Structure de l'Algérie

Part 7

Chapter 73,194 wordsPublic domain

Les deux sections ainsi raccordées ont des profils très différents. La section amont, celle de Sétif, est évidemment de beaucoup la plus vieille et la plus évoluée ; son profil est une concavité très accusée et très régulière. La section aval au contraire a un profil à peine concave et en crémaillère ; c’est un profil de jeune torrent. Ce contraste suffirait à lui seul à établir l’indépendance ancienne des deux sections. Ce sont deux oueds restés longtemps distincts, deux individualités.

La carte laisse deviner de quelles façons a pu finir l’oued d’amont, avant la capture. En aval de Sétif, la région, où le Bou-Sellam, après des tergiversations, retourne décidément en arrière, est le fond marécageux d’une très grande cuvette. Un coin du marais porte sur la carte le nom de chott el-Malah, toute la région inscrite dans la boucle de l’oued porte aussi sur la carte ce nom de Malah, qui signifie « sel », et qui suggère donc l’idée d’un ancien bassin fermé encore insuffisamment traîné. On conçoit aisément que ce chott el-Malah ait pu être, dans la période antérieure à l’actuelle, zone d’épandage du haut Bou-Sellam. Pourtant dans la prolongation exacte de sa vallée au sud une longue et large trouée d’érosion coupe en deux les montagnes du Hodna. Le village de Colbert s’y trouve. Cette grande vallée est aujourd’hui parcourue par deux oueds, qui coulent en sens inverse : au nord, l’oued Melah va rejoindre le Bou-Sellam, il a très peu de pente et il est semé de fondrières ; au sud, l’oued Soubilla se précipite brusquement vers le Hodna par des gorges très profondes. Le seuil de séparation entre ces deux oueds est à une centaine de mètres au-dessus de la vallée actuelle du Bou-Sellam. Par cette grande vallée de Colbert on peut concevoir que, à un moment donné du passé, le Bou-Sellam prenait le chemin du Hodna. Il est vrai que le seuil est encore moins élevé (une cinquantaine de mètres) entre la cuvette de Sétif et la région des Sebkhas (Sebkhas avoisinant le village d’Ampère, chott el-Beida).

Pour concevoir le passé du Bou-Sellam avant la capture on a donc l’embarras du choix, entre hypothèses qui peuvent avoir été réalisées successivement ou alternativement. Mais ces hypothèses ont toutes un point commun, et se ramènent au fait suivant : Le Bou-Sellam aboutissait dans une cuvette fermée, quelle qu’elle fût, jusqu’au moment assez proche de nous où il fut capturé par l’érosion de tête d’un torrent tellien.

C’est donc bien un pendant du Chéliff.

_La Seybouse._ — C’en est un aussi de la Seybouse (fig. 18), qui est un oued classé par son débit puissant au premier rang des rivières algériennes, mais non par la longueur de son cours. Elle a 223 kilomètres de long entre son embouchure, qui est à Bône, et sa source qu’elle prend, sous le nom d’oued Cherf, auprès d’Aïn-Beïda.

L’oued Cherf coule donc sur les Hauts Plateaux et la Seybouse dans le Tell ; le profil suggère que les deux oueds (Cherf et Seybouse) ont été longtemps distincts, et que le premier a été capturé par le second. En amont de Guelma ils sont réunis par des rapides où la pente atteint 25 p. 1000. Les Hauts Plateaux dans le bassin de l’oued Cherf sont naturellement tapissés des atterrissements continentaux gypso-salins habituels.

_Oued Rummel._ — Le Rummel (fig. 19) (oued el-Kebir dans la partie inférieure de son cours) appartient à la même catégorie. Il rappelle plus particulièrement le Bou-Sellam par le crochet aigu de son coude de capture. Comme le Bou-Sellam il prend sa source dans l’Atlas tellien, coule d’abord au sud, puis à l’est sur les Hauts Plateaux jusqu’à Constantine. C’est là que se fait dans les gorges fameuses du Rummel entre l’oued d’amont et l’oued d’aval un raccord dont le profil accuse l’extrême brutalité ; l’oued tombe d’une centaine de mètres à la traversée de la ville (sa chute alimente les moulins Lavie). De part et d’autre de Constantine les profils des deux oueds sont extrêmement contrastés. L’oued d’aval a un profil en crémaillère de torrent jeune et conquérant. Et c’est lui d’ailleurs dont M. Joleaud a retracé les conquêtes.

_Bou-Merzoug._ — En amont de Constantine le Rummel reçoit un affluent, le Bou-Merzoug, qui était considéré dans l’antiquité comme l’artère maîtresse, la tête du fleuve ; les Romains l’appelaient Ampsagas. Si on admet ce point de vue, et si on établit le profil en long de l’oued Bou- Merzoug (fig. 20 et 21) on obtient un résultat curieux, à condition de le prolonger par le profil de l’oued Chott-Saboun (source à Lambèse dans l’Aurès). Le Chott-Saboun (Sebkha Zmoul) qui est la zone d’épandage de l’oued Chott-Saboun, est séparé de la haute vallée du Bou-Merzoug par un seuil insignifiant, une ondulation de la haute plaine. Actuellement encore ce oued est une artère de bassin fermé, ayant évolué à part pendant des âges, avec le chott Saboun comme niveau de base, puisque la concavité très accusée de son profil semble bien avoir atteint l’équilibre. Le long du Bou-Merzoug cependant l’érosion régressive, déterminée par le rattachement du Rummel au bassin méditerranéen, est parvenue actuellement jusqu’à El-Guerra, ou plus précisément Aïn-Mlila. Si les conditions actuelles persistent pendant des siècles encore, il est manifeste que l’érosion régressive finira par rattacher l’oued Chott-Saboun au bassin du Rummel, c’est-à-dire à la Méditerranée. Le complexe oued Chott-Saboun-oued Bou-Merzoug est un Chéliff en voie de réalisation, un Chéliff futur. Le profil de cet oued imaginaire rapproché des quatre autres qui s’appliquent à des oueds réels, est une contre-épreuve intéressante.

_Conclusions._ — L’étude du modelé nous conduit donc à des conclusions qui sont nettement celles des géologues.

Le domaine des bassins fermés est en régression plus ou moins rapide depuis que les relations actuelles existent entre la terre et la mer, depuis que la Méditerranée a pris la place de la Tyrrhénide effondrée, c’est-à-dire apparemment le pliocène. Depuis ce temps-là les oueds telliens, avec la mer comme niveau de base, ont été alimentés par des pluies dont l’importance absolue a beaucoup varié, mais qui sont demeurées relativement beaucoup plus abondantes sur le versant nord méditerranéen de l’Atlas que sur le versant sud. Ces oueds telliens ont donc été conquérants sans interruption, ils le sont encore sous nos yeux. Du grand effondrement tyrrhénien ç’a été la conséquence la plus importante, celle du moins qui saute davantage aux yeux, qui se laisse mesurer. Et ce n’est rien moins d’ailleurs que la différenciation du Tell, quelque chose de considérable.

[Note 70 : No 70, p. 287.]

[Note 71 : No 80, p. 244.]

[Note 72 : No 69.]

[Note 73 : No 70, p. 319.]

[Note 74 : Nos 76 et 74.]

[Note 75 : No 75, p. 510 et no 76, p. 9.]

CHAPITRE VI

CONCLUSIONS DU LIVRE

On a réuni dans ce livre II les données actuellement acquises sur l’histoire géologique de l’Algérie.

Il faut affirmer que ces données sont acquises, il s’agit de faits solides, sur lesquels est réalisé le consensus de tous les observateurs. On n’a pas le moins du monde développé une thèse qui soit particulière à l’auteur.

L’affirmation n’est pas inutile parce que l’ancienneté du climat désertique ou steppien en Algérie est un fait incontesté, il est vrai, mais en revanche assez généralement ignoré. De cette ignorance il a été fourni des preuves récentes. Et par exemple un géographe autrichien, M. A. Grund, à la suite d’un voyage rapide en Algérie, s’est imaginé que l’oued Chott-Saboun était l’ancienne tête du Bou-Merzoug séparée du tronc par les progrès du climat désertique depuis le quaternaire[76]. Cette erreur est très naturelle chez un voyageur qui met la tête à la portière dans le train de Constantine-Batna. Mais l’extraordinaire c’est que la théorie Grund ait été accueillie avec quelque faveur dans les cercles géographiques français. Les géologues algériens aux prises avec une besogne immense ont publié des études fragmentaires, qu’aucune exposition d’ensemble n’a mis encore à la portée du public scientifique métropolitain. Ces études existent pourtant, leurs conclusions sont unanimes et formelles.

On a vu qu’une analyse du modelé par la méthode des profils longitudinaux conduit à une conclusion qui est rigoureusement celle des géologues, puisqu’enfin ces chotts, dont le climat actuel tend à restreindre le domaine, lui sont nécessairement antérieurs.

Il faut donc souligner ce fait sur lequel il apparaît que l’attention n’a pas été assez attirée. L’Algérie est encroûtée de dépôts continentaux qui se sont accumulés dans des bassins fermés depuis l’oligocène.

Le régime des chotts est aussi vieux que l’Algérie continentale ; la malédiction des pays de sel est sur ce pays depuis le commencement des âges ; toutes les fois où nous voyons, dans le passé géologique, le bras de mer algérien s’assécher, ç’à été pour se couvrir de chotts. Il y a un lien entre la répartition des déserts à la surface de la planète et la latitude. Faut-il admettre que la latitude de l’Algérie n’ait pas changé depuis le crétacé, ce qui signifie l’immobilité du pôle ? La répartition circumpolaire de la houille suggère déjà cette immobilité. Mais quoi qu’il en soit de ces considérations trop générales, l’ancienneté d’un climat aride en Algérie est un fait précis.

Les faits précis de cet ordre, ceux qui sont exposés dans le livre II, comme d’ailleurs ceux qui ont trouvé place au livre I, sont des directives, des leitmotive ; il faudra les avoir présents à l’esprit pour analyser la structure du pays dans ses détails, dans ses parties.

D’ores et déjà une grande division ressort à travers toutes les cartes paléogéographiques : l’Atlas tellien et le groupe Atlas saharien-Hauts Plateaux nous sont apparus déjà comme distincts. L’un est le domaine du géosynclinal profond, du géosynclinal proprement dit ; et l’autre du socle continental. L’étude des dépôts continentaux nous a conduits d’autre part à la discrimination des deux mêmes zones sur des principes tout autres. Tandis que tout le sud reste le domaine des bassins fermés, le Tell est le domaine des oueds méditerranéens conquérants ; il leur doit un modelé d’érosion avec la mer comme niveau de base, un décapage avancé, une dissection profonde. Les deux zones, Tell et Hauts Plateaux ; ont, l’une vis-à-vis de l’autre, une originalité de modelé comme ils en ont une de contexture profonde.

Cette distinction à laquelle nous aboutissons de deux côtés différents est fondamentale, il faut s’y tenir. Les noms de Tell et Hauts Plateaux sont consacrés par l’usage, on peut les dire des appellations populaires. Ils en ont les inconvénients comme les avantages. Naturellement ils manquent de précision. Dans le détail, quand il s’agira de délimiter, on trouvera que les limites du socle continental sont loin de coïncider exactement avec celles de la zone où l’encroûtement de bassin fermé est encore intact. Mais en gros la division très générale de l’Algérie en Tell et Hauts Plateaux est très commode ; on l’adoptera, au moins comme cadre de travail, provisoirement.

[Note 76 : No 47, p. 443.]

LIVRE III

HAUTS PLATEAUX

* * * * *

CHAPITRE I

ATLAS SAHARIEN

On essaiera d’analyser d’abord le socle continental, la grande zone méridionale de l’Atlas saharien et des Hauts Plateaux, en commençant par l’Atlas saharien.

On a déjà dit qu’il a des limites nettes du côté du Grand Atlas marocain ; il contraste avec lui par son altitude moindre de moitié ; et certainement aussi par l’âge beaucoup plus jeune de ses roches.

Ce vieillissement d’est en ouest le long de la chaîne, qui est d’abord régulièrement progressif, s’accélère assez brusquement dès qu’on arrive au Grouz. Il y a là sûrement de part et d’autre du Grouz un changement soudain. Mais non pas essentiel à ce qu’il semble. Le Grand Atlas marocain est encore très mal connu. Pourtant, à considérer les cartes que nous en avons, il paraît évident qu’il est un prolongement de l’Atlas saharien, et que ce sont deux parties d’un même ensemble ; on l’admet non seulement d’après l’identité de la direction générale, mais aussi la direction et l’agencement identique des parties, des éléments de chaîne. Entre les deux, Atlas saharien et Grand Atlas, la différence serait de décapage. Le Grand Atlas serait profondément éventré par l’érosion jusqu’à des couches géologiques bien plus profondes.

A l’extrémité opposée on est en revanche parfaitement fixé.

Il est très connu que l’Atlas saharien se prolonge exactement semblable à lui-même, sur le territoire tunisien.

Nous avons sur lui d’excellentes études ; Ritter a décrit la partie centrale, Djebel-Amour, monts des Ouled-Nayl[77] ; Flamand[78] l’extrémité occidentale ; Roux l’extrémité orientale sur la frontière tunisienne[79]. Tous ces géologues sont exactement d’accord, ils nous font de l’Atlas saharien le même tableau d’ensemble.

_Unité de plan._ — Le trait essentiel est que la chaîne prise dans son ensemble a une direction, grossièrement est-ouest, et que ses éléments constitutifs, pris chacun pour soi, en ont une autre très aberrante (nord-est sud-ouest parfois presque nord-sud). Ritter a dressé une _carte schématique de l’allure des plis_ (fig. 22) qui en dit plus au premier coup d’œil que de longues phrases.

Les éléments se relaient au lieu de se prolonger. L’analogie serait assez grande avec le dessin d’un câble composé de brins tordus. Les brins, considérés isolément, font naturellement un angle accusé avec le câble que leur réunion compose. Ici, dans l’Atlas saharien, chaque brin isolé, c’est-à-dire chaque pli, naît au sud, sur la plate-forme saharienne ; ils traversent en écharpe l’épaisseur de la chaîne ; et ils meurent, ils s’effacent à sa limite nord. Ils se groupent en faisceaux, en torons, Ritter dit en amygdales ; chaque amygdale a souvent une individualité géographique assez nette (monts des Kçour, monts du Djebel-Amour, monts des Ouled-Nayl).

De cette torsion, de ce conflit entre deux directions, différents géologues ont fourni différentes explications. Ce qui nous importe pour le moment c’est que cette disposition si particulière se retrouve partout d’un bout à l’autre en Tunisie comme en Algérie, et même dans le Haut Atlas, prolongement marocain de l’Atlas saharien. Roux[80], à propos du dessin en plan des plis dans le sud tunisien, parle d’arcs _concaves vers le nord_ se raccordant à des « arcs concaves vers le sud » ; de « guirlandes », « d’accents circonflexes », Flamand, à propos de l’Atlas saharien sur les confins du Maroc[81], parle de « chaînes géniculées » (repliées en forme de genou) ; de directions « orthogonales ». Ces synonymes expressifs se ramènent aux termes de la description que Ritter a faite une fois pour toutes, et à laquelle tous ses successeurs déclarent expressément se rallier, y compris, à propos de l’Atlas marocain, Louis Gentil[82].

L’Atlas saharien est donc, d’un bout à l’autre, dessiné d’après la même formule, et comme plissé d’un seul jet.

Sur la date de ce plissement il ne subsiste pas non plus d’incertitude. Le socle continental envahi par les mers crétacées et éocènes, a été affecté « d’amples mouvements » (Roux, p. 261).

Un coup d’œil sur les cartes paléogéographiques montre le seuil de Biskra, le Hodna, l’Aurès et les Zibans déjà dessinés par les rivages de la mer cartennienne (fig. 10). M. Savornin qui vient de publier sur la région hodnéenne une très belle étude insiste là-dessus. L’Atlas saharien, dit-il, avait acquis « sa constitution dès le début des temps tertiaires[83] ».

L’époque miocène a vu pourtant produire une accentuation du plissement sensible au moins en certains points, en Tunisie par exemple. Dans la région de Redeyef, le miocène tout entier, y compris l’étage supérieur est « très vigoureusement plissé ». Le plissement a continué au pliocène et s’est fait sentir même au quaternaire[84]. M. Roux a justement attiré l’attention sur le témoignage des terrasses fluviatiles dans l’Atlas saharien. Une étude détaillée en serait d’autant plus intéressante qu’elles furent l’œuvre de rivières dont la mer n’a jamais été le niveau de base. Cette étude n’a jamais été faite. En gros, à juger par ce qu’on entrevoit au passage, elles conduiraient à la conclusion de mouvements orogéniques très récents ; et cela partout, aussi bien dans le Grouz que dans l’Aurès.

Une chaîne où les forces orogéniques n’ont jamais cessé d’être actives, du crétacé au quaternaire, c’est justement tout l’Atlas, aussi bien tellien que saharien. Les géologues sont unanimes là-dessus. En cela, sur cette question d’âge, l’Atlas saharien ne fait aucun contraste avec le tellien, il est lui aussi partie intégrante de l’Atlas, et au même titre.

Mais, dans l’édification de l’Atlas saharien, les forces plissantes, aux prises avec l’épaisseur relativement rigide du socle continental, ont constamment travaillé sur le même plan, à travers les âges ; leurs effets se sont lentement accumulés dans le même cadre préétabli. Il n’y a pas eu, comme dans le géosynclinal tellien, effondrement au fond de la mer et réédification toute fraîche de parties importantes.

Et, quoi qu’il en soit de cette explication, le fait est là. L’Atlas saharien est d’un seul jet : cela seul lui ferait, vis-à-vis de l’Atlas tellien, une originalité extrêmement accusée. Il en a d’autres.

_Plissement ébauché._ — Un second point essentiel est que l’Atlas saharien est plissé faiblement. C’est presque un corollaire de ce qu’on vient de dire. Le dessin général du plissement apparaît en plan, à la surface du sol et sur la carte, avec la netteté qu’on a vue, justement parce que les plis sont rares et simples, faciles à déchiffrer d’un coup d’œil. Dès le premier moment où un géologue s’est occupé de l’Atlas saharien, ce géologue, qui fut Ritter, a mis définitivement en lumière ce grand fait. « Le plissement, dit-il, est resté à l’état d’ébauche[85][86]. » Cet Atlas saharien n’est pas une sierra à crête accusée ; c’est plutôt un plateau ondulé, froissé. Tous les géologues ont acquiescé à la formule de Ritter (Flamand, Roux, Savornin).

Géologues et géographes établissent un parallélisme entre l’Atlas saharien et notre Jura français ; de Martonne par exemple[87], le général Berthaut[88]. La comparaison est devenue classique. Ce sont deux bons exemples courants d’un plissement peu accusé.

Cette analogie dans les énergies comparables des deux plissements a pour conséquence la parenté des deux modelés.

Ces termes populaires expressifs que les montagnards du Jura donnent à des détails du relief, les _cluses_, les _ruz_, les _crêts_, les _combes_ et qui ont passé dans l’usage courant de la géographie physique, des géographes comme de Martonne[89], des topographes comme le général Berthaut[90], des géologues comme Roux[91] se trouvent tout naturellement entraînés à les employer dans une description de l’Atlas saharien. Le dôme à centre évidé (cratère d’érosion de Roux, voir fig. 13), si fréquent dans l’Atlas saharien est aussi une forme jurassienne[92].

_Modelé désertique._ — Pourtant ce modelé jurassien est l’œuvre d’une érosion jeune, qui n’a pas eu le temps d’effacer entièrement et de rendre méconnaissable la surface structurale primitive. Assurément il y a une nuance importante à noter à ce point de vue entre le Jura et l’Atlas saharien.

« Les plis de l’Atlas saharien, dit le général Berthaut, étant plus dégradés que ceux du Jura, présentent une plus grande _densité_ de détails topographiques : crêts, ravins, combes, festons, écailles, etc., s’y montrent plus nombreux et plus serrés[93]. »

M. Roux souligne la présence, dans certains coins de l’Atlas saharien, de véritables « synclinaux perchés », tout à fait typiques. Ce sont, par exemple, le Kalaat-es-Senam sur la frontière tunisienne, le djebel Milok au nord de Laghouat. « Cette inversion du relief, comme le fait observer de Martonne, est un signe certain d’une évolution poussée jusqu’à la maturité » ; et c’est dans les Alpes, non plus dans le Jura, que de Martonne en cherche des exemples[94].

L’Atlas saharien, frère du Jura, s’en distinguerait donc par une usure du relief beaucoup plus accentuée. On n’est pas certain, à vrai dire, que cette explication soit entièrement satisfaisante. Il est évident en tout cas qu’elle est incomplète, et ce qu’elle passe sous silence pourrait bien être l’essentiel. L’Atlas saharien se distingue du Jura, des Alpes, et de toutes les chaînes de chez nous, qui sont familières à nos géographes, en ce qu’il a un modelé désertique.