Part 6
»Mais, après tout, qu’importe? Et même, obliger un ennemi à se battre pour vous, n’est-ce pas beaucoup plus fort que de le tuer? et s’arranger pour qu’un traître trahisse en sens inverse de ses intentions, n’est-ce pas un tour assez beau pour être mis au théâtre? Ce fut avec une sorte d’ivresse froide, une entière assurance, que tout de suite je lançai l’attaque, et on la mena d’une façon gaillarde. Rakoutoumangue faillit y rendre sa belle âme, son fusil Snyder ayant éclaté; le second bénitany, c’est-à-dire un grand seigneur du pays, reçut une égratignure à l’aine. Un autre Houve fut entre-tué par un de ses camarades, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été porté comme tué à l’ennemi; donc ça compte tout de même, et c’est ainsi qu’on fait les bulletins de bataille. Tous ces guerriers, remplis d’une tardive ardeur, faisaient «hou! hou!» et tiraient sur les lambas des adversaires, qui fuyaient comme ils pouvaient et se faisaient ramener au demi-cercle, car, à présent, c’était leur tour d’être cernés. Les plus braves de ces Fahavales faisaient aussi «hou! hou!» et soufflaient dans des conques pour faire croire qu’ils se défendraient jusqu’à la mort. Mais, quand ils voyaient que c’était extrêmement sérieux, ils cherchaient à s’en aller, avec une docilité toute malgache. Ils n’en avaient pas le temps, ni le moyen. Alors ce fut le grand massacre final, les pauvres diables qu’on repêchait au fond d’un trou, qu’on rattrapait dans une rizière, qu’on fusillait sur place. Un vieux, couvert de grisgris, me léchait les souliers, j’aurais voulu le sauver; mes alliés l’ont empoigné, collé au bord d’un fossé, lui ont fait sauter la cervelle, et je n’ai plus vu que deux jambes qui sortaient de l’herbe, avec des taches blanches sur la peau noire, comme si la mort avait donné à ce sauvage une subite maladie de peau. La guerre, quoi, la guerre! Et ça n’est pas propre. Sœur Ludine tremblait d’horreur.
* * * * *
»Quelques-uns des vaincus, voyant qu’ils ne pouvaient pas fuir, prirent une résolution désespérée. Sans doute réfléchissant que, puisque Stewart et ses élèves y avaient tenu contre eux, la place était bonne, ils essayèrent une dernière fois d’entrer dans l’école, foncèrent jusqu’à la porte du bâtiment principal, l’abattirent avec une grosse poutre. Nous entrions dans la cour, juste au même moment, et je vis le pasteur Stewart, ce saint homme, ivre de fureur, qui passait la tête par une fenêtre du premier étage. Et il cria:
»--Vous ne voulez pas vous en aller? Vous ne voulez pas vous en aller? Alors, que Dieu me pardonne mon péché!
»Il avait fait arracher les dalles de granit du rez-de-chaussée, pour se défendre si l’assaut venait jusqu’aux murs. Il prit une de ces dalles, et la lança de toutes ses forces sur la tête du Malgache le plus proche. Je vis l’homme tomber comme un paquet de linge en travers de la porte, et ce fut fini. Tous les autres jetèrent leurs armes. Il se fit dans la cour de l’école un effroyable silence. Ces hommes, fous de rage tout à l’heure, attendaient maintenant la mort, soumis, tranquilles, avec une incompréhensible et dédaigneuse indifférence. Ils se jugeaient morts, ils étaient déjà morts en esprit. C’est ainsi que sont les Houves. Je n’ai jamais pu comprendre comment ils pouvaient être en temps ordinaire si lâches, puis subitement si furieux, puis tout à coup si résignés, non seulement au poteau d’exécution, mais aux plus affreux supplices. Mes gens en tuèrent encore quelques-uns, désarmés. J’eus beaucoup de peine à leur faire épargner les autres.
»Quand j’eus fait mon devoir, je regardai la fenêtre, au-dessus de la porte. Le vieux Stewart était toujours là, complètement immobile, avec une des physionomies les plus stupides et les plus affreuses qu’il m’ait été donné de voir dans ma vie: la figure figée, raidie, les yeux hors de la tête. La secousse avait été forte, et le pauvre homme, si vaillant durant l’action, avait à cette heure les nerfs en bouillie.
»Je lui criai:
»--Eh bien! monsieur Stewart, qu’est-ce que vous attendez pour ouvrir?
»Il eut le geste d’un homme qui se réveille, descendit, fit enlever les pavés qui barricadaient la porte, tira les barres et poussa les vantaux.
»La première chose qu’il aperçut, juste en face de lui, fut l’homme qu’il avait assommé quelques minutes auparavant. Le cadavre était couché par terre, dans une posture douloureuse et tordue, et le gros bloc de granit, tout sanglant à l’un des angles, pesait encore sur son cou.
»Et voilà que le vieux Stewart, grelottant des pieds à la tête, se jeta à genoux en criant:
»--J’ai tué un homme, j’ai tué un homme! Ne me regardez pas, j’ai tué un homme!
»Les larmes lui coulaient sur la figure, et il gémissait tout haut, désespéré, comme s’il eût commis le plus grand crime et la plus grande lâcheté. Et les élèves, les convertis protestants qu’il avait abrités, qu’il avait défendus et sauvés, arrêtèrent leurs cris de joie, leurs rires, leurs embrassades, et muets tout à coup, le regardèrent avec étonnement.
»A ce moment, on entendit la voix de sœur Ludine qui disait:
»--Eh bien! moi, je puis bien jurer que je n’ai tué personne.
»Et c’était rigoureusement exact. Pour la maladresse, elle n’en craignait pas. Si quelqu’un peut aujourd’hui se vanter de n’avoir jamais touché à un cheveu de son prochain, c’est sûrement cette vieille innocente de sainte: ce qui prouve l’importance de la force morale, comme disent les journaux. Car ni Razo avec ses pétards, ni sœur Ludine avec son lebel n’avaient fait autre chose que de jouer une grosse comédie; et cependant ils avaient gagné une grande bataille, sous les ordres de moi, Barnavaux, général. Mais ma nomination n’a jamais été à l’_Officiel_.
»Stewart leva les yeux en entendant la voix de sœur Ludine, et le costume dans lequel il la vit acheva d’obscurcir ses pensées.
* * * * *
»Or, la cour était pleine de cadavres qu’on dépouillait, de blessés qui se plaignaient tout doucement, à la mode malgache, laquelle est résignée; et les femmes, commençant à revenir, faisaient une autre musique beaucoup plus insupportable, pleurant leurs défunts, leurs maisons et leur vaisselle avec les mêmes larmes et une éloquence qui perçait les oreilles. Enfin, il traînait dans l’air une vilaine odeur--une odeur de roussi et de boucherie, d’hommes vivants en sueur et d’hommes morts qui saignaient. Sœur Ludine devint toute pâle. Elle avait mal au cœur, une grosse envie de pleurer, et aussi je le vis bien, le désir d’une nouvelle besogne, sa vraie besogne, qui était d’organiser l’ambulance, de faire ce qu’elle faisait depuis trente ans par goût, par dévotion, par habitude et par amour. Et ce fut à cet instant que pour la première fois de la journée, elle se vit elle-même et eut conscience que son costume n’était peut-être pas très convenable pour une personne de sa sorte.
»J’ignore ce qui se passa dans l’esprit de monsieur Stewart, mais il eut un sourire.
»--C’est vous, sœur Ludine, dit-il, vous! Que Dieu nous juge et nous fasse grâce! Mais, tant que nous serons sur cette terre, je crois qu’il vaudra mieux ne jamais parler de ce que nous avons fait aujourd’hui.
* * * * *
»Vous voyez combien ces Anglais sont hypocrites! Et pourtant sœur Ludine, qui n’était pas anglaise, fut de son avis. Quand j’écrivis mon rapport, je racontai qu’elle s’était héroïquement conduite, et qu’elle avait délivré Ambatoumalaze, comme Jeanne d’Arc Orléans. Elle déchira mon papier et me déclara, exactement comme l’avait fait Stewart, qu’il ne fallait pas parler de ça. C’était une affaire entre elle et le bon Dieu, mais elle ne voulait pas être une pierre de scandale pour la communauté.
»Et cela fit... cela fit que j’écrivis un autre rapport, un glorieux rapport, où je prouvai clair comme le jour que c’était moi seul qui avais repris Ambatoumalaze, pendant que Razo tirait des bombes, sur la terrasse du poste, comme un véritable artilleur, et que Rakoutoumangue était venu à la rescousse, avec des bandes de notables dont la fidélité était digne des plus grands éloges. Et il en résulta que cette canaille de Rakoutoumangue fut nommé gouverneur de première classe dans l’Amboudirane, avec douze cents francs d’appointements, ce qui lui permet d’en faire suer douze mille à ses administrés; que Narcisse reçut les palmes académiques, parce qu’il écrivit à Paris pour se déclarer l’auteur des hauts faits dont le vieux Stewart ne voulait pas prendre la choquante et antichrétienne responsabilité; et qu’enfin Razo et moi, nous fumes nommés caporaux. Mais le pauvre Razo mourut et je le fis enterrer dans le petit cimetière d’Ambatoumalaze, et je fus triste pendant huit jours, et je suis encore triste quand je pense à lui, et moi...»
* * * * *
Mais Barnavaux n’acheva pas sa phrase. Des coups de feu éclatèrent à une demi-lieue: le détachement Limal arrivait; les Sakalaves étaient pris comme des noisettes dans une pince. Ce sont là les minutes les plus passionnantes et les plus mélancoliques de la guerre sauvage. J’y ai toujours éprouvé un âpre plaisir mêlé à un sentiment désagréable, dois-je dire le mot, à un remords! Car il n’y a plus égalité de partie, l’ennemi barbare, vaincu par l’esprit, plus que par la force, se démoralise et se dissout. Et c’est pourtant le moment critique: si les mailles du filet allaient se rompre, si l’adversaire allait décamper et se moquer de vous? C’est le dernier coup à jouer; et pour gagner la mise, obtenir la soumission de tout un pays, il faut abattre, à ce jeu d’échec, des pions vivants alors presque sans défense, et qui ne se relèveront plus.
Les coups de fusil devinrent plus nombreux dans le bois des lataniers. Un clairon retentit, évidemment embouché par un Sénégalais. Cette race a une façon de sonner qui fait grincer les dents et bondir le cœur. On y sent de l’intrépidité et de la barbarie, la joie féroce du meurtre, la volonté voluptueuse de mourir ou de tuer. Sûrement les Sénégalais de Limal avaient déjà senti le sang et il y avait des morts, voilà ce que disait le clairon. De notre côté, Oumar N’diaye regarda Barnavaux avec les yeux d’un chien de meute qui tire sur sa laisse pour qu’on le découple.
Et nous entendîmes la voix furibonde du chef sakhalave, qui traitait de lâches et de mangeurs d’herbe ses hommes, nous-mêmes, notre race, insultait nos aïeux, nos mères et nos femmes. Ne pouvant plus tenir dans son fourré, il se décidait à marcher vers nous pour rompre le cercle et pouvoir, le lendemain, n’importe où, recommencer la lutte telle qu’il la comprenait, par embuscade ou combat singulier, avec de beaux cris et de grands gestes. J’apercevais nettement sa crinière de cheveux ébouriffés, liés par des chapelets de coquillages, et sa grosse mâchoire de brute farouche, projetée au-devant de son front comme une gueule.
--Chut! dit Barnavaux, je le tiens!
Il épaula longuement et fit feu. Le Sakhalave s’abattit, la face contre la terre.
--En avant, maintenant, continua Barnavaux. Et ne tirons plus: on attraperait les camarades.
Nous descendîmes la pente en courant comme des fous, baïonnette au canon. Mais pas un des Sakhalaves ne se rendit. Nous eûmes les morts et les blessés. Le reste passa entre les mailles du filet, avec des bonds de chats sauvages, puis une course si rapide, des mouvements si souples, qu’il me sembla que j’étais au spectacle, et que cette fuite élégante, héroïque, était réglée d’avance et comme indispensable.
--Nous avons le chef, dit Barnavaux, très fier. C’est l’essentiel.
* * * * *
Le cadavre gisait dans l’herbe. La balle tirée de très haut était entrée par le sommet de la tête et ressortie derrière le cou. Il y avait déjà des mouches sur le sang. Oumar N’diaye tira son coupe-coupe, et s’approcha sournoisement.
--Eh bien, Oumar, dit Barnavaux, rudement: tu veux _encore_ couper la tête à celui-là? Est-ce que ce sont les manières d’un soldat français?
Oumar rentra son couteau, sans rien dire, et je lui donnai une cigarette. Le clairon du capitaine Limal chanta tout près, d’un accent triomphal. Barnavaux s’était assis sur une pierre et fumait sa pipe.
--A propos, demandai-je, vous disiez tout à l’heure que vous aviez été nommé caporal. Où sont vos galons?
--L’air des grandes villes m’est malsain, répondit-il en soufflant, pour me mieux voir, sur le nuage qui l’entourait. Trois mois après l’affaire d’Ambatoumalaze, étant rentré à Tananarive, j’ai été cassé pour indignité. Mais ça, c’est une autre histoire...
RUY BLAS
--Que c’est loin! Ah! bon Dieu de bon Dieu, que c’est loin!
--Et puis après? répondit Barnavaux. Quand tu répéterais cent fois la même chose, crois-tu qu’il fera moins chaud? Müller, mon vieux, tu files un mauvais coton: ça ne vaut rien pour la santé, dans ces pays-ci, de se faire des idées... Et tu vas casser ton chalit, tu vas casser ton chalit! Quand on a un grand corps de malheur comme le tien, qui va sur les deux cents livres, on ne fait pas de la gymnastique sur les chalits. Avaries au mobilier du bataillon, destruction d’effets de campement en présence de l’ennemi: mort avec dégradation militaire. Tiens-toi tranquille, idiot!
Le chalit, fabriqué sur place avec les voliges d’une caisse d’emballage, et un cadre en palissandre brut coupé au bois voisin, craqua sous le poids de Müller qui envoya, sans répondre, son pied nu contre le mur de la case. Et comme ce mur n’était qu’un mince lattis de feuilles de bananiers, tressé sur des baguettes, ainsi que c’est la coutume à Madagascar, en pays betsimisarake, le pied passa au travers, et s’écorcha contre une dizaine de petits éclats de bois, qui le retinrent comme des griffes.
Le soldat se mit à jurer. La porte de la case était ouverte et la lune, au dehors, brillait d’un insupportable éclat. La terre rendait le soleil bu pendant la journée, elle suait sa chaleur, une chaleur humide et chaude qui sentait l’herbe meurtrie, la pluie, la boue et la fièvre. Autour d’une place ronde, où quelques huttes alignaient leurs taches basses, trois poteaux de sacrifice dressaient bizarrement un appareil barbare: des crânes de bœufs surmontés de leurs cornes, comme si jadis on eût crucifié là des taureaux, dont la tête seule fût demeurée clouée après l’effondrement du squelette. Ces cornes projetaient sur le sol des ombres assez troublantes, et la lueur lunaire, sèche, fausse, d’un bleu électrique, donnait aux choses, dans la nuit, un air méchant et prodigieux.
Ainsi l’astre régnait. Il régnait sur cette terre rouge et brûlante, seul, absolu, envahissant, douloureux à voir avec son étrange figure d’homme, sa bouche hilare, ses yeux de Chinois perfide. Ah! on avait envie de pleurer, sous le regard de ces yeux célestes. Ils remplissaient le ciel et la terre de découragement, d’écœurement, d’ennui sans cause, de honteuse peur, de rancune contre tout. Les petits enfants malgaches eux-mêmes dans le village, s’appelaient comme pour une cérémonie.
--Koutou! Koutoukély! Regarde, il fait lune-jour!
Et ils chantaient à la lune: «O grand’mère, grand’mère, nous sommes tristes, tristes, tristes. Si tristes, si tristes sont tes petits enfants! Tes petits enfants vont mourir!» C’est un chant qui a des siècles et des siècles. Il remonte au temps où ces sauvages avaient encore moins de mots qu’aujourd’hui pour exprimer leurs idées, et des sentiments encore plus épouvantés devant la nature infinie. Les petites voix claires ne se lassaient pas de chanter, les dernières notes tombaient en refrain, cristallines, monotones, mélancoliques, comme des gouttes d’eau dans un bassin de cuivre.
--Do, ré, do, do!
Müller retira son pied et répéta:
--Que c’est loin! bon Dieu de bon Dieu! Nous ne reviendrons jamais, jamais!
La petite Rasoa, couchée sur une natte aux pieds de Barnavaux, son seigneur et maître, s’étira comme une chatte et dit doucement:
--_Tésitra vé, Ianaho?_ Pourquoi es-tu en colère?
Müller ne comprit pas, mais Barnavaux répondit:
--Il n’est pas en colère, petite Rasoa. Il pense au pays.
Puis, brusquement, il dit à son camarade:
--Müller, tu nous rases. Tu vas réveiller le poste et te faire ramasser par l’adjudant. Le couvre-feu est sonné, fiche-nous la paix. Qu’est-ce que tu as bu, aujourd’hui?
--Du rhum, répliqua Müller, du rhum de traite. Moitié d’eau dedans. Pas de quoi faire mal à un enfant.
--Donne-lui un peu d’eau, Rasoa, dit Barnavaux, en malgache, sans daigner discuter. Il a la fièvre et il a bu du rhum.
Rasoa se leva, prit la grande tige de bambou, longue de dix pieds, où se conserve l’eau dans ce pays--une espèce de tuyau fermé à l’une des extrémités--et en abaissa l’orifice prudemment, avec des précautions infinies, jusqu’à un quart de fer-blanc posé sur le plancher. Remplir une écuelle minuscule avec un bambou haut comme deux hommes, sans produire une inondation subite, est une opération très difficile. Pour la réussir, il faut avoir été pris tout petit, Rasoa savait. C’est pourquoi Barnavaux la laissa faire.
Elle traversa la case, toute nue sous son lamba blanc. Quelques secondes à peine, quand elle franchit le carré d’argent tracé par le clair de lune qui entrait par la porte ouverte, on aperçut sa figure jeune et un peu molle, et les seins droits, mais déjà trop forts, qu’ont les filles betsimisarakes à l’âge où celles d’Europe jouent à la poupée.
--Bois, dit-elle à Müller.
On entendit le bruit du métal qui se bosselait sur les cailloux de la place. Müller avait jeté le quart, sans boire. Puis il éclata en sanglots comme un gigantesque enfant.
--Tu es fou, ma parole d’honneur! cria Barnavaux.
Et il frotta une allumette.
Alors la figure de Müller apparut, ruisselante de sueur, horrible et convulsée comme celle d’un homme qui aurait la rage. Il s’était couché avec son caleçon et sa chemise, et cette chemise large ouverte montrait une poitrine d’homme du Nord, blanche de peau sous une fourrure de poils blonds, et bondissante. Il dit d’une voix honteuse:
--Je m’ennuie. Je m’ennuie à crever! Si ce pays était un homme, je le tuerais. Et ce n’est même pas un pays. Un pays, c’est un endroit où il y a des habitants, des villages, des champs, des labours, des choses qu’on connaît. Ici, il n’y a rien. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas... il n’y a pas d’âme!
Barnavaux répondit tranquillement:
--Personne ne te forçait à rengager. Tu avais fait ton temps dans la ligne, en France. Tu es rentré dans le civil, c’est sur ton livret. Et puis, tu as rengagé dans l’infanterie de marine. Et puis tu viens faire le bébé de deux mètres qui appelle maman. Je te méprise.
Le bébé de deux mètres essaya de ricaner. C’est une habitude particulière à notre race, qui est très pudique et sentimentale, et ne veut pas l’avouer. Les larmes perlaient sous les cils de Müller, mais il ricanait. Je vous dit que c’est une habitude française! Il y a chez nous beaucoup de gens qui s’abîment le cœur à mentir de cette façon-là--même dans le peuple--et pourtant, même dans le peuple, tout le monde a le sentiment que c’est de mauvais goût. Mais personne ne peut s’en empêcher.
Müller, après avoir ricané, murmura:
--Je ne pouvais pas rester en France, je ne pouvais pas... A cause d’une femme. Je me suis fait soldat comme il y a des gens du monde qui se font curés. Je voulais être ailleurs, je ne respirais pas, j’avais besoin d’être loin, très loin, de faire des choses très difficiles, de recevoir des ordres, de marcher beaucoup, de penser à moi, à ma vie à moi, et quand on risque sa peau, qu’on attaque ou qu’on se défend, on ne pense qu’à soi. Alors j’ai rengagé, voilà! Et maintenant, nous sommes dans ce poste, avec rien à faire, plus bêtes que des gendarmes, et tout me revient plus fort, le regret du pays, la couleur du ciel, l’odeur des labours en Saône-et-Loire, l’odeur des rues à Paris, et le souvenir, le souvenir! Tout se mêle, je ne vois pas dans ma tête. Ce n’est pas seulement elle que je regrette, c’est tout ça. Tout ça tient avec elle, comme des habits. Et un tas de choses encore; des ambitions pour ainsi dire; oui, des ambitions, quelque chose de grand et d’impossible, des espèces d’idées de luxe moral. Tu ne peux pas comprendre, toi, Barnavaux.
--Non, dit Barnavaux en réfléchissant.
* * * * *
--Ma famille était alsacienne, continua Müller, mais elle était venue après la guerre à Digoin, travailler dans une faïencerie, pour ne pas être allemande. Moi, je suis né à Digoin... je suis de la classe 72. Le travail de l’usine ne m’a pas convenu. Je vois encore les grands moulins qui broyaient la terre pour en faire une sale boue jaune, qu’on pressait entre des toiles, et mes sœurs toutes jeunes, toutes blondes, les joues déjà couleur de plomb, d’avoir respiré le plomb du bain d’émail. Ah! ce travail de machine au milieu des machines, toujours le même, sans rien à penser, et l’abomination d’obéir à des camarades mal élevés, pas à des supérieurs!
»J’allai me louer chez un jardinier. Je vivais presque seul, et j’aimais mieux ça. L’eau d’arrosage était prise au canal par un moulin à vent qui ressemblait à un très grand joujou. Les bourgeoises de la ville venaient le dimanche matin acheter des fleurs en pot, des fleurs coupées et des verdures. Beaucoup passaient chez nous avant d’aller au cimetière. Elles avaient un livre de messe à la main, des vêtements de deuil, un air convenable et réservé. Je les aimais pour leur politesse et leur douceur, et aussi parce qu’elles ressemblaient aux dames des romans que je lisais, l’hiver, quand le travail devient mou. Et pourtant, ce n’était que des bourgeoises!
»Cette vie-là dura jusqu’au moment du tirage au sort. Au régiment, je devins ordonnance de mon colonel, le marquis Forbart d’Ecquevilly, qui donna sa démission juste comme je finissais mon temps. Alors, je l’accompagnai à Paris comme valet de chambre.
»Je me rappellerai toujours combien j’ai été heureux. Ne ris pas, Barnavaux, ne ris pas, ou je te casse les reins! Je n’ai pas de jalousie, moi, contre les supérieurs. De les voir et de les servir je me trouve, au contraire, comme rapproché d’eux. Monsieur le marquis était un homme qui allait régulièrement à l’église, s’occupait de musique et d’économie politique. Pas militaire du tout. Madame la marquise était une femme majestueuse, qui avait des filles et des fils mariés. Il venait beaucoup de monde dans l’hôtel de la rue de Varennes. Monsieur le marquis avait une façon différente de parler selon qu’il s’adressait à madame la marquise, ou à ses enfants, ou à ses gendres, ou à moi; je me sentais très loin d’eux et pourtant avec eux, parce que je leur appartenais: et la valeur des gens d’après leurs titres, l’ancienneté de leur famille, leur façon de penser et leur place, j’arrivai assez vite à comprendre ces choses-là comme eux, qui se regardaient comme une espèce de résumé vivant de l’histoire de France.
»Ils n’élevaient jamais la voix. Ils avaient l’air de respecter leur âme et le souffle de leur bouche comme ils respectaient leurs mains, leur visage et tout leur corps, par une idée de propreté. Les enfants ne discutaient pas les opinions du père; c’est une chose curieuse, quand j’y pense, comme cette famille si au-dessus des ouvriers et des bourgeois avait, en certaines choses, des façons d’être et de faire ressemblant à celles des vrais paysans.
--Et la femme? demanda Barnavaux en sifflant tout bas.
Il laissait parler Müller pour le calmer, mais il s’ennuyait.
--Tu vas voir. Je t’ai dit que l’hôtel était rue de Varennes. Je crois qu’il avait été, dans les anciens temps, entouré d’un jardin ou d’une très grande cour. Mais les d’Ecquevilly n’étaient pas très riches, et plus tard on avait construit dans cette cour des maisons à appartements. La même porte cochère servait aux habitants de l’hôtel et aux locataires de ces appartements; l’entrée de l’hôtel était sous cette porte, à droite. Dans le fond de la cour, en face des fenêtres de monsieur le marquis, il y avait les bureaux du Comité de défense du Commerce français.