Part 10
M. _Littré_, voulant montrer que le français du 12me siècle était plus capable de reproduire Homère, dans une langue plus conforme au génie de l'antiquité, que le français moderne, traduisit le premier livre de l'_Iliade_, dans le français de cette époque. C'est un ingénieux tour de force.[175]
[Note 175: Voir "La Poésie Homérique et l'ancienne Poésie Française," dans la _Revue des deux Mondes_, du 1er Juillet 1847.]
L'amusement littéraire du pastiche a été cultivé en Angleterre, surtout comme satire, tantôt en adoptant un nom ancien, tantôt en imitant, d'une manière outrée, le plan et le style d'ouvrages modernes, ce qui donne à ces compositions un air de parodie.
On en trouve, entr'autres, deux exemples amusants dans le recueil célèbre de _Poetry of the Anti-Jacobin_, extraits d'une publication hebdomadaire de la fin du siècle dernier, remplie de satires politiques et jeux d'esprit, des hommes les plus célèbres de l'époque.
M. _R. Payne Knight_ ayant publié un poème didactique en six livres, intitulé "The Progress of Civil Society," le fameux _Canning_ et ses amis, en firent un pastiche-parodie, accompagné de notes critiques et philosophiques, sous le titre de "The Progress of Man."
Vers le même temps un Docteur _Darwin_ publia "The Loves of Plants and Economy of Vegetation," dont on fit les plus magnifiques éloges, et que le même _Canning_ et son collègue _Frère_ parodièrent dans un poème ridicule, "The Loves of the Triangles."
Dans le même genre est une brochure, aujourd'hui très rare, et imprimée à Oxford en 1865, sous le titre de "The Dynamic of a Particle, with an Excursus on the New Method of Evaluation as applied to π."
L'introduction est très originale; nous en donnerons un extrait dans nos REMARQUES de la fin du volume.
En Angleterre, le pastiche prenait généralement les allures de la parodie, comme on peut le voir dans notre essai sur ce dernier genre, où les pièces du _Bon Gaultier_, par le poète _Théodore Martin_, et celles publiées par le pamphlétaire _Hone_, sont de véritables pastiches.
De notre temps, c'est encore, en prenant la satire pour guide, que _Thackeray_ a fait le pastiche de la manière et du style de plusieurs romanciers renommés.[176]
[Note 176: "Novels by Eminent Hands."
Le pastiche-parodie de _Harry Lorrequer_, par _Charles Lever_, est surtout une pièce inimitable. A propos de pastiches des romanciers en Angleterre, rappelons pour mémoire ceux de la célèbre _Aphra Behn_, qui donna comme authentiques les lettres de ses amants de Flandre, qu'elle employa dans la composition de ses romans. La fraude était évidente de la part de celle qui s'était inventé un mari imaginaire; aussi personne ne s'y laissa prendre.
Voir la nouvelle édition qu'on vient de publier des œuvres d'_Aphra Behn_, 6 vol. in 8º. Londres: Pearson, 1871.]
La manière de Sir _Bulwer Lytton_, de _Lever_, de _James_ et de _D'Israéli_ est si fidèlement imitée, qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître immédiatement la forme de la pensée et le style des originaux, sauf l'exagération requise pour en faire la critique.
Un auteur américain a adopté le même moyen pour faire la satire des romans d'écrivains français, et tour à tour M. _Bret Harte_ a appliqué la férule sur Alexandre Dumas, Victor Hugo, Michelet, aussi bien que sur Ch. Dickens, Charlotte Bronté, Wilkie Collins, et autres. Seulement, comme il est d'habitude en Amérique d'outrer toute chose, _Bret Harte_ s'est abandonné à la parodie.
En 1862, _Sir G. C. Lewis_ publia, sous le nom de _Joannes Brownius_, un pastiche très bien fait et trop peu connu, des explications que donnent souvent les antiquaires, d'antiques inscriptions trouvées en Italie et ailleurs.[177]
[Note 177: Inscriptio Antiqua in Agro Bruttio nuper Reperta; edidit et interpretatus est Johannes Brownius, A. M. Ædis Christi quondam alumnus. Oxonii, in 8º de huit pages.]
L'auteur présente d'abord tous les détails de la manière qu'eut lieu la découverte de cette inscription composée de six lignes, ne contenant chacune qu'un seul mot. En voici deux des plus longs:
THECOWIUMPEDOVERTHEMOON
TOSEESUCHFINESPORT.
Vient ensuite l'explication savante, tirée du latin combiné avec le grec, et prouvant que la pierre indiquait le lieu où se faisaient des sacrifices expiatoires.
Cette explication est pleine du _humour_ anglais.
La Belgique présente aussi quelques exemples du pastiche satirique. A l'époque où _Victor Hugo_ était à l'apogée de sa gloire, et avant qu'on eut reconnu les pieds d'argile du Colosse, après la publication de son galimatias sur _Shakespeare_, de ses chansons des bois et de sa fameuse lettre aux Allemands, lors du siège de Paris, M. _Alvin_, un des écrivains les mieux connus de la Belgique, fit paraître les _Recontemplations_, où il fait ressortir les énormités du style de _Victor Hugo_.
Dans un "Supplément au Dictionnaire de l'Académie Française," une trentaine de pages très amusantes sont consacrées à des extraits des _Contemplations_, dont les hardiesses absurdes de langage sont à peine croyables.
Les vers suivants sont adressés au poète exilé.
"Lève-toi sur ton roc, regarde, songeur sombre, Tourne vers moi ce front qui resplendit dans l'ombre, Etends ton bras géant au-dessus du détroit; Car le bras de la mer pour le tien est étroit.
"Reçois ce premier né, doux fruit de mes entrailles! Fallût-il les lancer par dessus les murailles De la Chine, j'irais t'offrir tout palpitants, Ces flots, frais écoulés de ma veine, à vingt ans.
"Ma vie, en ces feuillets, n'est point écrite toute, J'en suis à la première étape de la route, Je n'y reflète point encore un front blêmi, Bien que j'aie en mon cœur plus d'une fois gémi."
Une des pièces la mieux réussie dans ce recueil, est celle intitulée "_Pêcheur d'hommes_;" mais elle est trop longue pour la donner ici.
Un autre écrivain belge, M. _Chalon_, homme d'esprit et de science, dit _Quérard_, mais effréné mystificateur,[178] exerça ce talent à l'occasion d'une société de savants qui se forma à Paris, en 1851, sous le titre de _Société Sphragistique_.
[Note 178: On se souvient encore de son catalogue de _Fortsas_.]
Elle publia des travaux très utiles sur l'archéologie.[179]
[Note 179: Recueil des travaux de la Société de Sphragistique. Paris, 1851-1855. Quatre volumes in 8º, remplis de gravures des différents sceaux du moyen-âge.]
M. _Chalons_ s'empara du prospectus de cette société, et en publia un pastiche aliéna par aliéna, annonçant la formation d'une société nationale de Boutonistique, composée de savants antiquaires.
Elle se proposait de publier un recueil de documents et de mémoires relatifs à l'étude spéciale des fibules de l'antiquité, du moyen-âge, des temps modernes et des autres époques,--le tout accompagné de planches gravées d'après les originaux.
Suivent les noms des membres fondateurs, du président, du secrétaire, de l'archiviste-trésorier et du gérant. On promet un bulletin mensuel, et le prospectus se distribue chez M. Auguste Deck, libraire à Bruxelles, où l'on peut souscrire.
Entr'autres raisons de la formation de la société, l'auteur nous dit que "jusqu'à ce jour les antiquaires de tous les pays avaient porté les investigations les plus profondes sur les monnaies, sur les armes, sur les vases, sur les cruches, etc., mais ils avaient dédaigné les fibules et les boutons. Le nombre considérable de ces objets qui existe dans la remarquable collection de M. le Major *** à Gand, a suggéré d'en faire l'historique, à commencer par les fibules babyloniennes, trouvées par le Dr. _Lingard_, jusqu'aux boutons fossiles des habitations des lacs."
Cette plaisanterie eut un grand succès, et les journaux français, entr'autres le _Charivari_, dans son No. du 26 Juillet, accorda un long article à ce pastiche.
On a pu voir ci-dessus que les rédacteurs du _Figaro_ sont assez habiles en ce genre; mais l'un d'eux, M. Albert Milland, a surpassé ses collègues dans un pastiche extrêmement bien réussi de la scène du sonnet de Trissotin, insérée dans le No. du Mardi 20 Février 1872. Il vient lire à Philaminte et à Armande, le recueil de ses satires qu'il avait justement publié alors, sous le titre de _Petite Némésis_.
Chacun des traits comiques de cette scène est imité d'une manière charmante.
Les suppléments d'auteur rentrent naturellement dans la classe des pastiches avoués, car nul ne songerait à remplir une lacune dans un auteur, soit ancien, soit moderne, sans chercher à imiter le modèle.
La plupart des auteurs de l'antiquité ne sont point parvenus dans leur intégrité, jusqu'à nous. Il est bien difficile de suppléer de longues lacunes, et même des livres entiers, en imitant le style et la manière des grands écrivains d'une époque reculée. Les mœurs, les coutumes, les usages ont changé.
Cependant nous allons voir que pour les auteurs latins, quelques savants ont assez bien réussi en ce genre.
Les plus anciens suppléments et continuations d'ouvrage remontent à _Homère_. L'histoire de la littérature nous fait connaître plusieurs continuations de ses deux grands poèmes. D'abord il y a _Arctinos_ de Milet, auteur d'une _Ethiopide_ en neuf mille vers, faisant suite à l'Iliade et qui s'étend jusqu'à la prise d'Ilion. Puis vient _Leschère_ de Mytilène, dont le récit était la destruction même de Troie, et qu'on appelait la _Petite Iliade_.
Le Trézénien _Agias_, dans une épopée en cinq livres, racontait le retour des vainqueurs de Troie, formant ainsi une continuation de l'Odyssée; on rencontre ensuite la _Télégonie_, autre suite du même poème, qui commence par les funérailles des _Prétendants_, finit par la mort d'_Ulysse_, tué sans être reconnu, par _Télégone_, le fils qu'il avait eu de _Circé_, et formant ainsi la fin du cycle troyen.
_Otfried Müller_, dans son histoire de la littérature grecque, pense que les Rapsodes Homériques, à force de réciter continuellement les poèmes d'Homère, en étaient venus tout naturellement à concevoir l'idée d'y ajouter des morceaux d'un caractère analogue, de leur propre composition. Ils rattachaient ces poèmes au commencement ou à la fin de ceux d'Homère.
Pour les poètes anciens de l'Empire romain, la même chose à peu près eut lieu dès le 16me siècle. Leurs œuvres furent ou achevées ou continuées.
Un des premiers parmi les savants qui entreprirent cette tâche, fut _Jean Baptiste de Boulogne_, qui publia en 1519 la fin du 8me livre des _Argonautiques_ de _Valerius Flaccus_, et y ajouta un 9me et un 10me livre, très bien imités, d'après la critique.[180]
[Note 180: Voir l'édition Aldine de 1528, in 8º, et celle de Lyon, 1548, in 12º.]
Quoiqu'Ovide ait annoncé lui-même[181] qu'il n'avait composé que six livres de ses _Fastes_, les savants persistaient à se disputer si le plan de l'ouvrage ne faisait pas croire qu'il devait se composer de douze livres.
[Note 181: Trist. lib. ii. Eleg. 1re, v. 549--
"Sex ego Fastorum scripsi totidemque libellos, Et tibi sacratum sors mea rupit opus." ]
Là dessus, _Celtes Prolucius_, un des premiers qui, à la renaissance des lettres, ressuscita la poésie latine en Allemagne, écrivit pour s'amuser, le commencement d'un 7me livre, de sa propre main, sur une ancienne édition d'Ovide, en ajoutant que le manuscrit des six derniers livres, se trouvait dans le presbytère d'un village près d'Ulm.
Ce ballon d'essai n'eut pour résultat que de faire rire aux dépens des savants.
Une autre suite est donnée, vaille qui vaille, par _Barth. Morisot_, polygraphe dijonnais de quelque réputation.
Il existe sur les _Fastes_ un autre supplément beaucoup moins connu, et qui n'a été tiré qu'à très petit nombre. C'est une brochure d'une douzaine de pages, composée par un jeune littérateur marseillais, il y a près de vingt ans, et qui ne fait preuve, ni d'une profonde érudition, ni d'une imagination brillante.
Lorsque le style l'emporte sur le fond, dans une œuvre littéraire, il est dangereux de vouloir suppléer à ce qui peut manquer à un grand poète.
Ainsi _Maffeo Vegio_, dont Virgile fut l'un de ses grands dieux, dit Bayle, a voulu donner une conclusion au poème de l'Enéide, qui est imprimée à la suite de plusieurs éditions de Virgile du 16me siècle. Ce supplément a été critiqué par _Baillet_;[182] c'est toutefois le plus connu des ouvrages de _Maffeo_, et il a été traduit en français.[183]
[Note 182: Jugement sur les poètes, No. 1222, tome iv. page 13, édit. de 1725, in 4º.]
[Note 183: Par Mornhault. Cologne, 1816, in 16º.]
_Michel de Villeneuve_, poète obscur, a voulu, lui aussi, "facere experimentum in profugo Æneâ."
Enfin, _Joseph Michaud_, auteur du "Printemps d'un Proscrit," a, dit-on, ajouté un 13me livre à l'Ænéide, mais nous n'avons pu nous procurer ce travail, pour en juger.
On sait qu'il se rencontre dans ce poème, un certain nombre de vers inachevés. Il n'était guère possible que des latinistes modernes n'éprouvassent le besoin d'alonger ces tronçons poétiques, et de leur donner les justes dimensions de l'hexamètre. Nous avons en ce genre deux ou trois essais assez malheureux, qui ne valent guère la peine d'être cités.
On agita souvent, au 17me siècle, la question de savoir si l'histoire d'_Alexandre le Grand_, par Quinte-Curce, était vraiment de cet auteur. _Gui Patin_, dans sa 212me lettre (édit. de Reveille-Parise) rapporte qu'un de ses régents lui avait dit que l'auteur de ce livre était un savant italien, qui l'avait composé il y a environ trois cent ans.
Le Père _le Tellier_ pense que le silence, que les anciens ont gardé au sujet de _Quinte-Curce_, est un motif pour croire que c'est un ouvrage moderne. _Bayle_, dans son Dictionnaire, n'est pas de cette opinion, mais il l'appuie d'une bien faible raison: "Comme cette histoire est belle et bien écrite, dit-il, on a tort de croire qu'un auteur du moyen-âge l'ait composée."
Ce point d'histoire n'est encore nullement éclairci, car on ne compte pas moins de treize opinions sur le temps où vécut _Quinte-Curce_. La plus probable est celle qui fixe cette époque au premier siècle de l'ère chrétienne.
_Vigneuil Marville_ pense (Mêlanges, tome ii. p. 302) qu'il est peu probable qu'un écrivain, qui aurait fait un livre capable de l'immortaliser, s'il s'était fait connaître, ait bien voulu sacrifier sa gloire, à celle d'un _Quinte-Curce_ imaginaire.
Nous croyons qu'un des plus anciens suppléments de cet auteur fut composé par _Christophe Bruno_, moine de Bavière. D'autres suppléments ont été copiés sur un manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, par les frères _Masson_, assez connus des savants, mais ils n'en ont point découvert l'auteur.
_Scaliger_ les attribuait à _François Pétrarque_.[184]
[Note 184: Voir à ce sujet "Bibliothèque Choisie" de M. Colomiès. Paris, 1731, un vol. 8º, page 256.]
Ceux de _Jean Freinsheim_ sont les plus célèbres. Le savant allemand se proposait de combler les lacunes de nombre d'auteurs anciens. Il commença par _Quinte-Curce_, et de tous ses compétiteurs, il est celui qui rappelle le mieux la manière de l'original.
Plusieurs fois on avait cru avoir retrouvé les décades qui manquent à l'histoire de _Tite-Live_, malgré l'ordre du Pape Grégoire I, de faire brûler tous les manuscrits qu'on trouverait de cet auteur, sous prétexte des superstitions que contenaient ces décades.[185] _Freinsheim_ résolut de reproduire les décades perdues, et il en acheva soixante livres, qui lui valurent une grande renommée.
[Note 185: _Colomiès_, page 40 de sa _Bibliothèque Choisie_, ajoute à ces renseignements que ce fut ce même Pape qui fit brûler les manuscrits d'_Afranius_, de _Nævius_, d'_Ennius_, et d'autres poètes latins, dont il ne nous reste que quelques fragments.]
_Rollin_ pensait que la réussite était si étonnante, que de pareils suppléments auraient consolé le public de la perte des ouvrages de l'antiquité, que le temps avait dévorés. Toutefois ce travail d'imitation n'est pas égal partout, dit la critique. Après le 44me chapitre du livre lxii., le pastiche est moins heureux. _Freinsheim_ nous apprend lui-même qu'il trouva la tâche trop laborieuse. "Renonçons, dit-il, à jouer plus longtemps un rôle que nous ne pouvons plus soutenir; avouons le temps où nous vivons et le nom de Jean Freinsheim que nous portons."
Les suppléments de _Tite-Live_ ne sont pas aussi estimés que ceux de _Quinte-Curce_.[186]
[Note 186: _Doujet_ réunit les 95 livres de _Tite-Live_ dans une édition à l'usage du Dauphin.]
Depuis _Freinsheim_, _Ch. Cellarius_, en 1688, a donné des suppléments de ce dernier auteur latin, que _Fabricius_ trouve concis et élégants. _Christian Juncker_ en a fait paraître encore de nouveau, à Dresde, en 1700.
Le zèle et le savoir, pour compléter ce qui nous manque des anciens auteurs latins, ont excité, avec un égal succès, les savants de la France et de l'Allemagne.
_Charles de Brosses_ a eu pour _Salluste_ la même passion que _Freinsheim_ pour _Quinte-Curce_. Rassemblant des centaines de fragments de cet auteur, et comblant les lacunes, il en a formé un tout homogène complet. "C'est, sans doute, un assez singulier projet, dit _La Harpe_, et qui demande toute la constance d'un érudit, que de réunir en un tout régulier, des fragments informes qui nous restent de _Salluste_.[187] Ce qui est surtout digne d'éloges, c'est la profonde connaissance que _De Brosses_ montre partout, de l'histoire, des écrivains et des mœurs de Rome. Il semble y avoir vécu, et être entré dans le secret des acteurs qu'il met en scène."
[Note 187: Salluste, Histoire de la République romaine dans le cours du 7me siècle, en partie traduite du latin sur l'original, en partie rétablie et _composée_ sur les fragments qui nous restent de ses livres perdus. Dijon, 1777. 3 vol. 4º.]
_Villemain_ déclare qu'au dessous de _Bossuet_ et de _Montesquieu_, il n'y a pas en français, un plus beau fragment d'histoire ancienne, que cette restauration d'après l'antique, et proclame le Président _De Brosses_ un de ces hommes rares qui doivent être placés les premiers, après les hommes de génie.
Le 4me volume devait contenir le texte de l'histoire rétablie, avec les suppléments en latin. Le manuscrit en était achevé, quand _De Brosses_ mourut. Ce manuscrit fut communiqué au jésuite _Gabriel Brotier_, qui n'en approuva pas la publication. Tout fait croire qu'il est perdu.
_Tacite_ eut son tour, et ce fut le savant que nous venons de nommer, qui eut la hardiesse de vouloir remplir les lacunes de l'historien romain, hardiesse qui fut heureuse, au jugement de la plupart des savants de l'Europe.[188]
[Note 188: Néanmoins M. _Edme Ferlet_, dans ses "Observations sur les Histoires de Tacite," 2 vol. 8º, Paris, 1801, a fait une critique violente du travail de _Brotier_. Il est fâcheux que, lorsqu'il peut avoir parfois raison au fond, il ait toujours tort par la forme.]
On sait que le _Dialogue des orateurs_ (qui a été contesté à _Tacite_, mais qui est probablement de lui) a d'assez longues lacunes. Nous n'avons ni le commencement ni la fin du discours de _Maternus_, et celui de _Messala_ laisse aussi beaucoup à désirer. _G. Brotier_ a cherché, par d'ingénieux efforts, à suppléer ce qui nous manque, et il a conjecturé habilement les arguments de _Messala_.[189]
[Note 189: Ce Dialogue des orateurs est l'examen de la question de préséance des anciens orateurs ou des modernes, question agitée de nouveau violemment, et généralisée sous Louis XIV.
Voir "Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes" par Hippolyte Rigault. Paris, 1856, un vol. in 8º.]
Parmi ceux qui ont le mieux réussi dans ces suppléments aux poètes latins anciens, on doit ranger _Thomas May_, tour à tour au service de Charles I d'Angleterre et du parlement de Cromwell.
Il fit paraître en anglais (1630), puis en latin, la _Pharsale_ de _Lucain_ qu'il conduisit jusqu'à la mort de _César_.
Ce travail se recommande par le mérite du style et par l'invention; _Johnson_ en faisait beaucoup de cas, et il fut annoté et réimprimé plusieurs fois. On l'a traduit en français en 1816 et en 1819.
N'oublions pas une autre continuation moins connue et très curieuse, par un maître d'école écossais du nom de _Robert Forbes_, qui publia à Edimbourg, à l'imprimerie de R. Fleming, en 1750, une "Suite de la Satire de Boileau sur la Ville de Paris."
Dans un avant-propos au lecteur, _Forbes_ dit qu'il n'a pas la présomption de lutter avec Boileau, mais qu'il veut seulement l'imiter.
"D'ailleurs, ajoute-t-il, comme j'ai vu Paris avec d'autres yeux que n'a fait cet auteur, et que ne fait tout Papiste, j'ai cru que cette ébauche pouvait entrer à la suite de la satire."
Cette brochure de dix pages est devenue très rare.[190]
[Note 190: Voir les _Notes and Queries_, du 23 Mars, 1872, No. 221, page 234.]
Nous ne pouvons nous occuper des manuscrits inédits, quoique bien des suppléments puissent y être enfouis: Ainsi _Paulin Paris_, dans son "Analyse des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi," tome i. p. 39, fait mention de Commentaires de César, traduits et augmentés par un anonyme.
Il arrive parfois que les auteurs anciens ont annoncé une continuation que nous ne possédons pas. Ainsi _Lucien_ à la fin du second livre de son _Histoire Véritable_, dit qu'il allait décrire les merveilles qu'il avait vues aux Antipodes. Il eut été très intéressant de voir ce qu'il eût imaginé sur ce thème, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. On ignore si ces livres annoncés sont perdus, ou si jamais _Lucien_ ne les a écrits; mais le neveu de _d'Ablancourt_ a continué cette histoire, et _d'Ablancourt_ a fait imprimer cette continuation à la fin de sa traduction. Elle est intitulée, "Description de la République des Animaux; Hommage qu'ils viennent rendre au Phoenix; Passage de Lucien aux Antipodes; Bataille des Animaux contre les Sauvages; Pacification par l'entremise de _Lucien_."
L'auteur du supplément, par une idée bizarre, avoue qu'il n'a pas cru devoir imiter le philosophe de Samosate, en écrivant des choses qui n'ont aucun fondement dans la raison, et qu'il n'a rien écrit qui n'ait quelque sens allégorique, ou quelqu'instruction mêlée avec le plaisir. Quel dommage qu'il n'ait pas déraisonné comme _Lucien_!
Le grand succès, obtenu par des romans, a souvent fait naître la pensée d'en donner une continuation, mais presque toujours cette tentative a peu réussi.
Citons-en quelques-uns seulement.
Le _Tom Jones in his Marriage State_, est loin d'avoir la valeur artistique du roman de _Fielding_, dont _Coleridge_, dans son _Table-Talk_, a certes exagéré le mérite lorsqu'il dit, "Upon my word, I think the _Œdipus_, the _Alchemist_, and _Tom Jones_ are the three most perfect plots ever planned."
La suite de la _Marianne_ de _Marivaux_, est très spirituelle. La manière et le style de l'auteur sont bien imités.[191]
[Note 191: Par Mme _Ricoboni_, morte en 1792, femme du comédien, et auteur dramatique de ce nom.
_La Harpe_ en fait un grand éloge, "Elle partage avec Mme _De Tencin_ la gloire de disputer la palme à nos meilleurs romanciers. Peu de femmes, peu d'hommes même, ont pensé avec autant de finesse et écrit avec autant d'esprit."]
Le continuateur du _Candide_ de Voltaire, dont nous ignorons le nom, n'a pas aussi bien réussi.
De même, certains éditeurs de _La Nouvelle Héloïse_ ne se sont guère tirés heureusement d'une nouvelle lettre de _Saint Preux_, qu'ils ont intercalée.
On sait que _Scarron_ ne publia que les deux premières parties du _Roman Comique_.
Après sa mort on parla d'une conclusion de ce roman, qu'un homme de mérite allait donner au public, d'après les mémoires laissés par _Scarron_. Cet ouvrage ne paraissant pas, une première suite fut publiée par _A. Offray_ qui présente, en 17 chapitres, la fin du roman.
Une seconde suite par _Preschac_, continue en 20 chapitres, les aventures de Ragotin, et de la troupe des comédiens; mais sans amener une conclusion de l'ouvrage.