Part 5
»Quelquefois, Narcisse, le maître d’école mulâtre, montait au poste avec le pasteur, et c’était une autre comédie. Vous vous rappelez le fameux arrêté sur l’enseignement obligatoire du français dans toutes les écoles. Les pasteurs anglais auraient appris le grec à leurs élèves plutôt que de s’en aller; ils s’étaient ingéniés pour obéir. Ils avaient demandé des livres en France, réquisitionné des répétiteurs, embauché jusqu’à des Sénégalais. Mais Stewart, lui, avait fait du zèle et recruté un mulâtre de la Réunion, en vertu de ce raisonnement bien simple que, cette île étant depuis des éternités une colonie française, les habitants en devaient parler notre belle langue. Narcisse lui-même était intimement convaincu de sa science, et nous amenait ses meilleurs élèves pour nous faire admirer leurs progrès.
»--Eh bien! disait Razo, voyons l’exercice de lecture: «La Seine fait de nombreux circuits». Lis cela, toi, Rakoutou.
»Rakoutou lisait:
»La Seine fait de nombreux _cirikits_». Car vous savez que les Malgaches ne peuvent pas prononcer les _u_ et mettent des voyelles entre toutes les consonnes pour les faire glisser.
»M. Stewart et Narcisse se fâchaient tout rouge.
»--_Seurcouittes_, disait Stewart, _seurcouittes_! Il n’était pas difficile du tout, je pense!
»--Ci’cuits, criait Narcisse. Toi y pouvé donc pas p’ononcé?
»Alors les premiers sujets de l’école d’Ambatoumalaze, complètement ahuris, proféraient des sons qui n’avaient plus rien d’humain, et Razo empirait gravement son état en déclamant à perdre haleine contre une prétendue civilisation qui déracinait les indigènes, leur donnait tous les vices, leur désapprenait leur propre langue pour leur faire parler charabia, et fabriquait avec les libres enfants du tropique des caricatures dans le genre de Narcisse. Et Narcisse protestait qu’il était Français, électeur de la Réunion, et qu’il écrirait à Paris pour se plaindre des injures d’une vile soldatesque. Sœur Ludine, quand elle était là, faisait de la conciliation, rangeait les paquetages, engageait les boys à balayer le plancher, mettait un morceau de bœuf à bosse dans la marmite, et puis s’en retournait bravement dans son filanzane, comme elle était venue, c’est-à-dire sans escorte, disant qu’elle n’était qu’une vieille femme et n’avait rien à craindre, puisque tout le monde sur la route la connaissait honorablement. Ce qui était vrai.
»Moi, j’_administrais_. C’est un beau métier, très compliqué. J’avais des registres avec les noms de tous mes vassaux. On avait même essayé de les photographier, afin d’être sûr de les reconnaître, mais il avait fallu y renoncer, à cause de leurs préjugés. Ils se sauvaient, croyant que l’appareil leur volait leur ombre, qu’ils confondent avec leur âme. Je recevais deux ou trois arrêtés par semaine, et des instructions, et des circulaires. J’avais des tas de petites formules, toutes différentes, que je devais remplir et envoyer à Tananarive. Enfin, je levais des hommes pour les corvées, et, comme les chefs de cercle étaient plus ou moins bien notés selon le nombre de kilomètres de route tracés dans l’année, on faisait une énorme consommation de prestataires. Un arrêté décidait qu’on pouvait demander aux indigènes cinquante jours de travail par an, à quatre sous la journée. Mais comme beaucoup avaient disparu, ceux qui restaient prenaient la place des manquants, faisant ainsi jusqu’à cent ou cent cinquante journées de neuf heures. Au bout de six mois, les grandes pluies d’hivernage ayant démoli les routes, qui n’étaient que des pistes en terre, tout était à recommencer, et on recommençait! Ce petit jeu était visiblement contraire à la santé de mes administrés. J’ai vu un jour partir quatre cents hommes, la bêche sur l’épaule. Il en est revenu deux cents! Le reste était mort. Ces Houves sont une mauvaise race. Ils se nourrissent de peu de chose et meurent de rien. La forêt les tue comme si tous les arbres en étaient empoisonnés.
»Tant de misère m’inquiétait. Je me trouvais bien isolé au milieu d’une population qui, après tout, pouvait m’en vouloir, et, n’ayant rien fait de moi-même, à leurs yeux j’étais responsable.
»Cependant le pays paraissait calme, et les gens étaient délicieusement polis. Même Rakoutoumangue, le tompou-ménakèle, c’est-à-dire l’ancien seigneur, le vrai baron, celui que j’avais dépossédé, vint me rendre visite. Pensez que c’était lui qui avant moi percevait la dîme des rizières, lui qui se faisait payer pour intervenir dans les procès, lui que tout le monde saluait quand il parcourait solennellement son domaine, précédé de ses secrétaires, suivi d’esclaves et de parasites, couché dans un filanzane à l’ancienne mode: une corbeille en joncs tressés que portaient douze esclaves.
»En ma qualité d’usurpateur, je dissimulai la défiance et j’exagérai la majesté. Je me demandais ce que ce vieux singe venait faire.
»Il me raconta des histoires qui n’avaient pas de sens sur sa femme, qui venait de divorcer selon la loi malgache, pour épouser un personnage sans importance, et réclamait le tiers des acquêts de la communauté; prétendant de plus que je ne sais quel champ faisait partie de son apport.
»--Et les gens d’ici, ô seigneur, prêteront serment que ce champ était à mon père avant d’être à moi, et non pas à cette méprisable truie, mère de peu d’enfants.
»Tout cela au fond ne me regardait pas. Une table, sur laquelle j’avais fait servir le rhum, nous séparait tous les deux, et, pendant qu’il parlait, je voyais danser au-dessus du tapis de coton dix petites choses blanchâtres, qui ressemblaient à des marionnettes. C’étaient ses ongles, qu’il avait laissé pousser, par orgueil, ainsi que faisaient les nobles andrianes des anciens jours. Ce seul petit fait m’occupa beaucoup plus que ses paroles. Cet homme n’était pas civilisé, n’était pas gagné, puisqu’il conservait ces façons d’être qui font rire les Français, puisqu’il ne cherchait pas à nous flatter en nous imitant. Et son filanzane, sa suite, la langue même dont il se servait, tout cela sentait le passé et l’indépendance! Plus je le regardais, plus je me sentais furieux et inquiet. Pourtant aucun de ses gestes ne trahit l’insolence ou la haine. Sa courtoisie fut noble et aisée. Il fit passer devant moi le bœuf qu’il avait amené en cadeau, exprima l’espoir que Razo, qui grelottait sur un lit de camp, se rétablirait bientôt, et partit cérémonieusement.
«Maintenant il connaît les ressources de Vouhilène, pensai-je. Commandant de place Barnavaux, chef d’état-major, Barnavaux, colonel, capitaine, lieutenant, artillerie, cavalerie, infanterie: Barnavaux! Le reste de la garnison, à l’infirmerie du quartier, ne suis pas en force.»
»Le pasteur Stewart sentait encore mieux que les choses se gâtaient. Les Malgaches de sa mission ne lui disaient rien, bien qu’il vécût avec eux depuis vingt ans, et fût aussi brave homme qu’un Anglais peut l’être, c’est-à-dire charitable et concentré, orgueilleux et timide. Mais il augurait mal de l’avenir, parce que les honnêtes gens d’Ambatoumalaze envoyaient leurs bœufs sur les plateaux et enterraient leur riz en cachette, la nuit, tandis que tous les mauvais sujets prenaient des airs étrangement réjouis.
»Je lui conseillai de venir coucher tous les soirs au poste et de laisser ses paroissiens se débrouiller comme ils pourraient. Il refusa, disant que s’il donnait cette preuve de crainte, tout le monde croirait les blancs définitivement perdus.
»Car c’est ainsi que les choses se passent en Émyrne. Les Houves sont impressionnables comme des femmes. Le général a donné aux notables de chaque village deux ou trois fusils et quelques zagaies, pour qu’ils puissent faire la police et se défendre eux-mêmes. Mais, si les blancs ont l’air d’avoir peur, je demande ce que les notables feront de ces armes, et je préfère qu’on ne me réponde pas! Quand ils se contentent de les cacher dans le fumier pour empêcher que les rebelles ne les prennent, il n’y a que demi-mal.
»Un lundi, sœur Ludine arriva de Tananarive. Razo allait très mal. Il ne pouvait, plus se lever, sa peau devenait jaune et transparente comme du papier huilé. Il disait des choses tristes. Tout à coup, comme nous tachions de le consoler, nous entendîmes un coup de fusil--non pas l’éclat sec du Lebel, mais la grosse pétarade du snyder des insurgés.
»Le premier coup de fusil, je ne l’ai jamais entendu sans un serrement de cœur, une sorte de maussaderie. Sait-on jamais ce qui va suivre? Une fois la lutte commencée, on ne réfléchit plus, les événements pressent, on pare les coups comme on renvoie un volant, on saute à droite, on saute à gauche, on se débrouille, le sang va très vite dans les veines. Après, souvent on n’en peut plus; avant, presque toujours, on a peur de ne pas pouvoir, et c’est un horrible sentiment. Sœur Ludine et moi, nous nous regardâmes en serrant les lèvres, et, sans rien dire, nous courûmes à la terrasse. Le soleil baissait déjà. La grande plaine verdoyait, les collines rouges gonflaient leur dos dans l’air lavé par l’averse quotidienne de midi. Çà et là, une place chauve dans la rizière montrait l’eau dormante, et la paillette d’un reflet dansait un instant. Mais deux grosses colonnes de fumée montaient à gauche au-dessus de Mangabé et d’Antsirika: les insurgés avaient passé là, tué, brûlé, détruit, et maintenant marchaient sur Ambatoumalaze, en deux groupes longs et confus, si loin encore, si insignifiants sur la face tranquille de la plaine, que je pensai à ces bandes de fourmis brunes qui traversent chez nous le sable des allées.
»Seulement, c’étaient des fourmis furieuses. En quelques minutes, leur trottinement se rapprocha; les deux bandes se fondirent. Pleins de faim et de rancune, avec leurs sorciers en tête, qui hurlaient, avec leurs idoles rouges et grotesques qu’ils portaient sur un brancard, ils ressuscitaient la vieille sauvagerie, jetaient leurs anciens dieux eux-mêmes à l’assaut des écoles, des églises, de tout le christianisme, ce christianisme qui avait le premier envahi leur pays, avant les soldats, comme une espèce d’espion sournois.
»--Et le pasteur, cria sœur Ludine, ce malheureux Stewart!
»Nous l’aperçûmes sur le terre-plein de l’école, qui rassemblait ses élèves pour les mener au poste.
»Il en eut à peine le temps. Les brutes déchaînées étaient déjà dans Ambatoumalaze, car il y en avait une avant-garde, que je n’avais pas aperçue d’abord, et qui s’était glissée dans les hautes tiges de riz. Ils apparaissaient maintenant, couverts de boue, ivres d’enthousiasme et de férocité. Un homme sortit d’une maison, joignit les mains, puis tomba la figure contre terre, dans une supplication désespérée. Ils lui firent sauter la cervelle à coups de bâton. Ce fut le premier meurtre.
»Les élèves et les habitants du village refluèrent dans l’école. Elle était heureusement construite en briques cuites, couverte en tuiles, et ceinte d’un gros mur. Stewart possédait deux vieux fusils, et c’était tout. Il pouvait tenir une demi-heure, et après... Le frisson me prit. Brusquement je me rappelai la visite de Rakoutoumangue. Ce vieux sauvage connaissait les forces de la garnison. Il savait que nous n’étions _même pas deux_, puisque Razo était mourant. Cela me mit en rage, et je bouclai mon ceinturon d’un tour de main.
»--Où vas-tu? me dit le pauvre Razo.
»Je répondis, en remplissant la culasse du lebel:
»--Je me forme en colonne! Est-ce que tu crois que je puis voir tranquillement piller mes terres et brûler les maisons de mes canailles de vassaux? Je suis baron de Vouhilène. Et puis, laisser griller comme un rat ce pauvre père Stewart, et même cet imbécile de Narcisse? Nous serions cernés et massacrés ensuite, tout le pays se soulèverait, et l’insurrection monterait jusqu’à Tananarive. Autant en finir tout de suite. C’est plus propre.
»Razo se leva et voulut passer sa culotte. Mais la tête lui tourna, ses yeux chavirèrent, et il serait tombé si je ne l’avais soutenu.
»Sœur Ludine ramassa la culotte et la mit sur une chaise. C’était une femme d’ordre.
»Puis elle prit le fusil de Razo et me dit d’un air ferme:
»--Je descends avec vous.
»Et je compris: l’idée que ces pauvres petits enfants malgaches allaient être enfumés dans l’école lui fendait le cœur et lui bouleversait la cervelle. Mais je ne voyais pas sœur Ludine transformée en héroïque guerrier. C’était ridicule.
»Ne déshonorez pas votre cornette, lui dis-je. Est-ce qu’on porte les armes avec ce costume-là? Ce qu’il nous faudrait, c’est le prestige de l’uniforme: le poste défendu par une femme! C’est la meilleure façon de nous montrer perdus!
»--Vous croyez? Eh bien! ce ne sera pas long.
»Elle défit le paquetage de Razo, y prit un pantalon, une tunique, et courut, sans ajouter un mot, dans la cuisine, qui était une petite hutte, à l’autre bout de la terrasse.
»Trois minutes plus tard, elle revenait habillée en marsouin, oui, en marsouin, avec un casque en moelle de sureau, un pantalon à passepoil jaune, qui lui tombait sur les talons, et une tunique qui faisait de bien drôles de plis, mais sans paraître embarrassée le moins du monde, tant elle avait la tête dans les nues. Et son petit corps de vieille bonne femme l’eût fait ressembler à un enfant de troupe, sans la figure, qui était vieille, ridée, ratatinée--mais toute luisante d’enthousiasme. Razo était suffoqué, et moi, je ne songeais pas à rire, ni à protester, j’avais les larmes aux yeux.
»Je lui disais:
»--Sœur Ludine, vous êtes folle; sœur Ludine, je vous aime bien; sœur Ludine, nom de Dieu! allons leur casser la figure.
»Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’aurais démoli une armée de cent mille hommes à moi seul. Tout me paraissait joyeux, touchant, facile et sublime. Ce n’était pas de l’air que j’avais dans la poitrine, mais une espèce de flamme claire qui m’égayait le sang. J’étais fou, j’étais heureux, j’étais transporté; j’avais besoin d’éclater en cris, en chansons, en grosses bêtises et en actions extraordinairement courageuses, faites pour me soulager, faites _pour rire_. Je vous dis cela comme je l’ai senti.
»Les choses pressaient. Cinq ou six maisons d’Ambatoumalaze flambaient déjà. Trois ou quatre hommes, assommés ou tués à bout portant, tachaient le sol rouge. Les insurgés tiraient leurs munitions pour rien, ou pour montrer qu’ils étaient beaucoup. Les hurlements, de loin, faisaient comme une litanie dans une église. Ils montaient, grandissaient, puis s’affaiblissaient, puis repartaient. La porte de l’école avait été fermée. Stewart, par une meurtrière faisait feu tout seul, et ce bruit unique, maigre et comme tremblant de la défense, me glaçait l’âme. Il était maintenant cinq heures. Le soleil, très bas, avait de grands rayons obliques tombant sur la rizière qui séparait le poste du village. Une rizière, au fond, c’est comme un fleuve où il y a de la boue au lieu d’eau, et des herbes vertes par-dessus la boue. On ne peut la franchir que sur les digues qui la traversent.
»Je dis à sœur Ludine:
»--Il faut produire un effet grandiose et imprévu. Vous êtes le second corps d’armée. Descendez derrière le poste, tournez à droite, et passez la rizière sur la troisième digue que vous voyez là-bas. N’affaiblissez pas votre formation en vous attardant sur la route. Vous pourriez perdre des traînards! Une fois que vous serez sur la digue, l’ennemi vous verra: alors tirez. Par tous les saints du paradis, ne vous inquiétez pas de viser, mais tirez toutes les cartouches du magasin, rechargez et recommencez. Il s’agit de faire beaucoup de bruit, voilà tout.
»La sœur se mit à rire comme un brave homme.
»--Je ne suis pas ici pour autre chose, dit-elle. Mais comment est-ce qu’on remplit ça?
»Elle montrait son lebel avec l’air d’un nègre à qui on a donné un bon de poste et qui ne sait pas la manière de s’en servir.
»--Ah! c’est vrai, répondis-je.
»Et je lui montrai le mécanisme du cher petit outil. Elle comprit presque tout de suite:
»--Comme ça, et puis comme ça, et puis comme ça? C’est bon. Au revoir.
»Et elle s’en allait, quand je la rappelai en criant:
»--J’ai oublié de vous donner le point de direction.
»--Sainte Vierge, répondit-elle, c’est l’école! Vous n’avez pas besoin de le dire.
»Et elle partit pour de bon, en ordre de bataille à elle toute seule.
»Si je l’avais envoyée de ce côté, c’est que les gros murs en terre de quelques jardins la protégeaient pendant la première partie de la route, et aussi que la rizière, à la troisième digue, était moins large. Et vous comprenez bien que la traversée de la rizière était le passage dangereux, puisqu’il fallait avancer sur un petit mur où il était impossible de se dissimuler. J’attendais, pour l’appuyer, qu’elle se lançât dans cette traversée. Ce ne fut pas long. Elle avait couru comme une jeunesse et commença un feu roulant, hors de portée d’ailleurs. Mais ça ne faisait rien, la distance ne l’inquiétait pas, puisqu’à dix mètres elle n’aurait pas mis dans un porche de cathédrale.
»Je n’ai jamais vu travailler plus consciencieusement. Elle allait, tirait toutes les balles du magasin, faisait quelques pas, s’arrêtait pour recharger, repartait de plus belle avec la célérité d’un chasseur à pied, et du reste faisait tout comme moi, puisque de mon côté j’avançais sur ma digue comme un véritable Bonaparte au pont d’Arcole.
»Du poste de Vouhilène au village, il y a bien dix-huit cents mètres; mais nous avions ouvert le feu quand même. L’effet de cette intervention fut visible. Les brutes qui attaquaient l’école se retournèrent d’un air étonné. Ils croyaient évidemment tous--je suis sûr qu’on les avait prévenus--qu’il n’y avait qu’un Français valide à Vouhilène, et qu’il ne serait pas assez fou pour sortir. Mon insolence les impressionnait, et la démonstration parallèle de sœur Ludine n’était pas dans le programme. Ces insurgés d’Émyrne, vous le savez, étaient des malheureux qui mouraient de faim. Leurs sorciers les avaient poussés en avant, et les corvées, exaspérant la population tranquille, leur avaient donné des recrues; mais ce qui les avait rendus si hardis, c’était l’assurance que dans le village même personne ne résisterait, ni les gardes du poste, ni les habitants eux-mêmes. Or, voilà que ma garnison faisait une sortie. Devinez ce qui arriva?
--Parbleu, dis-je, les vertueux notables d’Ambatoumalaze, en vous voyant venir, ont retrouvé tout à coup les fusils du gouvernement, et s’en sont servis pour défendre les nouvelles institutions de Madagascar, au lieu d’en user pour les combattre; de quoi ils avaient eu la tentation violente.
--Vous connaissez le pays! C’est exactement ainsi que les choses se sont passées. Les quelques bourgeois à la peau jaune auxquels nous avions donné des armes ressentirent à notre approche des remords utiles et de saines inquiétudes. Ils se virent tout de suite passant en jugement. Ils frissonnèrent à la pensée de leurs biens confisqués, de leurs bœufs versés à l’ordinaire de l’infanterie de marine, et ils vinrent à notre secours, oui, ils vinrent à notre secours, ils sortirent de chez eux entourés de leurs fils ou de leurs clients qui étaient armés de zagaies! Sœur Ludine et moi n’étions pas à moitié chemin que déjà les insurgés recevaient des balles dans le dos.
--De sorte que, interrompis-je, vous vous êtes vus trois mille en arrivant au port?
--Vous exagérez, répliqua naïvement Barnavaux. Les notables étaient trois, plus une douzaine de porteurs de zagaies. Du reste, avec une sage prudence, ils reculaient au lieu d’avancer, car ils ne tenaient pas du tout à se battre, mais à manifester la pureté de leurs sentiments; aussi marchèrent-ils au-devant de nous, ce qui les éloignait du danger. Mais ce fut cependant un beau spectacle que celui qu’offrirent les colonnes Ludine et Barnavaux opérant leur jonction à la sortie de la rizière, et reçues par ces honnêtes alliés avec des protestations éloquentes de dévouement sans borne. J’admirai, sans m’en étonner, leur empressement à faire connaître leur identité.
»--C’est moi, Ratsimamangue, tu me reconnais, héroïque chef de Vouhilène, respectable seigneur? C’est moi, Rainimarou; n’oublie pas de dire au général comme je suis courageux!
»Je serrai rapidement la main de ces braves gens. Et après tout, c’est vrai qu’ils ne manquaient pas d’un certain courage, puisque les insurgés étaient bien une centaine autour de l’école et nous tiraient dessus d’assez près. Je fis exécuter une décharge générale, puis abritai provisoirement ma troupe derrière un mur à moitié démoli, afin de reprendre haleine.
»Ce qui se passa ensuite est assez confus. Après un crépuscule de vingt minutes à peine la nuit était tombée, une nuit noire, et les incendies allumés éclairaient comme peuvent le faire ces grands feux de paillotte, c’est-à-dire très fort et très mal. Ils servaient surtout à dramatiser la situation. Il semble que les assaillants de l’école soient presque tous revenus sur nous, ce qui donna du répit au père Stewart. Notre situation était bonne, et ils hésitaient à nous attaquer franchement. J’en abattis quelques-uns. Cependant j’étais inquiet. Ils étaient trop, beaucoup trop, et si je recevais un mauvais coup, la partie était perdue pour tout le monde. Ce souci m’ôtait un peu mes moyens; mon espoir avait toujours été que les notables des autres villages se mobiliseraient au bruit de mon attaque, et je trépignais en ne voyant rien venir.
»Tout à coup, il se passa une chose extraordinaire. Du haut du poste de Vouhilène, le canon se mit à tonner.
»Or, jamais, jamais il n’y avait eu de canon à Vouhilène! Et cependant on apercevait une forte lueur rouge, on entendait une détonation sourde et étouffée qui ne pouvait être confondue avec celle du fusil Lebel: quelque chose de grave, de sérieux, d’impressionnant. Mais d’obus, il n’en tombait nulle part. Le résultat de cette canonnade demeurait invisible. Je n’en revenais pas. Ce fut sœur Ludine qui comprit la première.
»--Ah! Razo, cria-t-elle, le bon Razo! Il allume les bombes du 14 Juillet!
»Et c’était ça! Le pauvre camarade, à moitié mort, avait pris les bombes du feu d’artifice, et il tirait tous ces gros pétards, l’un après l’autre. Comme le pasteur avait tenu à contribuer à l’inévitable solennité patriotique, nous avions pas mal de ces pièces. C’est ainsi que l’élément anticlérical, représenté par Razo, eut son rôle dans la célèbre journée d’Ambatoumalaze, et prit part à la victoire.
»Car c’était la victoire! Le poste de Vouhilène, entouré de flammes et de tonnerres, parut contenir une garnison invincible et des ressources militaires inépuisables. Et, naturellement, tous les villages environnants se levèrent enfin, marchèrent contre les pillards. Les notables armés sentirent partout s’éveiller leur vaillance. Il en vint d’Antsirika, il en vint de Talatakély, il en vint d’Ampasimbé-la-Sablonneuse; en vingt-cinq minutes tout le pays se couvrit de défenseurs inébranlables du gouvernement légitime de la République française. Et parmi eux, intrépide et superbe, je vis arriver cette vieille canaille de Rakoutoumangue lui-même, avec une troupe presque bien armée; les choses ayant tourné contre son attente, il tournait avec elles, et chargeait ses anciens amis. Comme il faisait bien les choses, il marchait drapeau français en tête, un drapeau français ramassé je ne sais où, pillé peut-être dans la maison d’un blanc; et cela, c’est plus drôle que tout le reste!