Part 2
Au ciel, la féconde poussière des astres avait germé; la voie lactée traversait la profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement visible qu’on l’eût prise pour un immobile nuage. A un point donné elle bifurquait, et l’une de ses branches se perdait, s’évaporait graduellement dans l’infini de l’ombre. Les grands arbres faisaient frissonner leurs feuilles avec une douceur paternelle, car les hauteurs qui dominent Antsahadinta sont boisées, miracle de beauté et de majesté dans l’aride Imerina. Et c’est pour cela qu’elles sont saintes, comme les onze autres collines couronnées de forêts où les premiers rois hovas allaient entendre, sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles ailes, la passée dans le silence des esprits vazimbas, premiers possesseurs de la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, et, par une mystérieuse compensation, devenus les démons protecteurs de leurs meurtriers. Sous les entrelacs des branches, de grands feux brillaient au loin, pareils à des yeux hardis; on entendait à travers les espaces calmes, à intervalles mesurés, la voix des veilleurs malgaches entretenant ces feux, qui annonçaient par leur nombre et leur position que tout était tranquille aux alentours. Et dans les villages voisins, les gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux de brousses incendiées, chantaient à leur tour, dans la nuit, le même cri simple et harmonieux.
Nos deux nouvelles amies nous regardèrent dresser les lits de camp, dérouler les couvertures, et s’éloignèrent en silence. Galliac assura la barre de bois qui fermait la porte, et nous nous endormîmes. Sous un auvent, presque en plein air, nos porteurs s’étaient couchés, mêlés les uns aux autres, étroitement serrés pour avoir moins froid, car les nuits, à cette époque de l’année, et sur ces hauts plateaux, sont aussi fraîches que celles de nos automnes d’Europe. Nous étions venus là malgré l’insurrection, malgré les attaques incessantes des Fahavales qui pillaient parfois les faubourgs mêmes de Tananarive. «Il n’y a jamais rien eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, et Rainitavy est un vieil ami.»
Cependant, vers minuit, je crus entendre le bruit de coups de feu lointains, et Rainitavy nous réveilla. A trois lieues de là, les Fahavales venaient d’attaquer et de brûler Ambatomasina, dont les habitants s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns entrèrent dans la case, tout tremblants encore. Les ennemis étaient tombés sur le village, trois cents peut-être, avec des zagaies et deux fusils seulement; mais eux, les pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre: le gouvernement français leur avait pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains jaunes, humides de sueur froide: «Veux-tu, ô vazaha, que nous combattions avec nos poings?--Et le gouverneur d’Ambatomasina, un vieillard aux cheveux tout blancs, pleurait sa maison en flammes; sa belle maison où il y avait des chaises cannées à filets d’or, des papiers de tenture où l’on voyait des Français sabrant des Arabes dans un paysage de palmiers verts, et des vitres aux fenêtres! Il l’avait construite, sa demeure, avec le fruit des patientes rapines exercées sur ses administrés, mais il leur assurait pourtant--mieux que nous!--un semblant de justice et de police. On ne pillait point du temps de ce prétendu voleur, et la longue accoutumance qu’ils avaient des abus d’un gouvernement sorti d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait les Malgaches de sentir leurs maux. Tous maintenant, ruinés, réunis par un commun désastre, regardaient avec inquiétude, et avec un dernier espoir, ces blancs qui les avaient asservis sans les protéger: nous ne pouvions rien.
Une crainte nous venait d’être attaqués nous-mêmes sur cette colline, dans ce village isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, de devenir la rançon du village, qui pouvait être brûlé comme le voisin, s’il tentait de résister. Rainitavy, cependant, n’y pensait pas: il était partagé entre le respect que nous lui inspirions encore, et la peur qu’il avait des Fahavales. Kétaka et sa sœur pleuraient. C’est ainsi que le reste de la nuit s’écoula. Nous avions deux fusils de guerre, emportés par précaution. Nos armes de chasse et deux revolvers furent placés entre les mains de ceux de nos porteurs en qui nous avions le plus de confiance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à monter la garde. A l’est, Ambatomasina brûlait comme une vaste meule, rougissant de ses flammes tout un pan de l’horizon. Cette clarté même nous rassurait: les hommes du poste français le plus proche allaient certainement accourir, et, dans cette espérance, nous tenions ardemment nos regards sur la pente noire qui dévalait devant nous. Un étrange sentiment nous étreignait l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir peur, l’angoisse de l’imprévu, de ce qu’on ne voit pas, l’énervement quasi mystique que tout homme ressent dans les ténèbres, et qui le fait douter de son courage.
L’aube revint. Nous commencions à rire et à parler de marcher sur Ambatomasina. A huit heures du matin, un peloton de tirailleurs algériens arriva au pas de course, et nous nous trouvions assez ridicules et assez humiliés pour recevoir avec componction la vigoureuse semonce du capitaine des tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés: je songeais en moi-même que notre chétive présence avait sauvé le village de notre ami Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant le père de Ramary et de Kétaka demeurait sombre: le malheur évité aujourd’hui devait échoir le lendemain, ou dans quelques jours; il contemplait avec une résignation morne le départ de ces Français qui avaient été ses hôtes, et qui l’abandonnaient sans armes à un ennemi presque créé par eux. Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes d’argent, à des compromissions secrètes avec les insurgés, à des négociations anciennes, louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout en lui imposant de mystérieux devoirs:
--Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je reste ici puisque je suis gouverneur. Le souffle de la vie est doux, mais nul ne peut fuir sa destinée. Seulement, j’ai peur pour mes deux filles. Les collines d’Antsahadinta ne sont point pour elles une retraite sûre, et je vous prie de les conduire chez leur oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier d’Ambatovinaky.
Et, ma foi, je criai:
--Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, je te garde!
Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres serrées, une esclave occupée à ficeler une natte par-dessus un coffre en bois, son unique bagage. Elle répondit sans embarras:
--Oui, si tu n’as pas encore de femme chez toi.
Et c’est ainsi que je me fiançai après une chasse au marais, un conte de vocératrice, une veillée d’armes, et des inquiétudes qui maintenant se résolvaient en une sorte de joie exaltée. Le père s’inclina avec un simple sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion sur ces mariages, toujours irréguliers, rarement fidèles, des blancs avec les filles de Madagascar; pourtant il était heureux de trouver un protecteur pour son enfant, qu’il aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs, l’idée de continence et de vertu n’est point une idée malgache. La chasteté n’y existe point, même comme préjugé, et la liberté de la femme en amour égale la liberté de l’homme: tradition antique léguée à cette race par les Malayo-Polynésiens qui peuplèrent Madagascar. Et de même qu’aux terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les enfants sont accueillis par la famille de la mère, et toujours choyés.
Comme le pays par lequel nous avions passé pour venir n’était point sûr, nous suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient la route d’étapes habituelle, et, une fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit à l’escorte qui accompagnait le convoi quotidien des marchandises.
Après Alarobia, la caravane ne traversa plus que des villages brûlés. On apercevait de loin, du haut des innombrables collines de terre rouge que nous gravissions tour à tour, leur silhouette appauvrie, les maisons en briques crues où le pignon demeurait seul, veuf du toit effondré. Plus près, c’était l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur de paille grillée et fumante encore, de terre recuite d’où l’humidité ressortait en vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des habitations désertées, le chaume consumé était tombé sur le sol même où avaient vécu des familles, et, par-dessous les décombres, les cendres de l’ancien foyer se distinguaient encore, plus hautes, entassées au coin sacré du nord-est, au milieu des jarres à eau, des plats à cuire le riz, de toute une pauvre vaisselle de terre rouge que le feu, par place, avait flambée ou noircie. Les choses semblaient d’autant plus désolées qu’elles avaient un air vaguement européen. Des fenêtres montraient encore des morceaux de vitres brisées; des marches d’escalier grimpaient le long des murs; des poulets, des dindons, revenant aux lieux d’habitude, cherchaient leur vie sur les fumiers; et quelques demeures isolées, détruites aussi, avaient l’aspect familier d’une ferme de Beauce. Les champs de manioc indigène, de pommes de terre dont la semence était venue d’Europe, étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient jusqu’aux vallées inférieures qu’illuminait le vert brillant, moiré, caressant des rizières. Des canalisations adroites conduisaient les eaux jusqu’au flanc des collines, et l’on devinait partout l’âpre travail d’un paysan passionné pour la propriété, amoureux des plantes qu’on peut vendre ou dont on se nourrit, qui croissent sous l’action du soleil, de l’eau, de la bêche et du fémur de bœuf, transformé en massue, et qui sert à briser les mottes de glèbe dure.
Mais combien tout cela était bouleversé, pillé, ravagé! Parfois, sur une haute et lointaine colline, de confuses taches blanches s’agitaient, rayées de l’éclair d’un coup de fusil: c’étaient les Fahavales qui surveillaient la roule, épiant les caravanes. Alors les porteurs poussaient un cri, courant, se pressant contre les hommes d’escorte, des Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient accompagnés de leurs femmes aux longs seins, aux hanches larges et arrondies en lyre, couvertes de bijoux d’argent et de cuivre, d’amulettes et de colliers d’ambre jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés pour réduire un peuple moins barbare et qui, vaincu par eux, continuait à les mépriser, nous précédaient sans ordre, avec des bondissements et des sursauts de bêtes farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, mais on estimait leur courage indomptable et presque effrayant, leur santé robuste, leur passion de la lutte sanglante, de la mort reçue et surtout donnée de près.
Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, agrégés, serrés par la frayeur les uns contre les autres, se racontaient leurs misères et leurs supplices, disaient l’histoire des camarades passés avant eux et pris par l’ennemi, qui leur avait coupé les jarrets. Puis, les insurgés disparaissaient à l’horizon, et la caravane, insouciante et bavarde, s’allongeait de nouveau, étalée sur des centaines de mètres, onduleuse, étroite, formée d’anneaux mal liés, d’hommes unis à deux ou à quatre pour le transport des lourdes malles, des caisses de vin et de pain, des lits de camp, de tout le bagage et de toutes les provisions emportées par les Européens, dans cet exil pour une contrée que leur imagination avait crue plus sauvage encore, et dénuée de tout.
--Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire des jésuites.
Au sommet d’une colline ronde se dressait une coupole à moitié démolie, un bâtiment resté banal et vulgaire, même après le drame de sa ruine.
--Ça ne te rappelle pas l’Évangile? continua Galliac.
Et il ajouta, avec un sourire ironique:
--Nous ne sommes pas venus ici apporter la paix, mais la guerre!
A ce moment, les porteurs poussèrent tous ensemble un hurlement de joie, le cri classique, presque saint, toujours proféré à l’approche du but de leur long voyage: c’était la Ville, le miracle de civilisation poussé dans la barbarie de leur terre. Ils avaient assez longtemps couru, haleté, sué dans leur sac de rabane qui les laissait presque nus, glissé sur les argiles mouillées, frissonné sous l’ombre tragique des grands bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.
--Antananarivo! Antananarivo!
Devant nous la merveille énorme escaladait trois montagnes, singulière, hautaine, bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils faisaient, comme jadis les Juifs quand ils construisirent une pyramide en Égypte, guidés par des génies sacerdotaux et altiers. C’était Tananarive. Elle allongeait sur plusieurs crêtes abruptes un entassement de maisons à étages et à vérandas, des églises rouges, grises et blanches dont on entendait les cloches, deux vastes palais, celui de la reine et celui du premier ministre, l’un surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré de quatre tours massives aux arcades romanes. La campagne, autour de nous, n’était plus qu’une rue, les maisons encombraient, cachaient la terre. Certaines avaient l’élégance recherchée d’une villa, affectaient, avec leurs bow-windows, leurs _tennis-courts_, l’air intime et confortable des cottages anglais, et partout les murs en grosses briques crues abritaient des plantations de pêchers et de manguiers, le mélange des cultures tropicales et des arbres fruitiers de France, ce mélange qu’on sentait dans tout le reste, dans l’air tiède mais vif, dans les demeures, dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires pantalons confectionnés sous le lamba aux plis romains. Nos filanzanes--des chaises à brancards portées par quatre hommes qui se relayaient avec quatre autres de minute en minute, sans arrêter leur trot allongé--volaient sur des pistes élargies par les soldats du génie, et nous parvînmes aux premières maisons de la ville. Là, les pistes disparurent, les _mpilanzas_ gravirent des rocs, escaladèrent des murs, traversèrent des cours. Il leur fallait grimper comme sur la pente d’un toit. Cent hommes auraient pu défendre cette forteresse qui s’était rendue sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au moment opportun, de cette race qui maintenant, sans espoir, se révoltait contre nous, semblait un phénomène inexplicable.
... La place d’Andohalo, la rue du Zoma, des murs à sauter, des fossés à longer, des jardins privés dans lesquels on entre comme chez soi, et nous voilà enfin rendus. La nuit est tombée, et je prends le repas du soir seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même avec Ramary, tranquillement.
--Et les femmes? dis-je au boy qui nous sert à table.
--Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, et elles ont mangé.
Je monte me coucher. Kétaka est là, qui fait de la dentelle sur un gros tambour, assise près d’une table. Elle a allumé la lampe, rangé mes livres, mis sa malle dans un coin, fermé les rideaux; et il me semble qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou plutôt qu’elle a toujours vécu près de moi. Elle a deux grosses masses de lourds cheveux noirs qui tombent de chaque côté de ses épaules, l’air sérieux, simple et sûr d’elle d’une matrone, une taille d’enfant, et des seins de petite fille, qui gonflent un peu sa brassière puérile.
--Kétaka, lui dis-je...
--Oui, mon seigneur.
Et elle me tendit ses lèvres comme une vieille épouse à un vieil époux, se dévêtit, alla chercher une belle natte de jonc toute neuve, l’étendit au pied de mon lit et se coucha dessus...
C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien que je ne puisse dire qu’elle ait partagé ma couche.
*
* *
Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, l’amie de Galliac. La demi-captivité volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts d’enfant encore timide et que la vie extérieure effrayait; elle l’avait acceptée avec joie. Et pourtant elle était femme, humblement et délicieusement femme. Quand j’allais le matin trouver Galliac dans sa chambre, je la trouvais couchée dans le même lit où elle sautait dès qu’arrivait l’aube, car elle passait comme Kétaka, le reste de la nuit étendue sur une natte. Elle me regardait alors avec des yeux de petite souris brune, en même temps joyeuse et effarouchée, et ne desserrait point l’enlacement de ses bras autour du cou de son ami. Galliac se laissait faire. Son cœur assez rude s’était peu à peu ouvert et ému; il était pris par le charme de cette union étrange, il jouissait d’être maître, propriétaire et roi de ce presque animal, qui caressait, aimait, parlait.
--Si jamais tu me trouves en France la pareille de Ramary, me dit-il un jour, je l’épouse.
C’est ainsi que par degrés, il était arrivé à cette condescendance amoureuse qui favorise le mélange des races, en crée de nouvelles dont les futures destinées sont encore imprévues. Et puis, il y avait la séduction, l’irrésistible entraînement d’une volupté qui n’était point celle de nos pays, plus lente, plus indéterminée, sauvage et d’un rythme inconnu, comme les danses qu’on danse là-bas... A ce qui nous restait de besoins intellectuels nos conversations du soir, notre union d’intérêts, les analogies de nos esprits et de notre éducation suffisaient. La relative solitude nous avait faits très simples; nous nous aimions tous deux, et nous aimions ces petites filles, avec une franchise encore discrète, sans le dire jamais, à cause d’une espèce de pudeur à nous avouer les changements profonds que si rapidement une autre vie sous des cieux nouveaux avait produits en nous. Étions-nous venus pour chercher de l’or, défricher la terre, bâtir des fortunes? Nous ne le savions plus, et une honte nous venait parfois à sentir que nous commencions d’oublier la patrie ancienne, et que nos cœurs ne battaient plus pour les mêmes choses qu’en Europe.
Galliac surtout se livrait à ces nouveaux sentiments avec une fougue sombre, une ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de l’autre côté de l’eau, ni famille, ni amitiés, et, un jour qu’il le disait à Ramary, elle en pleura presque.
--Tu n’as pas de père, pas de mère, de frères ni de sœurs! _O mahantra, mahantra ianaho_, malheureux que tu es!
--Au contraire, lui dis-je, essayant de tenter l’avarice malgache; il est riche, c’est un héritier, Ramary!
Mais elle répéta:
--_O mahantra, mahantra izy!_
Elle ne concevait pas l’homme sans une famille, sans le père ou l’oncle maternel, en relations eux-mêmes avec d’autres humains expérimentés et puissants qui les appuient, les conseillent, les soignent dans les maladies, les défendent devant les tribunaux contre les autres familles qui attaquent l’homme seul et faible. Dans les petits traités moraux des pasteurs protestants et des missionnaires jésuites, une phrase revient comme un refrain dans une cantilène: «Ayez pitié des pauvres et des orphelins.» Être pauvre ou orphelin, c’est presque la même chose; et détruire cette conception primitive que l’individu isolé peut être traité comme une bête fauve a été, depuis près d’un siècle et sans beaucoup de succès encore, une des tâches de la religion et de la civilisation chrétiennes...
Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine née de la petite Ramary, l’idée délicieuse qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle aimait.
Malgré tout ce grand amour et ses jeunes quatorze ans, elle n’était point vierge et l’avouait sans honte, car la virginité, chez cette race, n’apparaît à beaucoup de mères que comme une possibilité de douleur qu’il importe de faire disparaître dès les premiers mois de la vie, alors que l’enfant est encore presque sans conscience du mal qu’il ressent. D’ailleurs, dès ses premières années, sous les ombrages saints d’Antsahadinta, près des tombeaux des nobles, surmontés d’une petite maison de bois où leur âme vient se reposer, elle avait eu des amis de son âge qui n’étaient point innocents et, plus tard, elle avait suivi, dans le Vonizongo aux vallées pleines de palmiers verts, un Anglais, fils de pasteur, qui l’avait un jour quittée pour aller dans le bas pays, emportant une ceinture pleine de poudre d’or. Il pensait bien revenir, mais, en traversant une des rivières de la côte, sa pirogue avait chaviré et sa lourde ceinture l’avait entraîné au fond. A l’anniversaire de cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et portait des voiles bleu foncé, parce que, si elle avait négligé ces rites, le _matotoa_, le fantôme, aurait pu s’offenser; mais elle n’était plus triste en pensant à lui, et de ses précédentes aventures ne songeait à rien cacher, puisque ces aventures, d’après son étrange morale, n’avaient rien de déshonorant. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait s’unir qu’à des hommes appartenant comme elle à la première caste, ou à des vazahas, qui sont au-dessus de toutes les castes. Elle croyait aussi qu’une fois «mariée», il n’est point convenable qu’une femme sorte de la maison conjugale. Cela s’appelle _mitsangan-tsangana_, courir, et ôte de la considération. Il y avait dans Tananarive une foule de jeunes personnes distinguées par la naissance, même parmi les filles d’honneur de la reine, qui ne craignaient point d’aller faire en ville des visites dont le but était plus ou moins honorable: Ramary, qui conservait les mœurs austères de la campagne, ne cachait point son mépris pour ces demoiselles.
Mon amie Kétaka partageait sur ce point l’opinion de sa sœur, et même, plus rude, elle l’exagérait; car Ramary, étant amoureuse, était indulgente, et cette indulgence lui avait donné une grande amie qu’elle protégeait un peu, ce qui la rendait fière: une jeune femme illustre mais mal vue, la princesse Zanak-Antitra.
Dans cette cour barbare de Ranavalona, où cependant les exigences de la morale n’avaient rien d’excessif, et qui ne péchait point par l’hypocrisie, la passion furieuse de la princesse avait fait scandale. C’est que des raisons puissantes, des raisons d’État s’opposaient à son amour pour le capitaine Limal. Il y avait alors autour du palais tant d’intrigues, tant d’arrivées louches d’émissaires venus on ne savait d’où, repartant pour des destinations inconnues après des visites secrètes à de très hauts personnages! Et la princesse Zanak-Antitra disait tout au capitaine; elle eût livré son mari, elle eût livré la reine et ses propres enfants, n’ayant plus ni patriotisme--si jamais le patriotisme a existé à Madagascar,--ni religion, ni même le respect des intérêts de la famille, ce principe sacré qui est la base de la véritable moralité malgache. De sorte que le chapelain de la reine, la reine elle-même, et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire, suivant la coutume des maris bien élevés, intervinrent rudement: on défendit à la princesse de voir son grand ami, et elle le vit. On décida de l’enfermer, on la retint prisonnière, et alors elle rugit de fureur, déclara qu’elle était d’une caste à choisir elle-même ses amants. On lui envoya des pasteurs européens qui lui firent la leçon: alors elle demanda le divorce. Son amour était si vrai et si ardent qu’il allait jusqu’à l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies publiques, au temple, au bal, aux revues, les yeux dans le mouchoir que le capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, n’osant plus le voir chez lui, elle lui donnait rendez-vous dans notre propre maison, arrivait en tempête, au trot de ses huit porteurs, toute vêtue de soie blanche, de lourds et laids bijoux d’or et de perles à son cou. Et c’était pendant des heures des babillages sans fin avec Ramary, des confidences heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine Limal.
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