Structure de l'Algérie

Part 5

Chapter 53,677 wordsPublic domain

Il y a aussi des argiles salées très dures, maintenues par une armature d’infiltrations et de filonnets de sel. Dans le rocher de Djelfa elles sont groupées à part, elles occupent toute la partie méridionale du rocher, en masses puissantes, pas du tout litées. On peut supposer que les bancs de sel et les argiles étaient interstratifiés au moment du dépôt ; cela paraît vraisemblable. Les formidables pressions, dont nous avons d’autres témoignages, peuvent avoir séparé mécaniquement ces deux éléments en faisant fuser l’argile. Quoi qu’il en soit cette séparation est aujourd’hui complète. Le sel forme une masse compacte d’une puissance énorme. Même dans la partie sud, où les boues salées sont presque tout ce qu’on voit en surface, il est probable qu’elles reposent partout, à une profondeur plus ou moins faible, sur des assises de sel gemme. En effet, sous la couche des boues, on voit souvent apparaître, au fond des puits, le sel massif, découpé sur les parois en tuyaux d’orgue polis. En tout cas, même dans la seule partie nord, le bloc de sel, largement étalé, est d’une puissance indéniable qui confond. Il y a là une surface d’un kilomètre carré environ, sur une épaisseur d’une centaine de mètres.

Ce n’est rien cependant à côté de ce qu’on voit à El-Outaya (station de chemin de fer entre El-Kantara et Biskra). Le rocher de sel d’El-Outaya est beaucoup plus grand ; il se trouve sur la première feuille publiée de la carte d’Algérie au 100000e[46]. On peut donc donner sur ses dimensions des chiffres précis. De la base, qui est une grande plaine d’alluvions au sud jusqu’au signal géodésique du sommet, la dénivellation est de 300 mètres. La pente extrêmement abrupte ne permet l’ascension que par un très petit nombre de sentiers difficiles. A une échelle triple, c’est un pendant exact de la grande falaise du rocher de Djelfa. Ici comme là, c’est le même sel gemme, massif sur toute l’épaisseur à ce qu’il m’a semblé, sans une seule intercalation d’argile. En plan la montagne est longue de 6 kilomètres, et large de 3, alors que, à Djelfa, le rocher de sel n’a que 1500 mètres de diamètre. Le rocher d’El-Outaya est le géant de l’espèce.

Dans la même région, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest d’El- Kantara, un autre rocher de sel, celui de Metlili, est, au contraire, beaucoup plus petit. Il a 500 mètres environ de diamètre ; mais il est, lui aussi, un relief abrupt de sel massif.

Ces rochers de sel algériens sont des individualités géographiques tout à fait à part. Leur rôle économique est médiocre. L’exploitation du sel à El-Outaya, dès le temps des Fatimides, est mentionnée, il est vrai, par El-Bekri. Et d’ailleurs tous les rochers de sel sont exploités aujourd’hui par les indigènes. Mais cela signifie que, de temps en temps, on y voit un bourriquot ou un chameau chargé de blocs de sel arrachés à coup de pioche, pour la consommation d’une famille ou l’approvisionnement d’un petit marché voisin. D’exploitation européenne il n’est encore nullement question. Dans le paysage les rochers de sel sont un coup d’œil extraordinaire. Ils sont d’une aridité absolue. On distingue de loin leur nudité claire, au milieu des verdures pourtant médiocres qui les entourent. La pauvreté végétale fait contraste avec la richesse de la faune. Il est vrai qu’il y a peu de variété. Ce qui frappe surtout, c’est la gent ailée. Il n’est pas possible de substituer à cette périphrase le mot oiseaux ; parce que la chauve-souris y tient une place, elle accumule son guano dans les galeries des avens. On voit surtout des rapaces et des pigeons en quantités incroyables. Au sommet des grands escarpements on voit certains jours autour de soi les oiseaux de proie voltiger comme des moineaux dans un jardin public parisien. Ils sont chez eux, nichent sur les aiguilles de sel et dans les anfractuosités des précipices. Les pigeons sont encore beaucoup plus nombreux ; on les voit par essaims. Ils habitent comme les chauves- souris dans les puits et les galeries d’avens dont les orifices et les longs boyaux étroits sont impassables pour les grandes ailes des rapaces.

Animés par toute cette vie, qu’on se représente ces immenses murailles et ces cirques de sel gemme rubané, décapé, verni, avec des arches, des pyramides, des guillochages ; ou même, dans les parties argileuses, ce hérissement absurde de crêtes en boue durcie grisâtre, crevée de trous, paysage lunaire. Ce sont des spectacles uniques.

_Facies tellien et steppien._ — Je ne connais guère que ces trois rochers de sel, Djelfa, El-Outaya, Metlili, qui méritent vraiment ce nom de rocher ; ce sont les seuls affleurements triasiques, où le sel gemme se présente en masses puissantes faisant saillie. Or tous les trois sont dans l’extrême sud ; dans l’atlas saharien. Les dépôts continentaux triasiques, comme les dépôts marins crétacés et d’ailleurs d’âges divers, ont donc un facies différent dans le nord et dans le sud ? Dans le nord, c’est le gypse et non pas le sel qui tend à prédominer.

Cette différence de facies peut s’expliquer par les conditions différentes du dépôt, à l’âge triasique. C’est du moins ce qu’admet, à titre hypothétique, M. Joleaud[47] ; sur le continent triasique les lagunes méridionales, plus voisines du Sahara, et plus éloignées de la mer, seraient celles où le sel se déposait en plus grande abondance.

On peut imaginer une autre explication, qui n’exclut pas la première. Le climat actuel dans le sud de l’Algérie est beaucoup plus favorable à la conservation du sel que dans le nord. Qu’un rocher de sel gemme, si massif et si dur soit-il, fasse saillie, on ne conçoit pas bien que c’eût été possible sous un climat pluvieux comme celui du Tell. Puisqu’enfin le sel fond, incontestablement.

Quelle que soit l’explication le fait est curieux, il y a donc du sud au nord, dans les dépôts triasiques, une tendance à la différenciation des facies. La différence est encore plus accusée dans l’allure des affleurements.

_Allure des affleurements._ — Cette allure est très particulière, parce qu’elle est invariablement absurde. Le trias n’apparaît presque jamais à sa place stratigraphique, là où on l’attendrait, à la base du lias. Il voisine avec n’importe quoi, au petit bonheur, dans les associations les plus hétéroclites. A son voisinage les roches encaissantes ne sont pas seulement inattendues, elles sont toujours bouleversées, avec des allures acrobatiques, catastrophiques. C’est pour cela que, jusqu’en 1896, les affleurements gypsosalins ont été considérés comme des venues éruptives.

Aujourd’hui les géologues sont unanimes pour expliquer le phénomène. Ce terrain gypso-salin est extrêmement sensible à l’influence de l’eau, il s’y dissout. En surface, dans le paysage les marnes bariolées du trias sont toujours accusées en creux ; si accusées parfois qu’un lac s’y installe. C’est le cas d’Aïn-Ouarka (à une quarantaine de kilomètres à l’est d’Aïn-Sefra). Une source thermale très chaude et très abondante y jaillit des calcaires liasiques au contact du trias ; c’est une source vauclusienne, un véritable petit ruisseau tout formé dès sa sortie du sol. Par sa masse et sa température elle a un pouvoir de dissolution considérable. Elle l’a exercé aux dépens du sel et du gypse contenus dans les boues. Il en est résulté un lac qui a plusieurs dizaines de mètres de creux. Un véritable lac d’eau douce et vive, poissonneux, envahi aux roseaux[48]. Il faut le replacer par la pensée dans le paysage du sud, à demi désertique, pelé, déchiqueté, aux tons fauves, où les marnes bariolées mettent des tons vifs, rouges, violets, blancs, et les ophites des tons verts. Ce paysage merveilleux voisine d’assez près avec le rocher de Djelfa ; dans le même pays, sous le même climat, c’est le même terrain triasique qui a donné ces formes opposées un relief de sel gemme et un lac d’eau douce, cela souligne son instabilité absurde dès que l’eau exerce son influence. Quand les marnes bariolées sont en contact prolongé avec de l’eau, à défaut d’un lac, elles donnent souvent des fondrières susceptibles d’être dangereuses. L’oued Touil (Haut- Chéliff), tout près du point où il va sortir des montagnes pour entrer dans la plaine des Zahrez, traverse un affleurement de trias, et, pendant quelques kilomètres, cet oued à sec, subitement et absurdement, devient plus impassable qu’un grand fleuve.

D’après l’exemple précis de ces formes que prend le trias en surface on peut essayer d’imaginer comment il a dû réagir en profondeur. Dans l’épaisseur de la croûte terrestre, à travers les âges, le trias a baigné dans des nappes d’eau tiède, il y est devenu une pâte lubrifiée, molle, caverneuse. Dans cet état il a supporté le poids des roches superposées, et les formidables pressions orogéniques. Que vouliez-vous qu’il fît ? par toutes les issues, tous les décollements, toutes les fissures, il s’est insinué, il a foiré, giclé, jailli, à la manière en effet d’une roche éruptive ; souvent accompagné d’ailleurs d’une véritable roche éruptive. Ces allures, qui ont longtemps égaré les géologues, ne sont donc pas surprenantes le moins du monde, elles sont au contraire toutes naturelles.

Cette allure éruptive le trias l’a partout, à travers toute l’Algérie au sud comme au nord. Pourtant, à ce point de vue là aussi, entre le sud et le nord les géologues font une distinction importante.

Dans le nord, c’est-à-dire dans le géosynclinal tellien, les fantaisies du trias sont au maximum ; il est impossible de rien préciser, de dégager une loi. Dans le sud au contraire, dans le domaine du socle continental, le trias se montre assez régulièrement dans des conditions déterminées toujours les mêmes, au cœur d’un dôme.

_Dômes évidés._ — Cette structure apparaît du premier coup d’œil sur la carte du rocher de Djelfa (fig. 12). Autour du cœur troué d’avens, qui est le rocher de sel proprement dit, affleurement de trias, court un cadre régulièrement circulaire d’un terrain tout différent, de modelé normal. L’ensemble constitue un dôme régulier, au centre duquel le trias a giclé ; cela suggère l’idée d’une pustule crevée. Il y a dôme non seulement au point de vue topographique, par la retombée des pentes circulairement vers tous les points de l’horizon, mais aussi au point de vue géologique, par a plongée des couches de toutes parts vers l’extérieur.

Cette disposition n’est pas particulière au rocher de Djelfa. Elle se retrouve, exactement pareille dans les deux autres, celui d’El-Outaya et celui de Metlili. Tous trois sont construits de même. Notez qu’ils le sont avec des matériaux différents ; sauf le cœur triasique tout le reste, le pourtour de la pustule, est d’âge quelconque. A Djelfa ce pourtour est de l’oligocène et du néocomien. A El-Outaya c’est de l’oligocène encore et du miocène marin. A Metlili du cénomanien. C’est ainsi que le trias reste fidèle à ses habitudes de contact perpétuellement anormal.

Mais si la composition varie, la structure ne change pas. Une quantité considérable de gisements triasiques, dans tout le sud algérien, ont cette allure en dôme. Flamand qui l’a observé dans les monts des Qçour l’appelle une allure de laccolithe[49]. Un dôme elliptique d’énorme diamètre, plusieurs dizaines de kilomètres, ou, si l’on préfère une boutonnière anticlinale à centre très largement évidé, comblé d’alluvions récentes, et au milieu de cette plaine un pointement triasique. C’est une forme de relief que Blayac a décrite au plateau des Nemenchas[50]. Elle est très fréquente dans le sud algérien, on en citerait des exemples par dizaines (fig. 13) si éloignée qu’elle paraisse au premier abord des rochers de sel, elle en est très voisine. Les deux structures se laissent ramener l’une à l’autre, c’est le dôme au centre crevé.

Il s’agit toujours de ce terrain triasique instable et semi-fluide. Là, où il se trouve en profondeur sous la croûte solide des formations géologiques plus récentes, il lui arrive souvent de déterminer dans cet épiderme des sortes de furoncles, au sommet et au cœur desquels il trouve une issue, si l’on peut se permettre, pour la commodité, l’emploi de cette métaphore pathologique.

Les géologues sont d’accord pour faire de cette forme de relief bien individualisée une caractéristique du socle continental. Dès qu’ils rencontrent la forme dôme, ils déclarent reconnaître à ce signe qu’ils ont franchi la limite entre les deux régions distinctes, le géosynclinal tellien et le socle continental. A propos du trias nous retrouvons cette distinction qui ressort de toutes les cartes paléogéographiques.

[Note 44 : Voir l’histoire de cette discussion dans Blayac. No 26, p. 71 et suiv.]

[Note 45 : No 48.]

[Note 46 : No 5, feuille de Mrhaier.]

[Note 47 : No 70, p. 86.]

[Note 48 : No 41, p. 298, fig. 29.]

[Note 49 : No 41, p. 367.]

[Note 50 : No 26, p. 116, 119, fig. 22, 23, 24.]

CHAPITRE IV

LES DÉSERTS SUCCESSIFS

Quoique le trias algérien soit apparenté plus particulièrement avec l’espagnol, le sel triasique se retrouve dans toute l’Europe, de Lorraine en Galicie ; sur une portion considérable de la planète l’époque triasique a déposé du sel ; le sel est la spécialité de cet étage, comme la houille du carboniférien.

Chez nous en Europe le trias, parmi les dépôts continentaux, est le seul qui atteste des influences désertiques. En Algérie tout au rebours la succession tout entière des dépôts continentaux semble bien montrer la pérennité d’un climat sec, désertique ou steppien, avec de rares interruptions oscillatoires.

_L’albien._ — On a déjà mentionné les grès albiens, la seule formation continentale crétacée. Ils contiennent pour tout fossile des bois silicifiés. Ils ont constitué une matière de choix pour les graveurs rupestres, ou peut être faut-il dire qu’ils ont, mieux que d’autres roches, conservé leur ouvrage ? On les nomme souvent grès à dragées, ou encore grès à sphéroïdes. Ils couvrent des espaces immenses dans l’Atlas saharien et d’ailleurs aussi dans le Sahara algérien. Ce sont des grès rouges, extraordinairement uniformes, comme couleur et comme texture.

Ils ont été attribués à l’albien à cause de leur situation stratigraphique à la base du cénomanien très fossilifère. Les couches de base du cénomanien sont très chargées de gypse. Au Sahara, près Temassinin[51], exactement dans le Djoua, Roche et Foureau ont signalé au-dessous du cénomanien, « des argiles rouges et vertes, quelquefois blanches, avec intercalation de bancs gypseux » ; le sol de la dépression est souvent couvert de gypse remanié. On a pris d’abord ces formations lagunaires pour du trias. Mais Foureau y a recueilli des fossiles (dinosauriens, tortues, poissons), que Haug a étudiés ; et qu’il rapporte à l’albien. Ce seraient là des raisons déjà suffisantes pour établir que le climat de l’Afrique septentrionale à l’époque albienne était steppien. Mais il y a une autre raison, plus directe.

Les grès rouges, de même facies que les grès albiens, sont très répandus au Sahara et au Soudan ; les grès dévoniens des plateaux Touaregs par exemple, les grès du Sénégal dont l’âge éocène est établi, ressemblent beaucoup aux grès albiens. Il faut en dire autant des grès de Nubie. J’ai recueilli moi-même en Égypte et rapporté à Alger des sphéroïdes, qui sont indiscernables des sphéroïdes albiennes. Or voici ce que dit du grès nubien un géologue égyptien, M. Fourtau[52]. Il constate que ces grès rouges sans fossiles ont été attribués par les différents auteurs aux étages les plus divers, albien ; sénonien, carboniférien, etc. « Tous les auteurs ont raison pour la localité qu’ils ont étudiée.... En réalité nous devons considérer la formation gréseuse qui couvre de si vastes espaces de terrain, depuis la Palestine jusqu’au Soudan égyptien, comme un véritable désert fossile semblable au désert actuel. Aujourd’hui s’il se produisait une nouvelle transgression marine, l’immense mer de sable qui arrêta Zittel et Rohlfs donnerait sans nul doute, naissance à une nouvelle bande de grès. »

Tout porte donc à croire que le grès albien de l’Atlas saharien représente un erg désertique pétrifié.

_L’oligocène._ — Dans l’Algérie, sur de grands espaces, on trouve en couches épaisses des dépôts continentaux qu’on a confondus longtemps sous le nom général d’oligocène. Ils ont été l’objet de vives discussions entre géologues. Une école, qu’on peut appeler parisienne, conteste l’attribution de certains dépôts à l’étage oligocène. Ce qui a été classé sous cette rubrique serait du tortonien et surtout du pontien.

D’autre part il y a tel gisement, que j’ai vu[53], récemment décrit[54] avec beaucoup de détails, où l’âge pré-miocène et par conséquent oligocène de la formation ne peut pas être sérieusement mis en doute (figure 30). Il ne s’agit pas de suivre dans le détail une argumentation sur des points contestés : on désire ne s’appuyer que sur le consensus des géologues. Il est facile à propos d’oligocène, de dégager les points sur lesquels ce consensus est réalisé. L’école algérienne, opposée à la parisienne, maintient, en général, l’existence de l’oligocène. Mais dans certains cas, dans un cas bien déterminé au moins (au polygone de Constantine), elle ne conteste pas que des couches faussement attribuées à l’oligocène soient en réalité tortoniennes et pontiennes. Qu’on emploie donc le mot oligocène ou celui de pontien, avec tous les points d’interrogation qu’on voudra, il est entendu que ces dénominations s’appliquent à des dépôts continentaux, d’âges mal déterminés, mais certainement postérieurs au trias, certainement divers, et de facies assez uniformes. S’ils avaient été nettement contrastés on ne les aurait pas confondus dans une dénomination commune.

Or ce qui apparente leur facies ce sont des caractères qui semblent se référer à un climat sec, désertique ou steppien. L’oligocène (?) est généralement composé de couches rouges ; souvent ce sont des argiles interstratifiées de gypse, et la présence de gypse est significative : d’autres fois ce sont des cailloutis sans presque aucun mélange de terre, et cela aussi est significatif ; le cailloutis pur, croulant sous les pieds, vanné par l’action prolongée du vent, est une formation désertique bien connue.

Là-dessus les géologues des deux écoles sont d’accord. D’après Savornin[55] « la grande épaisseur des dépôts torrentiels n’est conciliable qu’avec un climat subdésertique.... »

Les couches rouges fréquemment gypsifères sont un « véritable dépôt de sebkha ». Aussi « une grande partie du sol était occupée, jusqu’assez près du littoral actuel, par des bassins fermés plus ou moins distincts ». Et M. Savornin, d’accord avec M. Ficheur, retrouve l’emplacement de ces vieux chotts oligocènes (?) : « Médéa, Hodna-nord, chotts sétifiens, région constantinoise, etc. » Cette disposition hydrographique offrait d’étroites analogies avec le régime actuel.

M. Joleaud, de l’école parisienne dit absolument la même chose. Il analyse les poudingues rouges et les argiles à gypse du polygone auprès de Constantine, ces couches même qui, classées jadis oligocènes, sont aujourd’hui pontiennes de l’avis général. Il y trouve des fossiles (hélices) « d’un caractère franchement halophile. Ces mollusques habitaient certainement le bord de grandes lagunes, de véritables chotts probablement très étendus. Ce milieu devait ressembler beaucoup à celui des steppes de l’Algérie actuelle[56]. »

Et plus loin à propos de fossiles trouvés à Smendou (ligne de Constantine à Philippeville) ; « la présence des _Cytherea_ et des _Melania_ indique un milieu laguno-saumâtre. Les cours d’eau tributaires de ces chotts pontiens[57], etc. » Entre les deux écoles de géologues il n’y a donc sur ce point aucune discordance. Que les couches rouges soient oligocènes ou pontiennes elles se sont déposées en tout cas sous un climat steppien.

Notez d’ailleurs que M. Joleaud qui traite un peu l’oligocène en ennemi personnel a publié une carte paléogéographique de cet étage où il a fait figurer des chotts sur l’emplacement du Hodna[58]. Il tient à ce que les vieux dépôts de chott au voisinage de Constantine soient restitués au pontien. Mais que d’autres vieux dépôts de chotts, en d’autres parties de l’Algérie continuent à être attribués à l’oligocène il ne semble pas s’y opposer. D’autre part dans sa carte paléogéographique du tortonien[59] il fait aussi une part importante aux formations lagunaires.

Sans prendre parti le moins du monde, dans les discussions entre géologues sur l’attribution de telle couche à tel étage, il semble donc qu’on ait le droit de dire avec l’assentiment universel : aux étages oligocène, tortonien, pontien, exactement comme au trias, l’Algérie dans ses parties émergées était un pays de chotts.

_Pliocène._ — Au pliocène aussi elle a un climat désertique. Localement, il y a des cailloutis et des poudingues attribués au pliocène ; auprès de Beni-Ounif, par exemple, s’étend une mer de cailloux plus ou moins roulés, croulant sous le pied, que les géologues attribuent au pliocène, indice d’un climat sec aux orages rares et torrentiels, sur des pentes dénudées. Ce qui est surtout caractéristique de l’étage ce sont les dépôts calcaires continentaux ; dans cette même région de Beni-Ounif (Figuig), un peu plus à l’ouest, vers Bou-Aiech, le cailloutis pliocène, cimenté par du calcaire, fait un poudingue sur lequel les marteaux se brisent. Les calcaires pliocènes sont parfois lacustres (région de Constantine), attestant de grandes étendues d’eaux tranquilles, stagnantes, soumises à une forte évaporation.

Ce qui donne plus particulièrement à l’étage son cachet calcaire, ce sont les encroûtements. Ils sont immensément développés sur les versants de l’atlas saharien, sur le versant sud, en particulier ; la carapace des hammadas recouvre à peu près tout ; pratiquement continue sur une superficie qui a des centaines de kilomètres de diamètre en tout sens, et pourtant d’une épaisseur insignifiante de 1 à 10 mètres. Cette formation si particulière a été beaucoup étudiée par Flamand ; il y a trouvé des fossiles, étudiés par Depéret, qui en affirme l’âge pliocène[60]. Pomel a le premier décrit cette carapace, et il a fourni de sa formation une explication qui, reste incontestée. « Elle résulte d’une sorte d’incrustation stalagmitique superficielle par suite de l’évaporation des eaux plus ou moins salées et séléniteuses qui remontent par capillarité[61]. » La croûte calcaire continue à se former de même sous nos yeux, dans maintes régions de l’Algérie, et même dans les parties sèches du Tell, dans le Chéliff, par exemple, où elle a été étudiée par Brives. Elle fait le désespoir des agriculteurs, parce qu’il faut la briser et que la charrue y parvient à peine. Dans cette Afrique du Nord où le sous-sol perce partout au soleil, à travers des lambeaux insuffisants de sol, la croûte calcaire est une des rares catégories existantes de sol, une catégorie fâcheuse. Par la croûte calcaire le climat pliocène s’apparente à l’actuel. La formation n’est possible que dans un pays très sec, où l’évaporation est intense.

Voici d’autre part ce qu’écrit Joleaud comme conclusion d’une étude sur le pliocène continental de Constantine. « Vers la fin du pliocène, les dépressions existant aux environs de Constantine constituaient des bassins fermés, et leurs eaux se concentraient en des lacs où vivaient des hippopotames, tandis que des chevaux, des antilopes, etc., habitaient les steppes voisines[62] »

Bassins fermés, steppes, et cela jusque dans le nord de Constantine, c’est bien toujours la même note. Sur la nature du climat pliocène le consensus des géologues est réalisé.