Structure de l'Algérie

Part 6

Chapter 63,597 wordsPublic domain

Voilà une belle série : trias, albien, oligocène, tortonien, pontien, pliocène, autant de moments du passé où il est établi sans contestation que l’Algérie fut désertique ou steppienne, domaine de chotts, de bassins fermés. Il faut insister là-dessus parce qu’il y a une bonne raison pour qu’on l’oublie. A la période qui a précédé immédiatement la nôtre, au quaternaire, il s’est produit une oscillation du climat dans le sens de l’humidité. Ce passé immédiat qui est très connu, très apparent, risque de nous voiler le passé plus lointain.

_Quaternaire._ — Le quaternaire ne mérite pas en Berbérie, comme en Europe, le nom d’époque glaciaire. Mais ç’a été, ici comme là, un climat beaucoup plus humide que l’actuel. Au sud de l’Algérie de très grands fleuves l’Igharghar, le Tafassasset, la Saoura, établissaient une communication avec l’Afrique tropicale. Dans les _bihour_ de l’oued R’ir et du Zab, aux portes de Biskra, on retrouve aujourd’hui des poissons soudanais et nilotiques, des _chromys_, et des « silures[63] ». On les retrouve conservés par miracle et atrophiés dans des conditions qui attestent leur caractère de faune résiduelle. Le représentant le plus miraculeux de cette faune résiduelle est le crocodile de l’oued Mihero, qui subsiste péniblement dans quelques trous d’eau des plateaux Touaregs ; on sait qu’Erwin de Bary avait vu ses empreintes, et que le capitaine Nieger, des Méharistes sahariens, en a rapporté un échantillon à la Faculté des Sciences d’Alger[64]. De pareils faits n’établissent pas seulement l’existence d’une communication par eau à travers le Sahara quaternaire ; ils attestent que cette communication a dû se maintenir jusqu’à une époque rapprochée de nous.

Par cette voie l’Algérie quaternaire a été peuplée d’une faune quaternaire, éléphants, rhinocéros, etc., que les paléontologistes ont étudiée, et que M. Boule appelle « Faune du Zambèze[65] ».

Là-dessus d’ailleurs nous n’en sommes pas réduits au seul témoignage des paléontologistes. Il faut invoquer celui des gravures rupestres. Sur des parois de grès albien, dans l’Atlas saharien, on trouve profondément gravées des figures assez parlantes, représentant des échantillons de la « faune du Zambèze » : des éléphants, en particulier, et de grands buffles aux cornes immenses (_bubalus antiquus_[66]).

Il faut aller encore plus loin et invoquer le témoignage des historiens. Il est bien établi que l’éléphant Carthaginois vivait en liberté dans ce même atlas saharien où on retrouve son effigie gravée. C’est là que les chasseurs venaient le capturer pour l’enrôler dans les armées carthaginoises. Il fut jusqu’à l’Empire romain la plus grosse pièce de la faune résiduelle[67].

L’évidence d’un climat quaternaire beaucoup plus humide que l’actuel s’impose à l’attention en Algérie. Il faut être en garde contre des conclusions hâtives et incomplètes. En disant que le climat désertique actuel a succédé à une ère pluvieuse on ne dit rien que d’exact, mais on est extrêmement éloigné de rendre un compte complet du passé connu. Le climat quaternaire lui-même, en Algérie, diffère de l’actuel en degré, mais non pas en essence. Il ne s’est pas tout à fait dégagé des influences steppiennes. Pour cette mise au point il faut rappeler quelques faits dûment établis.

L’expression « faune du Zambèze » a été choisie parce qu’elle s’applique à une faune mixte, comprenant à côté d’espèces tropicales comme l’éléphant, des bêtes steppiennes comme la girafe. Le quaternaire algérien a des autruches et des chameaux.

Pour nous mettre en état d’imaginer ce climat quaternaire le fait le plus net, tout à fait probant, est celui-ci. L’oued Igharghar, qui descend du Hoggar aboutit à la cuvette des grands chotts sud-tunisiens. C’est là qu’il finit. D’une part aucune mer quaternaire ou néogène n’a jamais pénétré dans cette cuvette, qui est restée domaine continental au moins depuis la fin de l’éocène. D’autre part cette cuvette est actuellement séparée de la mer par le seuil de Gabès. Or on a établi après étude minutieuse qu’à travers ce seuil, qui eût été la seule voie possible, la cuvette quaternaire ne s’est jamais vidée dans la mer[68]. A propos de cette région, partiellement située au-dessous du niveau de la mer, on a rêvé de mer saharienne à créer industriellement ; la mission Choisy y a fait des travaux topographiques de détail, préparatoires de projets éventuels. Ce pays qui excite l’imagination et qui est à portée immédiate de la Tunisie a tenté d’autres travailleurs[69]. Il est tout à fait certain que l’Igharghar, même en son plus beau temps, celui des silures et des crocodiles, n’a jamais atteint la mer. Il se terminait entre Biskra et Gabès dans une cuvette fermée. En ce temps, c’était apparemment l’affluent d’un lac Tchad immense dont les chotts actuels sont un pauvre reliquat. Autour de ce Tchad nous sommes à l’aise pour imaginer, comme autour de l’autre, du véritable, une faune soudanaise et zambézienne. Entre un Tchad et un chapelet de chotts il y a une immense différence de degré, bien entendu, mais essentiellement l’un et l’autre sont la même chose, la zone d’épandage d’un bassin fermé.

Pour interpréter la signification des atterrissements quaternaires il faut noter un dernier trait, leur immensité ; sur la carte géologique ils tiennent un bon tiers de toute la carte. Elle a vieilli sans doute et, depuis sa publication, nombre de dépôts continentaux, classés jadis quaternaires, ont été restitués à des étages plus anciens, pliocène, pontien. La part du quaternaire demeure pourtant immense, à confondre l’imagination, comme disait Pomel, notre imagination dressée par l’exemple de la France, où la carte géologique ne montre rien de pareil. C’est une preuve nouvelle d’un climat insuffisamment humide. Dans un pays à climat normal et régulièrement drainé, comme la France, les alluvions sont, pour la plupart, entraînées à la mer ; mais dans les cuvettes fermées, les alluvions se juxtaposent et s’entassent en masses énormes, parce qu’elles y restent toutes. L’immensité des atterrissements quaternaires suffirait à établir, à elle seule, que la période quaternaire a connu, comme les précédentes, ce régime steppien de bassins fermés, qu’elle a transmis à l’actuelle.

[Note 51 : No 66, p. 814.]

[Note 52 : No 42.]

[Note 53 : No 45, p. 246, fig. 1.]

[Note 54 : No 38 _passim_. Voir bibliographie du sujet dans _Dalloni_, no 31.]

[Note 55 : No 111.]

[Note 56 : No 70, p. 245.]

[Note 57 : No 70, p. 254.]

[Note 58 : No 70, p. 279.]

[Note 59 : No 70, p. 283.]

[Note 60 : No 41, p. 695.]

[Note 61 : No 87, p. 193.]

[Note 62 : No 70, p. 319.]

[Note 63 : No 28, p. 102.]

[Note 64 : 82 _bis_ et _ter_.]

[Note 65 : Voir la bibliographie no 64, t. I, p. 100 et suiv.]

[Note 66 : No 63, t. I, p. 44, fig. 11.]

[Note 67 : No 64, t. I, p. 74 et 108.]

[Note 68 : No 81, p. 70, 86 et 222.]

[Note 69 : No 83, p. 21 et suiv.]

CHAPITRE V

LA MÉDITERRANÉE SUBSTITUÉE A LA TYRRHÉNIDE

_L’effondrement._ — Cependant entre l’Algérie actuelle ou quaternaire d’une part, et d’autre part une Algérie plus ancienne, celle des bras de mer, il s’est produit un événement de conséquence considérable, l’effondrement de la Tyrrhénide.

A partir du moment où la mâchoire septentrionale de l’étau s’est écroulée, il n’y a plus étau. L’Algérie que nous avons décrite, l’Algérie géosynclinale des bras de mer n’existe plus à proprement parler. Une période tout à fait nouvelle commence.

Voici quelle en est la caractéristique essentielle. Une mer très creuse, et très brusquement abyssale, la Méditerranée, a pris la place exacte qu’occupait une surface continentale, la Tyrrhénide. Naturellement c’est un événement immense.

L’Algérie des bras de mer, si, pour mieux se la représenter par l’imagination, on lui cherche un pendant sur la planète actuelle, se laisserait peut-être comparer avec la mer Rouge. L’une et l’autre sont ou furent une mer longue, étroite et creuse ; un détroit, éventuellement avorté en cul-de-sac, en golfe, entre de grandes étendues continentales arides. Il n’y a pas besoin de souligner le contraste avec l’Algérie actuelle.

Un secret qui est enfoui sous 4000 mètres d’épaisseur d’eau salée, est nécessairement bien gardé. On a précisé pourtant la date de cette grande catastrophe. M. Joleaud place au début du pliocène « l’effondrement définitif du continent ancien[70].

Pour le général de Lamothe la formation de ces abîmes paraît postérieure au pliocène ancien »[71].

En gros, tous les géologues sont d’accord là-dessus, le phénomène est d’hier, à l’échelle de la chronologie géologique. La zone méditerranéenne a le privilège des grands effondrements récents, elle a vu celui du continent Égéen, celui de l’Atlantide. C’est précisément dans cette catégorie-là que rentre approximativement l’effondrement de la Tyrrhénide.

_Les conséquences._ — Les conséquences n’ont pas pu manquer d’être considérables. Là-dessus les botanistes auraient eu peut-être leur mot à dire. Il y aurait dans la flore de l’Afrique septentrionale beaucoup d’espèces résiduelles qui sont un héritage du tertiaire.

Et par exemple le cèdre. C’est un arbre de sommets. Il témoigne que l’Algérie tertiaire était déjà montagneuse. On sait que dans l’Algérie actuelle il est en recul, il se défend mal. Il y a dans l’Aurès des forêts mortes où les grands cèdres au bois incorruptible sont des squelettes debout enracinés.

On cite aussi l’arganier. Chassé du reste de la Berbérie par la concurrence vitale il est réfugié aujourd’hui dans un coin du Maroc. Il s’y maintient à la faveur d’un climat assez particulier. La chaleur est forte, correspondante à une latitude déjà quasi tropicale ; les pluies sont rares, on est à l’orée du désert ; en revanche, au contact de l’océan, l’air est constamment chargé de vapeur d’eau. C’est là un climat qui aurait des rapports, du moins théoriques, avec celui de la mer Rouge actuelle, où l’humidité de l’air fait un contraste violent avec la sécheresse du sol. Faut-il imaginer qu’il pourrait en avoir avec le climat de l’Algérie des bras de mer ?

Ce sont là des idées qu’un botaniste, M. Maire, exprimait oralement, en passant, d’une manière tout à fait fugitive. Il y aurait là peut-être le programme de recherches possibles qui n’ont pas été faites.

Un événement comme l’effondrement de la Tyrrhénide ne peut pas être resté tout à fait sans conséquences climatiques, au moins dans des nuances importantes, dont un changement de végétation aurait enregistré les traces. On sait en effet déjà que la révolution n’a pas été radicale. Le voisinage plus ou moins proche d’une surface continentale immense et plus ou moins aride, notre Sahara, n’a jamais cessé de faire sentir son influence plus ou moins directe.

Là où les conséquences du grand effondrement se laissent directement constater et mesurer c’est dans le modelé. Il y a là une matière qui a bien un rapport avec le climat ; mais elle en a surtout avec l’apparition toute nouvelle d’un niveau de base marin général au nord de l’Algérie. Les conditions de l’érosion s’en sont trouvées bouleversées de fond en comble.

Les torrents méditerranéens, nés de la catastrophe, ont poussé leur érosion de tête dans le vieux domaine des bassins fermés, suivant une progression que les géologues ont cherché à préciser tout particulièrement dans la province de Constantine.

D’après Joleaud « la région constantinoise formait certainement, au début de la période quaternaire, un bassin fermé plus ou moins semblable au bassin actuel du chott el-Hodna[72]. Graduellement, à commencer par les plus voisins du littoral, les bassins fermés furent captés par des cours d’eau tributaires de la mer, si bien qu’aujourd’hui non seulement tout l’Atlas tellien, mais encore une partie des hautes plaines, a été incorporée au bassin méditerranéen[73]. » Alexandre Joly a mis en relief, à différentes reprises, cette idée que, si on observe la ligne de partage des eaux entre les bassins fermés et le bassin méditerranéen, les phénomènes de capture qui ont déplacé cette limite, l’ont toujours fait dans le même sens, « au profit de la Méditerranée et aux dépens des bassins fermés[74] ». Rien de plus normal d’ailleurs, c’est exactement ce qu’on pouvait attendre.

A ces idées de géologues, par des méthodes purement géographiques, on peut apporter une confirmation, qui en est en même temps l’illustration graphique.

_Profils longitudinaux._ — On a dressé le profil longitudinal de quatre oueds, le Chéliff, le Bou-Sellam, la Seybouse et le Rummel (fig. 14 à 19). Tous les quatre ont leur cours inférieur dans le Tell, et leur cours supérieur sur les Hauts plateaux ; ce sont les seuls fleuves d’Algérie qui soient franchement dans ce cas.

A différentes autres reprises, dans les chapitres suivants, on aura recours à cette méthode des profils longitudinaux ; et il faut donner ici, d’entrée de jeu, une fois pour toutes, quelques explications sur les règles uniformes qu’on s’est imposées dans l’établissement des profils longitudinaux.

Bien entendu il n’existe pas de profils techniques des rivières algériennes, établis par le nivellement direct des berges. Il faut se borner aux renseignements fournis par la carte de l’état-major. La carte au 50000e donne les courbes de niveau de 10 mètres en 10 mètres. Mais on ne se sent pas moralement certain que le cartographe, sur le terrain, forcé d’aboutir dans un temps limité, ait pu établir partout sa cote avec une exactitude suffisante à 10 mètres près. Vouloir à toute force utiliser toutes les courbes de la carte au 50000e eût été peut-être faire un travail d’une fausse précision. En revanche, avec les courbes maîtresses (lorsqu’elles sont accusées par un trait fort) : avec les cotes en chiffres, qui sont assez nombreuses, et avec le contrôle de la carte au 200000e, on arrive à déterminer avec certitude où passent les courbes de 50 mètres en 50 mètres ; l’équidistance de 50 mètres est d’ailleurs celle de la carte au 200000e ; seul document que nous possédions pour une partie de l’Algérie. C’était une raison de plus pour s’y tenir partout.

C’est donc sur ces bases qu’on a établi, avec tout le soin possible, les profils de quelques fleuves algériens. Il est évident que ces profils ne serrent pas la vérité de très près. Beaucoup de petites irrégularités y sont nécessairement masquées. Du moins, dans les limites des données, on espère qu’ils sont exacts ; et, ces données ayant été les mêmes pour tous, ils sont comparables entre eux.

Pour que ces profils aient quelque précision, malgré la petitesse de l’échelle et pour qu’ils soient plus aisément contrôlables, on y a joint, autant que possible, dans le dessin même, l’indication en chiffres des éléments avec lesquels ils ont été construits. Pour chaque tronçon du profil, des chiffres, disposés dans le sens des lignes verticales, se rapportent au nombre de kilomètres qui correspond à une dénivellation de 50 mètres, exception faite pourtant des tronçons trop courts où la pente est très rapide : la place y manquait pour inscrire des chiffres, et il était d’ailleurs moins essentiel de les donner avec précision, puisque entre ces chiffres très faibles (2 ou 3 kilomètres, par exemple) il ne peut y avoir que des différences encore plus faibles, négligeables à l’échelle employée.

Il faut ajouter encore une observation préliminaire. Dans le chevelu des branches supérieures il était indispensable et intéressant de choisir celle qui serait considérée comme maîtresse. On n’est pas guidé, comme en France, par l’onomastique et la tradition. Toutes les différentes branches d’un cours d’eau portent ici un nom différent ; les oueds n’ont pas d’état civil et ne naissent pas officiellement en un point précis, comme la Loire au mont Gerbier-des-Joncs. Comme critérium unique on a donc adopté la longueur ; il était impossible d’en trouver un autre ; sur le débit, les renseignements que nous possédons sont lacunaires et incertains. Par cette méthode on a donc dressé le profil longitudinal du Chéliff, du Bou-Sellam, de la Seybouse et du Rummel. Ces quatre profils sont étroitement apparentés, on le constate d’un coup d’œil ; chacun d’eux est rompu en son milieu, il est composé de deux concavités assez régulières, raccordées par une convexité plus ou moins angulaire. Ce parallélisme ne peut être fortuit. Et d’ailleurs il est d’interprétation très simple. Il y a nécessairement, pour chaque profil, deux rivières primitivement indépendantes (les concavités) raccordées par une capture récente (la convexité).

Voyons les cas particuliers.

_Chéliff._ — Le Chéliff, fig. 14 et 15, a 700 kilomètres de long, et il est le seul fleuve algérien qui, ayant pris sa source dans l’Atlas saharien, atteigne la mer. C’est le géant des Oueds algériens. Il est composé de deux oueds mis bout à bout, dont l’indépendance apparaît sur le profil, sur la carte, et jusque dans la nomenclature indigène. En amont l’oued Touil traverse les hauts plateaux dans une direction sud- ouest-nord-est, en aval le Chéliff proprement dit traverse le Tell du sud-est au nord-ouest, presque d’est en ouest. Le coude de capture est extrêmement marqué. Il est à Boghari, et c’est là aussi, bien entendu, que le profil accuse une rupture de pente extrêmement nette. En amont, dans la plaine marécageuse de Bou-Ghzoul, qui a 47 kilomètres de diamètre, la pente est seulement de 1,6 p. 1000. En aval, dans les gorges de l’Atlas, elle s’accélère du double, et, jusqu’à Amoura, pendant 80 kilomètres, elle est de 3 m. 2.

Alexandre Joly a décrit l’instabilité de la rivière, la progression phagédénique de l’érosion au voisinage de Boghari et de Bou-Guezoul. Il a recueilli des traditions indigènes, confirmées par l’aspect du terrain, sur des plaines jadis marécageuses et couvertes de roseaux, où le Chéliff actuel est encaissé de plusieurs mètres. « En une vingtaine d’années un canal d’arrosage, profond de quelques centimètres, a transformé son lit en un canal large de plus de 2 mètres, profond de plus de 3 mètres ; dans un seul hiver il a approfondi son lit de plus de 1 m. 30. » D’après les conducteurs des ponts et chaussées, qui ont à défendre leurs ponts et leurs cassis contre la rivière, « il semble certain que, depuis une dizaine d’années, le Chéliff a approfondi annuellement son lit de près de 6 et 8 centimètres au voisinage de Boghari[75] ». Tous ces ravinements sont en coup de scie, des fossés à pic profonds de plusieurs mètres. Il n’y a rien là que de très naturel, comme le montre un coup d’œil sur le profil, Boghari est précisément le point de rupture de pente atteint par l’érosion régressive. C’est là qu’est concentré tout l’effort de la rivière pour régulariser son nouveau profil d’ensemble. Cette érosion si active s’exerce aux dépens d’une grande plaine d’alluvions, semée de marais dont le drainage n’est pas encore achevé ; il en reste les dayas de Bou-Guezoul visitées en hiver par les canards sauvages.

Il y a donc bien deux oueds, l’oued Touil d’une part, et le Chéliff proprement dit de l’autre, qui ont évolué à part chacun pour soi pendant des âges, et qui ont été rattachés bout à bout par une capture récente.

Pour mettre en valeur l’autonomie ancienne de l’oued Touil, il faut le comparer à son affluent le Nahr Ouassel ; qui prend sa source auprès de Tiaret et qui rejoint l’oued Touil un peu en amont de Boghari. Dans l’état actuel du climat et de l’hydrographie ce serait le nahr Ouassel qui serait la véritable tête du Chéliff et non pas l’oued Touil. Il est beaucoup plus court, il est vrai, et nous n’avons pas de chiffres précis sur son débit. Mais nous sommes certains du moins que c’est une rivière pérenne, au rebours de l’oued Touil qui est à sec. On a profilé le nahr Ouassel à côté de l’oued Touil sur la figure, et la comparaison est instructive. Le profil du nahr Ouassel est en dents de scie ; au contraire celui de l’oued Touil est très régulier ; il n’accuse un crochet insignifiant qu’en un point, aux environs de Taguin (le Taguin où la Smala fut prise ; il y a là de très grosses sources en relation avec une faille). Des deux rivières d’ailleurs c’est l’oued de beaucoup qui a la moindre pente, et qui coule à l’altitude la plus basse, c’est- à-dire dont l’œuvre totale d’érosion a été la plus considérable. C’est lui qui a les caractères non seulement d’une artère maîtresse, mais encore d’un vieux fleuve.

Qu’était-il, ce vieux fleuve, avant d’être devenu par capture la branche supérieure du Chéliff ? Sur la carte et sur le terrain il est impossible de trouver trace d’un lit antérieur par lequel l’oued Touil puisse s’être prolongé dans une direction générale autre que l’actuelle. La plaine de Bou Guezoul est une grande cuvette fermée de tous les côtés ; le fond marécageux de la cuvette est à 630 mètres d’altitude ; abstraction faite de l’étroite coupure, par où la rivière s’échappe aujourd’hui, la cuvette est régulièrement encerclée de tous les côtés par la courbe de 700 mètres ; que cette cuvette, toute tapissée de dépôts continentaux, ait été une sebkha sans écoulement, zone d’épandage de l’oued Touil, c’est l’hypothèse qui s’impose.

_Oued Bou-Sellam._ — L’oued Bou-Sellam est bien plus humble que le Chéliff. Ce n’est même pas un fleuve indépendant, c’est un simple affluent de l’oued Sahel ; on peut même constater sur son profil que le raccord de sa vallée avec celle de l’oued Sahel, en amont d’Akbou, n’est pas encore tout à fait régularisé. Pourtant les 270 kilomètres de long du Bou-Sellam, s’ils le laissent loin derrière le Chéliff, lui donnent encore un rang honorable parmi les rivières d’Algérie.

Quoi qu’il en soit le Bou-Sellam est un pendant exact du Chéliff, à une échelle réduite (fig. 16 et 17).

Son profil aussi est nettement cassé en deux par une bosse convexe, séparant deux guirlandes concaves. La rupture de pente est au Guergour. Tandis que, en amont, dans la plaine de Sétif l’oued coule assez lentement, avec une pente de 3,1 p. 1000, dans les gorges très encaissées du Guergour la pente triple, et atteint 12,5. C’est le point où la capture s’est produite, et où l’érosion de tête de l’oued conquérant conserve sa violence ?

Au crochet du profil longitudinal correspond sur la carte un coude de capture très accusé. Le Bou-Sellam prend sa source au djebel Megriss et il coule d’abord nord sud, ce qui l’amène rapidement sur les hauts plateaux de Sétif, il y conserve d’abord sa direction méridionale, vers le Hodna ; puis, après quelques hésitations, il vire brusquement cap pour cap, prend franchement le chemin du nord, rentre dans le Tell et aboutit à Bougie.