Part 2
Le visage se contracte si douloureusement que je devine un mal secret, jalousement gardé, et avec douceur j'essaye d'arracher les confidences. C'est une conversation difficile: Roumana ne comprend pas toujours très bien; je dois détacher mes syllabes et ralentir mes phrases; ou bien c'est moi qui ne saisis pas clairement ce qu'elle explique dans son langage imagé. Tout en écoutant, je contemple curieusement la chambre où nous sommes: elle a de belles dimensions, les grandes fenêtres donnent sur la cour aux eaux limpides, mais les persiennes sont à moitié tirées pour garder un peu de fraîcheur. La plus étrange confusion règne dans l'ameublement: sur le carrelage, un splendide tapis de Tebris déploie ses semis de fleurs prodigieuses sur un fond velouté aux rouges chantants; à côté de cette merveille sans prix, deux honnêtes descentes de lit Jacquard, échouées là, Dieu sait par quel hasard, ont piteuse contenance et exhibent le bariolage compliqué de leurs grosses roses, zinzolines ou violines, encadrées de jaune et de vert. Partout il y a ce mélange piquant de quelques vieilles choses perdues parmi des objets civilisés du plus mauvais goût: hélas! il y a une armoire à glace. Horreur, aux confins du désert, une armoire à glace, en imitation d'acajou! Dans une jardinière se prélassent des fleurs artificielles aplaties, molles et déteintes. Sur une table de bois aux incrustations de nacre trônent d'innombrables photographies jaunies. Je regarde à gauche et j'aperçois deux lits, style Louis XV, dorés, chargés de quatre ou cinq matelas chacun et que recouvrent des couvertures soyeuses, des coussins brodés, des dentelles. Je dois avouer qu'ils ont l'aspect assez propre. Enfin, à côté du sofa, un plateau de cuivre damasquiné attend un service à café absent et qui doit sûrement venir du Bon Marché.
Petit à petit l'histoire de Roumana commence à se dégager: c'est une histoire qui ferait banale sans l'accent de la jeune femme, peut-être celle de toutes les Arabes de ce pays. Mais la voix de Roumana tremble, elle se souvient et elle souffre; quand elle parle de l'école, je vois ses yeux lourds de larmes.
Je commence par la complimenter de son bon accent et de la correction étonnante de son français. Elle l'a appris à Damas où son père était «sous-colonel» du temps des Turcs. Elle allait à l'école, pas chez les Sœurs, mais chez des demoiselles. Elle y est restée deux ans, et elle aurait tellement voulu apprendre le français très bien! Puis son père est mort; elle va me chercher sa photographie où il est représenté assis avec deux bébés en costume européen à ses côtés; elle me les indique: Roumana, Salma.
Je m'informe: qui est Salma?
--La petite sœur, répond-elle.
--Et ta mère? Elle n'est pas avec vous?
--Non, il n'y a pas de femme photographe à Damas.
J'ai complètement oublié que les Musulmanes sont voilées depuis l'âge de huit ans...
Pourvu que Roumana ne soit pas blessée de cette question intempestive!
Mais sans paraître troublée, elle continue: les monotones tristesses se sont abattues sur l'heureuse famille. L'oncle a pris la tutelle, et comme la fille aînée atteignait quinze ans, il a jugé qu'un mariage serait une excellente affaire. En vain a-t-elle supplié qu'on lui laissât encore un an, trois mois, quelques jours. Il y avait une occasion unique et la jeune fille a été achetée 200 livres or, «le prix d'une jument Anézé», dit-elle, fièrement. Mansour avait l'âge de son père: une quarantaine d'années environ, mais il était un gros propriétaire de Djêroûd.
Elle se tait, et un silence morne s'élève entre nous. Je déborde de pitié et je ne dois pas le montrer à cette enfant qui vit presque heureuse ainsi. Pour dire quelque chose, je fais l'éloge de Mansour:
--Ton mari a très grand air, il est beau. (Je mens sensiblement, les hommes ici sont tous pareils, ils ont l'air de jouer la tragédie et semblent des répliques, faites à l'infini, d'un de nos acteurs les plus renommés qui affiche sa superbe en se donnant de grands coups de poing dans l'estomac, et en déployant une barbe en pointe irrésistible.)
Pas de réponse.
--As-tu des enfants?
--La petite Marie.
--Maryam?
--Non, Marie. C'est français, c'est plus joli.
Est-elle très sincère en me disant cela? Qui le sait? Mais je remercie tout de même... Pendant que nous causons la porte s'est ouverte et, silencieusement, des ombres se glissent à côté de nous: une matrone, la taille épaisse, les traits noyés dans une boursouflure de graisse; une jeune fille très forte, la caricature de Roumana, portant un enfant emmailloté d'oripeaux étincelants; une grande fille sale et dépenaillée, la chemise fendue sur une gorge opulente; quelques enfants pas du tout intimidés et qui, un doigt dans le nez, m'inspectent en mâchant une feuille de laitue... Une nuée de commères mal ficelées, curieuses et dépeignées font irruption sournoisement... La chambre est remplie.
Puis une femme, grande et élancée, entre avec autorité. Tout en me saluant très bas, trop bas, elle me dévisage froidement et ses yeux aux reflets d'émeraude se fixent longuement sur moi. Sans savoir pourquoi, cela m'agace et je me retourne pour demander à Roumana quelle est cette impudente personne. Mais elle m'a prévenue et, d'une voix assourdie, se penchant sur moi:
--C'est aussi l'autre femme de mon monsieur. C'est Abla.
L'autre femme de son monsieur! Je reste un moment interdite, puis mon regard va du charmant visage de Roumana à la figure noirâtre de cette femme. Elle parait âgée. Contrairement à ce qui arrive ici d'habitude, elle s'est desséchée, et sa maigreur est saisissante à côté des mottes de chair flasques et tremblotantes qui l'entourent. Le nez en casse-noisette rejoint le menton aigu, les cheveux sont rares et le teint cireux, mais évidemment Abla a dû être belle, très belle même: ses yeux changeants en sont le dernier témoignage vivant.
--Tu vis avec elle? dis-je à Roumana.
--Oui, répond-elle avec indifférence.
--Elle ne comprend pas le français?
--Oh! non, il n'y a que moi.
Comme si Abla avait deviné qu'il s'agissait d'elle, elle se rapproche de nous. Un dialogue s'engage, très animé, où je distingue les mots de «_khallîni_, _khallîni_» (laisse-moi tranquille), qui reviennent à plusieurs reprises.
Interrompant les discours de la vieille, Roumana secoue ses tresses noires, qui descendent en sillons bleuâtres sur son cou, et elle me conduit vers les femmes, qui toutes me souhaitent la bienvenue en s'inclinant trois fois. La jeune fille qui lui ressemble, c'est Salma.
--Je l'ai mariée au fils d'Abla, m'explique-t-elle avec importance.
C'est à ne plus s'y reconnaître! Voilà que sa sœur a épousé le fils de la première femme de son mari! Quelle famille!
Timidement, Salma me dit bonjour en mauvais français.
--Vous parlez aussi français?
Elle se tourne vers Roumana avec anxiété, guettant un secours. Celle-ci me répond à sa place:
--Elle parle mal parce qu'elle a été trop petite à l'école.
--Quel âge a-t-elle donc?
--Treize ans.
--Et son mari?
--Dix-sept ans.
À ce moment précis Salma éclate en sanglots et, comme à un signal donné, les vieilles femmes se lèvent en tumulte, s'agitent, parlent avec volubilité, me racontant quelque chose que, naturellement, je ne saisis pas. On dirait un chœur de sorcières. De ce concert, dont les glapissements des enfants bien exercés sont le fond, partent des gémissements rauques et des cris déchirants: Abla se fait remarquer par une aptitude particulière dans cet exercice.
--Il est en prison, me confie Roumana.
--Qui ça?
--Tu dois savoir, Negib, le mari de Salma.
--Pourquoi?
Suit une explication impossible, entrecoupée par les hoquets convulsifs de la jeune femme et les sifflements nasaux d'Abla. Je crois comprendre que le dénommé Negib a eu maille à partir avec les autorités, pour avoir refusé de payer les impôts, et qu'on me supplie d'intercéder auprès de M. le Gouverneur. Je promets tout ce qu'on veut et j'ai hâte de me dérober à la reconnaissance prématurée et humide de la gent féminine. Heureusement, sur un ordre de Roumana, la fille dépenaillée apporte le _findjan_, ce café turc si brûlant et si parfumé servi dans les minuscules tasses de cuivre. Nous le savourons à tour de rôle.
Mais les bonnes femmes commencent à bavarder bruyamment et ces paires d'yeux, à l'affût de mes moindres mouvements, me deviennent insupportables. Si je tourne la tête d'un autre côté, je surprends le regard figé d'Abla, à qui mon visage ne revient décidément pas. Je commence à me sentir mal à l'aise, et, sous le prétexte de voir la petite Marie, je demande à Roumana de m'emmener. Au moment de sortir de la pièce un rire strident éclate: je reconnais celui d'Abla sans l'avoir jamais entendu. Il faut avoir les nerfs solides pour passer son existence avec une créature aussi antipathique.
Roumana me laisse dans la cour chaude, et revient avec un enfant sur les bras. Sa tête est recouverte d'une étroite calotte de velours bleu où s'alignent des centaines de piécettes en rang de bataille (tout autre enfant serait mort d'insolation en cette posture: mais l'Orient est la terre des extravagances, la coiffure nationale n'est-elle pas le tarbouch, haut cône de feutre rouge, sans bords!...) Avec sa figure vieillotte et ratatinée, ses yeux, remplis de mouches et de gouttes de khôl, clignotant sous l'atroce lumière, cette pauvre petite n'est certes pas jolie. N'importe, je lance les deux seuls mots que je sache en arabe: «_Ketîr kouaïyis_» (très, très jolie), d'un air convaincu. Mon compliment n'est pas si faux qu'il en a l'air, d'ailleurs, car, en m'éloignant un peu, la vision de Roumana sous l'ombre légère des arbres fleuris, portant dans ses bras ce curieux marmot, qui essaie ses premiers pas sur un bourrelet de la robe maternelle, a quelque chose d'une madone barbare et primitive qui me plaît infiniment.
--Comme ces arbres sont beaux!--ne puis-je m'empêcher de dire à Roumana, en montrant les lilas de Perse.
[Figure 02: LE RETOUR DES TROUPEAUX À PALMYRE AU COUCHER DU SOLEIL.]
Elle dit quelques mots en arabe... Je ris.
--Tu sais bien que je ne comprends pas.
--Celui qui plante un arbre n'a point passé vainement sur la terre... C'est ce qui est écrit.
Je regarde l'heure et suis étonnée du temps que j'ai passé ici. Juste à ce moment, Mansour revient, très agité, il parle vite. Roumana sert d'interprète.
--Il dit qu'il faut que tu partes, que tes serviteurs (ce n'est guère flatteur pour nos compagnons de voyage!) t'attendent. Il dit qu'il aurait voulu tuer un mouton en ton honneur, et que tu aurais dû passer chez nous sept fois sept jours.
Je la prie de remercier son mari de son aimable hospitalité et de lui dire que j'ai trouvé la maison splendide.
--C'est ta présence qui la rend belle, me fut-il répondu.
Je cherche un mot gentil dans mon plus que modeste vocabulaire, pour ne pas être en reste de politesse, et je crois l'avoir trouvé quand je répète mon sempiternel _ketîr kouaïyis_! en indiquant Roumana de la main.
Mais, derrière le maître, Abla s'est faufilée et elle ouvre sa bouche édentée comme si elle allait me jeter à la face un torrent de bile, aussi verdâtre que son teint. Le geste reste inachevé, heureusement... Mais elle nous coule un mauvais regard tandis que Roumana se rapproche de moi.
--Où vas-tu?
--À Palmyre, Tadmor.
--Tadmor, oh! c'est loin...
--Nous y serons au coucher du soleil.
Mais Roumana réfléchit:
--Baghdâd, c'est loin?
--Beaucoup plus loin que Palmyre. Il y a des journées de voyage à travers le désert. Il faut aller traverser l'Euphrate à Deir-ez-Zôr, puis descendre le fleuve jusqu'à Baghdâd.
--Mon frère Adib habite Baghdâd, il est parti, il y aura deux années au petit beïram. Nous n'avons jamais eu de nouvelles. Tu pourras nous en apporter.
J'essaie de lui faire comprendre l'impossibilité de cette tâche, mais, vaincue par l'assurance de Roumana, j'acquiesce.
--Tu reviendras?
--Certainement, je repasserai par Djêroûd après-demain et je te ferai une longue visite.
--On te donnera le _mézé_.
Et Roumana, oubliant la petite Marie, va se mettre à sauter de joie.
Mais le rire étrange d'Abla arrête son élan et nous fait sursauter toutes deux.
Allons, il faut partir. J'arrache mes mains aux baisers de Roumana. Elle crie au revoir, au revoir. J'ai déjà quitté la cour aux lilas que l'écho plus lointain de sa voix me poursuit encore: au revoir...
Mansour, portant religieusement mon manteau et mon kodak, me reconduit jusqu'à l'auto; Derniers salamalecs et Djêroûd disparaît bientôt.
De nouveau, c'est le steppe. Au tournant de la route, nous crions au mirage: une nappe d'argent qui brille à droite, là-bas, au pied d'une colline sableuse. On dirait un lac... C'est un vrai lac d'ailleurs, et nous le regrettons, tant les illusions ajoutent de beauté aux choses.
À midi, nous atteignons Karyetein, dernier village, dernier point d'eau avant Palmyre, distante de plus de cent kilomètres. Nous sommes aussitôt harponnés par le Caïmacan et les notables qui, en redingotes (et quelles redingotes!) et en tarbouchs, malgré l'écrasante chaleur, viennent nous haranguer avec une facilité terrifiante pour des gens à jeun, comme nous. En Orient, dès qu'il passe un étranger, les notabilités du pays accourent, bellement accoutrées, pour vous raconter des boniments flatteurs et où vous êtes traités d'Excellence à toutes les phrases. Cette honnête coutume n'est certes pas négligeable pour des voyageurs français habitués à être molestés et houspillés quotidiennement chez eux... Ayant pu déjeuner entre deux discours, nous repartons une heure plus tard.
Là commence le désert...
Le ciel et les sables, c'est tout...
Le ciel est d'un bleu si profond qu'il en est douloureux et les sables ocrés ont des éclairs de feu. Nous allons dans l'azur et dans l'or. Pas un arbre, pas une maison, pas un homme, rien...; si, un renard qui a fui, épouvanté à l'approche d'êtres vivants. Le désert a de longues ondulations, et des collines abruptes et des chaînes de montagnes hautaines... Mais tout cela semble taillé dans du porphyre. Le soleil se joue des couleurs et crée des nuances inédites. Et je sens peu à peu qu'un charme étrange m'enveloppe et m'étreint. Je suis heureuse, je voudrais crier ma joie, je voudrais continuer cette course fantastique à l'infini, toujours plus loin, toujours plus loin, sans but, à travers cette immensité qui m'attend et qui m'attire.
Pendant ces heures étouffantes, où l'auto surchauffée volait sur la piste ardente, pendant que le kramsin nous soufflait au visage son haleine embrasée et nous recouvrait de sables brûlants, déferlant sur nous comme les vagues d'une mer démontée, je crois que j'ai vraiment compris l'appel du désert. Je ne parlais pas, je ne pensais pas, je ne voyais pas, je me laissais bercer par la voix monotone des sables. Tout ce que nous avons rencontré, je le vois vaguement, comme en un rêve: un vieux château ruiné, un khan servant de poste de gendarmerie. Tout à coup, quelqu'un prononce un nom: «Palmyre!» Alors je sors de ma torpeur et, avidement, je cherche, je devine, et mon impatience s'exaspère. Où peut-elle être, la ville étonnante, si jalousement gardée par le désert? Soudain, devant moi, je distingue une tour. Un cri s'élève: «Là-bas!»... Voici que d'autres tours surgissent à nos yeux étonnés, des tombeaux! Il y en a, il y en a.... Un suprême soubresaut du moteur exténué enlève une dernière côte, nous sommes au sommet du col, et alors!...
On nous avait bien dit que Palmyre était une ville de marchands et de nouveaux riches; un archéologue distingué nous avait même prévenus, avec une grimace de dégoût, que les ruines étaient de «la basse époque». Comment donc s'attendre au spectacle insensé que nous ménageaient les dernières lueurs du jour?... Des champs de colonnades et d'arceaux s'étendent partout où fouillent les regards. Les marbres et les granits, amoureusement dorés par des milliers de jours lumineux et d'audacieux soleils, ont gardé dans leurs veines de pierre le rayonnement de ces heures mortes et nous restituent ce soir toute la clarté que les temps ont incrustée en eux. Ils sont nimbés de topaze, comme les toiles de Raphaël ou du Titien sont couvertes d'une patine chaude qui ajoute à leur beauté actuelle le charme du passé. De la basse époque! peut-être... Mais quand le couchant embrase ce squelette déchiqueté de ville fabuleuse ensevelie dans les sables roses du désert, quand les flammes du soleil à l'agonie lèchent et dévorent les ruines comme si un incendie gigantesque s'abattait sur elles, alors on ne pense plus à l'époque haute ou basse, mais on admire et on se tait... Puis le rideau tombe brusquement sur la féerie et nous entrons à Palmyre avec la nuit.
Nous sommes reçus par un officier français, chef du Contrôle bédouin, car nous avons des troupes à Palmyre... L'accueil est vraiment charmant: visiteurs d'un jour, nous sommes les bienvenus comme des amis longuement attendus. Il y a aussi une Française à Palmyre: la femme d'un capitaine, qui n'a point redouté l'isolement du désert, et sa présence se trahit par la disposition des coussins et des tapis, par l'ordonnance du menu, par les fleurs qui parent la table. Toute la garnison est réunie ce soir-là: il y a des officiers méharistes et des aviateurs, une douzaine environ, tous gais, tous pleins d'entrain, si bien «de chez nous»...
Après le dîner nous montons sur le toit pour essayer de voir les ruines, mais la lune ne se lèvera que beaucoup plus tard: seul le saphir du ciel est pailleté d'étoiles.
Soudain la nuit s'anime... les aviateurs vont regagner leur escadrille et les méharistes leur grand quartier... des cris... des appels... des voix jeunes et claires... des burnous blancs qui flottent et s'agitent... bruit de moteurs... le silence graduellement retombe.
Palmyre, 20 avril.
Je n'ai pu dormir, l'air était lourd. J'ai pensé à Roumana, et j'ai comparé nos deux vies avec un frisson d'épouvante.
Au matin, nous descendons au camp d'aviation, en dehors de la ville. Le jour a peuplé les ruines et nous croisons des troupes d'enfants et de femmes.
Le Bréguet où je vais monter brille comme un bibelot de luxe. Encore quelques instants et j'aurai reçu le baptême de l'air, au cœur des sables, en plein désert. Pas l'ombre d'une émotion, sinon une curiosité que l'attente intensifie jusqu'au paroxysme. Je m'engouffre dans une vaste combinaison fourrée où je disparais, j'enfonce avec difficulté ma tête dans un casque de cuir, je m'applique sur les yeux une paire de solides lunettes. Je suis parée, en avant, et je me hisse avec peine dans la carlingue où le pilote est déjà installé. Le moteur, poussé à fond, rugit, formidable, et demandant grâce avec menace! Les oreilles sont remplies d'un bourdonnement qui croît.--«Coupé, contact, coupé!»--L'avion a bougé, il bouge... Les mécaniciens retiennent encore les ailes, ils les lâchent.
Nous décollons. Sur le sable roux nous glissons de plus en plus vite, les ailes de l'hélice s'enfièvrent, l'air nous pique le visage. Le sol se dérobe. Nous conquérons le ciel. Nous montons. Le vent de la course et le vrombissement du moteur ouatent nos sensations et nous retranchent de la terre. Et voici que Palmyre apparaît dans sa gloire. Nous survolons le camp d'aviation, les uniformes disparaissent, les tentes et les hangars s'aplatissent. Un virage nous amène au-dessus des ruines. Quelle étrange vision que celle de ces deux Palmyre! la nouvelle, la moderne, née à l'ombre de l'aïeule. C'est l'histoire de deux pays, de deux races, de deux mondes que cette liaison du passé et de l'avenir. Aucun des voyageurs qui nous ont précédés n'a eu cette rare jouissance d'assister à la résurrection d'un peuple mort et de voir refleurir les ruines.
Nos trois couleurs flottent sur l'antique Tadmor, le «lieu des palmes» de la Bible, la Reine du désert visitée par Adrien, la Palmyre d'Odénath et de Zénobie.
Le plan de la ville apparaît dans sa simplicité magnifique, nous volons d'abord au-dessus du Temple du Soleil, gigantesque carré croulant, ayant encore une façade, mais dont l'intérieur est divisé en alvéoles. Les Arabes minant sourdement la terre, comme des termites, y ont entassé leurs rudiments de huttes blanchâtres et, d'en haut, on dirait une fourmilière à demi éventrée. Nous suivons une grande colonnade. Les sables s'ouvrent pour laisser passer des arcades, des portiques fléchissants, des tétrapyles bouleversés, des restes de remparts, des péristyles blessés à mort, et des pierres!... des steppes de décombres. Mais surtout il y a les colonnes! Elles sont légion. Tantôt elles se rassemblent en forêt, serrant leurs troncs de pierre et élevant leurs têtes découronnées; tantôt, elles se cherchent et se suivent en files, gravement; tantôt nouant des rondes capricieuses et aériennes, elles dansent en cercle; tantôt, au contraire, elles s'écartent, farouches, et semblent pleurer dans l'isolement leur grandeur perdue. Palmyre secoue peu à peu son linceul et laisse percer ses ossements mutilés et ses doigts décharnés. Nous montons toujours. Les ruines deviennent régulières, symétriques et laides, découpées en puzzle. Nous volons au-dessus du château arabe qui profile au Nord ses murailles démantelées dont la pourpre et l'or grincent sur le ciel bleu. Nous allons plus loin... La mince bordure verte de l'oasis disparaît, rongée par l'insatiable terre rousse, nous surmontons les montagnes chauves qui défendent Palmyre du côté de la vallée des Tombeaux et, après un rapide virage, nous fuyons vers le désert, le vrai désert _via_ Baghdâd!
Nous rentrons... La terre court à nous. Mais nous allons nous écraser comme un fruit trop mûr! Arrêtez! c'est fou: une seconde, et nous ne serons plus que lambeaux de toile et de fer!... Une seconde!... L'avion effleure le sol, le rase, le flaire, et se pose enfin comme une grande libellule docile. Nous avons atterri.
Après un déjeuner très agréable à la section méhariste (les forces militaires de Palmyre se disputant aimablement le plaisir de nous héberger), nous partons pour les ruines dès que l'approche du soir tamise la chaleur. Nous allons d'abord au Temple du Soleil, par ce qui fut autrefois un escalier monumental et qui n'est plus que poussières. Dans la grande cour carrée, c'est un enchevêtrement, une confusion de misérables cases qui se sont emparées de pierres antiques comme d'une belle proie. Des colonnes sortent des maisons, d'autres servent d'appui. Au centre du village s'élève le sanctuaire du temple, aujourd'hui mosquée. Sur le portail de la cella, un grand aigle de marbre déploie ses ailes frémissantes et ouvre des serres acérées. C'est l'heure de la prière; sur des nattes minables, une douzaine de pelés et de tondus récitent leurs souras avec componction. Us se prosternent, se lèvent, se balancent en cadence. Nous devons attendre qu'ils aient fini leurs dévotions et leur gymnastique suédoise. Nous montons alors un simili-escalier qui nous conduit au toit le plus élevé. De là, la vue embrasse les murailles encore hautes, le temple et le village. Un des fidèles qui nous a servi de guide nous parle avec volubilité: le nom de Belkîs revient plusieurs fois, Belkîs! Palmyre!
Quels temps revivons-nous?
Nous flânons à l'aventure.
Certes, aucune des colonnes qui nous entourent ne nous exalte comme les six colonnes du temple de Jupiter à Baalbeck que les siècles, respectueux de leur beauté, ont seules épargnées sur des centaines d'autres. Mais est-ce une raison pour préférer Baalbeck à Palmyre?
C'est une sotte manie que celle de comparer toujours. Cela suppose un esprit assez obtus pour n'avoir qu'un seul idéal, assez étroit pour vouloir tout y ramener, assez aveugle pour refuser d'admirer ailleurs. Baalbeck, c'est la pureté des lignes, l'harmonie et la divine mesure. Palmyre, c'est la force, l'étonnement, l'extraordinaire.