Part 9
On apprend vite à distinguer les dieux. Un seul était vraiment beau, un seul m'eût plu, avec une belle raie et une belle pomme d'Adam, comme en ont à Deauville les joueurs de tennis. Celui-ci d'une île où l'on a des faux cols. Un seul vraiment intelligent et auquel il eût été doux d'apprendre les quatre saisons, les quatre opérations. Il avait le nez levé, comme un fox. A mon âme un mouvement quand mon regard allait de celui qui avait un sourire passager à celui qui avait un sourire éternel. Certains paraissaient faux et truqués comme par des antiquaires; et ainsi que l'on se campe en face d'une commode Louis XVI, qu'on la juge vraie si l'on éprouve je ne sais quelle émotion Louis XVI, je me plaçais en face de chacun d'eux, je le jugeais, j'éprouvais je ne sais quelle horreur calédonienne, quelle tendresse papoue: c'était de vrais dieux. Certains que je croyais avoir déjà vus, je les retrouvais loin derrière, souriants de leur farce, parvenus à cette nouvelle place par une marche oblique ou droite comme le cheval ou le fou. Autour de quelques-uns, sans que rien pût faire comprendre cette maternité, le sol couvert de petites idoles. Tous marqués du même dessin comme un troupeau de dieux appartenant au même homme. Celui-là devinant presque, le plus habile, ce qu'était la pensée: me parlant par la voix d'un crapaud caché dans sa tête, puis, gâté par le succès, sifflant par un serpent caché dans son pied. Tous gênés, humiliés d'être convaincus d'impuissance vis-à-vis de cette femme blanche, devant cette mer, cette brise qu'ils avaient terrorisées. Ces deux-là avec des regards si nettement pointés vers un coin de l'île que malgré moi, je suivais leur invite, et, au dernier balcon de la terrasse, je pouvais voir enfin ce vers quoi tous étaient tournés: un océan sans île, tout ce qu'il y a de plus infini sur notre petite terre; il me fallut me tourner pour retrouver, derrière moi, mes deux îles comme deux bouées marquant le point où s'est englouti un sous-marin. Tous immobiles comme s'il n'y avait qu'un seul dieu caché dans leur armée, qu'il s'agissait pour moi de découvrir, et qu'en fait je cherchais, les touchant du doigt, comme Ulysse recherchant Achille dans le régiment des filles... Je le trouvai...!
C'est ainsi que le pendule de ma vie, trop tendu, ne battait plus que des animaux aux dieux. Certes, moi aussi, comme tous, je créais l'univers. Mais cet appareil si parfait jadis, et qui faisait que pour moi il n'y avait pas de train en retard, pas de visites en avance, on pouvait dire qu'il n'était plus au point. Je ne donnais plus que ces mouvements lents de l'âme qui sont les singes, les perroquets, ou ces figures éclairs qui sont les dieux papous. Bientôt le gouffre encore s'élargirait. Je n'aurais plus à un bout de ma pensée que l'animal le plus proche des plantes, à l'autre que Dieu lui-même. C'étaient mes deux seuls voisins. Le moindre écart me heurtait au tatou ou à la Trinité. Seule à ne pas avoir un milliard d'hommes à ma droite, un milliard d'hommes à ma gauche, avec des femmes entre chacun pour amortir encore, tout ce qui venait de la nature ou du coeur m'atteignait de son premier choc et me bouleversait. Tous ces frissons qui m'étaient arrivés par mes nourrices ou mes poètes, m'arrachant à peine un soupir, ils me jetaient maintenant à terre, ils me roulaient sanglante sur des épines. Cette horreur de savoir Strasbourg allemande qui me faisait tout au plus, autrefois, transmise par mon tuteur, fermer les yeux, elle m'arrachait maintenant sur une berge étincelante des cris stridents. Cette haine des cravates Lavallière qui me faisait alors sourire, elle me faisait jeter contre des blocs de nacre coupante des soles blanchâtres. Chacune de mes pensées les plus simples ne s'arrêtait qu'après avoir atteint son zénith. J'avais beau cligner des yeux, cligner de l'âme, rien qui me redonnât ce monde dont le mouvement était l'allure Gaumont des cinémas médiocres et où j'eusse retrouvé mes amis... Parfois j'avais l'impression qu'il me suffirait de trouver un mot et de le crier tout haut pour sortir de cet enchantement. Je prononçais le premier venu au hasard, l'essayant sur l'horizon comme sur un coffre-fort, désirant plus qu'un sauveteur un simple dictionnaire pour le lire de bout en bout, certaine ainsi d'avoir à appuyer sur le vrai ressort, sur le mot qui ouvre Paris, les mansardes allumées, sur celui qui donne l'électricité, qui allume le gaz... En vain... Si dans ma sieste un nom me venait à l'esprit, je m'éveillais, je le criais vers la mer...
Rien, un oiseau.
Je me rendais compte que je l'avais dit trop brutalement, qu'il fallait l'entourer de deux ou trois consonnes indistinctes. Je le logeais dans cet assemblage... Je le lançais...
Il y avait là-bas un tout petit remous,--mais un vrai petit remous. Puis, plus rien... Je songeais à mourir.
Mais c'est alors que Calixte Sornin apparaissait et me sauvait. C'était le premier nom de mort que j'eusse entendu, à ma première messe. De Calixte je ne savais que ce nom. Un paysan sans doute, un ouvrier. Mais moi seule, sans aucun doute, de tous ceux qui vivaient me le rappelais encore. Il était célibataire, il était orphelin, il avait quatre-vingt-onze ans, avait dit le curé. J'étais le seul dépositaire de cette faible mémoire. Moi disparue, alors que pour moi-même je n'avais rien à craindre, alors que mon souvenir vivrait encore longtemps dans Bellac et par Simon dans Paris, moi morte, le dernier reflet de la vie de Calixte était anéanti. Parfois je me sentais plus responsable de ce souvenir à son terme que de mon existence même. Je l'entretenais de mille promesses. J'obligerais Loti à appeler un livre de son nom. Je ferais dire une messe haute devant les enfants de Marie et jeter le nom de Calixte à cinquante mémoires de petites filles, sûre que l'une le prendrait et le nourrirait de sa sève. J'obligerais les géographes à appeler Ile Calixte mon île, ou même celle des mille dieux, et à le lier ainsi, dans les cours des philosophes, à l'idée de Dieu lui-même... J'étais plus qu'un savant qui hésite à se tuer parce qu'avec lui meurt une découverte, j'avais la clef, seule j'avais la clef d'une vie humaine. Un être par moi mourrait ou vivrait. C'eût été de la lâcheté envers lui, que de me laisser couler à fond, ou de me pendre, ou de désespérer... C'est ainsi que ce nom, qui le premier avait jeté sur moi du deuil, me soutenait au-dessus des tempêtes, et m'attachait à la terre, et me maintenait dans cette faible couche d'air, haute de deux mètres, où l'on vit...
CHAPITRE SEPTIÈME
Dans Londres, la grande ville, Il est un être plus seul Qu'un naufragé dans son île Et qu'un mort dans son linceul. Grand badaud, petit rentier. Jeanne, voilà son métier.
Aujourd'hui me revenait cette strophe de notre petit cours de morale. Cette autre aussi:
A Douvre un original Tombe un jour dans le chenal. Il appelle au sauvetage. Il se cramponne au récif. Mais vers lui nul coeur ne nage... Adèle, ainsi meurt l'oisif.
Car mademoiselle Savageon, notre maîtresse, se fournissait exclusivement dans le Royaume-Uni de nos modèles pour vices et qualités. Les étoffes, par contre, étaient malheureusement commandées à M. Renon, de Boussac... Ainsi les oisifs et les rentiers d'Europe étaient plus isolés que moi! Je voulais bien le croire. Mais du moins tous là-bas m'avaient semblé heureux. Peut-être est-ce que tous fumaient, et je pensai donc à fumer: j'essayai les roseaux, les herbes sèches. Il y avait sûrement du tabac dans l'île, mais je n'en avais jamais vu et c'est peut-être la seule plante qu'il ne me vint point à l'esprit de brûler, alors qu'il est peu de feuilles et d'arbres, du tournesol au palétuvier, dont j'ignore maintenant le goût. Lasse de fumer, toujours comme les heureux oisifs, je mâchai des racines, découvrant parfois le goût de quelque médicament pris dans mon enfance. La patrie de ma potion Raoul pour raffermir les os, de ma poudre Richard pour durcir les gencives, c'était mon île justement. Puis je fis griller des fleurs, non plus sèches, mais épanouies, j'aspirai leur fumée, et de là, (ma maîtresse avait tout prévu):
Le grand Chinois de Lancastre Vous attire avec des fleurs... Puis vous inonde d'odeurs... Bientôt sa pipe est votre astre! Du lys au pavot, Cécile, La route, hélas, est docile!
et de là me vint l'idée de plaisirs défendus. Par un bambou tout vert, j'aspirai les rôtis de la résine et du pollen. Puis je pensai à la cocaïne, contre laquelle pourtant Savageon n'avait mobilisé ni lord-maire de Belfast ni notaire de Bath. Tant pis si je devais en être un peu défigurée et si devait en souffrir cette bonne forme physique qui pendant ces deux années avait été ma seule ambition, comme si c'était par une course à pied que j'arriverais un jour à sortir de l'île. Les baies que j'avais reconnues poivrées ou que je croyais vénéneuses, je les essayai dans mon nez, et, car je me rappelais aussi la morphine, dans de petites blessures ouvertes avec des arêtes. Ou bien j'allais, humant l'air, espérant des sources d'éther. Enfin je découvris en moi ce que j'allais chercher maintenant jusqu'aux faîtes des arbres..., ce fut le rêve...
Un matin, moi qui jamais ne rêve, je sentis en moi un nouveau coeur, fragile, tout enveloppé d'un réseau de ficelles comme ces poêles de Sarreguemines qu'on déménage. Je n'ouvris pas les yeux, la moindre lumière allait le mettre en poudre:... j'avais rêvé... J'avais rêvé ce qui en Europe eût été à peine un rêve, que je me levais, que je déjeunais, que je cousais. La plus humble servante n'eût pas compté cela comme un rêve. Je mettais le couvert, je brodais. J'empilais des assiettes, je coupais du pain. Toutes ces précautions pour soi-même, toute cette détresse aussi que donne à d'autres un rêve de Turkestan, de Ceylan, je les eus pour toute la journée de ces fourchettes, de ces assiettes, de ces verres. Le soir je m'étendis sous le même arbre, sur le même côté, dans l'espoir, sinon de visions plus actives, du moins d'un rêve qui me permettrait de revoir et de toucher les objets absents l'autre nuit, les huiliers, les coquetiers, les cuillers à poisson...
Je rêvai d'un homme.
Pas de raviers, pas de porte-couteaux. Un homme qui pleurait. Pas de couvert à salade, pas de compotier. Un grand jeune homme blond, avec de grands yeux noirs. Pas de fourchettes à huîtres. Un homme qui m'avouait tout. Il me tenait dans ses bras. Il me portait. C'était un rapt et en même temps un adieu éternel. Nous nous voyions pour la première fois et nous déchirions une éternité commune. Pour la première fois il m'étreignait, et nous avions tous les souvenirs d'un long amour. Pas de petits coins de verre pour glisser sous les assiettes les jours d'asperge ou d'artichaut, pas de bols. Mais un homme qui m'étreignait... Pas de cuillers en vermeil, de surtout en or. Mais ce frère fiancé qui pour la première fois me parlait et dont pas une des phrases ne me paraissait nouvelle. Il avait le même geste, au-dessus des marais stagnants, pour m'incliner et me faire toucher alternativement du pied et des cheveux le courant impétueux. Il avait la même manie de placer chacune de ses paroles en nimbe autour de sa tête, d'échanger avec moi des boules d'ivoire qui glissaient et que nous rattrapions avec angoisse. Nous allions, dans le sens du fleuve, dédaigneux des chiens enragés qui eux devaient le remonter. Il avait ce cheval blanc que je n'avais jamais vu, le même... Je sanglotais... Notre seule consolation était de nous passer et repasser les boules, puis de nous troquer peu à peu l'un contre l'autre... Qu'il était drôle, avec mes deux petits bras pendant à ses épaules, comme un des dieux de l'autre île... Je m'éveillai!...
Le lord prévôt d'Édimbourg Dit que l'amour est chimère. Mais un jour il perd sa mère... Ses larmes coulent toujours. Irène, petite Irène, L'Amour c'est la grande peine.
Dès lors je ne m'endormis plus que sous cet arbre qui donnait des rêves, habituant les oiseaux à ne plus venir y nicher, pressant mon côté gauche de la main et pensant à ceux dont je voulais rêver. Cette passion dura des semaines entières. Ce n'était pas que mes rêves fussent variés, je n'éprouvais guère par eux qu'une émotion: cette volupté, inconnue de moi jusque-là, qui mélangeait les sentiments les plus contraires, et que j'appelais la désolation. C'était non la tristesse seule, mais la détresse avec tous les triomphes, le bonheur avec tous les désespoirs; un sentiment de trouvaille sans égale et de perte irréparable, un sanglot qui gagnait comme un bâillement tous les visiteurs saugrenus que m'apportait la nuit: que ce fût Louis XI, me soulevant d'un geste d'affection qui me vouait pour toujours à mes rois, ou de pauvres amies de pension reniflantes, avec cette voix rauque et enrouée qu'on a quand un malade est sauvé. Mais toujours en Europe, et la seule différence avec des rêves européens était que le soleil y brillait. Maintenant encore je suis la seule personne qui voit le soleil en rêve.
Puis venait le réveil...
J'écoutais... Mais ce n'était point le pas d'un braconnier sur la route. Ce n'était point le meuglement d'une génisse qu'on amène au boucher, et qui se refuse de ses quatre sabots, pauvre bête mal renseignée, à la hauteur de l'épicerie. Ce n'était pas le poulet qu'on attrape encore au poulailler pour le tuer le soir; et toutes ces petites occupations de mort qu'éclaire l'aube des provinces. Hélas! c'était toutes les fleurs portées par mon arbre, les siennes, celles de ses lianes, les catleyas qui sortaient de ses trous, déversant sur moi, chavirées par la brise--désolation d'un baobab--des pollens de toutes couleurs et si abondants que la rosée était séchée sur moi comme par une poudre... J'attendais. Comme un blessé qui met machinalement la main à sa blessure, je passais ma main sur mon corps et la portais ensuite à mes yeux, pour voir de quelle nuance me laissait aujourd'hui l'aurore... Plus de désolation heureuse; seule, sans limites, la détresse. La joie se déliait soudain du désespoir, comme un serpent effrayé de son camarade de caducée, et disparaissait... Ce n'était pas les volets qu'on ouvre et qui claquent, ni la petite pluie du matin sur les brocs des laitières. C'était les paradisiers sortant de la nuit comme la porcelaine d'un four, tous les jours d'un éclat que je n'attendais pas si vif; et c'était moi-même, accoudée à plus de petits palmiers, de petits bananiers et d'araucarias, et plus indifférente à eux et à la vie que sur sa voiture, boulevard Montparnasse, le commis de Belloir qui ramène sa flore d'un bal officiel... Je me dressais, secouant toute pensée et tout pollen de ce corps pour eux stérile, agacée, au sortir d'un monde malléable et généreux, de la résistance de ces arbres, qu'on ne pouvait traverser, de ces vagues liquides et non solides, de ce soleil éternel, l'éphémère... Égoïste, je maigrissais... Envieuse, je ne mangeais plus... Menteuse à moi-même, j'avais des névralgies. Si bien que je décidai de me guérir... Un soir au lieu d'aller me loger, dès la première ombre, sous cet arbre, en cette empreinte dans la mousse qui me recevait maintenant comme une boîte-écrin sa louche, j'attendis la nuit, je m'égarai en elle, je l'aspirai à grands traits, j'en lavai mes yeux, j'en fis tout ce que l'on fait des collyres et des contrepoisons; tous ces personnages, toutes ces émotions de mes rêves si habitués à m'assaillir dès cette heure qu'ils pénétraient aujourd'hui à vif dans mon âme la prenant pour mon sommeil, je les chassai tant bien que mal; puis, à la plus grande distance connue d'un arbre dans l'île, je m'étendis sur le dos, les pieds joints, les mains croisées, et je me donnai à un sommeil sans rêve...
Ce fut une passe pénible. Jamais je n'eus une âme plus veule, aussi fanée, jamais une vie physique plus aiguë. Cette lumière autour de moi était juste la plus vibrante avant les rayons ultra-violets; ces oiseaux, les plus beaux avant les oiseaux invisibles; ces étoiles, les plus proches du globe: celle-là, juste au-dessus, la plus proche; le crissement de la mer contre les coraux le plus aigu après celui des scies; il n'y avait plus entre moi et le néant des forces que cette dernière apparence exaspérée; les couleurs les plus sombres de la nature, l'ocre, le noir, étaient elles-mêmes à leur octave la plus haute. Pas d'animaux à voix grave (je n'allais que tous les quinze ou vingt jours dans l'île des singes, n'ayant pas de protection contre leurs attaques); uniquement les cris suraigus des oiseaux, le bruit métallique de leur vol;--à part, le soir, cinq ou dix minutes, seules petites bouches d'orgue reliées à l'Europe, mais qui ne donnaient que quelques paroles mesurées comme par un câble, les grenouilles-taureaux. C'était l'époque aussi où les costumes de plumes ne me distrayaient plus, où j'avais renoncé à tout vêtement, où il m'était donné de voir sur mon corps, dernières contractions de ma vie française, ces mouvements que nous ignorons là-bas, perdus qu'ils sont sous nos robes et nos blouses, et je n'avais même pas pour moi la considération qu'un sauvage a du moins pour sa propre impassibilité. Ma poitrine, mes épaules s'écartaient dès que je me sentais franche et loyale. Je relevais la tête, je me redressais à l'approche d'un animal, malgré moi, avec cette dignité qui soulève dans Bellac une bourgeoise de la première caste quand apparaît une de la seconde. Un jour aussi je découvris que je perdais la mémoire.
Je n'avais pu résister au désir d'écrire, et le couteau que j'avais ménagé deux ans comme ma seule arme et mon pourvoyeur, j'osai lui faire graver des phrases sur les arbres et dans le roc. Tous les eucalyptus aux angles des allées portaient un nom de rue, assez bas, on aurait pu le lire avec les mains la nuit. Puis, de coraux et de nacres, je composai dans les clairières des mots immenses, mosaïque un peu précaire, que je consolidais de résine, et sur laquelle j'évitai de marcher, mais chaque mètre perdu pour la promenade était gagné pour ma mémoire. L'île fut bientôt couverte de noms propres. Certains, selon le coquillage, brillaient surtout le soir. D'autres, que je croyais des plus indifférents, s'empourpraient soudain sans raison, et voulaient me révéler quelque amitié jusque-là inconnue. J'y trouvais parfois des oiseaux, pris dans la glu et qui luttaient pour leur vie contre une voyelle avide, des martins-pêcheurs pris dans le mot Hugo, des rossignols dans le mot Pape-Carpentier. Ils étaient confondus le matin quand la mousson avait soufflé. Sur la plage, des mots plus solides en rochers grenat que j'apportais un à un de la colline, y retournant chaque minute comme vers l'encrier ceux qui n'ont pas de stylo. Du promontoire, je les voyais ensuite me parler comme des réclames... Mais les hésitations qu'on éprouve parfois en écrivant une lettre, je les ressentais pour chaque syllabe de cette écriture géante. Point de participes à accorder, mais l'orthographe des mots les plus communs me devenait bizarre. Je voulus les appeler tout haut: mais jamais pavillon rouvert après des siècles ne rendit des portraits et des meubles plus vermoulus que ne le fit ma mémoire après deux ans de silence. Table! chaise! bouteille! ces modulations me paraissaient étranges, d'un son inconnu, ces mots prêts à m'échapper, à fuir. Je m'appelai moi-même, mon nom flottait autour de moi et ne m'habitait plus, je me tus pour ne point devenir quelque corps anonyme. J'appelai mes amies; tirés par des attelages bizarres qui étaient les prénoms, les noms de famille parurent, durs et secs comme des objets. Non seulement le mot le plus familier ne me revenait qu'après un effort, mais, une fois prononcé, il semblait libéré, il devenait incolore, il n'agissait plus sur mon tympan. Je devenais sourde à l'Europe. Je résolus de me guérir. Je repris tous ces mots à leur enfance même, quand rien ne les effarouche et ne les dissocie, c'est-à-dire à mon enfance. J'imaginai mes premières classes. Je repartis, pour planter à nouveau ma mémoire, du lieu où j'étais née, des premières leçons de géographie ou du catéchisme, des premières phrases apprises par coeur...
Il était temps... Sur les dix communes du canton de Bellac, l'une déjà m'avait pour toujours échappé, et les autres, Nantiat, Le Breuil-au-Fa, Blond, tournoyaient déjà en moi comme des insectes un peu somnolents dans une salle dont on ouvre la porte: un peu de soleil, et Nantiat, et Blond s'envolaient pour toujours. Des péchés capitaux, l'un aussi ne vint pas et se déroba jusqu'à ma délivrance. Vingt fois, cent fois, je répétai leur liste; parfois au hasard, soudain, dans l'espoir de me surprendre moi-même dans je ne sais quel flagrant délit avec le péché absent; ou bien essayant d'en découvrir un indice dans mes gestes, quand je me redonnais ce que mes amies et moi nous appelions à la pension notre mauvais être: étendue, la tête redressée par un coussin, je regardais mon corps se gonfler des défauts de l'air. En vain. Le mensonge, la paresse, l'immodestie passaient au-dessus de lui comme les plus légers nuages; la gourmandise, l'envie, l'orgueil arrivaient sur lui dans un ordre aussi inoffensif et immuable que celui des couleurs du prisme. Mais le septième, ce péché capital que l'on commet sans doute sans arrêt dans la dixième commune de Bellac, résistait à tous ces hameçons que je posais sur mon corps même et que je croyais agiter en remuant un doigt, ou la langue. Car si ce n'est justement ce corps, nul moyen de le retrouver, nul dictionnaire. J'ouvrais les bras, les jambes, le feuilletant au hasard. En vain. Je regardais mon visage dans l'eau, y recherchant le péché comme dans ces gravures où les enfants doivent trouver un poisson sur l'arbre ou un soldat entre les jointures de la fenêtre... En vain. Je m'étudiais dans la loupe, car peut-être sortirait-il de mon image mille fois rapetissée... Je plongeais ma main, ma jambe dans une eau courante qui les allongeait, qui les faisait toutes courtes ou toutes rondes, les soumettant à une torture qui me les rendait seulement plus souples et plus fraîches, lavées même de l'orgueil et de la paresse. Ou bien, de même que j'avais retrouvé le nom de l'indigo, oublié lui aussi, en regardant un arc-en-ciel même, je prenais une journée d'Europe du lever au coucher, assurée qu'il suffirait de la pencher, de la secouer, comme un prisme justement, pour que le péché y apparût. Mais je tombais sur le souvenir d'une journée sanctifiée, où ne s'offraient à moi, au coin de la rue du Coq, sur la promenade, sur cette place mal famée elle-même, que des vertus théologales et de petits bourgeois à péchés véniels. Ou bien je me persuadais que je l'atteindrais seulement dans la commune oubliée; je recommençais toutes les promenades de mon enfance, je reprenais toutes les pistes qui avaient pu m'y conduire; par toutes les portes de Bellac, je refaisais mes premières sorties vers la campagne, touchant de ma mémoire, à vingt pas, à quarante pas de la maison, le premier arbre, la première épicière que j'aie jamais vus; mais commune et péché se tenaient en dehors de toute route vicinale. Si bien, tant les autres me paraissaient d'ailleurs bénins dans cette île, tant je me sentais peu orgueilleuse vis-à-vis des gourahs, peu menteuse vis-à-vis des ptemérops, peu luxurieuse vis-à-vis de la nacre, et cependant gonflée de je ne sais quels mal et fautes, que lui seul était le vrai péché, et j'en éprouvais en moi la présence terrible.