Part 15
_Côte bônoise et tunisienne._ — La seule présence d’un socle continental au large de la côte, au lieu d’un talus abrupt, est déjà une grande nouveauté. Ça ne peut pas manquer d’avoir un retentissement sur la vie des poissons (fig. 39) et par conséquent sur celle des pêcheurs, sur la vie humaine maritime. Ce retentissement n’a jamais été étudié. On croit entrevoir vaguement que vers les ports de la Calle et Tabarca des nouveautés apparaissent, le corail, l’éponge. On a entendu parler de corailleurs indigènes qui sont ou qui étaient des plongeurs remarquablement entraînés ; au moins dans la partie de la côte où la murène ne pullule pas, parce que la murène est une bête féroce. Mais tout cela est matière de conversation, on ne sait pas où la légende commence, on croit deviner qu’il y a là un petit sujet qui n’a jamais été traité.
Le seul coin de ce rivage qui ait été sérieusement étudié est bien loin de Bône, c’est le sud de la Tunisie, la petite Syrte, Pomel y a signalé une formation continentale à coquilles actuelles qui est largement envahie par la mer ; puisqu’elle constitue le sol des îles Kerkenna (en face de Sfax[176]). Dans cette petite Syrte qui a des marées découvrant largement le fond, et qui nourrit une population de pêcheurs indigènes, ceux-ci connaissent l’existence de vallées sous-marines qu’ils appellent des oueds[177]. Un coup d’œil sur la carte suffit d’ailleurs pour montrer que cette côte orientale tunisienne est bien différente de l’Algérienne. Elle est semée de grandes îles, qui ne sont plus du tout volcaniques, mais qui sont des parties du continent, mal séparées de lui par des chenaux sans profondeur. Il suffit de citer avec les Kerkenna, la grande île de Djerba. Cette forme de côte où l’envahissement du continent par la mer est évident, comment et où se raccorde-t-elle avec la côte algérienne, où c’est exactement l’inverse qui est incontestable, c’est-à-dire le recul de la mer et l’émersion du continent.
Le cap Bon, avec sa saillie de 70 kilomètres, n’a pas d’analogues en Algérie, non plus que la grande baie de Tunis, avec ses fonds inférieurs à 100 mètres, avec ses îles Zembra (éocène supérieur), reliées à la côte par un pédoncule sous-marin que dessine la courbe de 50 mètres (fig. 40).
Au large de Bizerte la petite _île aux chiens_ (crétacé supérieur) est elle aussi reliée à la côte par un pédoncule sous-marin sur lequel les fonds sont moindres que 50 mètres.
Qu’est-ce donc que Bizerte même ? ce qu’on ne trouve pas sur toute la côte algérienne, et c’est justement sa rareté qui fait son prix, une magnifique rade naturelle, parfaitement abritée, où les escadres tiennent à l’aise. On n’a jamais essayé, que je sache, d’en donner une définition géographique, et pourtant cette définition saute aux yeux, sans contestation possible, à la seule inspection du terrain, ou de la très belle carte au 50000e.
Bizerte est un lac communiquant avec la mer par un goulot de 7 kilomètres. Il ne faudrait pas s’imaginer une lagune à l’abri d’un banc de sable percé d’un chenal. Ce n’est pas ça du tout. La plaine où le lac de Bizerte s’étale est séparée de la mer, à la façon de la Mitidja, par une ligne de collines, ce qu’on appellerait à Alger un Sahel. Ces collines atteignent une altitude de 70 à 80 mètres (fig. 41).
D’après la carte géologique au 800000e (la seule qui existe[178]), elles sont constituées par du miocène inférieur, et d’après le commentaire d’Aubert[179] cela signifie des marnes « avec grès grossiers et argiles comprenant en abondance l’O. Crassissima, l’O. Gingensis ».
En tout cas, c’est de la roche, çà n’a rien à voir avec une ligne de dunes côtières. Le goulet est une ancienne vallée fluviale creusée jadis à travers les collines miocènes par l’érosion subaérienne, et aujourd’hui envahie par la mer. Dans ce cadre de la Mitidja, qui nous est déjà connu, si vous imaginez la mer montant de quelques dizaines de mètres le lac Halloula deviendra quelque chose de tout à fait analogue à la rade de Bizerte ; et les gorges du Mazafran un pendant rigoureusement exact du goulet (fig. 32).
Une vallée fluviale envahie par la mer, c’est la définition de Bizerte ; pour qu’elle soit complète, il faut ajouter quelque chose. D’heureuses conditions géographiques protègent le lac de Bizerte, contre l’envasement. Son réseau fluvial est assez important, il draine toute l’extrémité de la chaîne côtière au nord de la Medjerda, depuis le méridien de Béja ; il y a là plusieurs oueds, qui ont chacun de 60 à 70 kilomètres de long et qui descendent des montagnes en torrents méditerranéens, charriant des masses de graviers, de sables et de vases. Par une disposition extraordinairement heureuse aucun d’eux n’arrive au lac de Bizerte directement ; ils convergent tous vers un autre lac, la Garaet Achkhel, antichambre, pour ainsi dire, du lac de Bizerte. Garaet Achkhel cela semble signifier le lac noir : ce nom a-t-il un rapport avec la couleur des eaux qui s’y déversent, chargées de troubles ? on ne l’a jamais dit et il est bien possible que cette explication soit fantaisiste. En tout cas, il est évident que la Garaet Achkhel recueille la plus grande partie des alluvions entraînées par les oueds. Par un chenal de quelques kilomètres de pente à peu près nulle (qui s’appelle l’oued Tindja) les eaux vont déboucher ensuite dans le lac de Bizerte, clarifiées et inoffensives ; ainsi est-il advenu que ce lac a pu conserver à travers les siècles sur une très grande partie de son étendue, des fonds supérieurs à 10 mètres.
Dans la même région, tout près, un exemple admirable illustre la puissance de colmatage des oueds tunisiens. Le port d’Utique, très exactement connu des historiens et des archéologues, est représenté aujourd’hui par des ruines qui sont à 15 kilomètres de la mer. Il est vrai que l’agent de colmatage est ici le plus grand fleuve de la Tunisie, la Medjerda. L’Atlas archéologique de la Tunisie, feuille VII, donne le tracé de l’ancien littoral. Il y a deux millénaires, le golfe d’Utique, aujourd’hui comblé, était une indentation profonde de la côte, une sorte de rias (fig. 40).
Le port de Tunis est à 10 kilomètres du rivage, au fond d’une lagune sans profondeur, barrée du côté du large par une langue de sable. A travers la lagune il a été nécessaire, mais facile, de tracer un chenal qui donne accès aux plus gros paquebots jusqu’à la ville. Tout cet appareil a bien l’allure d’un rias lui aussi, d’un rias très envasé.
Tels sont les détails de la côte tunisienne ; on ne trouve rien de pareil en Algérie, sauf cependant à l’est de Bône. Au voisinage du petit port de la Calle, entre Bône et la Tunisie, la côte a un caractère nettement tunisien.
Cette région, qui est excentrique, assez mal accessible, est parmi les moins connues de l’Algérie. Il n’en existe pas encore de carte géologique détaillée. Pourtant nous avons la très bonne carte topographique au 50000e et j’ai eu l’occasion de voir le terrain.
A côté de la Calle, à l’est et à l’ouest, deux lagunes s’étendent profondément à l’intérieur des terres, de 7 à 10 kilomètres. Ce sont le lac Tonga et le lac Melah ; chacun d’eux est relié à la mer par un goulet ; chacun d’eux a la forme d’un ovale allongé vers l’intérieur des terres. La côte en cet endroit n’est pas le moins du monde basse, marécageuse et lagunaire ; elle est tout le contraire, haute, rocheuse, abrupte. Les deux lacs sont des conques sculptées dans le roc, sculptées évidemment par l’érosion subaérienne ; des vallées fluviales envahies par la mer. Les lacs Melah et Tonga sont trop envasés pour être utilisés comme ports ; Melah, je crois, est affermé pour la pêche ; les mulets, remontant par le goulet, viennent s’y faire capturer en grandes bandes. Tonga ne serait plus guère qu’une plaine marécageuse. Mais enfin ce qui manque à tous les deux pour être Bizerte, ce n’est que la profondeur. Bien plus que Bizerte ils sont dominés immédiatement par les montagnes ; un réseau de torrents courts mais très rapides y aboutit directement ; ils sont bien moins outillés que Bizerte pour se défendre contre l’envasement. Mais enfin, essentiellement, ce sont des Bizerte. L’analogie de forme avec leur illustre voisine apparaît d’un coup d’œil sur la carte. L’étude du terrain confirme cette première impression et paraît bien établir l’analogie profonde des structures (fig. 42).
Le type tunisien de côte se prolonge donc en Algérie jusqu’au delà de la Calle, c’est-à-dire approximativement jusqu’à Bône, jusqu’au point où le talus sous-marin commence à s’élargir en socle continental.
Au delà vers l’ouest, sur toute l’étendue de la côte algérienne, on ne croit pas qu’il y ait un seul détail du modelé côtier qui puisse rappeler Bizerte, et suggérer l’idée d’une vallée envahie par la mer. Et on ne croit pas que cette lacune soit fortuite.
On n’ignore pas que les belles études du général de Lamothe sur les côtes d’Algérie se sont étendues jusqu’à Bône. Leurs résultats viennent d’être confirmés en ce qui concerne la région de Bône et de la Calle par MM. Depéret et Joleaud[180]. Il semble établi qu’on retrouve jusqu’à la frontière tunisienne (et peut-être au delà sur toute la côte tunisienne) les mêmes lignes de rivages anciens et les mêmes terrasses d’abrasion que le général de Lamothe a étudiées plus à l’ouest ; on les retrouve aux mêmes niveaux[181]. A ce point de vue il n’y a aucune différence signalée à l’est et à l’ouest de Bône.
La contradiction naturellement doit être apparente. Si comme on le croit, les deux ordres de faits sont aussi réels l’un que l’autre, il faudra bien qu’ils se concilient d’une façon quelconque. Il n’est pas difficile d’ailleurs d’en imaginer une.
L’érosion qui a sculpté les rias envasés de la côte tunisienne est apparemment plus ancienne que les dépôts de plages, pliocène, par exemple ; il y a de bonnes raisons en effet de la croire vieille. Sur cette côte à l’est de Bône le colmatage a eu le temps d’effacer presque complètement les caractères des côtes à rias ; on ne les retrouve qu’à l’analyse du modelé. Dans la région même de la Calle la carte[182] suggère l’idée que l’érosion qui a sculpté le lac Melah est assez vieille pour n’avoir aucun rapport avec l’hydrographie actuelle. La rivière du pays de beaucoup la plus importante est l’oued Kébir. A voir la carte on peut admettre que cet oued, dans le passé, a creusé et suivi successivement deux vallées très divergentes, avant l’actuelle qui serait la troisième. Aujourd’hui, il coule d’est en ouest, parallèlement à la côte, dans la direction de Bône. Jadis il semble bien avoir coulé nord-sud et avoir abouti droit au Mélah, dont il serait donc responsable. Mais à un moment donné, il semble avoir suivi une direction intermédiaire nord-ouest. La carte montre dans cette direction un sillon jalonné par un long cordon de dunes (fig. 42).
On ne fait qu’indiquer l’idée à titre hypothétique ; il y aurait peut- être là un petit sujet d’une étude qui reste à faire. Le fait auquel on tient et qu’on espère avoir établi est simplement celui-ci.
La côte tunisienne a tous les caractères, imparfaitement effacés par le temps, d’une côte de rias. Le fait n’est pas seulement incontestable, croit-on. Mais encore il est implicitement très connu. Aucun autre port nord-africain n’a la célébrité de Bizerte, qui est une vallée envahie par la mer. La côte tunisienne, à ce point de vue, fait donc avec l’algérienne un contraste absolu : ce sont deux compartiments qui ont plus ou moins joué indépendamment l’un de l’autre.
La limite entre les deux est au delà de la Calle vers Bône ; et que la limite soit justement en ce point on pouvait le prévoir à l’inspection de la carte bathymétrique.
On le vérifie d’ailleurs en considérant l’intérieur du pays et la structure de l’Atlas.
[Note 172 : No 40, p. 119.]
[Note 173 : No 80.]
[Note 174 : No 116, t. I, p. 289.]
[Note 175 : No 80.]
[Note 176 : No 86, p. 220 et no 85, p. 53.]
[Note 177 : No 20.]
[Note 178 : No 10.]
[Note 179 : No 21, p. 59 et 60.]
[Note 180 : No 73.]
[Note 181 : Voir cependant Déperet et Joleaud, t. I, p. 5 « La faiblesse des altitudes des plages, etc. » No 73, p. 5.]
[Note 182 : No 6, feuille Blandan (18).]
CHAPITRE VII
LA PLAINE DE BONE
_L’Edough et la croisée orthogonale._ — Le Tell des Kabylies prend fin à Bône exactement et brusquement, avec le massif ancien de l’Edough. On y retrouve tous les caractères des Kabylies au grand complet, les vieux schistes, les roches éruptives, les grès éocènes, tout cela couvert de forêts, pitonnant jusqu’à un millier de mètres, confus, massif, et descendant à la mer en falaises abruptes. Et c’est fini, on ne retrouve absolument plus rien d’analogue au delà dans l’est.
Sous le méridien de Bône c’est d’ailleurs tout l’Atlas tellien qui finit, et qui est relayé par l’Atlas saharien. Cette substitution se fait à peu près vers Guelma-Duvivier ; là finit la chaîne numidique, dernière coulisse de ce que nous avons appelé sierra des Kabylies. Au delà vers l’est il y a une torsion brusque des plissements montagneux (fig. 43).
La sierra des Kabylies, sur toute sa longueur, est orientée est-ouest vrai, depuis le Djurdjura, avec une remarquable constance. Au delà de la basse Seybouse, en aval de Duvivier, sur la rive droite, tous les chaînons courent dans une direction toute différente vers le nord-est. C’est la direction des chaînes de l’Aurès.
L’existence d’une cassure transversale à l’Atlas est donc évidente. L’Edough se termine à l’est, entre Bône et le cap de Garde par une ligne remarquablement droite, exactement orientée nord-sud. La basse vallée de la Seybouse en aval de Duvivier en est la prolongation précise.
Au sud de l’Edough la ligne terminale, qui sectionne brutalement l’Edough et qui l’isole, fait un angle droit avec la ligne Duvivier-cap de Garde. C’est la croisée orthogonale des accidents nord-sud et est- ouest, déjà si souvent signalée.
C’est dans ces conditions qu’à la Kabylie définitivement terminée succède, sur la côte algérienne, la plaine de Bône ; et le contraste ne pourrait pas être plus complet.
_La plaine._ — La plaine est très grande, elle a une centaine de kilomètres d’est en ouest ; dans la direction du sud, le long de la Seybouse, l’altitude croît si lentement que Guelma, la dernière ville du Tell est à 200 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer.
Comparée aux autres plaines sublittorales d’Algérie, celles de l’ouest, à la Mitidja, aux plaines oranaises, la plaine de Bône a certainement son originalité. On essaiera d’en rendre compte, sous cette réserve que le sujet est dangereusement vierge ; il n’y a jamais eu d’étude sérieuse.
Ce que la plaine de Bône a de particulier c’est son hydrographie. Les archéologues admettent que la Seybouse a déplacé son embouchure de 6 ou 7 kilomètres vers l’ouest depuis l’antiquité. L’ancien cours est encore bien reconnaissable, il se détache du fleuve actuel au village de Randon[183].
La plaine entière est semée de marais et d’étangs parmi lesquels le plus étendu est le lac Fetzara. Une hydrographie incertaine et beaucoup d’eau stagnante cela n’aurait rien à soi tout seul de bien particulier. Toutes les autres plaines sublittorales présentent les mêmes caractères. Mais voici qui est nouveau. Les rivières, les marigots, les canaux naturels, les étangs de la plaine de Bône sont navigables en hiver, dans la saison des crues. On peut y circuler d’un bout à l’autre de la plaine en canot automobile. Et on le fait d’autant plus volontiers qu’à ce moment-là les communications de terre ferme sont sujettes à des interruptions. Par ces chenaux, à ces mêmes époques de crues, les poissons de mer remontent très loin jusqu’au cœur de la plaine ; même les plus gros poissons, le loup par exemple (_laprax lupus_) ; on prend des loups dans l’oued Kebir. Le lac Oubeira, qui communique avec la mer par l’oued Kebir et qui est à une cinquantaine de kilomètres de l’embouchure, est empoissonné de mulets. Ils s’y sont acclimatés à l’eau douce, et sont devenus légèrement différents du poisson de mer. Ils y sont une faune assez vivace pour avoir fait l’objet d’un commerce d’exportation, à destination de l’Allemagne, dit-on, avant la guerre.
Ce sont là des conditions uniques en Algérie ; on ne connaît rien de semblable, ni même qui en approche, dans toutes les plaines sublittorales de l’ouest. Une conséquence est l’insalubrité de Bône, célèbre dès l’antiquité. Saint Augustin est mort de la Malaria[184]. Une autre conséquence serait-elle ce fait incontestable que la race bovine autochtone la plus célèbre d’Algérie est celle de Guelma ? Et quoi qu’il en soit des conséquences, quelle peut bien être la cause ?
Sur les montagnes avoisinantes la moyenne annuelle des pluies est assez élevée (de 600 à 800 millimètres) ; moindre pourtant qu’en Kabylie (1 mètre) ; et en somme à peu près comparable à celle des montagnes qui entourent la Mitidja. Il faut chercher ailleurs.
Les indigènes de Bône emploient pour désigner leurs marigots le mot _Khelidj_. C’est un mot arabe très connu : il paraît correspondre exactement assez à notre mot canal ; on dit le khelidj de Suez. Dans la plaine de Bône un khelidj a en effet l’aspect de ce que nous appellerions un canal, un fossé, à cela près qu’il faut écarter toute idée de travail humain.
Dans la plaine d’alluvions c’est un fossé en effet profond en général de plusieurs mètres et à peine plus large, à bords à pic et à fond plat, en forme d’auge. Un khelidj est toujours bordé d’arbres en double rangée, on le reconnaît de loin à la ligne sinueuse de verdure qui dessine son tracé, le lacis des racines maintient le bord du fossé mieux que ne ferait un mur. En été, quand les khelidj ne sont pas tout à fait à sec, on y voit tout au fond des flaques d’eau vaseuses, où grouillent les grenouilles, les tortues et les barbots. En hiver, après les pluies, ils sont remplis jusqu’au bord ; par-dessus leur bord l’eau s’étale en inondation d’épaisseur pelliculaire ; mais dans le khelidj même un bateau d’un mètre ou deux de tirant d’eau passe comme il veut. Dans les khelidj on ne voit que de la vase, pas le plus petit caillou roulé, pas même un grain de sable, rien qui permette de croire que l’eau court avec une force capable de déplacer le poids le plus léger. L’eau des khelidj est quasi stagnante, elle s’écoule avec la plus grande lenteur. Voici un chiffre. Le long de l’oued el-Kebir, qui est tout entier un khelidj, la courbe de 10 mètres sur la carte au 50000e croise l’oued à 43 kilomètres de son embouchure ; ce qui donne une pente de 0,00023. Et notez que l’oued el-Kebir, qui est après tout une rivière vivante, a sûrement la pente la plus accentuée de tous les khelidj. Le dessin des khelidj à travers la plaine de Bône est très compliqué ; c’est une croisée, un lacis, un chevelu de marigots dans tous les sens. Beaucoup sont des culs-de-sac. Il en est qui sont fermés à leurs deux bouts. L’idée qu’évoque ce dessin serait peut-être celui d’un lacis de fossés de drainage artificiellement creusés à travers une plaine marécageuse. Mais, bien entendu, la main de l’homme, à n’importe quel moment du passé, est tout à fait étrangère à ce qui aurait été un travail immense, inexécutable.
Notez que l’ancien cours de la Seybouse en aval de Randon porte le nom de Khelidj, et il est pareil à tous les autres. Ceci tend déjà à nous donner la solution du problème. Il semble évident que les Khelidj ont été creusés par l’érosion de rivières ; la forme fossé aux bords à pic est notoirement le premier stade de l’érosion fluviale, l’érosion en coup de scie. Il paraît certain d’autre part que les rivières actuelles sont parfaitement incapables de creuser des khelidj. Sous le régime hydrographique actuel les khelidj n’auraient pas pu prendre naissance, ils n’existeraient donc pas s’ils ne lui avaient préexisté, ils datent d’un régime antérieur, ils sont l’œuvre de rivières disparues ; ces vieilles rivières se distinguant des actuelles par une puissance érosive plus considérable, cela signifie que leur niveau de base était plus bas que l’actuel ; la mer a monté depuis le temps où les khelidj furent creusés. De là vient la faiblesse de la pente et la lenteur d’écoulement des crues.
Voilà un phénomène qui n’est pas du tout pour nous surprendre. Un mouvement positif de la mer, c’est précisément ce qu’indique le dessin des côtes tunisiennes, le modelé de Bizerte, celui des lacs Mélah et Tonga. C’est là ce qui nous a paru faire l’originalité de la côte nord- africaine à l’est de Bône, par rapport à la côte occidentale où toutes les indications sans exception se rapportent à un mouvement inverse de la mer. Les khelidj dans la plaine de Bône semblent bien porter le même témoignage que le goulet de Bizerte.
Assurément nos conclusions ont été formulées après une étude beaucoup trop sommaire du terrain. L’hydrographie de la plaine de Bône serait un très beau sujet, et on n’a pas la prétention d’avoir fait autre chose que l’effleurer. Mais enfin supposons ces conclusions incomplètes, hypothétiques, voire erronées, la plaine de Bône elle-même, en tout cas, n’est pas une erreur, ni une hypothèse. C’est un fait qui n’a pas besoin d’être démontré. Et c’est une grande nouveauté pour qui vient de l’ouest. On n’a rien vu de comparable depuis la Mitidja. Le régime des plaines sublittorales recommence après une interruption de 350 kilomètres. Il se continue en Tunisie. La Tunisie tout entière est un pays de plaines sublittorales.