Part 7
»C’était une brave petite société qui faisait aussi peu de mal que de bien. Le secrétaire général, un monsieur décoré, venait deux ou trois fois par semaine chercher sa correspondance, et s’en allait au bout d’une heure ou deux. Il y avait aussi une bibliothèque, où entraient parfois quelques vieux messieurs qui n’étaient pas plus commerçants que moi; on imprimait aussi beaucoup de brochures. Tout le travail, au bout du compte, était fait par une dame qui répondait aux lettres avec une machine à écrire, mettait les adresses sur les brochures, recevait les cotisations, dressait les fiches de la bibliothèque et classait les papiers.
»Et je la voyais très bien, à travers les fenêtres. Elle était toujours en deuil, ne marquait pas vingt-cinq ans. Ses cheveux pâles, légers comme la lumière, éclairaient son front. Pas un bijou, pas une bague, et des mains dont la vue seule était une caresse! Chaque matin elle arrivait à neuf heures sonnantes, et je descendais mon escalier pour la voir passer, l’air sage et calme, ni triste ni gai, comme une personne à qui tout est égal, et qui pense à son affaire.
»Je lui disais:
»--Bonjour, madame.
»Et elle répondait:
»--Bonjour.
»Alors mon cœur devenait léger.
»Je ne peux pas dire comment je finis par penser à elle autrement que pour le plaisir de la voir passer. Je ne la désirais pas, je ne l’ai jamais désirée en pure brute. Je n’aime pas à parler de ces choses-là, mais ce ne sont pas les femmes qui manquent, et je ne suis pas un niais! Ce qui m’a porté vers elle, c’est qu’elle avait l’air d’une dame, ses manières, sa réserve, et aussi son état; car c’est beau d’écrire! C’est parce que, je le comprends bien maintenant, elle me paraissait au-dessus de moi, mais non pas d’une façon infranchissable. Tous ces raisonnements, je ne me suis pas aperçu que je les faisais. Ils sont entrés en moi sans que j’en aie pu rien savoir, comme une maladie.
* * * * *
»Et puis, un jour, tout a éclaté. Il y avait un air très beau qu’on jouait quelquefois au salon pendant que je faisais mon service. Ça s’appelle la _Danse hongroise_, et je ne connais rien au monde de plus magnifique. Quand je l’entendais, il me semblait voir un grand escalier de marbre avec des balustrades éclatantes, et des seigneurs qui en montaient les marches à cheval, par défi, pour faire quelque chose de noble et d’extraordinaire. Les chevaux frappaient les degrés avec leurs pieds, en mesure, et pourtant d’une façon heurtée et dangereuse. Les seigneurs étaient vêtus comme ceux des portraits de l’hôtel; et leurs galons d’or, leurs bijoux, les grandes décorations diamantées de leurs poitrines dansaient et brillaient, tandis qu’ils se tenaient fermes en selle, les yeux luisants. Ils montaient, et un orchestre pour les encourager frappait sur des tambours, comme les nègres d’ici. J’ai regardé comment on fait: c’est la main gauche, sur le piano, qui imite les tambours.
»Toutes les fois que j’entendais cet air-là, mon sang coulait plus vite, et mes idées devenaient fortes à me fatiguer. Un soir qu’on le jouait, je pensai qu’il fallait absolument me marier avec la dame. J’avais des économies, je ne resterais pas domestique avec elle, mais monsieur le marquis me nommerait garde particulier d’une terre, et elle pourrait donner des leçons, vivre comme une dame qu’elle était, puisque je serais devenu un presque-noble, une espèce de fonctionnaire. Je vis mon avenir comme sur un tableau, et le cœur me bondit. Pourtant, je gardai mon secret très longtemps encore. C’est une chose si jolie, un secret d’amour! C’est comme une chanson. On l’entend à travers tout.
»Enfin, une fois, je vis le secrétaire de la Société qui traversait la cour et je pris mon parti. Il y avait longtemps que j’avais décidé de lui parler, à lui d’abord, puisqu’il était le patron de la dame.
»Je l’abordai les yeux baissés, mais l’esprit ferme, et je lui dis:
»--Monsieur le secrétaire, pouvez-vous me recevoir dans votre cabinet? Je voudrais avoir l’honneur de vous dire deux mots.
»Il me regarda et comprit que c’était sérieux. Il ouvrit une porte vitrée qui donnait sur la cour et directement je me trouvai dans son cabinet. Alors il s’assit, en demandant, d’un air un peu étonné:
»--Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, mon garçon?
»Et je lui répondis:
»--Voilà. J’ai pensé à me marier. Depuis trois mois, j’y pense.
»Il écarquilla les yeux et se mit à sourire. C’était un homme presque vieux, l’air bon et un peu timide. Une tête de bourgeois qui aime à faire du bien, mais qui ne sait pas ce que c’est, qui ne sait pas mener les hommes. Et pour faire du bien aux hommes, il faut les mener.
»Il bégaya:
»--Que puis-je faire?...
»--C’est la dame qui tient les livres que je veux épouser, monsieur, continuai-je, car j’étais lancé. Il n’y en a pas deux comme elle pour faire le bonheur d’un homme. On ne s’est jamais dit que bonjour et bonsoir, mais je suis sûr qu’il n’y en a pas deux comme elle.
»Et je voulus lui expliquer... Mais il cria--tu sais, Barnavaux, j’entends sa voix. Ah! c’est affreux, j’entends sa voix! Il pinçait les lèvres, il ouvrait les mains, il bredouillait, il ne songeait pas à déguiser, tant il était surpris. Il cria:
»--Vous voulez... vous voulez épouser la princesse d’Udine!
»Et je criais à mon tour, le sang glacé:
»--Quoi, monsieur, quoi!
»J’avais entendu parler de cette famille d’Udine chez monsieur le marquis: de la noblesse impériale, qui date du temps où les simples soldats devenaient princes, mais qui est maintenant aussi bonne, aussi haute que l’autre. Et j’avais entendu parler du prince d’Udine actuel, un fou méchant. Le secrétaire m’expliqua le reste. Le prince avait épousé une jolie institutrice sans fortune. Puis il l’avait quittée, et elle avait demandé sa séparation aux tribunaux. Depuis ce temps-là elle vivait toute seule, très fièrement, dans cette petite place que lui avaient trouvée des amis, ayant repris son nom de fille, ne gardant même pas son alliance au doigt, mais toujours princesse!
»Et même, quand elle aurait été divorcée! Elle restait une grande dame. Je l’avais insultée. Je t’assure, Barnavaux, que je ne pensai pas à autre chose; je l’avais insultée! Je ne réfléchis pas une minute de plus, j’ouvris la porte de la bibliothèque où elle travaillait, je la vis près de la fenêtre, calme, à peine triste, avec son air honnête, fier, un peu têtu; oui, oui, un air de princesse, je le reconnaissais bien, maintenant, et je lui dis tout d’un trait, en me tenant bien droit, comme un domestique:
»--Je demande bien pardon à madame la princesse...
»Elle leva la tête et je compris ma sottise de lui avoir parlé, puisqu’elle ne pouvait rien savoir. Mais moi, il m’avait semblé que tout l’univers savait.
»J’entendis que le secrétaire lui disait ma folie et son indiscrétion. Elle avait d’abord rougi jusqu’à la racine des cheveux. Ensuite elle éclata de rire. Ah! d’un rire méchant pour elle, méchant pour moi, méchant pour le monde, pour la vie, pour tout. Un rire où il y avait son dégoût pour ma personne, sa colère désespérée en comprenant que dans sa position il n’y avait plus que des gens comme moi pour la désirer honnêtement, pour vouloir en faire leur femme. Elle riait. Ah! malheur de moi! Tu ne crois pas, Barnavaux, qu’à ce moment-là, si je l’avais étranglée, si je lui avais donné un coup de pied dans le ventre, si je l’avais traînée par les cheveux, elle aurait été bien heureuse?
»Je m’enfuis, je montai au sixième. Tout le jour et toute la nuit, je hurlai comme un sauvage. Les gens n’osaient pas approcher. Ils ne pouvaient pas dormir, mais ils ne disaient rien. Ils avaient peur. Depuis que mon grand bonheur était impossible, je le voyais mieux. Il vivait. Mes mains en tâtaient les formes; mes larmes coulaient avec des délices que personne ne peut comprendre, des imaginations vicieuses et superbes, comme si les pieds nus de la princesse m’eussent passé sur le corps pour me faire mourir de douleur et de joie. Et je criais: «Faites-moi encore souffrir, madame, par pitié!» Cette nuit-là, j’ai été aussi fou qu’un homme peut l’être.
»Je descendis le lendemain, la tête molle comme une éponge, étourdi, pour aller demander mon compte au marquis, en le suppliant de ne pas m’obliger à faire mes huit jours. Il consentit à tout, sans rien me dire, sans ricaner, sans avoir l’air de me plaindre. Il avait du cœur, ce vieux. Lui seul n’avait pas d’ironie dans la voix, en me parlant. Les autres, je les aurais tués.
»Quand je revins, deux jours après, pour chercher mes affaires, il me dit d’un air pensif:
»--Vous auriez pu rester: madame la princesse d’Udine, aussi, a voulu partir. Vous ne la reverrez plus.
»J’avais causé sa misère, à elle! Elle avait quitté la maison pour mon insulte. Je lui avais enlevé son pain. Qu’est-ce qu’elle fait, où est-elle aujourd’hui? Il me semble que je vois des rues où elle marche, et l’ombre de son chapeau sur les pavés. Je m’étais engagé pour ne plus les voir ces rues et ces pavés. A quoi ça m’a-t-il servi? L’autre jour le vent a passé dans les bambous, tu sais, les grands bambous d’en bas; et les jeunes pousses vertes, en remuant, ont eu un reflet presque bleu. Ce n’est rien. Cependant j’ai pensé à un regard qu’elle avait eu, un jour. Ses yeux n’étaient jamais les mêmes. Son souvenir est mêlé au regret du pays, elle est confondue avec la France. Il me semble que, si j’arrivais à Marseille, je la verrais de loin venir à moi, sur une barque blanche, la tête sous des drapeaux. Elle aurait une robe rayée de vert et de jaune, comme les champs d’Europe.»
* * * * *
La voix de Müller était devenue tendre, étrangement calme, très basse. Son grand malheur lointain se mêlait d’un rêve magnifique, d’un orgueil infini et triste, où il y avait de la fatuité.
--Barnavaux, dit-il, tu n’as pas aimé une princesse, toi. Y en a-t-il, des marsouins, au 3e du corps, qui aient aimé des princesses, des princesses blanches?
--Veux-tu boire? répéta Barnavaux, patiemment. Bois un peu, mon vieux. Après, tu dormiras.
Rasoa versa de l’eau pour la seconde fois.
Müller prit le quart et but une longue gorgée.
Il soupira:
--Tout ça, c’était impossible, impossible... et tout de même si j’étais... si j’étais seulement adjudant!
* * * * *
--Ferme la porte, petite Rasoa, dit Barnavaux. Il est plus triste, quand il voit la lune.
Rasoa tira le vantail. Alors la lumière n’entra plus que par les trous du treillis de bananiers. Aux murs de la pauvre hutte, elle fit scintiller des milliers de petits diamants bleus. Dans la plaine, très loin, un bœuf éveillé par on ne sait quelle crainte se mit à mugir. Et puis, il n’y eut plus que les diamants, les merveilleux petits diamants, les yeux pacifiés de la lune magique. Müller s’endormit.
BARNAVAUX, HOMME D’ÉTAT
La dernière fois que j’eus l’honneur de rencontrer Barnavaux, c’est à l’Exposition de 1900; que c’est loin, déjà!
La petite cour sainte qui précédait le temple du Cambodge avait deux portes. Le public devait entrer par celle de gauche, et sortir par celle de droite. Et le public n’y manquait pas: il fait tout ce qu’on lui dit, et deux tirailleurs annamites étaient là pour le prévenir.
Ils avaient de gros chignons noirs remontant sous le _salako_, des mollets maigres couverts de bas bleu sombre, la cheville fine, et le pied minuscule. Ils ne sont pas noirs, ils ne sont pas blancs, ils ne sont pas jaunes. Ils ont ce teint brouillé des gamins vicieux de nos ateliers parisiens, avec quelque chose de plus malin, de plus efféminé, de plus pervers encore--quelque chose d’ambigu, d’intelligent et d’affreux. Et ils étaient assis sur des chaises, négligemment, les jambes croisées. On eût dit des dames cyclistes.
Barnavaux, qui mâchait une cigarette éteinte, gravit les degrés de la porte de _droite_. Il balançait les épaules, en vieux soldat, bien sanglé dans son uniforme de marsouin, astiqué de frais, et brillant comme un sou neuf. Mais il avait pris l’apéritif avant de déjeuner, une bouteille de vin blanc pendant son déjeuner, et deux verres de calvados après son déjeuner. Il était gai. Pas saoul, mais gai.
--A gauche, dit le tirailleur annamite en grasseyant, à gauche!
Il ne s’était même pas levé de sa chaise. Barnavaux le considéra d’un air profondément étonné, avec un mépris subit, immense, issu d’une majesté simple et indiscutable. Une seconde il hésita. Puis, d’un coup, il enleva le tirailleur de sa chaise, en le prenant d’une main au collet, de l’autre main par le fond de son pantalon, s’assit sur la chaise à sa place, l’attira sur ses genoux; et d’un air câlin, galant, moqueur, lui posa sur les joues deux gros baisers.
Le public était ivre de joie. Le tirailleur plissa les yeux, montra ses dents noircies de bétel. Sa face bilieuse éclata de haine. Mais il ne dit rien. Barnavaux se leva, dédaigneux, et traversa la cour, environné de l’estime universelle.
Je lui frappai l’épaule. Il n’eut pas l’air surpris de me voir. Nous nous étions déjà rencontrés si souvent, sur la vaste terre! Rien de moins singulier que de se retrouver à Paris.
--Avez-vous vu cette brute, qui voulait m’empêcher d’entrer? me dit-il. Si c’était un Sénégalais ou un Haoussa! Mais cette espèce de femme manquée, cette petite crapule habillée en cantinière, me donner des ordres, à moi Barnavaux, en uniforme: ça fait pitié. Et tout fait pitié, ici. Les expositions, c’est la ruine du respect qu’on doit aux blancs. Tous ces sales sauvages ne devraient jamais quitter leur pays, ils ne devraient même pas savoir que nous en avons un qui ressemble aux leurs, un pays où il y a de la terre, des pierres, des arbres comme chez eux, et des esclaves blanches qu’ils peuvent se payer pour vingt sous, derrière les Invalides. Quand nous sommes là-bas, une poignée, et que nous les faisons obéir, que nous les forçons à obéir, ce n’est pas parce que nous avons des fusils perfectionnés ou des locomotives, c’est parce que nous sommes intelligents, que nous comprenons nos chefs, que nous sommes unis comme des baïonnettes dans un faisceau, que nous devinons toujours ce qu’ils feront, ces sauvages, et qu’ils ne nous devinent jamais. Nous sommes des espèces de mystères, des bons dieux vivants. Ils se figurent que nous sortons de la mer, où nous avons un pays miraculeux qui ne ressemble à rien. C’est ça qu’il faut pour le mater. Mais nous les faisons venir en France, nous leur montrons qu’il y a parmi nous des espèces d’esclaves, qui font les besognes que pour rien au monde un blanc ne voudrait faire chez eux. Malheur! C’est ça qu’on appelle les impressionner par notre civilisation! Leur prouver qu’il y a chez nous des pauvres, des manœuvres qui ont la peau blanche, et des femmes qui pourraient être nos femmes, et avoir des enfants qui pourraient les commander si on les envoyait là-bas: et que ces femmes on les paie moins cher que leurs _congaï_ ou leurs _moussos_. Vous croyez que c’est un moyen de les impressionner? Ils nous méprisent.
»Moi _je sais_ comment il faut parler aux noirs, et ce qu’il faut en faire. Je le sais, je vous dis, et vous, qui écrivez, vous n’en savez rien. Il ne faut pas leur apprendre le français, parce que, quand ils le savent, on en fait des électeurs, et qu’ils restent nègres, quand ils sont électeurs. Il faut être juste avec eux, très juste. Mais quand ils ont fait ce qu’on leur défend, on peut les battre, les tuer, leur couper les mains, ils ne réclament pas. C’est nous qui réclamons pour eux, et nous ne disons rien quand on les force à travailler, ce qui leur est beaucoup plus désagréable. Il faudrait être logique! Il n’y a qu’une chose à faire pour nous, les blancs, en Afrique: c’est d’être convaincus, autant qu’eux, que nous leur sommes supérieurs.
»Il y a un poste sur la rive droite du Sénégal, qui s’appelle Kaédi. J’y ai passé six mois. Ce n’est pas un riche pays. Les Maures du désert y viennent comme à un marché; on y a installé au bord de la rivière une colonie d’une centaine de captifs pris à Samory, et que nous avons affranchis. Ils vivent comme ils peuvent, en semant du mil dans la boue du Sénégal, au moment des basses eaux. Et ils ont des chèvres. Mais ce sont de très pauvres, très pauvres gens. Kaédi n’est pas un poste où l’on s’amuse, ni blancs ni noirs.
»Le chef de ces anciens captifs avait chez lui une femme, qui servait sa femme légitime, et qui n’était pas laide. J’allais souvent la voir piler du millet, et je lui parlais en jargon malinké. Elle riait, mais elle me respectait parce que j’étais un chef. Elle ne croyait pas que c’était sérieux, et que je m’abaisserais jusqu’à elle. Je lui donnais de la verroterie et quelquefois le fond d’une boîte de conserves.
»Le règlement du poste était sévère. On y vivait comme dans une garnison française; il fallait être rentré pour l’appel du soir, car les Maures sont de mauvais voisins. C’est pourquoi, contrairement à l’usage général dans les postes moins menacés, où tous les soldats se font une petite famille, nous n’avions pas de femmes. En dehors du village de captifs, toute la population Kaédi était musulmane, on n’en voyait que les hommes. Les captifs au contraire étaient fétichistes. Je pensai qu’Anyane, la servante que j’avais vue chez le chef, pouvait bien m’aider à passer une minute. Je lui portai un cadeau, et je lui dis:
»--Anyane, je veux coucher avec toi.
»Je sais avoir des manières quand je veux, mais ici ce n’était pas l’occasion.
»Elle se redressa si vite que ses seins, qui étaient très droits et fermes, tremblèrent drôlement. Il n’y avait personne à cette heure-là, autour de nous. Nous étions aussi seuls qu’un homme et une femme peuvent l’être. Comme les arbres ne poussent pas autour de Kaédi, les yeux voyaient loin, loin, librement, jusqu’aux collines qui sont des collines de désert. Leur terre recuite est pareille à de la brique qui chauffe dans un four. La chaleur me brûlait les pieds, car j’étais en plein soleil, et le sable était comme de la braise. Je me rappelle très bien ça.
»Anyane se mit à frissonner de tout son corps, ce qui était bon signe: une façon de faire des femmes qui ont envie. Je m’approchai, et lui mis une main sur le ventre, et l’autre sur la cuisse. Elle me repoussa en criant.
»Et elle avait l’air triste, triste de tout son cœur. Après cette sorte de grand étonnement, elle reprit son pilon et se remit à taper sur le millet, sans répondre. Je lui dis:
«--Anyane, qu’est-ce que tu as? Tu ne veux pas?
»Je ne comprenais pas sa bêtise, et j’avais l’air très bête moi-même à côté d’elle. Ça me rendait furieux.
»Savez-vous ce qu’elle avait? Vous ne pouvez pas savoir, on n’imagine pas ces choses-là--même vous, qui en avez vu un peu plus que tous les idiots qui roulent dans ces allées. Elle me montra son ventre.
»--Si j’avais un enfant de toi, dit-elle, il serait esclave. Fils de blanc, et esclave: au chef, pas à toi. Esclave.
»Eh bien, voilà. Vous ne comprenez pas encore? On avait délivré ces captifs de Samory, on les avait mis là, pour qu’ils fussent libres. Mais ils étaient venus avec leurs captifs à eux, et ils les avaient gardés, et ces captifs se regardaient toujours comme la propriété de ceux qui les avaient achetés, ou pris! Nous avions supprimé un seul propriétaire, Samory. Les autres étaient, et ne se figuraient pas qu’ils pussent être, autre chose que des esclaves. Il n’y avait pas, dans ce village de libérés que nous avions cru créer, quatre ou cinq hommes libres, Anyane restait esclave; et son enfant, le mien, aurait été esclave. Elle ne voulait pas ça, parce qu’elle ne croyait pas que je pusse le vouloir. Elle me respectait. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que c’est qu’un blanc, un vrai blanc, qui a un fusil et qui se bat, pour les nègres. C’est un roi. Anyane aurait eu par moi un fils noble qui n’aurait pu faire admettre son titre. Elle ne voulait pas de cette chose-là. Eh bien, si elle était venue à Paris, qu’est-ce qu’elle aurait pensé? Elle m’aurait remis à ma vraie place de rien du tout: Barnavaux soldat de deuxième classe, rien du tout, je vous dis, en France. Il y en a trop, ici, des Barnavaux comme moi. Non, il ne faut pas mener les nègres hors de chez eux, il ne faut pas nous montrer chez nous. C’est la mort du prestige.»
Il ajouta:
--C’est des choses que ne comprennent pas les civils.
LA PRÉCAUTION INUTILE
Quand j’apprends une grande nouvelle, une vraie nouvelle, une nouvelle qui donne à penser, j’ai coutume d’aller voir tout de suite l’homme qu’elle intéresse particulièrement. Dès que je sus que le Parlement belge avait interdit à ses électeurs le breuvage nommé absinthe--de deux mots grecs signifiant, comme on l’a fait remarquer, «qui ne peut pas se boire»--je courus chez mon vieil ami Barnavaux.
Car, pour l’instant, Barnavaux était à Paris, bien qu’il appartienne, on ne l’ignore plus, au noble corps de l’infanterie coloniale, au titre et à la haute paye de soldat de deuxième classe. Et il _sait_ ce que c’est que l’absinthe: il en prend quatre fois par jour. Davantage quand il est indisposé: c’est pour se remettre. Mais pensez-en ce que vous voudrez, c’est un homme que j’aime: je l’ai trouvé pour la première fois sur ma route--et le sentier de la guerre--à Madagascar. Je l’ai revu au Soudan, puis en Crète, puis à Pho-Ban, plus loin que tous les diables de Chine, sur la frontière du Tonkin. Et si vous saviez comme il est ferré sur le savoir-vivre! Sommes-nous sans témoins: il cause avec moi comme un égal. Y a-t-il du monde: il me traite en supérieur. Et quand il est tout seul, il me méprise profondément pour toutes les choses que j’ignore, et où il est maître: voler des poules, acheter du riz à la foire d’empoigne, construire une case en bambous, briques, pierres ou boîtes de sardines vides, faire «ami» avec les Sénégalais, qui sont les plus braves soldats de la terre, et pourtant taper sur les nègres, fabriquer des sous-ventrières de selle avec des mèches de lampes à pétrole, monter à cheval mais préférer le palanquin, administrer des provinces (ça consiste à faire rentrer l’impôt, dit-il simplement), tremper la soupe, manger tout ce qui se mange, et boire tout ce qui se boit. Spécialement l’absinthe, comme je vous ai dit.
Voilà même pourquoi je pensais que le projet vertueux des Belges devait l’avoir rempli d’indignation. Je me trompais. Barnavaux ne daigna manifester qu’un froid scepticisme.
--Alors, me dit-il, vous croyez que c’est possible d’empêcher les gens de boire ce qu’ils veulent? C’est des idées de vieille dame. Si les Belges ne boivent plus d’absinthe sur les comptoirs, ils en boiront dans les caves. Et s’ils n’en boivent plus dans les caves, ce sera dans les greniers. J’ai connu un commandant, une fois...
--C’est une histoire? fis-je.
--Oui, dit Barnavaux. Ça vous va?
--Ça me va, répondis-je sérieusement.
Et c’est vrai que j’aime les histoires de Barnavaux: elles sont imprévues. Il commença:
* * * * *
--Il est arrivé d’abord que j’ai fait un congé dans la légion. Vous me regardez parce que je ne vous l’ai jamais dit; mais je n’avais pas besoin de tout vous raconter d’un coup: c’est très mauvais pour l’amitié. Quand un homme a fait des sottises et qu’on lui défend de rengager dans les marsouins, où voulez-vous qu’il aille? Dans la légion! Donc, je suis allé à la légion, dans l’intérêt de mon honneur et de ma virginité. Vous avez compris?
--J’ai compris, dis-je.