Sur la route de Palmyre

Part 3

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Ce que nous admirons ici, c'est moins l'art grec à sa décadence, l'abus des statues, la profusion des détails (quels chefs-d'œuvre cependant dans ces guirlandes, ces pampres, ces bouquets, ces épis qui dentellent la pierre et semblent frissonner sous la brise!) que l'excentricité du lieu où Palmyre a surgi. Au sein des mers de sable, elle est la source désaltérante, la bienheureuse halte des lentes caravanes venues des bords de l'Euphrate. Loin de l'univers, voici qu'affluent à ses palais et à ses temples les richesses du monde: les marbres d'Égypte, les granits d'Hassouan, les bois de santal, les mosaïques persanes.

Et bien plus prodigieuse encore que sa naissance est sa vie. Je me rappelle l'incroyable aventure: une femme soulevant Palmyre contre Rome, la marche victorieuse en Égypte et en Asie Mineure; les désastres d'Antioche et d'Emèse et la fuite éperdue vers la capitale, dernier asile, le retour douloureux des troupes vaincues sous les arcs triomphaux. Ils rentrent la tête basse, sous les colonnades roses, les lourds cavaliers palmyréniens bardés de fer, les archers de l'Osrohène, les guerriers arabes et scythes talonnés par la cavalerie légère d'Aurélien qui accourt à bride abattue. L'empereur, pour éviter le siège, propose la reddition, promettant d'épargner la reine. Et la réponse fameuse de Zénobie me revient à la mémoire: «Personne avant toi n'avait fait, par écrit, une telle demande. À la guerre, on n'obtient rien que par le courage...»

Alors Palmyre disparaît du monde.

Mais cela est bien vieux! L'histoire actuelle est autrement captivante. En octobre 1921, les premiers contingents français arrivent à Palmyre. La ville, délaissée par le gouvernement turc, qui avait d'autres soins plus pressants, était livrée au bon plaisir des Bédouins. Ceux-ci, en effet, en toute impunité, razziaient les troupeaux, attaquaient les caravanes, pillaient les récoltes, imposaient les villages et rendaient la vie impossible aux malheureux sédentaires.

L'installation de nos troupes change la situation: la compagnie méhariste fait la police du désert, poursuivant les rezzous, arrêtant les pillards, exécutant d'étonnantes randonnées qui stupéfient les Bédouins. Ces jours-ci, cent cinquante méharistes sont partis dans le Wadi el Miah, pour surveiller les points d'eau, se dirigeant ensuite vers Abou Kemal, sur l'Euphrate, à des centaines de kilomètres de Palmyre!

Les Bréguet opèrent des raids prodigieux au-dessus des étendues désolées du Hamad, reconnaissant le terrain, contrôlant les déplacements des tribus, exerçant un prestige inouï sur l'imagination bédouine.

Alors, timidement, chétivement, Palmyre revient à la vie: des écoles s'ouvrent, un dispensaire se crée, des tournées médicales s'organisent, à la grande surprise des nomades, qui vénèrent de plus en plus le _hakim_ (médecin), des caravanes jalonnent de nouveau la route de l'Euphrate, les villages respirent, les habitants reprennent goût à cultiver leurs terres dans la sécurité du lendemain et désensablent les puits...

Les officiers se donnent à leur tâche pleinement et de toute leur jeunesse. L'un d'eux me disait: «Nous tendrons toute notre intelligence, toute notre énergie et tout notre dévouement pour que le drapeau de la France soit respecté et aimé dans ce pays!»

Ce soir, à l'escadrille, nous sommes réunis, pour la dernière fois, à la petite garnison. Nous dînons sous la tente et c'est un tableau saisissant, presque irréel: les uniformes blancs luisent sous la lumière électrique et la table est chargée de gâteries exquises: des flans au caramel, des tartes, des beignets aux ananas. Les aviateurs nous font les honneurs de leur «home». Ingénieux et artistes, ils ont transformé leurs tentes avec des tapis persans, des coussins de soie vive, des divans, des kelims; leur coquetterie a surtout visé l'éclairage (l'escadrille ayant créé une source d'énergie électrique) et la fantaisie des abat-jour rivalise avec le pittoresque. Seulement... seulement quelquefois un coup de kramsin détruit et balaye les maisons de toile...

Autour du camp, c'est le silence de la nuit divine qui nous apporte un parfum indéfinissable, le parfum du désert: il a passé sur les sables tiédis et sur les buissons gris d'herbes aromatiques achevant de mourir, il vient de loin, de très loin, d'où nous voulons qu'il vienne. Et je songe aux paroles si émouvantes dans leur simplicité que j'ai entendues tout à l'heure en considérant tour à tour les vedettes du désert, sentinelles avancées de nos troupes de Syrie, et l'immensité mouvante et traîtresse qui les guette dans ses replis tortueux et dans ses sables brûlants, sans eau et sans vie...

Départ de Palmyre, 20 avril, 3 heures du matin.

Nous partons. Un mince croissant de lune strie d'argent la tristesse des ruines, des lames brillantes frôlent la terre rose. Nous partons. Je suis lasse au moral et au physique, car, s'il est une heure douloureuse entre toutes, c'est celle du départ et cependant il faut toujours finir par là! C'est l'heure où les réalités et les beautés vécues s'effacent et s'embrument, l'heure où nous ne pouvons même pas recourir à nos souvenirs, puisque le présent mort n'est pas encore devenu le passé vivant qui réconforte... Et si le départ est définitif, éternel? Dire adieu à des lieux aimés où l'on ne devra plus jamais revenir! Cet irrévocable est pire que tout.

Palmyre a disparu.

Alors l'enchantement cesse. Après toutes les choses ardemment désirées et obtenues, il y a un moment de détente où l'esprit se libère de sa volontaire obsession.

Pendant trois jours, je n'ai eu qu'une idée, qu'une pensée, qu'un bonheur: Palmyre. Maintenant je suis libre et je me donne la permission de rêver à ma petite Roumana, je me promets d'employer mieux le temps que je vais passer avec elle.

Vers onze heures les jardins de Djêroûd sont en vue. Comme le vert est une belle couleur! Je ne croyais pas tant aimer les arbres. Et de l'eau! Il y a de l'eau! de la vraie eau qui coule et qui chante et qui bondit et qui cascatelle et qui se donne un mal inouï pour nous faire plaisir.

Bien vite je me fais conduire chez Mansour. Voici l'entrée, voici la cour aux lilas. Personne. Un murmure de voix me guide et je me dirige seule vers la grande salle où j'ai été reçue l'autre jour, en appelant Roumana. Une porte s'ouvre et je reste stupéfaite. Est-ce bien là la jolie enfant sauvage que j'ai quittée avant-hier? Pour me faire honneur, elle a revêtu une robe de Paris. Elle se croit très belle, sans doute, et moi j'hésite à la reconnaître... C'est une robe de forme démodée, datant d'au moins dix ans, et dix ans cela compte encore plus dans la vie d'une robe que dans celle d'une femme! Sa taille est contrainte dans un corsage étriqué et court, la jupe trop longue tire sur les hanches pleines et entrave la marche, les manches,--c'est ce qu'il y a de plus réussi, les manches!--ballonnées, soufflées, volumineuses, monstrueuses, elles remontent jusqu'aux oreilles, torturant les bras ambrés. Et la couleur!... Elle aussi a été à la mode, elle oscille entre un puce unique et un kaki ahurissant: c'est la couleur la moins recommandée pour mettre en valeur le teint doré de la petite Arabe.

Malgré moi, une autre Roumana, toute de mon imagination, prend la place de celle-ci. Je l'habille d'un vieux costume de son pays. Je la vois si bien parée du large pantalon bouffant de soie diaphane, avec la _koumbaz_ aux ors verts et rouges dont les deux pans de devant se drapent en ceinture, et dont les manches, fendues depuis le coude, glissent jusqu'à terre. Je vois si bien sa tête brune entourée d'une _cherbé_ aux éclats de béryl, et ses petites chevilles et ses poignets chargés d'anneaux massifs. Je la vois si bien devant un palais merveilleux, comme celui d'Asad Pacha, à Damas, peut-être; couchée sur le perron couvert de tapis précieux, et regardant rêveusement les fleurs de jasmin et d'ibiscus suivre les méandres de la _mastaba_, grande vasque de marbre blanc qu'étoilent de fins canaux où l'eau s'égare: on y jette des pétales et ils s'en vont comme des papillons fragiles...

Mais Roumana, la vraie, quête des compliments et je dois m'extasier sur cette ridicule toilette. Ce que ce malheureux «_kêtîr kouaïyis_!» m'aura rendu de services! presque autant que «_goddam_» à Figaro.

Roumana paraît enchantée de me revoir. Heureusement elle a oublié son frère Adib et les nouvelles que j'avais mission de rapporter. Pour l'instant, elle est tourmentée par l'idée de me faire entrer, le plus vite possible, dans la maison. Je me laisse faire en riant, mais ne peux réprimer un mouvement de mauvaise humeur en constatant que le Tout-Djêroûd élégant y est déjà réuni. Pas moyen d'être tranquille une seconde dans cet Orient, on est toujours en représentation avec mille spectateurs tenaces, suspendus à vos basques, et qui ne les lâchent pas!...

Du groupe de jeunes et vieilles femmes, Abla se détache et fonce sur moi en multipliant les salamalecs mielleux. Une table basse est dressée au milieu de la chambre. Elle porte le mézé, et c'est une nature morte éblouissante...

Une agglomération de plats pour poupées garnis de mets qui flattent les yeux, sinon le goût!... Il y a des régiments de bananes courtes et trapues tachetées de brun, des abricots de Damas, juteux et engageants, des citrons doux d'Antioche et des œufs caparaçonnés de rouge... Il y a des nèfles jaune orangé aux teintes de pastel et des amandes dans leurs coques fraîches... Il y a de jeunes laitues et des pistaches salées, du cresson encore vaseux et des concombres laiteux... Les melons verts de Safed voisinent avec les melons d'eau aux chairs attendrissantes, fondant sous le regard, et les figues joufflues avec les noires olives. Un rayon de soleil se baigne dans une jatte de mélasse blonde. Quelle macédoine de couleurs!... Les roses panachés des radis, le vert des loukoums à la verveine ou à la menthe, les bigarrures des nougats, les gemmes des confitures de fleurs, toutes ces nuances dégradées et chaudes s'unissent sans se nuire. Des pains arabes, plats comme des serviettes, et flasques, et mous, s'amassent, par paquets, tandis que des petits morceaux d'agneau, lardés de gras de queue, empilés aux quatre coins de la table, dégagent une odeur inquiétante...

Les pâtisseries arabes se désagrègent à la chaleur et nous livrent enfin le secret de leur énigmatique et effrayante structure... Des galettes de _kamreddin_ pleurent dans un coin des larmes vermeilles et surtout, surtout, entre un plat de truffes du désert embaumant l'oignon et un ravier d'intestins d'animaux, règne le _méchoui_, le mouton grillé tout entier, festin royal, sur lequel s'acharnent des mouches bleues, qui nous ont précédées... hélas!

Cependant tout le monde goûte et toutes les mains se plongent dans tous les plats, y ajoutant parfois un soupçon de henneh, ce qui met une note de couleur locale supplémentaire, et dont on se passerait volontiers.

Les puits profonds et mystérieux des bouches édentées engloutissent avec fracas les gâteaux ruisselants... Tandis que les jeunes dents aux éblouissements perlés (parce que jamais une brosse ne les toucha) croquent sans discontinuer les pistaches et les amandes: cric... crac... cric... crac...

Roumana est distraite; sur son visage enfantin il y a les marques d'une préoccupation grave. D'ailleurs, sans me pousser à la consommation, dès que j'ai goûté quelques plats (avec un judicieux discernement), elle m'entraîne vers un divan... Aujourd'hui c'est elle qui interroge et les questions se précipitent sur ses lèvres, questions décousues et étranges qui m'étonnent. Est-ce que par hasard elle aurait réfléchi et comparé son existence à la mienne, cette petite fille à laquelle j'attribuais une âme d'oiseau.

--Tu habites Bârîs (Paris). Oh! Bârîs (et un long soupir l'agite), comme ce doit être beau!...

--Sans doute, mais j'aime aussi infiniment tes villes d'Orient: ainsi Damas, tu connais un peu Damas puisque tu y as passé deux ans, quelle merveille!

--C'est beau, Damas: le soir, après le coucher du soleil, j'allais avec mes amies me promener en _arabiyé_, au bord de l'eau, nous allions jusqu'au cimetière. Là, nous mangions des choses sucrées, nous causions.

--Et de quoi parliez-vous?

--Nous parlions de la robe de Fatimah qui venait d'arriver de là-bas, du dernier mézé de Maryam, du mariage de Doua et comment Ali (celui qui l'avait achetée) avait dû répudier une de ses femmes pour l'épouser.

--Est-ce qu'à Djêroûd les hommes ont plusieurs femmes?

--Tous au moins deux et beaucoup trois ou quatre.

En France on sourit quand on parle de la polygamie, en assurant que c'est passé de mode. Dans les hautes classes de la société, peut-être les mœurs se sont-elles transformées à notre contact direct. Les grandes familles européanisées de Constantinople, du Caire, de Beyrouth nous donnent le change. Ainsi avons-nous pu croire à une évolution féministe en Orient. Il n'en est rien, et voici qu'une petite musulmane, de condition moyenne, m'apporte un témoignage diamétralement opposé. Et le village de Djêroûd n'est pas une exception. Pourquoi celui-là seul aurait-il gardé les traditions de Mahomet? Non, dans toutes les campagnes et les bourgs de Syrie, la polygamie continue d'exister, et la femme continue à être traitée en bête de somme ou en animal de plaisir, suivant le caprice de son maître. Et qu'on ne hausse pas les épaules en répétant qu'elles sont habituées à cet état de choses et vivent en bonne intelligence avec leurs rivales... J'ai vu un éclair de haine dans les yeux d'Abla, quand Roumana causait avec moi depuis quelques instants. Comme elle devait la détester, quand Mansour lui murmurait des paroles d'amour et quand la joie illuminait son jeune et beau visage, puisqu'elle ne pouvait même pas supporter que moi,--l'hôte d'un jour,--je m'intéresse tant à elle! Passer sa vie entière à côté d'une créature aigrie par l'âge et jalouse, jalouse de tous ses instincts sensuels déchaînés...

Je ne veux pas parler à Roumana de la présence d'Abla, je sens que ma curiosité lui ouvrirait des horizons nouveaux et qui doivent être à jamais fermés pour elle. Déjà elle me demande: «--À Bârîs tu connais tes maris avant de les épouser?»--Est-ce que Roumana croit par hasard que Paris c'est le contraire de Djêroûd et que les femmes y ont plusieurs maris!

Je m'empresse de lui expliquer que les jeunes filles voient en effet des jeunes gens parmi lesquels elles trouveront un mari plus tard, mais rien qu'un seul (ce qui est déjà malaisé pour un grand nombre!).

Nous voilà parties sur le mariage...

Le système dotal la chiffonne surtout:

--C'est les femmes qui achètent son mari, alors, parce qu'il est avare (un temps d'arrêt) ou trop pauvre. Pourquoi si elles apportent l'argent il n'en a qu'une?...

Voilà les Français en mauvaise posture et je ne sais trop comment les tirer de ce pas difficile. Pas moyen de discuter avec un esprit simple et droit, qui ne retient que l'apparence des choses, et auquel un seul fait s'impose: les Français sont payés et les Arabes payent... Heureusement que les questions pullulent et s'emmêlent.

Je lui raconte d'abord la vie des petites filles à l'école, qui rappelle la sienne par bien des côtés. L'égalité des hommes et des femmes dans le travail lui est une révélation: qu'il y ait des jeunes filles qui se consacrent aux mêmes études que les jeunes gens, suivent les mêmes cours, choisissent les mêmes carrières, cela dépasse ce qu'elle avait pu imaginer... Il y a de la terreur dans ses grands yeux inquiets et je me hâte de changer de conversation. Je lui fais dire, à mon tour, l'emploi des longues journées soporifiques: les siestes dans l'ombre des pièces closes, les visites des amies mâchonnant du _loukoum_ ou du _kêbâb_[1], les prières murmurées quand pleure le muezzin, les rares événements bénis de la vie stagnante: la saison des pluies, le passage des caravanes, les premières neiges, et surtout l'uniformité des heures passées à contempler les volutes bleues des fumées de cigarettes ou les tuyaux de narghilés.

Jamais une promenade, jamais un visage nouveau, c'est l'éternel recommencement des mêmes ennuis légers et des mêmes bonheurs monotones.

Roumana cependant est plus cultivée que toutes ses amies ensemble: elle lit l'arabe et le turc. Je lui promets de lui envoyer des livres français.

--Tu me donneras aussi un autographe?

--Un autographe?

--Oui, un autographe avec ta figure dessus.

--Ma photographie? Certainement. Qu'est-ce que tu fais encore?

--Je brode des coussins.

Elle va me chercher un carré de soie où des fleurs chimériques moelleusement s'enchevêtrent. Je m'extasie:

--Sais-tu que je serais bien incapable d'en faire autant? (ce qui est vrai!)

Elle sourit avec mélancolie.

--Tu fais autre chose.

--Je suis sûre que tu aimes la poésie. Récite-moi quelque chose, veux-tu?

Sans se faire prier (la timidité est un défaut... ou une qualité inconnue ici), elle commence:

--Puisqu'Ech Châm (Damas) t'a plu, je te dirai ce que c'est qu'Ech Châm.

Et la voix égrène les mots chantants.

De même que l'écriture arabe a déjà dans le dessin de ses caractères toute l'harmonie et la délicatesse d'une frise ornementale, de même la langue arabe est une musique exquise qui charme même ceux qui l'ignorent, comme l'air accompagnant les chansons dont les paroles nous sont inconnues.

Le ton, bas d'abord, s'est graduellement élevé et domine maintenant le vacarme des piaillements féminins. La salle devient muette. Mais Abla furibonde,--est-elle jalouse de la poésie cette fois?--a renversé son verre de _khouchaf_ et l'écume à la bouche, les yeux torves, elle vocifère, le souffle étranglé par la colère. Elle est effrayante à voir. Et ce qu'elle dit doit être encore plus effrayant, car les femmes ont des mines consternées et un ou deux nez chafouins reniflent dans ma direction. Quelques-unes, des plus jeunes, l'entourent et essayent de l'entraîner dehors. Salma gesticule d'une façon expressive et indignée, un trio de vieilles chenues glapit sans arrêt, sur le ton d'une plaintive mélopée: «_Ouskout_! _Ouskout_!» (Tais-toi! tais-toi.)

Enfin Abla, secouant les femmes agrippées à sa robe, comme les chiens à la gorge d'un cerf traqué, s'élance hors de la chambre, la démarche contractée. Pendant tout ce tumulte, Roumana est restée impassible, sans un mouvement, le teint un peu plus pâle, les yeux un peu plus grands.

--Qu'a-t-elle dit?

--Rien, me répond-elle d'une voix ferme qui m'interdit d'insister.

Je comprends que la bordée d'injures de l'angélique Abla s'adresse à moi. Mais pourquoi?

Pour faire diversion je réclame la traduction des vers sur Damas.

--Je l'ai apprise à l'école.

Cette école de Damas est restée pour elle le bonheur perdu!

J'écoute, guettant aux grains rouges de ses lèvres les visions paradisiaques que son doux accent étranger rend plus proches.

«Tourne-toi où tu voudras à Ech Châm, tu trouveras partout une eau courante et de l'ombre!...

«Heureux celui dont les jours s'écoulent dans cette contrée où souffle une brise embaumée...

«Sa boisson du matin et du soir est toujours bonne, le lever et le coucher du soleil ne lui apportent aucun chagrin...

«Ech Châm est le pays des houris, des perles et des paillettes d'or...

«Je dis aux habitants de la vallée de Chamy: «Que votre sort est digne d'envie, vous qui habitez des jardins comme ceux de l'éternité!»

«Donnez-nous un peu de votre eau, nous avons soif et vous êtes à la source.»

Je me laisse prendre au rythme nonchalant des phrases brèves et, oubliant le costume de Roumana, je ne vois plus que l'éclat exaltant de son regard...

Les femmes, repues et gonflées, ont abandonné les restes du mézé aux enfants et aux chiens. Le soleil baisse. Je cherche ma montre. Mais Roumana fiévreusement me harcèle: elle m'a montré son pays, il faut que je lui montre le mien, et impérieusement elle sollicite des vers «de Bârîs»...

Des vers de Paris! Je ne m'attendais vraiment pas à ça et anxieusement je laboure ma mémoire. Du Rostand, du Verlaine, du Musset? Autant réciter du chinois... Je me rappelle quelques vers d'Albert Samain sur les arbres. Elle n'y comprendra peut-être pas grand'chose, mais je n'ai pas le choix:

Vastes forêts, forêts magnifiques et fortes, Quel infaillible instinct nous ramène toujours Vers vos vieux troncs drapés de mousse de velours Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes?

Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer; Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne; L'horreur des lieux sacrés au loin vous environne Et vous vous lamentez aussi haut que la mer?

Quand le vent frais de l'aube aux feuillages circule, Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux, Et rien n'est plus superbe et plus religieux Que votre grand silence au fond du crépuscule...

Nobles forêts, forêts d'automne aux feuilles d'or Avec ce soleil rouge au fond des avenues. Et ce grand air d'adieu qui flotte aux branches nues Vers l'étang solitaire où meurt le chant du cor...

Les sourcils serrés, les yeux vagues, le cou tendu, Roumana respire chaque strophe. Je sens l'effort prodigieux pour donner un sens aux mots biscornus; évidemment ce pauvre Samain n'a pas de succès. Mais aussi quelle idée extraordinaire de lui présenter _le Chariot d'or_ en liberté: c'est comme si j'offrais à un sauvage mourant de soif un vin généreux dans un flacon bouché à l'émeri! Mais Roumana ne l'entend pas ainsi, et elle exige des commentaires. Suivent alors une dissertation sur les forêts en général et une description des forêts de Fontainebleau et de la Grande-Chartreuse en particulier...

--Et la mer, comment est-ce qu'elle lamente?

Roumana n'a jamais vu la Méditerranée et j'esquisse un cours sur la mer, à l'usage des commençants.

--Et le crépuscule?

--Ce n'est pas un animal sauvage comme tu le crois, mais une chose divine que l'Orient ignore. C'est une heure incertaine et diaphane qui annonce la nuit et regrette le jour...

Je me laisse aller à parler du charme des feux clairs dans les pièces tièdes, quand on rentre du jardin gercé par l'automne.

Je me rends compte que je suis parfaitement ridicule et la sauce allongée dont j'accommode Samain, à quelques pas du désert, manque de sel.

Je rirais volontiers, mais Roumana est sérieuse et enchâsse précieusement chacune de mes paroles dans son souvenir.

Mansour surgit comme d'une trappe.

Je me lève. Roumana comprend. Souple et féline, elle se courbe à demi sur mon épaule, des larmes tremblent dans sa voix qui murmure: «Tu reviendras?»

Je n'ai pas le courage de massacrer son rêve. Et d'ailleurs, qui sait? _Inch Allah_!... «Oui, Roumana, je reviendrai...»

Et au même instant je donne mon regard d'adieu à ses grands yeux de gazelle. À pas lents, pour prolonger le départ, nous traversons la cour. Sur le seuil Roumana, tournée vers son mari, demande quelque chose avec ardeur, elle se fait plus petite, plus menue... Elle voudrait sans doute m'accompagner jusqu'à la rue. Mais les traits de Mansour se durcissent et, sans un mot, il étend son bras en travers de la porte.

Alors, arrêtant Roumana, qui veut me baiser les mains, je l'embrasse, comme une sœur, je l'embrasse et je m'enfuis. Un gémissement triste... oh! si triste!... Plus rien...

J'ai au cœur un pressentiment douloureux que ne parvient pas à dissiper la magie du soir.

Sur le ciel ourlé de grenats défile une caravane de chameaux décoratifs, solennels et laids... les cris des conducteurs étonnent seuls le grand silence navré du jour finissant: Yalla! yalla! (en avant) et la phrase prodigieusement évocatrice d'un roman anglais, lu autrefois, chante à mes oreilles «Mutter of camel drivers to their velvet-footed beasts...»

* * * * * * * * * * * *

[Note 1: Petits morceaux d'agneau grillé.]

Paris, 16 juin.

Une lettre de Roumana m'a souhaité la bienvenue en France. Je lui avais écrit longuement de Syrie, au mois de mai, et voici que la réponse de Djêroûd continue mon voyage:

«Chère Paule,