Structure de l'Algérie

Part 16

Chapter 163,610 wordsPublic domain

_Affinités tunisiennes._ — La limite entre l’Algérie et la Tunisie est moins brutale qu’entre l’Algérie et le Maroc, et moins rectiligne. Ici on ne voit pas l’équivalent de la grande faille de la Moulouya, amenant une dénivellation soudaine d’un millier de mètres, et coupant l’Atlas de part en part. Le Maroc et l’Algérie sont deux pays qui se tournent le dos, mais l’Algérie et la Tunisie se continuent et se pénètrent l’une l’autre.

La zone de l’Aurès et de ses plateaux pourtant domine assez brusquement les plaines tunisiennes. Un premier fait frappant est que dans cette zone la frontière politique actuelle est assez exactement une frontière linguistique. Les Chaouïa d’Algérie sont des Berbérophones.

On croit devoir donner ci-joint la coupe longitudinale de la Medjerda, le grand fleuve tunisien, né en Algérie (fig. 44). Si on compare aux autres profils d’oueds, épars dans différents chapitres de notre travail, celui de la Medjerda est de beaucoup le plus concave de tous. Entre Ghardimaou et la mer l’oued ne descend que de 200 mètres en 300 kilomètres ; pourtant ce profil si concave est bien loin d’être régulier. Il est comme cassé en deux à Ghardimaou même. En amont de Ghardimaou le crochet de Sidi-Bader est exceptionnellement aigu ; la pente y passe brusquement de 4 à 16 pour 1000, c’est une dégringolade subite. On sait qu’entre l’Algérie et la Tunisie la frontière douanière passe à Ghardimaou. Ce profil de la Medjerda est bien peu de chose, et il peut être dangereux de vouloir l’interpréter. Si tant est pourtant qu’il ait un sens il paraît bien indiquer qu’entre les Hauts-Plateaux de Khamissa, d’où descend la Medjerda d’une part, et les plaines tunisiennes de l’autre, il y a quelque chose comme un contact anormal ; il semble courir là un système de cassures plus ou moins fraîches.

Dans cet ordre d’idées il faut signaler tout le long de la frontière sur les Hauts-Plateaux une minéralisation en fer extraordinairement abondante ; là se trouvent le fameux gisement de l’Ouenza et beaucoup d’autres (Bou-Khadra, Slata, Zrissa, Nabeur ; à Sidi-Bader aussi il y a un filon de minerai).

Il est vrai que la direction de toutes les vallées ouvre des chemins de pénétration mutuelle entre les Hauts-Plateaux de Constantine et les plaines tunisiennes. Mais le contraste entre les deux reste assez marqué. Il est beaucoup moindre dans la zone tellienne.

La plaine de Bône est dans l’Algérie orientale une sorte de prolongement de la Tunisie. Entre les deux, les communications par terre sont malaisées, une chaîne difficile et boisée s’interpose. Mais la plaine de Bône comme les plaines tunisiennes est ouverte largement aux influences maritimes, tandis que tout le reste de l’Algérie constantinoise a un caractère continental, des Kabylies à l’Aurès.

Toute la région bônoise, y compris les montagnes qui encadrent la plaine est arabophone comme la Tunisie. Et c’est le seul coin de l’Algérie orientale où on parle arabe dans la famille ; tout autour de la région bônoise, dans la Kabylie et dans la région aurasienne s’étend justement la grande réserve de langue berbère.

Il y a deux millénaires que la plaine de Bône est la porte d’entrée en Algérie des influences orientales. La persistance de la langue carthaginoise y est attestée par saint Augustin jusqu’au Ve siècle après J.-C.[185].

De nos jours l’originalité de Bône dans la province de Constantine s’atteste par la rivalité des deux villes, on peut dire des deux capitales. Dans son département Constantine n’a pas pu prendre la prééminence qu’Alger et Oran ont prise chacune dans le sien. Elle n’a jamais pu distancer franchement Bône, et la réciproque est vraie.

Ainsi est attestée à travers toute l’histoire le caractère étrange de cette plaine bônoise qui jure avec le reste du Tell oriental.

[Note 183 : No 8, feuille no 9.]

[Note 184 : Possidius : _Vie de saint Augustin_ d’après no 8 texte (59).]

[Note 185 : No 8, feuille 9, alinéa 59, p. 5.]

CHAPITRE VIII

BOUGIE

Le souci des directions transversales à l’Atlas nous a conduit à reconnaître dans le Tell quatre divisions, quatre compartiments de l’écorce terrestre qui paraissent avoir joué l’un par rapport à l’autre avec une certaine indépendance. Il y en a deux très grands, le Tell des Kabylies et celui des plaines sublittorales, encadrés entre deux petits, la vallée de la Tafna et la plaine de Bône. Dans chacun des deux premiers on peut encore indiquer avec certitude une division transversale en deux sous-compartiments.

La région de Bougie coupe en deux les Kabylies (fig. 45).

_La coupure de Bougie._ — Le golfe de Bougie n’est qu’une baie en faucille comme les autres. Mais c’est probablement la mieux échancrée de toutes. Le port de Bougie, situé bien entendu à la place traditionnelle, à l’abri de la corne occidentale, est probablement le port naturel le moins mauvais de toute l’Algérie. Naturellement il est ouvert largement aux vents et à la houle du nord-est, mais la haute muraille calcaire du cap Carbon le déborde franchement au nord et le protège admirablement contre les tempêtes de Noroît. Cette saillie très accusée du cap Carbon est à retenir.

Que Bougie ait la signification d’une rupture transversale dans la ligne des Kabylies, cela ressort avec une netteté particulière de la carte géologique. Elle accuse une interruption large et totale des vieux schistes et des grès éocènes, qui jouent un si grand rôle dans les autres Kabylies. De l’association de roches qui est caractéristique du paysage kabyle il ne reste ici que les calcaires liasiques puissants des Babor, et une profusion de roches volcaniques. Ces dernières en relation évidente avec l’échancrure profonde du golfe, le long de laquelle les vieux schistes et les grès se sont abîmés au fond de la mer.

L’importance de la rupture apparaît aussi d’ailleurs sur la carte topographique. La vallée de la Soummam est une coupure totale, jusqu’à la base, entre le Djurdjura et les Babor. Elle est orientée en moyenne nord-est-sud-ouest depuis la mer jusqu’à Akbou et Sidi-Mansour. Là elle se raccorde, par un angle brusque, à sa continuation, la vallée de l’oued Sahel qui court est-ouest vrai. Nous retrouvons là certainement, avec un léger gauchissement, la croisée, si souvent mentionnée déjà des deux directions longitudinale et transversale. Cette croisée est un trait fort ancien du relief. La Soummam et surtout le Sahel étaient déjà des vallées à l’époque oligocène, dont les dépôts de ruissellement en tapissent le fond. La Soummam était un golfe miocène[186]. Évidemment les accidents de cette croisée ont rejoué au miocène ; sans un rajeunissement alpin de son relief pyrénéen on ne s’expliquerait pas la saillie extrêmement accusée du Djurdjura qui domine tout le Tell (Voir aussi dans la figure 16 le raccord en crémaillère de

l’oued Bou-Sellam avec l’oued Soummam, attestant un mouvement du sol récent).

_L’importance humaine._ — La Soummam sépare deux Kabylies, très kabyles toutes les deux, mais pourtant différentes ; au XVIe et XVIIe siècle on disait les sultanats de Koukou et de Beni-Abbès ; on dit aujourd’hui la grande Kabylie et la Kabylie des Babor. Dans la première Koukou (le Couque des Européens) a perdu son rang de capitale. Mais dans la seconde Beni-Abbès (le Labès des auteurs européens) n’a pas encore oublié son ancienne prééminence. La grande Kabylie séparée du monde extérieur par la muraille du Djurdjura est la moins évoluée, la plus intéressante pour le touriste et l’ethnologue ; c’est elle qu’on a décrite de préférence. (Le gros livre d’Hanoteau par exemple lui est consacré.) La Kabylie de Beni-Abbès reste profondément elle-même, âprement attachée à ses façons d’être, inabordable à la colonisation européenne ; c’est là au village de Lafayette, par exemple, qu’on signale les phénomènes de récupération du sol par l’indigène les plus curieux peut-être de toute l’Algérie. Pourtant cette Kabylie de Beni-Abbès a des relations plus faciles que l’autre avec le reste de l’Algérie ; elle est le pays par excellence du colporteur kabyle qu’on rencontre partout ; elle est moins démocratique et moins irrémédiablement fragmentée ; la famille des Moqrani y a prolongé jusqu’à nos jours la dynastie et l’organisation du sultanat de « Labès » ; on y compte davantage avec les événements du monde extérieur, c’est à Beni Abbès qu’a éclaté l’insurrection kabyle de 1871.

Cette originalité réelle des deux Kabylies voisines ne doit pas cependant nous fermer les yeux sur le lien qui les unit, lien de langue, de race, de culture et de société communes ; lien nettement historique. Ces Kabylies furent au moyen âge le principal appui, le dernier réduit, du grand royaume Sanhadja, le représentant national de la société berbère sédentaire ; l’histoire de ce royaume a un rapport étroit avec Bougie et la coupure de la Soummam.

_La Kalaa et Bougie._ — Le fond de la Soummam, le point où elle se raccorde avec l’oued Sahel, n’est plus très éloigné du Hodna, une soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau. Et des cols très accessibles entaillent dans cette direction ce qui reste à franchir des chaînons de l’Atlas. C’est d’abord le défilé fameux des Biban à travers la chaîne du même nom. Au delà c’est la large plaine de la Medjana couverte de moissons, puis la très large brèche par laquelle l’oued Ksob va rejoindre le Hodna (fig. 45).

Partout ailleurs entre la Mitidja et la plaine de Bône les Kabylies montueuses et boisées ferment l’accès de la mer aux Hauts Plateaux et aux hautes plaines de l’intérieur. Sur ce point seulement, par la Medjana et la Soummam s’ouvre un grand chemin facile, avec le port de Bougie au bout. C’est une route très importante, de grands souvenirs historiques y sont attachés.

A son extrémité méridionale, à son débouché sur le Hodna, dans le Maadid, le royaume Sanhadja eut l’une de ses deux capitales, la Kalaa des Beni-Hammad ; (l’autre capitale était Achir du Tittéri). La Kalaa[187], dont la tour de guet est encore debout, une place militaire très forte comme son nom l’indique, se dressait là, au contact de la plaine et de la montagne, gardant la porte de l’oued Ksob, face à la brèche d’assaut de Biskra, par où montait l’ennemi, le grand nomade saharien.

L’histoire nous dit par le menu comment la Kalaa, à la longue, ne put pas tenir. Le royaume Sanhadja des Beni-Hammad se replia sur lui-même. Sa capitale fut transportée à Bougie, à l’autre extrémité de la grand’route. Et pourtant au voisinage de son extrémité hodnéenne, à Beni-Abbès et à la Medjana, un centre urbain et de commandement a persisté jusqu’à nos jours avec les Moqrani héritiers des sultans de _Labès_.

La Kalaa, Beni-Abbès, Bougie, ce chapelet de capitales, jalonnent une transversale de l’Atlas tellien ; c’est un pendant d’Achir, Médéa, Miliana, Cæsarea, Alger, ou bien encore de Tlemcen, Siga.

[Note 186 : Voir no 115 les très curieuses figures 92, p. 419 et 93 p. 421.]

[Note 187 : No 25.]

CHAPITRE IX

TIARET

Il reste à mentionner une dernière transversale, jalonnée elle aussi par des capitales actuelles ou défuntes. Elle court à peu près sous le méridien de Tiaret, et elle coupe l’Algérie des plaines littorales en deux compartiments bien distincts (fig. 28).

_La Mina._ — L’axe est la vallée de la Mina ; sur son importance comme ligne de démarcation on a déjà dit l’essentiel, longuement. Le front de la meseta sud oranaise court de la Moulouya à la Mina. La vallée moyenne de la Mina, en aval et en amont de Prévost-Paradol est dissymétrique. Sur sa rive gauche les causses calcaires s’étendent au loin. A quelque distance sur sa rive droite les plissements de l’Atlas proprement dit apparaissent. L’orientation générale de la Mina à travers l’Atlas est sud-est-nord-ouest. Or dans cet Atlas algérien occidental le grand fossé des plaines sublittorales, comme les chaînons qui l’encadrent, ont une orientation générale nord-est sud-ouest. La croisée à peu près orthogonale des deux directions est donc bien nette le long de la Mina. Autour de Prévost-Paradol le bord des causses dessine un redan, et les plis de l’Atlas un rebroussement. A ce rebroussement correspond, au point précis où il se produit, un gros affleurement éruptif (gorges de Temda) (fig. 28).

Si nous nous reportons au bord de la mer, dans la prolongation de la vallée de la Mina, cela nous mène à l’embouchure du Chéliff. Elle aussi la basse vallée du Chéliff est dissymétrique. Sur sa rive droite pitonne l’extrémité du Dahra, région de collines accusées, déjà presque de montagnes, où le crétacé affleure largement. Sur sa rive gauche s’étend le plateau à peine ondulé de Mostaganem, qui est tout entier de sables et grès tendres pliocènes, souvent décomposés ou transposés en dunes.

Il court donc bien là, de Tiaret à la mer, le long de la Mina, un grand accident transversal qui coupe l’Atlas en deux compartiments. Et ces deux compartiments sont très différenciés.

Assurément le grand fossé des plaines sublittorales court de la Mitidja au Rio Salado, il fait l’unité indéniable de l’Algérie occidentale, mais il faut distinguer à l’est et à l’ouest de la Mina.

La vallée du Chéliff est une plaine magnifique, large, basse et continue, le long de laquelle les influences occidentales s’insinuent jusqu’aux portes d’Alger à travers les montagnes. Mais ces montagnes, qui encadrent le Chéliff, sont très sérieuses. L’Ouarsenis et le Zaccar sont dans le Tell occidental une sorte de rappel de l’oriental. Ce sont de vieux plis pyrénéens, contemporains des Biban ou du Djurdjura, étroitement apparentés avec l’Atlas de Blida. L’Ouarsenis est déjà dessiné dans la carte paléogéographique du bras de mer suessonien. L’Ouarsenis et le Zaccar sont restés l’un et l’autre de grandes îles émergées pendant toute la durée des mers miocènes. Leur altitude qui approche parfois de 2000 mètres, les vallées torrentielles qui les entaillent profondément, leurs forêts (la célèbre forêt de cèdres de Teniet-el-Haad par exemple), leur peuplement par des tribus berbérophones qui se donnent à elles-mêmes le nom de Kabyles, si différentes qu’elles soient d’ailleurs des kabyles orientaux ; tout cela fait de ces longues chaînes une double cloison étanche entre les Hauts Plateaux et la mer. Des uns à l’autre, en fait, on ne passe nulle part entre le Tittéri et Tiaret. La route de Teniet-el-Haad n’est pas un grand chemin de communication. Les blés du Sersou, qui poussent dans le département d’Alger, ont pour métropole économique Tiaret, sous- préfecture du département d’Oran, et ils ne peuvent s’écouler que par le chemin de fer de la Mina.

Au delà de la Mina tout change brusquement. Ce sont les plaines oranaises, encadrées de chaînons pliocènes, un pays d’hydrographie ébauchée, le coin le plus jeune de l’Atlas, d’âge postalpin.

D’ailleurs le bord de la Meseta sud oranaise serre la Méditerranée de très près. L’Atlas proprement dit, la chaîne plissée, est réduite à une épaisseur de 50 à 60 kilomètres ; c’est à peu près la moitié de sa largeur normale dans le reste de l’Algérie. Les plaines très étalées occupent d’ailleurs quelque chose comme la moitié de cette superficie déjà si réduite. Et les sommets les plus élevés n’atteignent pas tout à fait 1000 mètres. C’est une déchéance extrêmement marquée. On pourrait presque parler d’une interruption de la chaîne ; à coup sûr elle n’existe plus comme obstacle de Tiaret à Tlemcen. Il y a là une brèche de 200 kilomètres d’étendue par laquelle les Hauts Plateaux ont libre accès à la mer. Rien de pareil ne se retrouve dans tout le reste du Maghreb. Ici la steppe vient toucher la Méditerranée. L’affaiblissement du relief, et le défilement derrière les hauts massifs marocains ont pour conséquence une diminution dans la moyenne annuelle des pluies. A travers les collines nues les hommes de la steppe Zénètes et Arabes ont étendu leur domination jusqu’à la côte et c’est par là, en franchissant la trouée de Taza, qu’ils sont arrivés au Maroc. Ce coin du Tell si particulier est l’Oranie proprement dite.

_Royaume de Tiaret._ — Entre ces compartiments de l’Atlas très vivement contrastés, la vallée de la Mina est un lieu de villes et de capitales historiques, suivant une loi qui semble se vérifier dans tout le Tell. Le grand moment ici se trouve avoir été l’époque byzantine et le haut moyen âge berbère. Sur la première l’archéologie seule nous renseigne. Il y a dans la haute Mina à mi-chemin environ sur la route entre Palah et Frenda, des mausolées en forme de pyramides, que les indigènes appellent les Djedar. Ils rentrent dans la même catégorie que le tombeau de la Chrétienne et le Medracen. « Ces mausolées, dit Gsell, semblent contemporains de l’époque byzantine ; ce sont sans doute les tombeaux d’une dynastie indigène[188]. »

C’est un peu vague ; encore que le fait même ait la solidité d’un monument. Nous trouvons dans tous les historiens arabes des renseignements infiniment plus précis sur un autre royaume de la haute Mina, celui de Tiaret. Le nom de Tiaret apparaît dès le début de la conquête arabe. C’est une des deux régions d’Algérie où Sidi-Okba ait eu à faire un gros effort militaire (l’autre étant le seuil de Biskra). Le nom de Tiaret est associé à celui des Kharedjites. A partir de 761 après J.-C. Tiaret est la capitale d’un grand royaume berbère indépendant de confession Kharedjite (on dit aussi Ibadhite), qui dura jusqu’à 910. C’était un grand royaume ; puisqu’il s’étendait certainement jusqu’en Tripolitaine (djebel Nefoussa). Ç’a été l’empire du Sahara et des steppes.

De nos jours quand Abd-el-Kader a ressuscité pour quelques années un empire de nomades dans l’Oranie, il a été conduit de suite à installer une de ses deux capitales à Tiaret (l’autre étant à Mascara, centre de sa tribu natale).

Sur la transversale de la Mina ce sont les hauts de la rivière qui ont à travers l’histoire le monopole des capitales impériales. Mostaganem est une très vieille ville, mentionnée par El-Bekri, mais elle n’a jamais eu de grandes destinées. Entre Tiaret et la mer on retrouve bien la route des invasions et du commerce jalonnée par des souvenirs historiques et des ruines. Sur la rivière même, dans la région de Prévost-Paradol, à Souamat[189], dans une situation très forte, les archéologues signalent une grande ville dont ils ignorent le nom, mais qui est romaine de très basse époque (une inscription est du Ve siècle). Peut-elle avoir un rapport avec les Djedar. Il semble que ce soit, de toute la feuille 33, les ruines antiques de beaucoup les plus importantes (fig. 28).

Les historiens et les géographes arabes nous ont laissé des noms de ville, dont l’emplacement exact n’est pas identifié. El-Batha, Chelif des Beni-Ouatil, qui furent approximativement les ancêtres du Relizane actuel : El-Ghozza qu’el-Bekri appelle le Sahel (le littoral) de Tiaret, et qui semble avoir des rapports géographiques avec la jolie petite ville actuelle de Mazouna. A lire Ibn-Khaldoun il semble que le point important, dominant la route entre Tiaret et la mer, ait été le plateau de Mindas (aujourd’hui Mendez[190]) sur les crêtes qui dominent la Mina à l’est. A coup sûr le grand chemin historique passe par là, et on s’est, à maintes reprises, disputé Mindas les armes à la main.

[Note 188 : No 8, feuille 53, alinéas 66, 67, no 62, t. II, p. 418, planches CIV, CV, CVI.]

[Note 189 : No 8, feuille 33, alinéa 3. Ruines Romaines de Fig. 28.]

[Note 190 : No 53.]

LIVRE VI

LES RÉGIONS NATURELLES ALGÉRIENNES

* * * * *

_But poursuivi._ — Dans le présent petit livre, on a tenu un grand compte d’analogies entre la structure du Sahara et celle de l’Algérie. Dans l’Atlas tout entier on a retrouvé des directions transversales à la chaîne qui ont une parenté avec la direction des grands accidents dans le Sahara algérien.

Il faut rappeler que l’auteur s’est beaucoup occupé de ce Sahara : les conclusions formulées peuvent donc avoir un lien avec la personnalité de l’auteur, et tenir un peu du parti pris involontaire.

Il est facile cependant de regarder la question d’un point de vue impersonnel, tout à fait général. C’est celui auquel s’est placé, à maintes reprises, avec prédilection, feu G.-B.-M. Flamand[191], un autre saharien, il est vrai mais auquel se sont ralliés beaucoup de géologues, qui n’étaient pas sahariens du tout : M. Savornin par exemple[192].

Même lorsqu’il est recouvert d’un placage crétacé le Sahara algérien est essentiellement une pénéplaine primaire, hercynienne. Ce sont les directions des plis hercyniens qui conditionnent l’orographie. Dans l’Atlas le placage secondaire et tertiaire est bien plus puissant et bien plus continu : la pénéplaine primaire est à peu près complètement soustraite à l’observation. Il faut noter cependant que cette continuité du placage est fonction du climat désertique ou steppien prolongé à travers les âges géologiques. Dans ce pays de chotts où les bassins fermés se sont succédé depuis le trias il n’y a pas eu d’érosion puissante et ancienne avec la mer comme niveau de base. C’est pour cela que le placage s’est conservé, bien plutôt qu’à cause de sa puissance propre, qui n’est peut-être pas somme toute, extrêmement grande. Tout se passe comme si la pénéplaine hercynienne, inobservable il est vrai, mais partout présente en profondeur, dans la totalité de l’Atlas, Tell compris, ne cessait pas d’avoir une importance, décroissante naturellement vers le nord, mais partout indirectement sensible, et même considérable. A ce compte elle ferait l’originalité de l’Atlas, comparé aux autres chaînes alpines. La résistance du substratum expliquerait l’impuissance des géologues à retrouver jusqu’ici dans l’Atlas ces amas de nappes empilées, qu’ils y ont justement cherchées avec ardeur parce qu’elles sont caractéristiques des Alpes. L’existence de directions hercyniennes dans le substratum rigide expliquerait les croisées orthogonales, les plis courts et individuellement aberrants de la direction générale dans l’Atlas saharien, la confusion des plis telliens, et enfin la juxtaposition de compartiments, séparés par des transversales, et qui ont joué indépendamment, chacun pour son compte.

Il est bien entendu, cependant, qu’on n’a pas été guidé dans le présent travail par cette idée générale, et on n’a pas non plus la prétention d’y aboutir. Elle concerne les géologues, elle est de leur domaine, c’est à eux de l’établir ou de l’infirmer. On s’est efforcé constamment de faire état exclusivement des faits géologiques établis par le consensus des techniciens.

On ne songe pas un instant à apporter une solution originale au grand problème orogénique de la surrection de l’Atlas. Le but qu’on s’est proposé est beaucoup plus modeste, il est de géographie descriptive. On a voulu débrouiller, classer, dégager des régions naturelles.