Sur la vaste Terre

Part 4

Chapter 43,762 wordsPublic domain

Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on refuser quelque chose à un blanc? Un des officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle, ingénieuse, charmante, et il nous précède dans les escaliers aux marches basses et irrégulières. Nous traversons deux hautes salles, parquetées de bois de rose et d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette heure, qu’elles semblent des cavernes souterraines, qu’on s’y heurte à des lits, à de vulgaires meubles européens, à des cabinets en marqueterie hindoue, dont la bizarrerie orientale amusa quelques instants le caprice des anciens souverains, et qui maintenant pourrissent dans ces espèces de greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés à la balustrade qui entoure le toit.

L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie a pris pour emblème, dresse au-dessus de nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et devant nous, c’est toute l’Émyrne.

La lumière du jour vers l’ouest se teintait déjà d’écarlate et de cramoisi; de grandes collines se heurtaient en désordre, baignant leur pied dans les rizières jaunies, tachées de marais, et la campagne sans arbres, onduleuse, immense, allait mourir au pied de l’Ankaratra dentelé, la montagne sainte, pleine du vol éternel des grands oiseaux de proie qui protègent cette demeure des morts divinisés. Sous nos pieds des maisons à arcades, des jardins, des églises, se pressaient, chevauchaient, dévalaient les pentes jusqu’à une large prairie verte, entre l’Ambohi-dzanahare, couturé de cicatrices, et le Lac sacré creusé par Radame: vue rapide et vraiment royale du miracle de cette ville fondée par l’hésitant génie d’un peuple qui maintenant se mourait.

Tout à coup, un murmure monta vers nous. Les taches blanches des lambas se précipitaient vers l’enceinte du Rouve; il sortait de cette foule un cri de pitié, un gémissement d’horreur infinie, et un homme déguenillé, tremblant, s’abattit sur le seuil même, disant des choses affreuses que nous n’entendions pas.

--O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce que c’est?... Viens voir Ramilina, j’ai peur.

Et nous redescendons en courant. Les invités sont déjà dans la cour, et devant la reine, devant les Européens en habit noir et en uniforme, un nègre est accroupi, couvert de sang, d’un sang desséché qui fait des plaques sales sur sa peau poussiéreuse. Ses bras sont hachés, des muscles blanchâtres apparaissent sur la chair grelottante, et ses dents claquent de fièvre. C’est Rainibozy, le chef des porteurs de Galliac.

Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, résigné, la phrase qu’il a peut-être répétée cent fois depuis son arrivée, qui n’est plus pour lui qu’un bout de rôle, une tragique leçon récitée.

--_Efa maty Ragalliac!_ On a tué monsieur Galliac!

Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, qu’on n’entend pas le gémissement de Ramary.

... L’homme parla, tendant vers nous ses mains mutilées d’où le sang coulait, et ce qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales étaient venus, une première fois, la nuit, attaquer un petit village où couchait la caravane de Galliac, qui avait résisté victorieusement, gardant son beau sang-froid, barrant la seule entrée d’une lourde pierre ronde, confiant aux habitants les cinq mauvais fusils qu’il avait emportés. Le matin il avait tenté de faire retraite sur Tananarive. Ses porteurs s’étaient enfuis, il était presque seul. A midi, il arrivait à pied dans un autre village, Manantsoa, écrasé par la fatigue et la chaleur.

--Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, avait dit le gouverneur. Va-t’en vite, ils vont revenir.

Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, entraînant avec leur bande tous les habitants du pays, qui avaient senti l’odeur du pillage, vu passer des caisses en métal brillant que leur rapacité croyait pleines de mystérieuses richesses. Pendant deux heures, blessé déjà, haletant, voyant venir la mort, il s’était défendu dans une maison bâtie de briques crues. A coups de bêche, on avait fait un trou dans la muraille pour parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, personne n’osait entrer. Alors on avait mis le feu au toit, et il avait péri brûlé, criant sa douleur, et sa peur même peut-être, son sang-froid et son courage vaincus par l’épouvante de la hideuse mort. Et le chef des rebelles avait attendu tranquillement la fin de l’incendie, il était entré, avait retrouvé en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, se penchant sur lui, un couteau à la main, s’était relevé en jetant à la foule un lambeau de chair dont l’arrachement avait laissé sur le ventre noirci une large blessure rouge, qui fumait. Rainibozy s’était lui aussi, défendu à la porte de la case, et on lui avait haché les mains.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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* *

... Ramary s’était réfugiée chez son oncle Raini-maro. Là-haut, sur la galerie supérieure de la maison, elle hurle sa douleur, et, jaillissant d’une robe bleue déchirée, ses bras nus se lèvent et s’abaissent au-dessus de son corps vautré à terre. Elle crie sans fin, les yeux pleins de lourdes larmes, ces beaux yeux que j’aimais pour leur enfance et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies ont été fichées en terre. Des formes humaines s’agitent tout autour, il en sort un murmure de causerie tranquille, et parfois un grand gémissement solennel et théâtral, répondant à quelque sanglot plus fort de la femme qui pleure sa misère, son gros chagrin fugace et violent d’enfant et de femelle. Ce sont nos porteurs, leurs femmes et leurs filles, les parents de la petite veuve, venus pour honorer le deuil terrible: et tous boivent du rhum que Ramary leur a fait offrir, selon les rites. Beaucoup sont ivres, et, accroupis ou couchés, ils écoutent les joueurs d’accordéon ou de guitare loués pour l’orgie des funérailles, tandis que d’autres font cuire des quartiers de bœuf, en plein air, au bout d’une baguette, et les mangent gloutonnement. Ces choses sont faites aux frais de Raini-maro et de sa nièce; mais l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux, surveille du coin de l’œil une assiette placée sur une table, et pleine déjà de petits morceaux d’argent: offrande des pleureurs et des pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement l’hospitalité funéraire. Cependant, un des vocérateurs accorde sa _valiha_, la tige de bambou, dont on a soulevé à même la souple écorce pour en faire des cordes musicales, et il chante la chanson de l’abandonnée:

«Je ne suis plus qu’un errant morceau d’écorce, éclaté des jeunes pousses du bananier; mais quand j’étais riche et heureuse, les amis de mon père et de ma mère m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient confus; quand je les prêchais, ils courbaient la tête. Aux parents de mon père, j’étais la protection et la gloire; aux parents de ma mère, l’ombre large contre les soleils brûlants. J’étais pour eux comme la génisse née en été, leur joie et leur richesse, j’étais celle dont on dit: Voici le grand figuier, ornement des champs, voici la grande maison, ornement de la ville; voici la protection, voici la gloire, voici la splendeur et l’orgueil, voici celle qui conserve la mémoire des morts! Car ils m’admiraient comme une stèle funéraire, haute et droite, et ils me recevaient avec des cris d’amour, et des saluts sonores.

»Et maintenant je suis comme l’écorce errante, éclatée des jeunes pousses du bananier, je suis laissée seule, désolée, inutile, haïe par la famille de mon père, rejetée par la famille de ma mère, considérée comme une pierre sur laquelle on fait sécher les vêtements au soleil, et qu’on repousse quand le jour devient nuageux. O peuple! durant que je parle, je me reproche moi-même, car je suis à la fois reprochable et déshonorée.»

Tous alors poussèrent de grands cris, et entonnèrent ensemble le lamento de la mort, sur un air harmonieux et lent. C’était à peine des paroles que ces paroles indéfiniment répétées, ce désespoir bégayé: «O tristesse, tristesse, larmes en la nuit!... O tristesse! voici sa mère qui pleure, voici nos enfants, voici nos parents qui pleurent, voici les esclaves en larmes... Larmes, larmes, larmes en la nuit!...»

* * * * *

Elle ne reviendra plus à la maison du docteur Andrianivoune, à Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la petite veuve désolée, et quand elle aura usé sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux sur les épaules, vers la demeure de son père, où un ruisseau qui fait du bruit arrose les cannes à sucre... Et je ne la reverrai jamais, jamais, pas plus que je ne reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît dans cette terre rouge, ni Kétaka, mon ancienne amie, qui n’oublie pas son injure. La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle aussi, à côté de moi. Le capitaine Limal a quitté Tananarive et, de cet autre grand amour, il ne reste également que des ruines.

--Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante dit vrai, nous sommes reprochables et déshonorées, nous sommes perdues... Perdues! Auparavant, nous ne savions pas ce que c’était, nous ne savions même pas si un homme était notre amant ou notre époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs, et nous vous avons aimés, et vous teniez à des choses que nous ne connaissions pas: la fidélité, la vertu, dont les missionnaires parlent aux ignorantes petites filles sauvages, durant les heures d’école, en attendant que les beaux officiers et les colons les ramassent à la sortie. Cependant, par insensibles progrès, nous arrivons quelquefois à croire que ces choses existent peut-être; et alors, vous nous quittez. La chère Ramary a une consolation: au moins son grand ami est sous la terre, pour toujours; il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec un mari malgache? Elle essayera, je le sais bien, quand elle sera vieille, mais elle sera malheureuse, elle pensera toute sa vie au blanc qui est mort, à des plaisirs et des bontés que l’autre, le Malgache, ignorera toujours; et il la battra, pour la punir d’avoir le cœur dans la pluie... Vois-tu, Ramilina, il en est de nos joies comme du royaume, elles s’écroulent. Vous viendrez en plus grand nombre, avec vos vraies épouses blanches, celles que vous gardez toute la vie, dont vous avez des enfants que vous ne jetez pas à la rue, et dont l’image est conservée dans un cadre d’or, sur la cheminée des belles chambres. Nous serons alors de petites malheureuses, méchantes et jalouses; il n’y aura plus de nobles, plus de gouvernement malgache, plus d’honneurs; le peuple sera comme de la poussière, et les femmes comme de la boue.

A ce moment la voix de l’un des chanteurs se fit entendre. Il prononçait, d’une voix rude et basse, un seul vers interrogatif, et le chœur des femmes et des enfants lui répondait:

--Ah! dis, qui donc est devant toi?--Je ne sais pas, je ne lui parle point.--Ah! dis, qui donc est derrière toi?--Je ne sais, elle n’a point parlé!--Pourquoi es-tu immobile et raide?--Laisse, je viens seulement de me dresser.--Pourquoi es-tu hagarde et hors de toi-même?--Je ne suis pas hors de moi-même, je songe.--Mais tu trembles, tu sanglotes?--Je ne tremble pas, j’ai froid.--Enfin, pourquoi es-tu si douloureuse?--Ah! je ne voulais pas avoir l’air douloureux, mais celui que j’aimais est mort!

* * * * *

--Non, il ne faut pas pleurer, me dit la princesse Zanak-Antitra. Si je dois finir dans le blâme, qu’importe qu’on me blâme aujourd’hui ou demain? Heureux ceux qui vivent: regarde comme les étoiles sont claires! Je suis seule, et tu es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas déjà ton amie, puisque j’ai été triste avec toi?

BARNAVAUX, GÉNÉRAL

La voix criait, en malgache, des injures grandiloquentes:

--Vous êtes des lâches, fils de lâches! Vos jambes ne tiennent plus debout, tant vous avez peur, et vous êtes tombés dans l’herbe, comme des vers! Descendez, pour qu’on vous voie! Descendez, pour qu’on vous tue! Les Sakalaves ne sont pas du sang des Houves! Ils ont des zagaies très longues, de la poudre plein des tonneaux, des cartouches plein de grandes boîtes, et que je devienne lépreux, et que mon roi devienne lépreux, et que tout son peuple devienne lépreux, si je ne me bats pas aujourd’hui! _Taïm-poury, taïm-poury_, vous êtes des _taïm-poury_!

«Taïm-poury» est un très gros mot qu’il est inutile de traduire. Le Sénégalais Oumar N’diaye qui avait appris le malgache depuis son arrivée dans l’île--car il y avait épousé trois femmes--grinça des dents et se dressa sur les genoux et les mains en faisant le gros dos, comme une panthère noire prête à bondir.

--Couche-toi, Oumar, dit Barnavaux. Tu prendras ta revanche tout à l’heure, quand le détachement Limal les aura tournés.

Docilement, Oumar s’aplatit dans l’herbe. Barnavaux n’avait pas de galons, mais c’était un blanc, appartenant au respectable corps de l’infanterie de marine, et un bon soldat. Oumar savait cela: il avait confiance. Pourtant il lâcha un coup de fusil, au jugé, par manière de protestation, et ses douze camarades sénégalais firent comme lui. D’en bas, la détonation sourde et fêlée tout ensemble d’une trentaine de vieux mousquets sakhalaves répondit sans résultat.

On ne voyait rien--rien que le vaste épanouissement des lataniers du val inférieur, les beaux lataniers du Bouéni, qui sont des arbres nobles, d’une simplicité dédaigneuse. Ils étaient nombreux. Jusqu’aux limites de l’horizon, dans la lumière chaude du jour, ils dressaient au-dessus de la brousse vulgaire les colonnes de leurs troncs lisses, l’ombelle harmonieuse de leurs verts éventails; mais chacun d’eux, en aristocrate un peu hautain, restait séparé des autres par un espace vide, maintenait autour de lui son domaine séparé d’air et de soleil. Ces arbres riches, distingués, égaux entre eux, eussent régné seuls sur l’étendue, sans la voix. Et encore, était-ce vraiment le petit lieutenant d’un roitelet sakhalave, qui depuis le matin proférait ces magnifiques invectives? Elle semblait, cette voix exprimer la fureur même de la forêt que nous envahissions pour la détruire; car il y a de l’or au Bouéni, et l’or est l’ennemi des arbres. On les arrache pour fouiller la terre, on les coupe pour boiser les galeries, on les creuse pour fabriquer les canaux où l’or lourd s’accroche et brille, on les brûle pour faire de la place, pour le plaisir, pour rien: car l’animal qui gaspille et qui gâte le plus, ce n’est pas le singe, c’est l’homme.

Barnavaux, dans un langage où la condescendance se mêlait à quelque familiarité, daigna répéter aux Sénégalais les instructions du capitaine Limal. Il s’agissait de «laisser causer» les Sakalaves et de les retenir. Le capitaine arriverait par le nord, à l’autre bout du vallon, avant la fin du jour. Alors on pourrait s’amuser, pas avant. Les Sénégalais, grands enfants soumis et féroces, comprirent très bien, parce que le ton était ferme et les paroles puériles. Barnavaux se retourna sur le dos et bâilla.

--Je voudrais bien savoir, dit-il en s’adressant à moi, pourquoi ces Sakalaves se défendent si bien. Ils ne travaillent pas la terre, ils laissent leurs bœufs courir la brousse, mangent des racines les trois quarts du temps et appuient leurs fusils sur la cuisse, au lieu d’épauler, ce qui est contraire à la théorie. Mais ils se font tuer et vous tuent très proprement. Des gens qui ne font rien de leur pays et ne veulent pas qu’on y aille, c’est incohérent. En Émyrne, au contraire, les habitants savent lire, écrire et compter comme des bourgeois de France. Ils ont des champs, du bétail à l’engrais, des moissons, des églises, des gouverneurs, des pasteurs protestants, des curés catholiques, tous les plaisirs de la civilisation, et ils se sauvent pour une ombre. Je crois que c’est parce qu’ils ont trop d’imagination.

Je me mis à rire, et il continua:

--Oui, c’est parce qu’ils ont trop d’imagination! Regardez les Sénégalais. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui est camus: aussi font-ils de très bons soldats. Mais ces gens d’Émyrne, ils prévoient, ils calculent et ils exagèrent, juste comme s’ils lisaient les journaux. Alors on leur fait prendre un épouvantail à moineaux pour une armée. Quand je me suis couvert de gloire, à Ambatoumalaze...

Et ce que Barnavaux me conta ce jour-là, sur le sommet d’un plateau calcaire, tandis que le chef sakhalave hurlait dans la vallée, que le soleil baissait tout doucement sur notre gauche, et que, dans l’énervement de l’attente, nous lancions parfois, au hasard, un feu de salve sur les lataniers dédaigneux, ce qu’il me conta, je vais le dire.

* * * * *

«... A l’époque dont je vous parle, mon camarade Razowski et moi nous gardions seuls le poste de Vouhilène. Car c’était ainsi que le général tenait le pays: des blockhaus assez éloignés les uns des autres, et, dans chaque village, un homme ou deux, de sorte que l’uniforme, étant partout, faisait régner une crainte universelle et salutaire. Mais vous savez s’il y a des villages en Émyrne! Tout notre régiment de marsouins finit par être dispersé, homme par homme, à trente lieues à la ronde. Andral, notre colonel, n’était pas content. Il allait voir le général et lui disait:

»--Je voudrais bien savoir ce qui me reste à commander: Une escouade! Qu’on me remette caporal tout de suite, ce sera plus vite fait.

»Et le général répondait:

»--De quoi vous plaignez-vous? J’ai partagé le pays entre vos hommes, ils ont tous des gouvernements. Est-ce que ce n’est pas ainsi qu’on a créé la noblesse, dans la nuit des temps? Vos marsouins ont eu de l’avancement. Ils sont devenus ducs, marquis ou barons.

»A ce compte, j’étais baron de Vouhilène, et le colonel Andral n’était rien, ce qui prouve que le général exagérait. Mais il y avait un peu de vérité tout de même. Ah! ce temps, ce temps où moi, Barnavaux, avec ma solde de fusilier de deuxième classe, j’étais pourtant un seigneur; où, quand je jetais les yeux autour de moi sur les hommes, les maisons, les terres, les eaux, je pouvais me dire: «C’est moi qui commande»; où il n’y avait entre moi et le président de la République que deux personnes, le général et le ministre: ce temps-là, voyez-vous, je le regretterai toute ma vie. Voilà ce que c’est que d’avoir bu à la coupe du pouvoir.

* * * * *

»Comme tous les anciens villages d’Émyrne, Vouhilène était campé au sommet d’une bosse de terre rouge, et les habitants, à une époque que j’ignore, l’avaient fortifié en creusant tout autour un fossé, autrefois profond, maintenant à moitié comblé. On ne pouvait entrer que par deux portes faites, à la mode indigène, de longs blocs de granit qui servaient de piliers, et d’une énorme pierre ronde, qu’on roulait entre ces piliers. Chaque soir, on calait cette belle géante par derrière avec des cailloux: et c’était magnifiquement sauvage! Quand je suis arrivé, cette enceinte ne contenait plus guère que des tombeaux, de très vieux tombeaux, couverts de larges dalles et surmontés de petites chapelles en bois, dans lesquelles jadis on déposait des nourritures pour les ombres des morts. Ces maisons en miniature étaient à peu près les seules, et les ombres étaient bien tranquilles, car les habitants, peu à peu, avaient redescendu la colline, traversé une grande rizière, bâti un village assez riche qui s’appelait Ambatoumalaze. Et au delà de ces maisons bien assises, presque confortables, proprement couvertes en paille, c’était une vaste plaine, à demi inondée, coupée de digues, cultivée partout, verte à ravir les yeux, semée de tant de hameaux qu’on eût dit, en très grand, une prairie avec ses taupinières. Puis les bosses de terre rouge recommençaient, et derrière elles, au crépuscule, on voyait monter des fumées: car tout ce pays, avant l’arrivée des Français, était grouillant d’hommes.

»La guerre et l’insurrection en avaient fait fuir beaucoup, qui vivaient de pillage ou qui mouraient de faim--qui mouraient, le plus souvent. C’étaient ces brutes affolées qu’on appelait des Fahavales. Le nombre de ces rebelles diminuait tous les jours, précisément parce qu’ils prenaient le parti de mourir ou de rentrer chez eux bien sagement. Mais, en rentrant, ils trouvaient leurs silos à riz vidés, leurs bœufs volés, et leurs champs n’ayant pas été semés cette année-là, ils étaient devenus terriblement misérables: d’autant plus que nous leur apportions toutes les beautés d’un gouvernement perfectionné, des impôts sur les terres, des impôts sur le bétail, des impôts sur les marchés, des contrats de travail obligatoires, des corvées pour faire des routes, tout ce qui permet d’écrire de beaux rapports, qui sont résumés dans les journaux de France. Il y avait des jours où je plaignais mes vassaux.

* * * * *

»Stewart, le pasteur protestant, qui possédait à Ambatoumalaze une école et une espèce de petite église, venait nous voir presque tous les jours et nous faisait ses doléances sur l’état du pays. Ce n’était pas un méchant homme. Depuis trente ans qu’il vivait à Madagascar, il était devenu plus Malgache qu’Anglais, et nourrissait en même temps pour ses ouailles, une incurable défiance et une indulgente sympathie. Il croyait savoir parler français--en quoi il se trompait scandaleusement--mais enfin, c’était un blanc, nous vivions à peu près d’accord. Mon camarade Razowski, que j’appelais par abréviation Razo, dévalisait peu à peu sa bibliothèque et passait des journées à lire la _Vie de Jésus_ de Renan et une autre chose d’un docteur allemand sur le même sujet. C’était un garçon qui avait passé des examens en France, et fait des discours dans les réunions publiques avant de devenir marsouin. Il disait qu’il était positiviste, libertaire, et anticlérical. Nous en avons comme ça quelques-uns dans l’infanterie de marine, qui est un corps d’élite. Mais c’est encore plus beau dans la légion étrangère, où l’on prétend qu’il y a un évêque.

»Je ne sais pas si c’est l’eau de la rizière ou bien les bouquins, mais Razo tomba malade, très malade: de l’anémie tropicale. Vous savez comment on en meurt: d’une façon lâche et poétique. Une éternelle petite fièvre, qui élève à peine le pouls, des langueurs et puis des accès nerveux comme une jolie femme, l’impossibilité de manger, un grand dégoût de vivre. La fin arrive tout doucement, et on l’accepte sans ennui, pour mieux dormir.

»J’encourageais Razo. Je lui disais:

»Ne claque pas. Tu ne vas pas me laisser ma baronnie à moi tout seul!

»Il souriait, se replongeait dans ses livres, rêvassait, ou bien disait des bêtises. Un lieutenant, qui vint pour inspecter le poste, vit bien qu’il était très pris et dit qu’il allait envoyer le major. Le major se fit attendre, et, à sa place, sœur Ludine, du dispensaire, tomba chez nous un beau matin et prit l’habitude de passer ainsi, tous les quatre ou cinq jours, pour réconforter mon malheureux camarade.

»Le pasteur était très poli quand il la rencontrait. Elle donnait de bons conseils à Razo, lui parlait de sa mère, l’invitait à sauver son âme. Mais lui répondait toujours qu’il était anticlérical, positiviste, libre penseur, et qu’il voulait mourir comme un homme. Le pasteur arrivait là-dessus et prenait part à la discussion. De temps en temps, il était avec sœur Ludine contre Razo et de temps en temps il se mettait avec lui contre elle. A la fin, Razo, qui n’avait plus la force de crier, se retournait contre le mur et pleurait d’énervement.