je ressentais aussi pour eux, que d'ennuis ils se créent à tort avec les contrôleurs de tramways, les emprunts russes et les nègres! Je leur souhaitais le bonheur, l'éternité. Je leur souhaitais l'alcool qui dégrise, la suie qui blanchit... Si bien, quand le soleil sortit de son toril, harcelé par deux gros nuages, ahuri, que c'est eux là-bas, par milliards, qui me semblaient soudain isolés et perdus... Et tout le jour ma solitude fut quelque chose de poignant, d'angoissé et de doux,--à croire que ce n'était pas de la solitude, mais de l'amour.
Qu'as-tu vu dans ton exil? Disait à Spencer sa femme, A Rome, à Vienne, à Pergame, A Calcutta? Rien!... fit-il... Veux-tu découvrir le monde Ferme tes yeux, Rosemonde.
CHAPITRE HUITIÈME
Un soir de ces rares jours que je ne laissais pas écouler anonymes, comme les milliers d'autres, mais que je rebaptisais de leur nom d'Europe, tant ils apportaient les goûts et jusqu'aux habitudes d'un jour précis, le troisième ou quatrième soir dans l'île où j'aie désiré boire du vin gris, manger des éclairs, danser la polka piquée, un samedi soir enfin, il me sembla voir remuer au large. A l'extrême bord de l'horizon, d'un flot à un flot tout proche, une forme avait couru et plongé, comme un rat à Paris d'une grille d'arbre dans la grille voisine. Si l'on ne nous avait appris, dès le certificat d'études (et en nous le faisant copier vingt fois comme la chose la plus utile, avec la distance de la terre à la lune, aux petites filles de Bellac),--que l'on voit toujours les voiles ou la mâture d'un navire avant sa coque, j'aurais juré voir un navire. Si l'on ne m'avait pas répété, dès le brevet simple, que l'espoir élargit les clavicules, dilate les vaso-moteurs, j'aurais juré, mes épaules soudain tombantes, mes artères soudain comprimées, que je venais d'être traversée par l'espoir. Je me retournai vers l'île, la regardant comme le visage d'un ami, dans une forêt, quand on entend marcher, mais l'île jamais n'avait paru plus calme. A moins d'une hypocrisie incroyable de l'île, je m'étais trompée. Toutes ces manettes, tous ces manomètres dont je vous ai parlé tout à l'heure indiquaient la sérénité, la paillette du rocher Rimbaud étincelait, la petite feuille était immobile. Je me calmai: je descendis prendre mon bain du soir. Soudain je dus regagner la lagune, prendre pied au plus vite, courir jusqu'à la grève, comme si la mer était subitement devenue un danger. Là-bas avaient résonné deux coups de canon...
Je n'avais jamais entendu le canon, mais c'était bien lui. Moi seule d'ailleurs, l'Européenne, j'avais été atteinte par cette décharge. Rien ne bougeait dans l'île. C'était maintenant la nuit complète. Les oiseaux, la tête sous leur aile, n'avaient rien entendu... Ainsi des hommes étaient là! j'avais envie de ne pas attendre le jour, de nager aussitôt vers eux, de me donner au kouroshivo comme on se donne au train omnibus par dépit d'attendre le rapide.--Était-ce un signal? Tout un navire tirait-il pour me demander conseil? Étais-je le seul recours de cent marins, de cent détresses... Soudain je vis deux lueurs, et j'attendis, en comptant avec plus d'angoisse que dans l'attente de deux obus;--et les deux coups m'arrivèrent!
Puis ce fut quatre, ce fut six, puis un silence. Puis vingt, trente: les lueurs des deux coups nouveaux s'appliquaient juste sur les deux coups derniers, et j'entendais, et je voyais, avec la même vitesse. Puis cinquante, puis cent; on essayait sur le ciel toute la boîte d'allumettes... puis un silence. Parfois un coup unique dont je n'avais pas vu la lueur, bien que mes yeux n'eussent pas quitté l'horizon. Toute l'île maintenant était éveillée. Il faisait clair de lune, tous les oiseaux volaient, les oiseaux de jour en longues bandes heurtaient les oiseaux de nuit stupéfaits; leurs couleurs que je voyais toujours isolées et à la même altitude, confondues et déséquilibrées; les oiseaux aquatiques planant dans le ciel, les oiseaux-mouches se posant, pour la première fois le corbeau orange descendant jusqu'à moi. Jamais kaléidoscope ne fut mieux secoué que mon île cette nuit-là; pas une des combinaisons ne fut oubliée. Une fusée monta, d'abord dédoublant les étoiles, puis dédoublant la nuit. La dernière fois que j'avais vu une fusée, c'était du toit avec Ceorelle, le jour du 14 juillet. Peut-être était-ce encore fête? Ou un fils de roi était-il né, ou deux jumeaux, car l'on avait tiré plus de cent une fois... Soudain, la gerbe d'un projecteur se promena sur les flots, avec quelle lenteur, s'immobilisa bêtement sur de petits remous qui m'étaient familiers et que je savais à peine creux d'un mètre, tourna et retourna autour d'une écume comme un cheval autour d'un chapeau, enfin atteignit l'île. Il resta figé une minute, hébété d'avoir heurté une masse solide; je courus vers lui, effleurée par les oiseaux qui le fuyaient, tendant la main comme un naufragé vers une corde; il bougeait de quelques mètres, je regagnais à nouveau le centre de la gerbe, je me faisais traverser par le rayon du milieu, j'agitais les bras, je me débattais, je criais. Mais, comme le regard d'un ami vous touche dans une foule et ne vous reconnaît pas, vous voit toute nue vous débattre, agiter les bras et ne vous reconnaît pas, il s'éleva soudain, se redressa comme la cheminée d'un navire qui a passé sous un pont, se redressa de toute sa taille sous cette arche obscure, et s'éteignit.
En vain j'avais essayé avec ma loupe d'allumer une écorce à cette lueur. Il me fallait pour faire un feu attendre le soleil... Soudain un dernier coup de canon retentit, plus lointain, mais plus sec. Une sorte de coup de revolver pour achever une bête morte, un homme fusillé: le premier que je compris... Le premier qui m'annonça que les rois n'avaient pas de fils, les capitaines pas d'anniversaires, la France pas de 14 juillet... qu'il y avait la guerre!
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