Sur la vaste Terre

Part 8

Chapter 83,922 wordsPublic domain

--Bon. J’étais donc dans la légion étrangère et on nous avait envoyés en colonne, plus loin qu’Aïn-Sefra, plus loin que Ben-Zireg, en plein Sahara, je ne sais où, très loin. Très loin, mais vous connaissez le pays. On raconte que dans la nuit des temps c’était une mer, et je le crois. Mais alors c’était une mer très accidentée. On dirait des tas de golfes desséchés, avec des falaises, de très hautes falaises de grès noir égratigné de blanc, et le fond de ces golfes est rasé, gratté, écorché par un vent qui rafle des cailloux tranchants, comme un soufflet de haut-fourneau rafle des escarbilles. Parfois, gravés par je ne sais qui, sur le flanc de ces falaises, les portraits d’animaux extravagants, qui n’existent plus. Une chaleur de bête, qui fait craquer les rochers, recroqueville les feuilles de papier à cigarette, rend les hommes secs comme des planches. Très rarement, des trous très profonds, pleins d’eau noire. Plus souvent, et pas assez souvent, des puits semés en chapelet le long d’une rivière souterraine. Alors on donne à boire aux chameaux et on remplit les outres. Seulement, c’est très difficile de boire à même une outre, sur un chameau qui marche. Ils vont pourtant, les chameaux, comme s’ils avaient des pantoufles; c’est mou, c’est doux, on n’entend rien. Une fois dessus, quelle danse! Il faut déjà avoir appris, pour se tenir. Quant à savoir téter l’outre, une fois que la brute fait aller ses grandes pattes, c’est une autre affaire. J’ai pris des douches et des frictions, je me suis arrosé le dos, la figure et les cuisses; mais pour boire, j’y renonçai. Et d’abord, l’eau est mauvaise. On dit qu’elle est... je ne me rappelle plus le mot.

--Séléniteuse?

--Oui. Et les eaux séléniteuses ne sont saines qu’avec de l’absinthe, continua Barnavaux gravement: c’est une vérité médicale. Et elle démontre le droit légitime et sacré qu’avaient les hommes de prendre l’absinthe à l’étape. Ils la prenaient: la première légère, la seconde moins légère, la troisième et la quatrième pour le plaisir, les autres par luxe. C’était bien le moins. Nous étions là des amis d’attaque. Il y avait Delebecque, un Belge précisément, Malpighi, un Italien, et Atchoum, qui était Anglais. Il s’est fait tuer à Figuig, depuis.

A ce moment malgré mon désir de ne pas interrompre, je me permis de lui faire remarquer que ce nom était extraordinaire.

--Puisque c’était un Anglais du pays de Galles, dit Barnavaux, étonné. Alors il avait un nom qui s’éternuait: quelque chose, quand c’était écrit, comme Lyllywin. Il fallait bien l’appeler Atchoum.

Je n’insistai plus. Il poursuivit:

--A la fin, le commandant prétendit que c’était très mauvais pour la discipline, que les traînards avaient, dans une certaine mesure, le droit de se faire couper le cou quand ils n’avaient plus leur tête, et que c’était même un débarras pour la société; mais que nous avions perdu des chameaux par négligence, due à l’absinthe. C’est possible. Seulement le chameau est un animal très difficile à surveiller. Il est sobre, mais baladeur. Ce n’est pas tout à fait de sa faute: il mange de tout, excepté l’ail et l’oignon, qui lui font mal au ventre. Ce phénomène est constaté, bien qu’inexplicable pour une bête du Midi. Par malheur, dans le désert, les touffes d’herbes sont à dix mètres l’une de l’autre, et quand on laisse les chameaux s’offrir sans témoin à souper la nuit, le lendemain matin ils sont loin. Voilà pourquoi le grand chef, dans l’intérêt des montures, et dédaigneux du nôtre, décida de supprimer l’absinthe. Il fit venir le mercanti qui suivait la colonne et lui dit:

»--En as-tu encore beaucoup?»

»Le mercanti ne demanda pas de quoi il y avait beaucoup. Il répliqua:

»--Six caisses et un petit tonneau.

»--Je te les paye, parla cet homme impitoyable. Voilà ton argent. Et tu vas me faire le plaisir de vider tout ça, tout de suite, sur le sable. Tu me représenteras les caisses et le tonneau vides.

»Il y a des officiers qui n’ont pas de cœur. Celui-là ne buvait que de l’eau minérale.

--De l’eau de Vichy?

--Non. Une autre saleté, qui sent l’encre.

--De l’eau de Pougues?

--C’est bien ça. Il est mort plus tard d’une maladie d’estomac, à cause de cette mauvaise habitude. Mais enfin, pour le moment, il avait donné l’ordre. Ah! ce fut le Sedan de l’infanterie coloniale! Delebecque, il en pleurait. Malpighi nourrissait des idées d’assassinat. Atchoum, lui, ne disait rien. C’était un Anglais sournois. Il partit tout doucement. Et même nous le vîmes, cinq minutes plus tard, qui aidait le mercanti à porter au commandant les caisses et le tonneau vides. Horrible brute!

«--Atchoum, lui dis-je, si jamais tu reçois une balle dans le dos, ne demande pas d’où elle vient.

»Mais il me coula quelque chose dans l’oreille, et il se mit à rire, et je me mis à rire; et les camarades se mirent à rire, à rire! Personne n’avait ri comme ça dans la colonne depuis sa première communion. Mais vous ne saurez pas encore pourquoi.

* * * * *

»... C’était un campement où nous devions passer deux ou trois jours. Le lendemain, le commandant était goguenard. Il disait:

»--Maintenant, vous serez sages, mesdemoiselles.

»A dix heures, son ordonnance lui apporte à déjeuner. L’ordonnance ouvre une boîte de sardines et tombe le nez dedans. Il était gris comme une omelette au rhum. Le commandant lui précipite sur le crâne toutes les sévérités disciplinaires, mange ses sardines et sort de sa tente. La première chose qu’il voit, c’est Atchoum, qui déclamait l’_Internationale_. Un Anglais: des gens qui ne savent même pas ce que c’est que la Commune! Malpighi était tout nu, mais il avait mis un turban pour la décence. Delebecque était triste, mais musicien: il chantait _Van den Peereboom_ et la _Marseillaise_ sur l’air d’_A la Grâce de Dieu_. C’est ce qu’on appelle, dans la légion, l’_Hymne des Pacifiques_, et l’effet en est déchirant. Toute la colonne était ivre-morte! A dix heures du matin! Et il ne _devait pas_ y avoir d’absinthe! C’était un mystère insondable. Le commandant fut tout de même très crâne. Il cria:

»--Je vais tous vous faire amarrer par les goumiers arabes.

»Les goumiers arabes ronflaient au soleil. Ces pauvres musulmans n’ont pas l’habitude des bonnes choses, ils étaient comme assommés.

»Le commandant secoua du pied le premier venu. L’Arabe se réveilla, se mit sur ses pieds, trébucha, retomba et gémit:

»--Ma commandant, ma commandant, les chameaux...

»--Eh bien?

»--Ma commandant, les chameaux aussi, eux faire saouls!

»C’était vrai, les chameaux étaient saouls. On n’avait pas vu ça depuis Mahomet, on ne le reverra jamais, jamais! Le chameau est un animal triste: ils étaient gais, follement gais. Ils dansaient sur la tête, ils dansaient sur la queue, ils dansaient sur leurs bosses. Et puis, de temps en temps, l’un deux, pris de remords, s’agenouillait sur le sable, mettait la tête entre les pattes, et avait l’air de dire: «Allah! Qu’est-ce qui m’arrive?» Il avait mal aux cheveux.

»Ce jour-là, le commandant a failli devenir fou.

* * * * *

--Mais, demandai-je, que s’était-il passé?

--C’est bien simple, répondit Barnavaux: Atchoum et le mercanti avaient jeté toute l’absinthe dans l’eau du puits.

KIDI

HISTOIRE DU CONGO

Kidi est un noir du Loango qui inventa une religion, ne fit pas d’adeptes et mourut martyr. Mais nul ne le sait, excepté moi et quelques amis. Et Kidi, jadis «faisait boy» chez un blanc, sur les bords de l’Ogooué. Ce blanc était un bon blanc. Il y en a, je vous assure. Et il était même un peu chimérique. Au lieu d’acheter de l’ivoire et du caoutchouc comme les gens sensés, il avait planté des pieds de café et des arbres à cacao. Parfois, le matin, il montrait ses cacaoyers à Kidi en lui disant: «Ça, y en a faire chocolat!» Mais Kidi n’en croyait rien. Il connaissait bien «chocolat» qui est une espèce de pierre brune et fond dans l’eau bouillante. Or, les arbres n’ont pas des pierres pour fruits, Kidi en était très sûr. Cependant, il crut plus tard des choses bien plus étranges: telle est l’inconséquence des hommes. Elles advinrent parce que le blanc était marié, très légitimement marié, et qu’il avait emmené sa femme au Congo. Je vous ai déjà expliqué que c’était un homme chimérique.

Cette femme était une pauvre petite créature toute frêle et blonde, avec des yeux beaux et malheureux, des yeux tirés à cause de la fièvre, et qu’elle allait avoir un enfant. Quand cet enfant naquit, l’ignorant Kidi fut tout étonné. Comme la plupart des Africains, il croyait que les blancs sortent de la mer, avec toute leur taille, et que c’est dans la mer qu’ils vont chercher leurs richesses. Et voilà même pourquoi beaucoup de blancs ont les yeux de la même couleur que l’eau, gris, bleus ou verts: c’est à cause de leur origine. Si vous voulez bien y réfléchir une minute, vous admettrez que cette supposition est très raisonnable. Mais voilà que la «madama» montrait tout à coup à Kidi un petit être vagissant, tout semblable aux enfants des hommes, excepté que son corps était pâle et rose. Cela lui parut très extraordinaire. Les dieux blancs sortis de la mer se mêlent quelquefois aux simples mortelles, qui sont noires, et alors ils font de petits métis; tandis que celui-là était un véritable petit dieu blanc. Ce qui se passa ensuite ne fit que le confirmer dans cette conviction.

Car on fit venir de la côte un missionnaire qui baptisa l’enfant. C’était le Père Mottu, lazariste. Il avait de grandes jambes, une grande échine, une grande robe noire, toujours sale, une grande barbe, noire aussi, et mal peignée. Mais il aurait traversé l’Afrique sans un sou, dans l’intérêt de son commerce, qui ne lui rapportait rien, et parlait toutes les langues indigènes. Il laissait croire que c’était par un don du Saint-Esprit, et après tout c’est bien possible, puisque moi, qui n’ai pas de protection spéciale auprès du Seigneur, je n’ai jamais rien compris aux patois bantous.

Ces événements se passaient vers la fin de décembre, et quand le Père Mottu vit le _bambino_, tout menu et joli dans les bras de sa mère, vêtue d’une belle robe blanche sans taille, il s’écria du premier coup:

--Quelle jolie crèche pour la Noël!

Et l’on fit la crèche, dans une grande paillotte neuve, un simple toit dressé sur des poteaux, au bord de la rivière. Les eaux chantaient dans les rochers. Elles étaient blanches et bleues comme les voiles de la madone. Le bambino dormait dans un berceau de bois, les deux poings fermés et la bouche entr’ouverte. La madone était la «madama», et son mari représentait saint Joseph, comme il convient. Derrière eux étaient les animaux: deux cabris bien lavés, dont le poil brillait comme du sucre, et un bœuf très sérieux. On n’avait pas trouvé d’âne, mais la solennité se trouvait rehaussée par la présence d’un autre personnage: c’était Fritz, jeune éléphant qu’on essayait d’apprivoiser. Il contemplait ce spectacle avec gravité. Parfois, il balançait sa trompe: il encensait.

Alors parurent les rois mages. Ils étaient magnifiquement vêtus, suivant la tradition. Le premier était un commis aux affaires indigènes. L’autre, le Père Mottu lui-même. Et comme, tout le monde le sait, le mage Balthazar fut nègre, le troisième, c’était Kidi.

Et Kidi, éperdu, tremblait de joie et d’orgueil. Il portait sur la tête une couronne de cuivre clair. Une somptueuse pièce d’étoffe rouge drapait ses épaules, et sur sa poitrine, sanglée d’un rude gilet de cuir, brillaient des gouttelettes de verre, des grains d’ambre, toutes sortes de gemmes éclatantes, de colliers barbares. Il avait des caleçons verts, très bouffants, embellis de galons d’or, des bottes de cuir écarlate. Ses mains tenaient des épis de maïs, des bananes mûres, des palmes. Et jetant ces choses, il se prosterna de tout son cœur. Il ne comprenait rien, sinon qu’il avait la gloire de participer, changé en roi, à une cérémonie sacrée des blancs, à des rites très forts. Son âme était transportée de fierté, d’enthousiasme et de reconnaissance.

Personne ne pensa jamais à lui expliquer qu’il n’avait vu qu’un simulacre. Et d’ailleurs dans une cervelle bien faite, une cervelle d’enfant, de poète ou de nègre, peut-il y avoir aucune différence entre un simulacre et la réalité? Et si le monde vraiment n’était qu’un simulacre, s’il ne faisait que refléter mal, comme un miroir brisé, quelque chose d’autre et d’inconnu, qui est loin, ineffablement loin, au delà de tout? Ce ne fut certes pas pour ces profonds motifs qu’on négligea de détromper Kidi; mais le fait est qu’on ne le détrompa point.

On l’avait autorisé à venir contempler, adorer et servir un dieu, un dieu blanc! Il avait eu cette faveur insigne et particulière. Voilà tout ce qu’il démêla. A compter de ce jour, il ne marcha plus de la même façon. Le Père Mottu, en quittant la station, lui avait donné une image et une médaille figurant l’enfant divin avec sa mère. Il enferma l’image dans un sac de peau, suspendit la médaille à son cou, attribua sérieusement à ces objets une puissance surnaturelle. Il les considérait aussi comme le signe d’un engagement qu’il avait contracté, il était maintenant lié aux blancs par une opération de magie redoutable, de la même manière que les soldats sénégalais avec leurs décorations, ces autres amulettes mystérieuses que donnent les Européens, et qui portent malheur quand on n’est pas fidèle aux incompréhensibles paroles gravées dessus, ou écrites sur les papiers de recrutement. Car les mots créent les choses. Voilà ce que croient les peuples primitifs. En prononçant le mot «mort» ou le mot «amour», un sorcier peut produire la mort ou créer l’amour. Plus tard, Kidi s’enrôla dans la milice du Tchad et reçut une de ces décorations des Européens. Il la mit à côté de celle du Père Mottu, sans distinguer la différence. A ses yeux, il n’y en avait pas.

Si Kidi s’était engagé dans la milice du Tchad, c’est que son patron et la pauvre «madama» silencieuse et pâle, et le petit dieu blanc étaient repartis pour la France, ce qui voulait seulement dire, dans sa pensée, qu’ils avaient regagné les pays de la mer, patrie de ces dieux étrangers. Kidi avait été très malheureux mais non pas étonné: souvent les blancs meurent sur cette terre d’Afrique, preuve qu’ils n’y sont pas plus à leur aise que les véritables poissons; ou bien ils retournent d’où ils sont venus. Jamais on n’en voit mourir de vieillesse.

Kidi fit donc campagne, très bravement. Il assista, sans s’émouvoir, à de très grands massacres. Il y prit part et «cassa» beaucoup de villages, c’est-à-dire qu’il les pilla fort proprement. Il y était encouragé par ses instincts, ses traditions, et aussi par les serments de sa religion particulière.

Et c’est ainsi que sa colonne parvint un jour, assez haut dans l’est, sur les bords de l’Oubangui. Et le chef de la colonne, qui était un blanc très petit, très dur, très tanné, très généreux, très brave, fit dresser un grand mât sur la rive du fleuve, hisser un drapeau sur le mât, et dit à Kidi:

--Ça, ça veut dire que le pays est à nous. Et quand il viendra quelqu’un, tu diras ce que ça veut dire. Nous autres, on s’en va.

Car c’est ainsi que les choses se passent. On dépense deux ou trois millions pour faire des colonnes, et puis on s’en va.

Le commandant ajouta:

--Tous les trois mois, si ça se peut, un bateau t’apportera ta solde. Si elle n’arrive pas, ça ne fait rien. Reste tout de même.

Kidi répondit poliment:

--Y a bon.

Et il demeura tout seul, au bord de l’eau, près du mât. Il tirait sur une corde pour faire monter le drapeau, tous les matins, et l’amenait tous les soirs, au coucher du soleil, pour obéir à sa religion. De plus, il acheta une femme au prix de six barrettes de cuivre. Car cette maxime est professée au Loango: qu’un homme qui n’a pas de femme, c’est qu’il n’a pas de quoi, ou qu’il est fou. Vous devez vous apercevoir que cette histoire est pleine de choses sensées, dites par des nègres. Kidi enfonça la pointe d’un couteau dans l’image de la «madama» et de l’enfant blanc. Ce n’était point pour leur faire mal. Il les avertissait seulement de faire attention à préserver de la petite vérole le fils qui venait de lui naître. Le bateau de ravitaillement n’arrivait point, mais il n’en avait souci. Au lieu du bateau de ravitaillement, ce furent des noirs de la rive belge qui traversèrent un jour le fleuve et se mirent à couper des lianes pour recueillir le caoutchouc. Kidi alla tout tranquillement vers eux et prononça:

--Y en a pas bon. Ça qu’y en a ici, y en a français. Vous faire f... le camp.

Mais les noirs éclatèrent de rire. C’étaient des cannibales de la tribu des Bangalas qui se font croître sur la tête, en y incisant la peau du front, une sorte de crête, d’aspect bestial. Kidi les considérait avec horreur. Ils répondirent qu’il n’y avait plus de caoutchouc chez eux, et qu’il y aurait «beaucoup mauvais» s’ils n’en apportaient pas aux Belges.

Mais Kidi répondait toujours:

--Vous y en a faire f... le camp.

Alors les noirs, voyant qu’il était seul, recommencèrent à rire. Et Kidi n’hésita pas une seconde, parce que, s’il avait hésité, il lui serait arrivé sûrement, pensait-il, après la mort des choses pires que la mort. Il ne pouvait pas désobéir aux fétiches des blancs. Donc, ne s’arrêtant pas à cette insignifiante considération qu’il était tout seul, il affirma simplement:

--Moi, il va faire guerre!

Voilà ce qu’il dit sans y rien voir d’étrange, à cause de sa religion. Personne n’a jamais été logique comme Kidi.

Il alla chercher son fusil et commença de tirer dans le tas. Et il était si brave que ce jour-là il fut vainqueur.

Mais les Bangalas revinrent la nuit tout doucement, et mirent le feu à sa paillotte. Et comme Kidi sortait, faisant retentir de cris sa gorge et sa poitrine, un couteau de jet lui trancha la tête. Et les Bangalas, ayant aussi tué sa femme, emmenèrent avec eux le petit enfant. Il pleurait sur la rivière et ses yeux étaient pleins de mouches.

* * * * *

Ainsi mourut Kidi, pour avoir incarné, un jour de décembre, le seigneur Balthazar, roi mage. Et cette histoire est très vraie.

LE DIEU

Kaméhaméha disait que, dix-huit générations avant lui, des hommes pâles, sortis de la mer, avaient apporté un dieu.

Depuis la veille, on voyait passer des mouettes. L’air sentait la vanille, les épices, l’herbe verte et la fécondité. Au coucher du soleil, des montagnes apparurent, si hautes que, sous cette latitude, elles avaient gardé de la neige à leur cime. Puis la sonde indiqua que le sol montait sous les vagues, et, quand la nuit fut tout à fait tombée, de grands feux brillèrent dans l’ombre. La terre était là, très près, une terre où il y avait des hommes. Plein d’un orgueil très noble et très pur, Félix-Hector de Beaussier-Larieuse fit jeter l’ancre.

La certitude d’une découverte, l’enivrement de ces parfums errant sur les flots, la contagion même de la joie plus grossière des marins qui riaient sur le gaillard, gonflaient ses narines et lui faisaient battre le cœur. Comme Bougainville, il avait rêvé de découvrir une terre nouvelle et de la donner à son roi. L’enthousiasme de sa jeune foi philosophique lui montrait dans les sauvages des frères doués de raison, des égaux, par conséquent,--des maîtres même, chez qui le contrat social n’avait pas corrompu la nature; et il espérait, au bout de sa course, trouver enfin une race possédant le secret du bonheur.

A peine élevées au-dessus des vagues, toutes verdoyantes et rondes, avec un bassin circulaire en leur centre, les premières îles que rencontra le navire, après avoir franchi les caps patagoniens, paraissaient de grands lotus épanouis sur un étang sans bornes. Mais elles étaient désertes. Seuls, des lamantins à figure presque humaine en gardaient les rives, et leurs bosquets n’étaient peuplés que d’oiseaux. Non effrayés par la vue des hommes, ils se laissaient cueillir comme des fleurs. Les matelots, ébahis, leur arrachaient les plumes de la queue. Cependant, ils ne bougeaient pas, ne sachant d’où leur venait cette douleur.

Maintenant, sans doute, on avait touché le but. Ces terres plus grandes étaient le domaine cherché: et l’aube, en effet, révéla des merveilles. Aussi loin que les yeux pouvaient voir, un archipel de joie riait sur les flots. Quinze mille indigènes, arrivés dans trois mille pirogues, la figure très claire, agitaient en signe d’amour de grandes feuilles de bananier.

Beaucoup de femmes, repoussées des embarcations, s’étaient jetées à la nage. Dans l’eau, si transparente qu’elle semblait une seconde atmosphère, à peine plus épaisse que l’autre, elles étaient comme suspendues. Frêles, légères, rieuses, le corps d’un blond doré de soleil, elles sortaient parfois de la mer jusqu’à la taille, et des gouttelettes brillantes tombaient alors de leurs cheveux sur la pointe de leurs seins jeunes. Généreux et sensible, ami des lumières et de la philosophie, condescendant aux passions naturelles du cœur humain, Félix-Hector ordonna qu’on les fît monter sur le navire. Couronnées de fleurs, elles se jetèrent à ses pieds. Mais les matelots, les relevant, les entraînèrent dans le faux-pont. Elles s’y prostituaient sans résistance, avec une soumission flattée. Leurs amants étant allés chercher des miroirs, elles firent signe qu’elles préféraient des clous de fer, et, comme elles étaient nues, pour les emporter, elles les gardaient dans la bouche.

Cependant, d’autres pirogues quittèrent le rivage. Elles étaient très grandes, sculptées à l’avant et à l’arrière, peintes en rouge vif, munies d’un balancier. Et la première était celle des rois. Casqués de nacre et de plumes, ils portaient un manteau rouge, plusieurs couteaux de pierre bien polie passés à la ceinture; graves et fermes, ils restaient immobiles, appuyés sur de longues piques en bois durci.

La seconde pirogue était celle des dieux. D’une taille gigantesque, ils balançaient gauchement, au-dessus de la mer, leurs torses d’osier, bourrés de crins blancs et jaunes. Des morceaux de nacre de perle, enchâssant une noix ronde et noire, figuraient leurs yeux. Leurs prêtres, à genoux, chantaient des hymnes. Tout leur aspect était formidable.

Le peuple criait: «Lono! Lono! Lono!»

Et les rois, arrivés sur le navire, se prosternèrent. Et les dieux, secoués par leurs prêtres, saluèrent d’une façon farouche et grotesque. Un homme infiniment vieux, presque aveugle, jadis chef des guerriers, maintenant grand-pontife, s’approcha, les yeux baissés, ôta son manteau, ses colliers, ses fétiches, les jeta sur les épaules du capitaine, et, tout nu, chantant toujours, se précipita, lui aussi, sur le sol, où il demeura quelque temps, immobile comme un cadavre. Puis tous, se levant ensemble, firent signe à Félix-Hector d’entrer dans la pirogue des dieux.

Au milieu d’une foule immobile, étendue à plat ventre au bord des chemins, on le conduisit au temple. C’était un édifice bâti de pierres solides et carrées, dont la cime plate s’entourait d’une balustrade décorée de crânes humains. Ce Moraï était le Panthéon de l’île. La face contractée d’un rire ironique et féroce, douze divinités s’y rangeaient en demi-cercle autour de la table de proposition, et il y avait sur cette table des bêtes sacrifiées, des enfants mâles égorgés, et aussi les fruits de la terre. Et le grand pontife assit Félix-Hector sur un escabeau sculpté, au milieu des idoles, le revêtit d’un manteau d’écarlate, en lui tenant respectueusement le bras droit écarté du corps, tandis qu’un acolyte très grand, à la barbe longue, blanc de peau comme un Européen, lui prenait le bras gauche. Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse se tint ainsi debout, sur le haut du temple, dominant la mer, dominant les bois, les champs, les collines, les bras en croix, éperdu, devant tout un peuple qui l’adorait. Autour de lui, des flammes montèrent. On lui sacrifiait des cochons.