Part 9
_Quérard_, à l'article _Sévigné_, dit que cette publication est un pastiche, sans être une mystification, puisqu'on y fait l'analyse d'ouvrages de l'époque actuelle, et il l'attribue à N. Chatelain. Toutefois M. _Rostain_, le savant bibliophile de Lyon, n'est pas éloigné de croire qu'il est l'ouvrage de feu M. _Gaultier_, professeur distingué de Genève, où cette brochure a, selon toute apparence, été composée.[161]
[Note 161: Elle se compose de 103 pages. Imprimée à Paris en 1835, elle est devenue fort rare, et mériterait d'être réimprimée.]
La première des quinze lettres que renferme ce recueil commence ainsi:--
"Voilà qui est dit, ma fille, j'y consens: pour satisfaire à votre curiosité, et amuser votre paresse, je vous enverrai, à fur et à mesure qu'ils paraîtront, des extraits de tous ces ouvrages nouveaux et si bizarres qui nous poursuivent. Vous jugerez des pensées et du style, et par cela même des auteurs.
"M. De Pomponne en prit l'autre jour un hoquet à force de rire; nous crûmes le perdre pour ce chien de livre."
Dans la troisième lettre, elle raconte une visite qu'elle a faite à M. De _Sainte Beuve_, célèbre casuiste, qui occupa en 1643, une des chaires royales de théologie, et qui était lié avec ce que l'école de Port-royal renfermait d'hommes les plus méritans.
"Je le trouvai les mains jointes, dit Mme De Sévigné; quand il me vit, il s'empoigna la tête, et me dit, Madame, vous connaissez tous mes chagrins; j'ai un neveu qui fait des romans, et quels romans!"
Là-dessus il examine le style de _Volupté_, du Sainte Beuve du 19me siècle, et après avoir lu le portrait de religieuse que l'auteur y décrit, il ajoute, "Il n'est pas permis d'écrire ainsi. _Un visage macéré_ avec _un éclair d'aurore inaltérable_; une créature dont _la chair est contrite_, et puis un _suaire qui_ illumine, un amoureux sourire intérieur _qui ne dissipe jamais le perpétuel nuage_!"
La lettre continue ainsi et finit par la critique des poésies de _Joseph Delorme_ et des _Consolations_.
La quatrième lettre expose les plaintes que fait Guez de Balzac, de son fils naturel qui, dit-il, fait des _Scènes de la vie privée_, par douzaines, et détruit la langue par ses tours et ses expressions étranges.[162]
[Note 162: Il est curieux de comparer à plus de trente ans de distance, cette opinion sur le style de _Balzac_, avec celle de _H. Taine_, dans ses "Nouveaux Essais de Critique." Elle est singulièrement sévère: "Son style choque ou étourdit, dit-il, c'est un artiste violent, malade, hors de qui les idées font péniblement explosion en style chargé, tourmenté, excessif," etc.]
Dans deux autres lettres bien imitées, Victor Hugo est moins maltraité que Sainte Beuve et Balzac, et les dernières plaisantent d'une manière très agréable, sur les expressions et les tendres sentiments de M. _de Chateaubriand_ pour Mme. _de Récamier_.
Il est à regretter que N. Chatelain n'ait pas inséré dans son recueil de _Pastiches et imitations libres_, une autre lettre de Mme. de Sévigné, publiée en 1829, sous le titre de "Visite de Mme. de Sévigné, à l'occasion de la Révocation de l'Edit de Nantes." C'est un tour de force vraiment remarquable, car il est impossible de mieux imiter le style.
Deux nouvelles lettres pastiches du même auteur, sur cet axiome politique, "Il faut mater le peuple par la prospérité," ont été publiées en 1839, dans un opuscule intitulé _La Muselière_.
_Chatelain_ rappelle, dans un appendice, que Mlle. _Lespinasse_, cette charmante lectrice de Mme. _du Deffand_, a ajouté deux chapitres pastiches au voyage sentimental de _Sterne_. Elle y célèbre avec grâce et bonheur deux bonnes actions de cette dame. Ces chapitres ont été insérés dans les œuvres posthumes de _d'Alembert_.
On se rappelle la vogue qu'eurent durant la première moitié de ce siècle, les Mémoires du fameux _Prince Eugène_ de Savoie. Les faits y sont si bien exposés (comme aurait pu le faire le héros qui humilia si fort Louis XIV.) que le public s'y laissa prendre d'abord, mais la supercherie fut découverte par _Fontanes_, et aussitôt avouée par le _Prince de Ligne_.
En donnant à son tour un recueil de pastiches de quelques grands écrivains, le _Marquis du Roure_ exprime, après chacun des sept morceaux qu'il compose, son jugement sur l'original, afin de montrer le mécanisme, si nous pouvons employer ce mot, de ces sortes de compositions.[163]
[Note 163: "Réflexions sur le Style Original."
Ce livre est extrêmement rare, n'ayant été tiré qu'à soixante exemplaires pour être distribués aux personnes dont le nom est imprimé en tête de chaque exemplaire.]
"L'originalité, dans l'acception littéraire, ne saurait être un mérite en soi, dit l'auteur, car elle tient souvent à certains défauts de l'écrivain, à ce qu'on nomme dans les arts, soit de l'esprit, soit de la main, _la manière_. Il perd ou néglige la trace des vrais modèles, pour faire autrement qu'eux.
"De là vient que les pastiches les plus habilement dessinés, déguisent les beautés de l'original, au lieu de les reproduire, parceque ces pastiches, étant faits d'après des parties saillantes, c'est à dire, défectueuses, réunissent en faisceau des défauts qui, dans le type, sont du moins entremêlés de beautés véritables."
Voici son opinion sur _La Bruyère_: "Des ridicules extérieurs, et souvent des circonstances puériles, choisis de préférence, pour représenter un caractère; l'affectation de terminer ses tableaux par un trait inattendu, des réticences, des détours, des oppositions de mots; enfin, ce style prophétique qu'il faut souvent deviner, comme le disait _Boileau_, du style de _La Bruyère_, voilà ce que j'ai imité. Il y a de tout cela chez le peintre des _Caractères_, mais ce n'est pas là ce qu'on admire dans le portrait _d'Irène_, au chapitre de l'homme; dans celui d'_Antisthène_, au chapitre jugements; dans celui _d'Emire_, au chapitre des femmes; en un mot, ce n'est pas là ce qui met La Bruyère au premier rang des moralistes et des écrivains."
Après le pastiche d'après J. J. Rousseau, il ajoute:
"On peut reconnaître dans l'auteur de _l'Héloïse_ à la multiplicité des antithèses, à des sentiments paraphrasés, enfin à un certain arrangement artificiel de mots, que son feu part de la tête, plutôt que de l'âme; qu'il ne se perd pas de vue dans ses plus fortes émotions; enfin qu'il est encore sophiste dans ses épanchements, et c'est par là que nous l'avons trouvé soumis aux contrefacteurs."
Ces remarques sont très propres à bien faire comprendre la théorie du pastiche, comme amusement littéraire.[164]
[Note 164: Si dans les exemples qui suivent, le pastiche a souvent la forme, soit de la parodie, soit du centon, c'est qu'il est souvent difficile d'éviter la confusion des trois genres. C'est ainsi que _Théodore Zuinger_, dans son vaste travail encyclopédique intitulé "Theatrum humanæ vitæ" (5 vol. in fol.), les fait descendre tous, des rapsodes grecs: "Epici olim, dit-il, sua carmina recitabant et interpretabantur, donec rapsodi hoc munus invasêre, et Homeri primum, mox cæterorum poetarum illustrium simias se professi sunt, et ex iisdem centones consuerent. Digressis enim rapsodis et recitationem intermittentibus, lusus gratiâ, prodibant parodi qui omnia à rapsodis pronunciata, cum risu, inverterent, et præter rem seriam propositam, alia ridicula subinferrens. Ergo ut satyra ex tragœdia, mimus è comedia, sic parodia et centones, de rapsodia nati sunt."]
Une brochure de 52 pages, publiée à Lyon, en 1810,[165] y occasionna quelque scandale, comme pastiche d'un véritable compte-rendu, mais où l'on avait imité le style, et entremêlé des remarques et des réflexions d'une critique très plaisante, sur les compositions littéraires de plusieurs auteurs Lyonnais de l'époque, prosateurs et poètes.
[Note 165: L'Académie de Lyon en 1809, ou analyse raisonnée du compte-rendu des travaux de cette Académie.]
Une critique-pastiche du même genre, mais d'une plus haute portée, et très sévère pour plusieurs des noms célèbres du commencement de notre siècle, parut en 1821, sous le titre de "L'Elysée, ou quelques scènes de l'autre monde." On l'attribue à _Cadet de Gassicourt_.
Le sujet est Napoléon I. paraissant devant le tribunal qui juge les rois, et la description de la séance extraordinaire de l'Académie Elyséenne, à l'occasion de l'admission de Napoléon au nombre des immortels.
Une idée assez originale, c'est que les ombres de tous ces grands personnages sont sous la condition imposée par le destin, de ne plus rien dire de nouveau. Ce qui fait que pour ne pas _repenser_ sans cesse (comme s'exprime _Mercier_, à la page 44), elles puisent leurs discours dans les productions contemporaines, dont elles reproduisent les formes et les idées.
Ainsi _Mercier_, dans une conversation avec Mme De Staël, veut lui faire un compliment et lui dit, "Vous vous avancez comme l'aurore, votre bouche est comme une grenade entr'ouverte, et vos yeux sont purs comme les piscines de l'Hésébon. Vous êtes brillante comme une des roses mystiques sur un trône de candeur, semblable à la galère athénienne chargée de porter les présents sacrés de Cérès. O! je vous en conjure par les chevreuils des montagnes, soutenez-moi avec des fleurs et des fruits, car mon âme s'est fondue à votre voix."[166]
[Note 166: _Les Martyrs_, et le _Génie du Christianisme_, passim.]
Dans le discours prononcé par Mme De Staël devant l'Académie, elle fait un brillant panégyrique de Napoléon, en imitant les formes de ses "Considérations sur les Révolutions."
Après plusieurs autres discours satiriques, cette séance de l'immortelle Académie est terminée par des couplets, des cantates et des chants d'apothéose des écrivains les plus plats et les plus flagorneurs, de la littérature du premier empire.
L'emphase, souvent exagérée, de _Chateaubriand_, a naturellement donné lieu à de faciles pastiches. Un des plus amusants est, "L'Itinéraire de Pantin au Mont Calvaire,"[167] qui fut lu par toute la France, à cette époque, et dont la lecture, même aujourd'hui, est encore très plaisante.
[Note 167: "Itinéraire de Pantin au Mont Calvaire, en passant par la rue Mouffetard, le Faubourg St Marceau, ceux de St Jacques et de St Germain, les Quais, les Champs Elysées, etc., etc.; ou, Lettres inédites de Chactas à Atala, ouvrage écrit en style brillant, et traduit pour la première fois du Bas-Breton," par M. De Chateauterne. In 8vo de 220 pages. Paris, 1811.]
"Souvent aux rayons de la lune qui alimente les rêveries, au bord du ruisseau où les blanchisseuses de mon pays rendent à leur linge sa blancheur première, je croyais voir le Génie des souvenirs assis pensivement à mes côtés. Triste, mollement étendu sur une botte de paille, ressemblant à un jeune homme assis sur les bords d'un volcan, je voulais entretenir ceux qui m'environnaient; toutes mes promenades étaient muettes. Vastes déserts des hommes, bien plus tristes que ceux des bois, vous ne disiez rien à mon cœur. La parole distraite se perdait sur ma langue immobile. Une grande âme doit contenir plus de chagrin qu'une petite, et je n'étais occupé qu'à rapetisser ma vie."
Un jour Chactas veut mourir, mais une lettre d'Atala le sauve.
"Je disais au monde un éternel adieu, quand j'aperçus venir de loin le facteur du village, semblable au Génie des airs, secouant sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins; il s'avançait, heureux messager.
"Que me remit-il? une lettre d'Atala! à moi, qui depuis des siècles ne lisais plus pour m'amuser, qu'Homère et la Bible; qui cherchais à fondre dans les teintes du désert, et dans les sentiments particuliers de mon cœur, les couleurs de ces deux grands et éternels modèles."[168]
[Note 168: Ce pastiche a de la ressemblance avec la critique qu'on trouve dans "Saint Géran, ou la nouvelle langue française," et dans "La suite de Saint Géran, Itinéraire de Lutèce au Mont Valérien," ouvrage dont nous avons parlé dans l'_Essai sur la Parodie_. Toutefois ceux-ci rentrent plutôt dans la classe des centons, que l'Itinéraire de Pantin, où l'on imite le style et les formes de langage, sans copier toujours les phrases mêmes.]
Parmi les innombrables académies que vit briller l'Italie, se distingue celle _des Arcades_. Les membres cultivaient beaucoup le pastiche. Un d'eux, savant recommandable à bien des titres, _Valperga de Caluso_, fit imprimer à Turin, en 1813, deux épîtres _d'Horace_, adressées à l'Empereur Auguste. Dans la première, l'auteur déplore la mort de Mécène; l'autre est une espèce de protestation contre certaines théories littéraires. La prudente loyauté de _Valperga_ s'épargna la supposition, si commode et si commune, d'un vieux manuscrit récemment découvert, et ne se cacha point d'avoir composé un pastiche que l'on était disposé à croire authentique, tant il était bien fait.[169]
[Note 169: Voir "Une imposture littéraire," page 24. Nous avons déjà cité cette rare plaquette.]
Dans les premières années de ce siècle, M. _Ménégault_ publia sous le nom d'Angélique Rose Gaetan, un pastiche, tour de force original. Les 522 vers dont se compose le _Mérite des femmes_, par Legouvé, sont appliqués, avec identiquement les mêmes rimes, au Mérite des hommes.[170]
[Note 170: Ce poème de Legouvé a souvent été soumis à la critique des pastiches et des parodies, tels que Le _Démérite des femmes_, par Pelletier; le _Mérite des femmes travesti_, etc. etc.]
"La raison de ceci, dit malicieusement l'avant-propos, c'est que n'ayant pu trouver un dictionnaire de Richelet, dans tout mon département, et n'étant guère maîtresse de la rime, j'ai tout uniment suivi celles du _Mérite des femmes_."
Le lecteur a vu, dans la première section, des pastiches pris pour des compositions anciennes, mais qu'un écrit auquel l'auteur a mis son nom, soit regardé comme l'œuvre d'un antique grammairien, c'est ce qui est plus rare. _Boissonnade_, en rendant compte, dans ses _Mêlanges_, de la traduction en prose de l'Iliade, par le _Prince Lebrun_, raconte que le traducteur mit à son livre un discours préliminaire en grec, qui aurait fait beaucoup d'honneur à un helléniste de profession, et que, trompé par l'archaïsme de ce morceau, un anglais écrivit une dissertation pour prouver que c'était là évidemment une composition antique.
La même chose aurait pu facilement arriver à M. Victor Leclerc lorsqu'il publia en grec de bon aloi (en 1814), son poème grec de _Lysis_, trouvé sous les ruines du Parthénon, et traduit en vers français décasyllabes; mais il avoua qu'il en était l'auteur, à ses amis, et joignit au poème, une traduction en vers du _Pervigilium Veneris_.
En France, _Rabelais_ et _Montaigne_ ont très souvent été le sujet de pastiches, comme on a pu le voir ci-dessus; donnons-en encore deux exemples de notre époque.
_Ch. Nodier_, dans l'Histoire du Roi de Bohème, à l'article _Navigation_, décrit ainsi la position de Tombouctou:--
"... Des Tombuctiens rien ne vous sera présentement narré en ceste magnificque et seignieuriale histoire, que ne treuviez jà grabelé aux livres de Navigaige. Toutesfois n'en croyez mie ce fol ravasseur de Claude Ptolémée géographe, car il ne dégoise de Tombouctou que gaffes, bourdes, trupheries, gaberies Lucianicques, et phantasies abhorrentes à nature, telles que hommes cacamorphes et Siléniens à la queue de six empans. Mercy de dieu, que n'en avez vous de tant suppellative amplitude, vous aultres paillards de plat païs. Tombuctiens sont gens à priser entre tous humains, frisques, guallants, coquarts, bien advenants en leur maintien, bien advantagéz en nez, idoines à tous jeux plaisants, bons rencontres et honnestes devis, et voulentiers aymants mieulx cent messes dictes, qu'un voyrre de vin bu.
"Au demourant, féaulx subjects, beaux payeurs d'imposts, et furent aussy bons chrétiens que le fustes oncques."
Quant à _Montaigne_, le comte de Peyronnet, un des ministres de Charles X. en fit un pastiche des mieux réussis, durant son imprisonnement.[171]
[Note 171: Pensées d'un prisonnier. 2 vol. in 12º. Bruxelles: Dumont, 1834.
Ce livre plein d'une noble philosophie pratique, et d'un style pur et correct, sera toujours lu avec plaisir.]
"Au temps que je fis un précédent chapitre sur la solitude, poinct ne m'advisai-je que c'estoit une thèse double, et un subject à deux faces. De la volontaire, bien argumentai-je assez pertinemment et abondamment. De l'involontaire, je n'en dis mot, et ne scais pourquoy. Si est ce que la dernière a bien aultrement besoing d'admonition et de rencofort.
"Aujourd'huy le veulx amender. Ces forcenées discordes m'y ont faict songier, qui mettent tout en branle et en combustion. Vray est qu'on ne peult meshuy assurer de rien, et que tel sommeille bonnement chez soy, n'ayant faict à aulcuns ni tort, ni dommage, qui à l'adventure en sera osté à son réveil et mis en la geole, avec force maltraictement et pilleries en sus. Sera-ce rayson qu'il s'aille pour cela, désoler et pendre? Je me suis tasté et exprouvé l'esprit en ce subject n'y a guère, et tiens-je pour seure que de ceste incommodité là, il en soit comme de plusieurs ses pareilles, lesquelles tant plus on les envisaige de loing, tant plus vous semblent-elles oultrageuses. Mais que ne soyez assez fol pour laisser prendre et enserrer vostre esprit, de mesmes temps que vostre personne; bien vous veulz-je estre pleige et caultion que le reste vous sera tellement quellement légier à souffrir. L'essentiel est que l'âme soit libre. Gaignier ce poinct là, c'est ville gaignée; et est comme il fault faire nargue à vostre geolier, ne luy laissant de son prisonnier que la moindre part, en luy robbant l'aultre."
Nous avons vu plus haut comment _Chatelain_, dans ses _Lettres de Livry_, avait critiqué le style de _Sainte Beuve_, qui, dans son roman _Volupté_, n'avait pas encore atteint la vigueur montrée depuis dans ses _Lundis_. _Balzac_, dans une de ses nouvelles, "Un prince de la Bohème," fait aussi la satire de ce langage précieux. _Nathan_ esquisse le portrait d'un raffiné, en se tenant toujours dans les eaux de Monsieur de Sainte Beuve, dit Balzac: "On voit dans cette existence une vie dégagée, mais sans point d'arrêt. Ce n'est plus le velouté de la fleur, mais il y a du grain desséché plein, fécond, qui assure la moisson d'hiver.... Ne trouvez-vous pas que ces choses annoncent quelque chose d'inassouvi, d'inquiet, ne s'analysant pas, ne se décrivant pas, mais se comprenant, et qui s'enflammerait en flammes épaisses et hautes, si l'occasion de se déployer arrivait? C'est _l'acedia_ du cloître, quelque chose d'aigri, de fermenté dans l'inoccupation croupissante des forces juvéniles, une tristesse vague et obscure... "Assez! assez! s'écria la Marquise impatientée; vous me donnez des douches à la cervelle!"
Après une autre tirade dans le même genre, la Marquise demande: "Ah! çà, mon cher Nathan, quel galimatias me faites-vous là?" "Madame, répondit Nathan, vous ignorez la valeur de ces phrases précieuses; je parle en ce moment le _Sainte Beuve_, une nouvelle langue française."
_Balzac_ ne s'attendait guère à être traité de la même façon, et à plus juste titre peut-être, si l'on en croit la critique de M. _Taine_.[172]
[Note 172: _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_, page 63, où une très sévère analyse est faite du style de Balzac.]
En 1833, M. _De Latouche_ publia une édition des poésies d'_André Chénier_, augmentée de pièces inédites et posthumes. A cette occasion, le célèbre chansonnier _Béranger_ prétendit, d'abord de bonne foi sans doute, ensuite par entêtement, que la plupart des poésies d'_André Chénier_ étaient de _De Latouche_, et il répétait sans cesse cette opinion extraordinaire. Il est vrai que _De Latouche_ nia; mais la fatuité n'était pas son moindre défaut, et il laissa entrevoir qu'il avait beaucoup paré son poète, pour le montrer au public.
Ce peu de franchise dans la dénégation confirma l'idée de _Béranger_, qui n'avait jamais été initié par ses études à la belle antiquité, et il ne vit plus désormais dans _Chénier_, que des pastiches par _De Latouche_. Confondre ainsi ces deux écrivains, c'était faire preuve d'un goût douteux en poésie.[173]
[Note 173: Voir la préface de l'édition critique des œuvres d'André Chénier, par M. Bec de Fouquières, 1 vol. gr. in 8º. Paris: Charpentier, 1862; et une note de _Sainte Beuve_, dans le _Chateaubriand_, tome ii. p. 303.]
Si Béranger voulait voir un pastiche dans les vers d'André Chénier, _Napoléon III_ a été accusé de n'avoir rien inventé et d'avoir tout pastiché, comme écrivain, comme politique, et comme socialiste, par M. _Jules Clartie_, dans son ouvrage "L'Empire, les Bonapartes et la Cour," où, en parlant de la fameuse théorie des _hommes providentiels_, mise en avant dans la "Vie de César," il montre qu'elle est empruntée tout au long à _Hegel_, dans son écrit sur Jules César, et sur sa mission dans le monde.
On a composé en France plusieurs ouvrages d'assez longue haleine, qui sont de véritables pastiches, tels que les _Contes drolatiques_ de Balzac, dont le style, les formes et les idées de _Rabelais_ sont imités avec une certaine affectation, "car, dit-il, dans une de ses historiettes, on treuve éternellement dans ses escripts resplandissants, ceste bonne philosophie à laquelle besoing sera de toujours recourir."
Deux fois la plume facile de _Jules Janin_ s'est exercée, avec succès, à cette sorte de plaisanterie, dont la difficulté augmente en raison de la longueur des œuvres que l'on imite.
"L'âne mort et la femme guillotinée," est un pastiche-critique sanglant des romans à sensation, et il en développe le motif dans sa préface: "Je dois à la critique, pour m'excuser de l'affreux cauchemar que je me suis donné à moi-même, d'expliquer que, pour n'être pas dupe de ces émotions fatigantes d'une douceur factice, dont on abuse à la journée, j'ai voulu m'en rassasier une fois pour toutes, et démontrer invinciblement aux âmes compatissantes, que rien n'est d'une fabrication facile, comme la grosse terreur. Dans ce système, il faut voir avec les yeux du corps, bien plus qu'avec ceux de l'esprit, pour être dans le vrai. Ainsi je choisis par exemple un vaste emplacement ténébreux, sur le bord d'un précipice, ou sur le haut de quelque montagne; je creuserai autour un large fossé que le temps a rempli d'une boue noire et verte; sous ce fossé je placerai une prison féodale aux murs suintants, où je logerai à mon gré des forçats, des sorcières, des bourreaux, des cadavres, et autres agréables habitants bien digne de cet Eden."
L'autre pastiche de _J. Janin_ était plus audacieux, car il faut avoir les reins forts pour imiter _Denis Diderot_, le père de _Jacques le Fataliste_ et de _l'Encyclopédie_. Et cependant le volume, où il raconte les dernières années de la vie du _Neveu de Rameau_, est, pour l'imagination et pour le style, d'une vérité qui fait illusion d'abord. C'est la raison pour laquelle nous avons choisi de le citer ici, au lieu de le placer au rang des suppléments d'auteur.
Dans aucun de ceux-ci les écrivains ne se sont astreints à une aussi rigoureuse imitation du style de leurs modèles; ce qui en fait un véritable pastiche,[174] et en même temps un livre qu'on lit avec plaisir, jusqu'à la dernière page.
[Note 174: _La fin d'un monde et du Neveu de Rameau._ 1 vol. in 12º. Paris: Collection Hetzel, 1861. Cet ouvrage est épuisé depuis longtemps.]
Tout le monde sait le bruit que fit en 1807, la découverte de _P. L. Courier_, dans la Bibliothèque Laurentienne, à Florence, d'un manuscrit de la pastorale de _Longus_. Il contenait un passage assez long, resté jusqu'alors inconnu.
_P. L. Courier_ fit tirer en 1810, soixante exemplaires seulement de la version d'_Amyot_, de cette pastorale, dans laquelle il introduisit une traduction du fragment nouvellement découvert, pastiche si parfait du premier traducteur, que très peu de lecteurs pourraient reconnaître l'interpolation sans avoir été prévenus.
Rappelons aussi un pastiche à peu près du même genre, composé par un autre érudit du premier ordre.