Sur la vaste Terre

Part 3

Chapter 33,833 wordsPublic domain

D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la cernait, la ville entière vivait en une indifférence chantante, voluptueuse et séductrice. La saison des récoltes était venue, les grandes rizières avaient jauni; courbées sur la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille grossière, les jeunes filles coupaient au pied les gerbes. Vers le soir, on les voyait revenir, tenant dans leur main droite un des lotus violets éclos dans les marais féconds, au milieu des touffes pressées de la bonne plante nourricière. Elles remontaient ainsi les collines, leur frêle figure brune calmée et lassée de travail, la belle fleur pareille, sur leurs voiles blancs, à une étoile bleue, les cheveux aux épaules, le soleil derrière elles; et de petits enfants nus les suivaient, couverts de boue, et riant d’une joie sans cause. Toutes, les maîtresses et les esclaves, ayant été à la moisson, se retrouvaient le soir autour des marmites de riz fumant, car une singulière égalité régnait entre les seigneurs et les serfs, et la simplicité d’une habitation et d’une nourriture communes adoucissait la barbarie de l’esclavage; mais parfois on entendait une mère pleurer, comme Rachel, parce qu’elle allait être privée de son enfant, vendu au loin.

* * * * *

... Vers cette époque, la femme esclave que possédait Kétaka mit au monde une petite fille. Cette chose à peine vivante avait une mine noiraude et sérieuse, et ne pleurait pas comme les enfants d’Europe; sa mère la portait sur son dos, emmaillottée dans les plis de son lamba, ou la posait toute nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. Kétaka fut bien heureuse. C’était pour elle un accroissement de fortune, un agrandissement de sa dignité; d’ailleurs, d’après les coutumes, elle était moralement la seconde mère de ce tout petit, et cette responsabilité lui donnait à la fois de l’orgueil et de l’amour. La maison compta de la sorte un hôte de plus. Nous avions aussi un singe, un chien, un mulet, beaucoup de poules et de dindons et deux petits cochons noirs.

Ainsi notre vie coulait dans une paresse heureuse. Ramary avait choisi la meilleure part; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de choses et dirigeait la maison. Je croyais l’aimer seulement parce qu’elle m’appartenait, sans m’apercevoir que des sentiments plus intimes se mêlaient pour me lier à elle, et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant des soins pénibles, elle s’était emparé de moi plus que je ne la possédais. Les grandes pluies estivales avaient cessé, la poussière rousse du sol desséché montait par larges cercles dans le ciel toujours pur, et le besoin me venait parfois d’associer cette beauté immuable et sèche du paysage avec la politesse immuable et réservée des habitants. Kétaka était bien de leur race. Elle en avait la fierté, l’avarice, l’esprit processif, formaliste et dominateur. Il y avait encore d’autres éléments, je le sais bien: une lâcheté qui s’écrasait devant la force brutale, un mépris déférent pour l’étranger auquel elle était soumise. Mais le fond de son âme obscure, au-dessous même de principes raides et solides, contraires aux nôtres, légués par l’hérédité et la tradition, c’était un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination farouche à ne jamais demander grâce, et à garder sa liberté, à vivre dans _les idées qu’elle comprenait_.

J’avais acheté un jour, dans une vente publique, une centaine de mètres de cretonne rouge, où étaient imprimées de grandes roses pâles. Tout de suite, Kétaka prit un marteau, des clous, fabriqua une espèce d’échelle, et commença elle-même de tendre la pièce où nous vivions, plaçant l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, active, agile, infatigable, avec la vanité secrète de servir à quelque chose, d’être une maîtresse de maison qui sait créer un intérieur.

--Tu travailles très bien, petite Kétaka! lui dit Galliac en riant; mais tu ne coucheras jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu pas que Ramilina trouve que tu n’es pas gaie, et en a assez de toi?

C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait point la plaisanterie. Quand je revins pour le repas du matin, elle m’adressa d’un ton froid quelques paroles dans cette langue provinciale et surannée que j’avais parfois du mal à comprendre et que, cette fois encore, je ne compris pas...

Et je répondis: «Oui», malgré cela, suivant l’immémoriale habitude des sourds et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, n’entendent pas ce qu’on leur dit. Elle prononça encore d’autres paroles, et je répondis «oui», encore au hasard sans même essayer de deviner. Le soir, elle avait disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de celle qui jamais ne quittait ma demeure, que je crus à une escapade et attendis avec sécurité. Mais Ramary me dit alors:

--Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a demandé si c’était vrai que tu ne voulais plus d’elle et tu lui as répondu «oui». Elle t’a demandé s’il fallait chercher les menuisiers pour finir ta belle chambre, et tu lui as répondu que c’était bien. Elle a fait suivant ton désir.

Et je me sentis profondément seul. Je fus comme un enfant auquel il manque son jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro. La faire chercher? Et mon orgueil, à moi, mon orgueil blessé d’Européen! Elle était partie sans un mot de reproche, sans une récrimination, sans une larme. J’étais plein de fureur devant une décision si vite prise, une résignation si dédaigneuse. Et ce fut la princesse Zanak-Antitra qui fit les démarches, finit par nous raccommoder, et Kétaka revint, toujours la même, avec une fierté de déesse et d’idole.

Et cela dura ainsi... Des joies de tous les jours qui n’étaient pas des joies, parce que c’est la loi humaine qu’il se faille blaser, des inquiétudes, de petits froissements, des soucis que je me rappelle maintenant comme des délices. Puis la maison se vida de Galliac, mon presque frère.

Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et partit malgré les incendies, les prédictions sinistres, les départs d’autres Européens qui n’étaient point revenus. Mais il avait goûté de la brousse et il la lui fallait. Ce n’était même pas un voyage qu’il allait accomplir; quinze jours dans le sud, à une vingtaine de lieues de Tananarive! Il en haussait les épaules. Le matin, au milieu de ses bagages et de ses porteurs, c’est à peine s’il s’émut, parce qu’il ne voulait point s’émouvoir. Pour Ramary, il allait à la chasse.

--Adieu, vieux!

--Adieu, vieux!

Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux de celui qui reste, est-ce que cela se dit? Ah! que je l’aimais pourtant, et comme il m’aimait! Mais l’avouer, mais s’embrasser, quand on vieillit, quand on a la peau durcie par les soleils de là-bas, et des lèvres viriles qui trembleraient dans un sanglot, si l’on tentait de leur faire dire la tristesse de l’abandon? Non: «Adieu, tu m’écriras?--Crois pas. Pas moyen.--Alors, adieu!--Adieu!»

La petite caravane s’éloigne, tourne le lac, se perd au delà de la place sainte, où chaque année la reine réunit son peuple derrière l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant, même du haut de ma galerie, je ne vois plus rien. Mais j’entends un grand sanglot. C’est Ramary qui pleure, qui pleure à chaudes larmes, la figure cachée dans ses voiles, et ne veut pas être consolée:

--Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux, mais ça n’est pas vrai. Il est allé se battre, et je ne le reverrai plus jamais!

*

* *

--Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly qui veut te faire visite, me dit Kétaka.

La «Statue-de-terre-cuite» est devant moi, accompagnée d’une esclave qui porte un panier de bananes et d’oranges, un poulet et des œufs, car il n’est point convenable de faire une visite de cérémonie sans offrir en même temps un cadeau. Elle est revenue de Mouramangue avec le lieutenant Biret, son ami. Elle est heureuse de retrouver ses sœurs unies à des vazahas illustres, et demande la permission de venir les voir souvent. J’accorde toutes les permissions possibles, sans hésiter.

Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà: figure intelligente et sèche, impénétrable et polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la faisaient ressembler à Kétaka. Tout de suite elles commencèrent ensemble une longue, une interminable conversation, se donnant des nouvelles des frères, des parents, des bêtes et des hommes, des terres à riz et à manioc, allant soupeser la négrillonne, future esclave que sa mère esclave avait donnée à Kétaka. Et je compris combien les intérêts de la famille et du clan tenaient de place dans ces âmes, et combien mon fugace passage dans leur vie les occupait peu. Dans leur consentement à nous traiter en maîtres et en époux, il entrait autant de condescendance que de crainte et de faiblesse, et je devinais en elles des griefs silencieux, un mépris mérité pour notre ignorance de certains rites et de certains devoirs, des jugements portés d’après des principes moraux qui ne sont pas les nôtres... Sary-Bakoly revint souvent; puis une fois elle m’annonça qu’elle allait passer quinze jours dans sa famille, avec la permission du lieutenant.

--Tu entends, Ramilina? me dit mon amie.

Et je répondis, comme toujours, que j’entendais parfaitement. Ma quasi belle-sœur me fit alors un grand remerciement, avec un air de gratitude singulière, comme si je venais de prendre un engagement important.

Ramary n’assistait point à ces conversations. On la considérait comme une trop petite fille, et son grand amour pour Galliac en faisait une espèce de traîtresse, la mettait en dehors de la famille et des usages. C’est ainsi que se prépara la catastrophe, en même temps qu’une autre, plus tragique et irréparable.

*

* *

J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une faveur un peu ironique, et toute particulière, parce que son ménage avec le lieutenant Biret me paraissait présenter des caractères intéressants. Il différait beaucoup des nôtres: c’était Sary-Bakoly qui tenait les cordons de la bourse. Tous les mois--un lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros appointements, et, quand il est amoureux, il faut bien qu’il consente à quelques sacrifices,--le lieutenant Biret remettait à son amie le montant total de sa solde. Sary-Bakoly tenait les comptes, lui donnait au jour le jour son argent de poche, et acquittait les notes de son tailleur. On eût dit, de la sorte, une revanche individuelle indigène contre notre système colonial. Et quel est, en effet, le principe de ce système? que l’indigène paye, et que nous administrons avec son argent, après avoir prélevé, comme il convient, les appointements de nos fonctionnaires, et en gardant pour nous le bénéfice. Ici, c’était l’amant européen qui payait, la maîtresse indigène qui administrait, en gardant tous les profits: et ce renversement des rôles m’inspirait parfois de salutaires méditations. Mais on a tort de confondre les considérations générales de la politique, et la conduite d’un ménage. Le départ de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le ton tout gracieux et dégagé des adieux que je lui fis, et aussi--cet aveu est humiliant, mais je le dois faire--l’indélicatesse avec laquelle le lieutenant Biret s’empressa de profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, furent la cause de graves désordres.

Ce fut Joseph, mon _boy_, qui se chargea de m’avertir. Il advint qu’un soir, en servant à table, il manifesta qu’il avait quelque chose à me dire.

Les femmes faisaient cuisine à part: un plat de riz cuit à l’eau, avec du sel, du piment et du sucre; des poissons secs ou un peu de viande dans les grands jours, telle était leur nourriture. Il n’eût point été digne de les recevoir à notre table, et d’ailleurs cette faveur les eût embarrassées, pour une raison matérielle bien simple: elles n’étaient point capables de se servir d’une fourchette. La cuiller seule a pénétré dans la civilisation malgache. J’ai dîné chez la reine, avec toute sa famille, avec les filles des ministres, avec les femmes de tous les grands de la cour--quelles femmes et quels grands!...--et je ne sais pas s’il en est cinq ou six qui connaissent l’usage d’un autre instrument de bouche. Aussi l’attitude de la reine, de ces dames, de ces demoiselles, était-elle héroïque: elles siégeaient, souriaient, et ne mangeaient point. Il est vrai que beaucoup se rattrapaient sur le champagne. Ajoutez que nos épouses, malgré toute leur noblesse, venaient des champs. Elles ne s’asseyaient sur une chaise que pour accomplir un certain nombre de gestes que leurs maîtres protestants et catholiques leur avaient appris: écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on avait omis de leur enseigner à manger comme les blancs, il leur fallait être accroupies sur une natte, devant la marmite fumante. C’étaient encore de petites sauvages.

Donc Joseph, mon _boy_, servait mon repas, solitaire depuis le départ de Galliac, et j’avais pris l’habitude de le laisser parler, pour atténuer l’ennui de l’heure. Je l’estimais pour sa politesse, sa douceur, son hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique; enfin, il était assez délicieusement paresseux pour préférer l’ignominie ou la bizarrerie des tâches à leur rudesse. En ce moment, il était en train d’enlever avec gravité, du bout d’une paille, les fourmis qui nageaient dans ma tasse de café. Les fourmis étaient la plaie de la maison. Il y en avait partout, et surtout dans le sucrier. On avait beau cacher ce vase dans les endroits les plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un océan de vinaigre, le fermer par des procédés perfectionnés, on y trouvait toujours autant de ces petites bêtes que de grains de sucre en poudre. Le plus simple était de se servir en faisant pour un instant abstraction de ces corps étrangers, et de les faire pêcher ensuite par son domestique. Joseph ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi non plus.

Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une façon inhabituelle, dont l’importance de l’opération précédemment exposée ne suffisait pas à rendre compte.

--Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que Kétaka a passé la journée chez le lieutenant Biret?

Joseph avait vu avec chagrin la régularité de nos mœurs. Il eût aimé être, dans la maison, non seulement Ganymède, mais encore Mercure, à cause des profits. Je lui déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil calomniateur. Seulement, un quart d’heure après, j’avais la faiblesse d’interroger Kétaka.

--Si j’ai été chez le lieutenant Biret? dit-elle. Oui! Puisque la Statue-de-terre-cuite l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme, et qu’elle est ma sœur.

--C’est bien. Tu vas partir ce soir.

--Il fait nuit. Attends jusqu’à demain, dit-elle tranquillement. Il n’est pas convenable qu’une femme sorte dans la rue à cette heure.

--Va-t’en! dis-je.

Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa:

--O Ramilina, pourquoi es-tu fâché? Puisque c’est le lieutenant Biret, et puisque Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer: ce sont les rites... elle aurait été montrée au doigt.

Dans sa douleur, elle appuyait son nez contre ma joue, à la mode de l’ancien baiser malgache, en aspirant l’air.

--Va-t’en! dis-je encore à Kétaka, plus rudement.

Elle ne baissa pas son regard noir, et dit à sa sœur à voix haute, en me montrant:

--_Afabaraka izy!_ Il est déshonoré

Une heure après, elle était partie, sans faire de bruit, sans daigner même me revoir, incapable de demander grâce.

J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. L’insulte que j’avais faite à sa sœur était impardonnable. La place que Sary-Bakoly avait quittée, les coutumes des ancêtres ordonnaient à Kétaka de la prendre, et c’était toute sa famille que j’avais insultée en la chassant pour avoir rempli l’antique et imprescriptible devoir.

--Moi, je te pardonne, me dit Ramary, parce que tu es l’ami de Galliac. J’aime mieux me compromettre moi-même, me fâcher avec les miens, que de quitter cette demeure où il reviendra... hélas! reviendra-t-il?--Mais les autres, ils l’auront toujours en mépris.

La princesse Zanak-Antitra elle-même me donna tort. Et, comme elle me voyait veuf, comme Ramary, esseulée, était très triste, elle ne trouva rien de mieux que de lui faire envoyer une invitation pour une sauterie d’après-midi chez la reine. En ma qualité d’Européen, on serait trop heureux de me recevoir; Ramary me devancerait, et je la pourrais rejoindre discrètement. C’était un grand honneur que d’être prié à ces fêtes assez intimes: la petite abandonnée en sauta de joie.

--Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, ton ami Galliac te les rendra. Il faut dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des souliers de soie noire, des _kiraro merinosy_, c’est si joli! J’ai la robe qui m’a servi pour la fête des tombeaux: elle est magnifique, couleur de cuivre rouge; mais je mettrai un nouveau corsage, et, avec des bas blancs, un corset comme les dames blanches, je serai très belle.

Trois jours à l’avance, il vint une matrone pour préparer sa coiffure. Elle lui lava les cheveux, et les oignit de pommade à la rose. Puis, et cela dura près d’une demi-journée, elle les tressa en une infinité de petites nattes, comme on fait parfois en France pour la crinière des chevaux; enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit les nattes, les cheveux retombèrent, ondulés, pareils à des vagues noires et brillantes; et le matin même de la fête, avec l’aide de mon domestique Joseph, enchanté de trouver une occupation peu pénible, on lui dressa un chignon compliqué. Elle partit dès deux heures sonnées, fière des quatre esclaves loués qui la portaient en filanzane,--car elle s’était payé un équipage!--fière de sa robe aux reflets métalliques, où la taille, j’en ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa place; fière aussi d’avoir quitté sa puérile brassière pour ce raide corset; pour cette contrefaçon de toilette parisienne, son lamba aux plis chastes, qui donnait de loin à sa mine de jeune singe adroit un peu de grâce antique, un charme léger, une élégance longue et souple; elle partit, faisant sonner sur l’escalier ses souliers de mérinos, et, resté seul après elle, je songeai à sa démarche ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta--la démarche silencieuse de ses pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient cambrer les reins, et dresser sa jeune tête.

Et à mon tour j’appelai mes porteurs, pour me rendre au Petit-Palais où l’on dansait ce jour-là.

Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville sainte qui jadis contenait Tananarive entière, au delà des tombeaux des vieux rois, il dressait ses arcades de bois légers qui s’enlevaient sur des chapiteaux de couleur brune et chaude. Du dehors, on entendait déjà le bruit d’un mauvais piano: j’entrai.

Au fond d’une salle carrée, dominée par une galerie circulaire, la reine était assise sur son éternel trône doré. Elle était laide, sèche, assez vieille déjà, et n’avait pas eu d’enfants. Si même elle était devenue mère, il était décidé d’avance, par la loi du royaume, que sa progéniture, ayant pour père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas de caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, elle-même n’avait pas sans mélange, dans ses veines, le sang des Malais qui, après de longues aventures perdues dans l’obscurité des temps légendaires, avaient poussé jusque sur les plateaux rouges et stériles, d’où ils étaient ensuite, d’un mouvement énergique et prudent tout ensemble, descendus à la conquête de l’île. Les unions politiques de ses aïeux avec des filles sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient noirci son teint, jeté en avant sa bouche dure, et l’on sentait dans tout son être, avec une dignité assumée mais habituelle, de l’intelligence, de l’astuce, une violence contenue, de longues rancunes, peut-être un désir de vengeance amer, muet et brûlant. Ce n’était un mystère pour personne que les conquérants français l’accusaient de conspirer, racontaient de louches histoires de lettres signées d’elle, scellées de son sceau, prises entre les mains des insurgés. Et cependant ces mêmes conquérants venaient en uniforme à ses fêtes, dansaient, courtisaient ses filles d’honneur; et dans cette salle, tandis que leur taille se courbait pour des saluts, leurs yeux, leurs gestes, leurs voix semblaient prédire des exils et des poteaux d’exécution.

Ramary regardait tout cela avec des yeux gais, parce que l’heure était joyeuse et qu’elle ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. Elle sautait, se laissait entraîner par les beaux officiers, retrouvant des amies, se faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, furetant dans les salles voisines; et tout à coup elle vint me dire en mettant un doigt sur sa bouche:

--Ramilina, viens voir!

Et ce qu’elle me montra, c’était, dans une pauvre chambre, étroite comme une prison, tendue d’un papier déteint, un vieil homme qui me reconnut et m’appela.

L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau premier ministre. Et comme cette fonction jadis était terrible et auguste, pour l’amoindrir et la déconsidérer, on la lui avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif et bête. Caché dans ce trou, vêtu d’une sale robe de chambre, assis devant un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, il considérait d’un œil anxieux l’espace laissé par l’écriture au bas de la page.

--J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il à voix basse. Où faut-il signer?

Et quand je lui eus montré la place du doigt, il continua timidement:

--Est-ce que c’est vrai que vous allez démolir la cabane d’Andrian-ampo-in-Imérina?

C’était une humble hutte de bois et de paille, où vécut le fondateur de la dynastie, et de laquelle il avait marché à la conquête de l’île, aidé par les premiers Européens qui préparèrent du même coup la grandeur et l’anéantissement de la dynastie. Entre leurs larges palais modernes, dans l’orgueilleuse conscience du chemin parcouru, ses successeurs avaient conservé l’antique demeure. Elle penchait à droite, vaincue par le temps, pieusement étayée, révérée toujours, et, pour fouler la cendre du foyer de cette masure presque en ruine, il fallait être d’un sang noble. Depuis trente ans la vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la gardait, n’avait jamais pénétré dans la partie réservée aux seuls hommes libres, derrière le poteau central; et pour sortir de la hutte elle se faisait porter, afin de ne pas souiller, de ses pieds avilis de servitude, la meule ronde qui servait de marche au seuil sacré.

--Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, que vous allez la démolir?

Et je répondis vaguement:

--Il y a des projets aux Travaux publics pour l’embellissement du Rouve.

--On dit, murmura-t-il, honteux de sa superstition, que lorsque les cinq pierres de son âtre auront disparu, c’en sera fait du royaume... Tout ce que vous faites est bon, mais je ne comprends pas toujours. Je suis très vieux, très malade. Est-ce que vous croyez que la France voudra bien me laisser m’en aller?

Comme je ne répondais pas, il considéra d’un air abattu le grand sceau, instrument de ses fonctions dérisoires, et ajouta:

--Je vous ennuie. Allez danser.

Si nous n’étions pas venus y substituer la nôtre, eût-elle pu vivre, la civilisation ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet empire en moins d’un siècle, commencé d’assimiler nos sciences et nos religions, sans trop de gaucherie, comme on retrouve une chose perdue, dont on reconnaît l’usage? A cette heure je la voyais s’effondrer, et, comme si nous avions eu besoin d’une excuse, nous cherchions à nous repaître du spectacle de ses ridicules et de ses vices. Des danseurs avaient découvert dans une pièce écartée la princesse Rasendranoro, que la reine, sa sœur, avait fait enfermer parce qu’elle était ivre, comme tous les soirs; et ils la ramenaient vacillante, injurieuse, roulant son corps énorme jusqu’au trône où elle vint s’appuyer en riant. Près d’elle, le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, qui jadis avait fait assassiner des Français dans les rues de Tananarive, penchait son front bas et ses yeux sanglants, comme un taureau méchant mis sous un joug dont il frémit.

--Viens, dis-je brusquement à Ramary. Je me sens triste, ici. J’aime mieux visiter le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.