Sur la route de Palmyre

Part 4

Chapter 41,610 wordsPublic domain

« Tu sai combien j'été heureuse en recevant ta chère lettre et cependant mes yeux ont pleuré en la lisant, alors ma sœur ma dit:

«Tu n'est donc pas contente de la lettre de ta chère Paule? Oh! ma sœur en chantée car elle ne ma pas oublier, elle ma écrie une lettre pour que je la lise cent fois par our, mais tu ne peux te figurer chère Paule...

«La chaleur à Djêroûd est très beaucoup, elle nous donne des pênes, mais le soleil a froid depuis que tu est parti.

«Chère Paule, je vais te dire, écris moi une longue, longue lettre pour que je la lise mille et mille fois pour l'apprendre à la fontaine et pour savoir le Français comme les gentilles Parisiens.

«Salue-moi à ton joli pay car notre pay est une petite village et moi je suis une petite campagnarde.

«J'ai te prie, chère Paule, corrigé moi toutes mes fauttes et moqué à mon mal écriture. Toute la famille t'envoie mille amitié. Que ta vie soit heureuse et béni.

«ROUMANA.»

30 juillet.

J'ai reçu ce matin une lettre de Roumana. Comme c'est étonnant de penser qu'à des milliers de kilomètres il reste un peu de moi dans cet Orient que j'ai tant aimé.

«Merci à chère Paule pour les nouvelles.

«Il fai chaud et les lilas sont mort parce que chère Paule n'étai pas là, mon cœur est mort aussi.

«Heureux toi dont les jours est dans ce pay où les vents frais de l'aube (comment a-t-elle pu retenir ces mots de Samain?)... et les petites filles sortent avec leur figure. La petite Marie a été mal aux yeux et le hakim est venu et grâce à Dieu est guéri. Je dis à la petite Marie: pense à chère Paule qui reviendra quens les orges seront nouveau. Tu a promi et j'ai soif de chère Paule qui est la source. Que tu trouve toujours l'eau et l'arbre sur ton chemin et l'amitié dans le cœur de Roumana.

«ROUMANA.»

12 septembre.

Les photographies, les livres et les poupées sont enfin arrivés à Djêroûd et ont fait sensation, si j'en juge par la lettre de Roumana:

«La bonté est en chère Paule et la joie en Roumana. Je vai te dire: j'étai avec Salma quand on a apporté tes cados. Alors j'ai chanté et j'ai ri et Salma ai chanté et ai ri et les autres ai chanté et ai ri et Abla, non. Pour le livre c'est bien.

«Pour la figure j'ai embrassé chère Paule aux yeux du matin. Et la petite enfant pas vivant est beaucoup joli et ses cheveux est un chapeau de soleil et sa figure est une fleur de rose. Bârîs est le pay des belles Mademoiselle.

«La famille a mangé les raisins et les grenades. J'ai mis pour toi en garde des raisins et des grenades. Mansour va à Ech Châm pour Monsieur Gouverneur pour Negib.

«Que l'amour de Roumana te ramène. Adieu chère Paule trois fois béni.

«ROUMANA.»

18 décembre.

La chose horrible que j'avais redoutée pendant ces longs mois de silence, où Djêroûd restait sourd à mes lettres multipliées, est arrivée. Ces jours de septembre, d'octobre et de novembre où mon cœur s'évadait pour retourner là-bas et où, tourmentée par le manque absolu de nouvelles, j'envisageais tous les malheurs, je les regrette maintenant que je sais...

Pauvre petite Marie...

Ce matin un médecin militaire que nous avions connu en Syrie est venu déjeuner à la maison. Nous avons parlé de notre expédition de Palmyre; en prononçant le nom de Djêroûd, je vois le visage du major qui s'étonne:

«--Djêroûd! oh! attendez donc, c'est bien le dernier village avant Karyatein? Oui. Eh bien, il m'y est arrivé une aventure extraordinaire. Je passais en tournée médicale en septembre dernier, quand j'ai été appelé précipitamment auprès d'une enfant qui était tombée dans une fontaine. Vous imaginez le pittoresque du cas: un enfant noyé dans un pays où l'on manque totalement d'eau. J'ai cru d'abord à une erreur, mais c'était vrai, hélas! car la pauvre petite avait été asphyxiée, et je suis arrivé trop tard pour la sauver. Un détail m'a frappé: elle serrait si fort sur son cœur une poupée qu'il m'a été impossible de la lui arracher. Ce qu'il y a d'étrange dans cet accident c'est que j'ai vu la fontaine et qu'il m'a paru très difficile qu'une enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer. Si j'avais eu plus de temps, j'aurais éclairci cette affaire, mais j'étais attendu à Karyatein dans la journée. J'ai dû partir. Puis j'ai oublié; en Orient, on oublie vite...»

La conversation continue, pleine de souvenirs. Je n'écoute pas. Sans qu'un nom ait été prononcé j'ai la certitude. Je ne veux pas croire, mais l'évidence s'impose: la maison de Mansour est la seule de Djêroûd où il y ait une fontaine, m'avait dit le drogman lors de ma première visite, et surtout! surtout il y a la poupée! La poupée «au chapeau de soleil» que j'avais envoyée avec tant de joie et qui avait été reçue avec tant d'amour!

Pauvre petite Marie!... Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée quand un gémissement de bête mourante avait déchiré nos adieux dans le silence d'un soir d'avril.

Mais une idée effrayante s'insinue dans mon esprit. Je la chasse, elle revient, je la repousse, elle s'installe en triomphatrice: Abla a tué l'enfant. Je ne suis pas folle, je ne suis pas impressionnable. Mais les paroles du médecin dansent devant moi en caractères de feu: «Il m'a paru très difficile qu'une enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer.» Et je vois la scène comme si j'y avais assisté.

Roumana a laissé la petite Marie à la maison pour aller chez une amie peut-être. Mansour? Mais Mansour était à Damas... Dans sa dernière lettre Roumana me disait qu'il allait partir. L'enfant joue tranquillement sous les lilas de Perse desséchés par un coup de kramsin. La vieille qui depuis longtemps, dans l'ombre, guettait le mal, la vieille éloigne, sous un prétexte, les sœurs et les femmes. Marie se rapproche de la fontaine, elle se penche, une main la bâillonne pour retenir les cris, une poussée brutale, des convulsions, des spasmes, la poigne de fer maintient le corps frêle. C'est fini. La petite demeure immobile, le visage violet. Alors Abla appelle au secours.

Non, c'est trop affreux; j'entends son rire acide, je revois ses glauques yeux fourbes.

Et le désespoir de Roumana! Comme elle a dû hurler à la mort près du petit cadavre raidi! Elle ne m'a même pas écrit. Pourvu qu'elle ne soit pas malade... J'essaie de faire passer dans la lettre que je lui adresse toute ma tendresse, toute ma pitié.

22 décembre.

Je reste anéantie devant le paquet ouvert sur mes genoux. Mes lettres! mes livres!... ma photographie!... tout ce que j'avais envoyé à Roumana!

Sur le papier brun une adresse est mise maladroitement: ce n'est pas son écriture. La poupée manque...

Roumana est morte...

Comme pour l'autre, je pressens, je devine, je sais...

Après la mort de sa fille, elle a vécu de lentes heures lourdes d'angoisse, inerte et l'âme lasse. Son rire enfantin s'est brisé, ses yeux, enfoncés chaque jour davantage, et son teint chaque jour plus transparent ont crié sa douleur. Elle a abandonné les broderies de soie et les livres de «Bârîs». Elle a passé des semaines entières abîmée dans des rêves sans fin.

Maintenant que le malheur l'avait dépouillée de son cher trésor, peut-être pensait-elle à l'existence d'autres femmes, existence entrevue pendant nos causeries.

Alors je comprends le danger, mais trop tard, trop tard...

Roumana s'est nourrie de tout ce que j'avais dit d'étrange: la liberté de sortir dévoilée, de voyager, de vivre, la liberté d'aimer, oh! d'aimer surtout.

J'ai été bien coupable. Mes lettres et mes livres ont parachevé mon œuvre...

Son imagination me suivait à distance et colorait mon existence de tous ses désirs jamais comblés, comme ces petits pauvres, à la porte des pâtisseries à la mode, qui regardent les riches s'empiffrer de gâteaux et, à travers les vitres que le brouillard embrume, arrêtent leur choix, jamais satisfait, sur les babas tremblotants, les choux pralinés et les tartes rutilantes.

L'envie s'est mêlée à sa peine, elle n'a plus goûté la joie puérile des heures monotones et vides à l'ombre des mauves lilas, elle s'est attendrie sur sa jeunesse étiolée et son amour esclave. Alors son caractère doux s'est assombri, ses yeux farouches ont dédaigné de répondre au sourire de Mansour, et ses lèvres glacées à ses baisers. Elle l'a méprisé et peu à peu il s'est détourné d'elle. La vieille Abla, à qui la haine donnait un regain de jeunesse et de séduction, a envenimé les choses.

Mansour a eu des paroles dures.

Un soir Roumana s'est endormie du sommeil qui délivre...

En vérité, les choses ont dû se passer ainsi, je les vois comme j'ai vu la mort de Marie!

C'est Abla, sans nul doute, qui m'a fait renvoyer mes cadeaux, pour effacer le passage de «l'étrangère» et purifier la demeure de ses dernières traces.

Je pleure en songeant à mon influence si involontairement néfaste.

Petite Roumana, tu n'avais pas une âme charmante et frivole, ainsi que je le croyais; et comme un papillon léger tu es venue brûler tes ailes à la flamme que j'avais inconsciemment allumée en te parlant de liberté... Pardonne-moi.

Nous nous sommes connues autant que pouvaient se connaître deux enfants séparées par l'abîme des races et des civilisations plus encore que par les mers et les pays.

Ton souvenir jettera des larmes sur l'enchantement de Damas et de Palmyre.

Et, si jamais je retourne à Djêroûd, ma première visite sera pour toi, puisque je t'ai promis de revenir. J'irai m'agenouiller sur la blanche tombe de pisé du petit cimetière dénudé et je t'apporterai des fleurs de France, des fleurs de «Bârîs», petite Roumana...

FIN