Structure de l'Algérie

Part 14

Chapter 143,572 wordsPublic domain

Ce sont de petits fleuves (203 et 230 kilomètres), et ce ne sont guère autre chose que des torrents montagneux puisqu’ils prennent leurs sources respectivement à 1600 et à 1200 mètres.

Or, malgré cela, ils ont des profils étonnamment réguliers.

Par oued Sahel, il faut entendre oued Lekhal (source en amont d’Aumale) ; et par oued Isser l’oued Melah, source au Kef Massker, dans la région du Kef Lakhdar.

Un coup d’œil sur la carte géologique montre que l’oued Sahel entre Bouïra et Bougie, traverse deux cuvettes quaternaires nettement distinctes, celle de Bouïra même, et celle qui commence en amont de Maillot. Ces deux sections du profil sont imparfaitement raccordées : la pente, qui, dans la cuvette de Bouïra, s’abaisse jusqu’à 3,5 p. 1000, s’accélère plus bas en amont de Maillot, jusqu’à 6,2, ce qui est à peu près du double. Mais c’est la plus forte irrégularité du profil tout entier.

C’est peut-être l’Isser dont le profil surprend davantage par sa régularité. L’oued Sahel en effet, sur la plus grande partie de son cours, coule dans une large vallée longitudinale entre la chaîne des Biban et celle du Djurdjura. Mais l’Isser aborde les obstacles de front transversalement. Entre la chaîne de Boghar et la mer, il franchit successivement toutes les chaînes du Tell à angle droit ou à peu près, sans tergiversation ; c’est le type du fleuve héroïque. Il débouche sur la côte par les célèbres gorges de Palestro, où il s’est encaissé de plus de 1000 mètres. Et c’est à travers les roches les plus dures qu’il s’est ouvert un chemin : gneiss et granit, roches éruptives, schistes cristallins et primaires, calcaires massifs de Palestro, quartzites de la chaîne des Bibans.

L’embouchure de l’Isser est proche de la Mitidja ; or, dans cette région, un mouvement positif du rivage à une époque toute récente est parfaitement établi ; on l’a déjà dit. Les plages et les terrasses du bas Isser ont fait l’objet d’une étude approfondie, dont l’auteur, le général de Lamothe, conclut que la mer s’est abaissée de 200 mètres depuis le pliocène[166].

Un déplacement aussi considérable et aussi récent du niveau de base était une raison de plus pour supposer que le profil de l’Isser dût être irrégulier.

C’est le contraire qui est vrai. Au voisinage de Palestro on cherche vainement dans le profil un crochet en relation avec les gorges. On trouve simplement une section amont, où la pente est de 2,9 p. 1000, tandis que, en aval, elle s’accélère un peu jusqu’à 3,1. Cette différence est si faible qu’elle est peut-être inexistante ; elle pourrait bien être du même ordre que les chances d’erreur de la carte au 50000e, base du profil. La seule irrégularité accentuée se trouve beaucoup plus en amont, auprès de la chaîne des Biban : entre deux paliers où la pente est seulement de 5 p. 1000, elle devient plus rapide et atteint 10. Je suppose que ce crochet est en relation avec une ligne de suture très importante entre deux compartiments tout à fait différents de l’écorce terrestre. Ici passe, on l’a dit, la limite entre le bloc pyrénéen des Biban et la chaîne alpine du Hodna (fig. 30). Les tremblements de terre de 1910 dans la région Aumale-Aïn-Bessem (qui ont jeté bas le village de Masqueray), pourraient être interprétés comme une preuve que la soudure n’est pas encore solide entre les deux compartiments. Ce sont là dans le profil de l’Isser des ruptures de pente rares et légères. A elles près, ce profil est très régulier. Il pourrait bien être dans toute l’Algérie le profil longitudinal d’oued qui se rapproche le plus de l’équilibre.

_Comparaison._ — En tout cas le contraste est extraordinaire avec les oueds Habra et Sig. Il se trouve que le Sig et l’Isser ont à peu près la même longueur, à 6 kilomètres près ; et ils prennent leur source à la même altitude. On a profité de cette circonstance pour superposer les deux profils (fig. 37). L’écart des deux lignes est parlant.

Il faut rappeler que les petits profils sont établis l’un et l’autre à la même échelle et d’après des conventions rigoureusement identiques. Aucune supercherie inconsciente n’est possible. On n’imagine pas qu’un écart comme celui auquel on aboutit puisse être fortuit ou dépourvu de signification.

Ces contrastes si frappants entre les profils sont-ils susceptibles de plusieurs interprétations ?

Pourrait-on, par exemple, avoir recours à une explication climatique.

Le Tell oranais est moins pluvieux que le reste de l’Algérie littorale, c’est incontestable : d’après la carte de A. Thévenet, la hauteur annuelle dans le bassin du Sig et de l’Habra est de 500 millimètres contre 700 millimètres environ dans le bassin de l’Isser et du Sahel[167]. Faut-il admettre que cette différence rende compte du retard de l’érosion dans la première zone.

Un élément essentiel serait le débit comparatif des quatre rivières. Malheureusement il est inconnu. Les deux publications d’ensemble du Gouvernement général sur l’hydraulique algérienne, pour les expositions de Paris en 1900 et de Marseille en 1906[168], sont muettes sur les questions de débit. Et je n’ai rien trouvé non plus d’utilisable dans les publications annuelles sur l’hydraulique agricole. Quand on s’adresse oralement aux services compétents tout ce qu’on apprend, c’est la cause de leur silence. Les oueds sont très irréguliers ; pour connaître leur débit moyen, il faudrait des jaugeages multiples, dignes de foi, répétés sur une série d’années ; à des époques de crues et de maigres d’ailleurs difficiles à déterminer. C’est précisément ce qui fait défaut.

On sait pourtant que le Sig et l’Habra ne sont pas le moins du monde des oueds à sec. La Macta, qui est constituée par la réunion de leurs eaux, sinon de leurs lits, est considérée par E. Reclus comme un des trois grands fleuves algériens, avec le Chéliff et la Seybouse. D’après la notice de 1900 sur l’hydraulique agricole, on admet qu’il faut un débit de 1 litre à la seconde pour irriguer en moyenne 5 hectares. Or, d’après la notice de 1906, le barrage de l’Habra, à 11 kilomètres en amont de Perrégaux, irrigue 25000 hectares, ce qui supposerait 5000 litres. Surtout, à défaut de chiffres précis, on peut relever un certain nombre de faits incontestables, qui permettent d’asseoir une conviction. On a vu dans un autre chapitre que des fleuves de steppes sous un climat encore plus sec, ont un profil voisin de la normale. C’est le cas, par exemple, de l’oued Touil, moitié supérieure du Chéliff. Un voisin immédiat du Sig, la Tafna, sous ce même climat un peu sec de l’Oranie, accuse par son profil, comme on le verra ailleurs, une érosion déjà avancée ; et ceci me paraît trancher la question (quoique la carte des pluies de Thévenet accuse, dans la région de Tlemcen, une bande plus humide que le reste de l’Oranie).

Il faudrait encore noter que le Sig et l’Habra, si on les compare au Sahel et surtout à l’Isser, ont eu pour creuser leur lit des facilités plus grandes ; dans la partie moyenne et inférieure de leur cours, qui est précisément celle où l’irrégularité du profil est le plus frappante, ces oueds coulent au milieu de terrains marneux sans consistance, et nous avons déjà dit quels obstacles au contraire l’Isser a dû surmonter. Cette grosse différence entre les résistances des terrains encaissants semblerait avoir dû contrebalancer, et au delà, l’écart assez faible entre les chutes annuelles des pluies.

Nous sommes donc ramenés à une seule conclusion possible. Les particularités du sol et du climat n’expliquent pas le contraste des profils, il faut faire intervenir la notion de temps. Le Sig et l’Habra ont des profils très jeunes parce que ce sont des rivières très jeunes. Ces profils sont en parfaite concordance avec toute l’hydrographie, tout le modelé de l’Oranie. Il y a là un ensemble de caractères qu’on ne peut pas expliquer autrement qu’en les ramenant, comme cause initiale, à l’extrême jeunesse de la région.

Le pays modelé par le Sahel et l’Isser est d’âge pyrénéen ; tandis que celui où le Sig et l’Habra ébauchent encore leur travail d’érosion est post-alpin. Il est intéressant de constater que l’étude du modelé, les procédés géographiques de recherche, rejoignent exactement les conclusions des géologues.

Si on veut exprimer la même idée en termes peut-être plus clairs, disons qu’il y a deux compartiments du Tell dont l’un, resté exondé, a conservé une vieille face usée ; tandis que l’autre longtemps immergé s’est recréé au fond de la mer d’où il émerge à peine.

L’indépendance de ces deux compartiments a un lien manifeste avec la grande dorsale Laghouat-Médéa, qui les sépare.

[Note 165 : Reconnu déjà par A. Pomel d’après une communication orale de M. Ficheur.]

[Note 166 : No 78.]

[Note 167 : No 121, ch. IV, pl. XIV.]

[Note 168 : Nos 61 A et 61 B.]

CHAPITRE V

LA TAFNA

_La carte bathymétrique._ — Si on admet l’idée que les accidents transversaux à la chaîne sont de grande importance pour la différenciation du Tell, il faut jeter un coup d’œil sur la carte bathymétrique de la Méditerranée occidentale, on y trouvera des indications intéressantes (fig. 39).

On sait la brusquerie du contact entre l’Atlas et la fosse méditerranéenne. La ligne bathymétrique de 2000 mètres court parallèle à la côte à une distance d’une vingtaine ou d’une trentaine de kilomètres, avec une remarquable régularité. Les grands abîmes touchent la chaîne sans autre transition qu’un talus très raide où la pente est à peu près de 100 mètres par kilomètre.

Dans la mesure où le fond de la mer nous est connu il faut conclure que la grande dorsale Laghouat-Médéa s’arrête à la côte. Rien dans la carte bathymétrique ne permet d’en soupçonner la continuation sous la mer. Aussi bien la Mitidja qui fait assurément partie de l’Algérie occidentale est au nord-est de Médéa. La croisée orthogonale que fait la ligne Chéliff-Mitidja avec l’arête Médéa-Miliana semble, si on peut dire, barrer le T. Tout se passe en tous cas comme si la grande dorsale finissait exactement là.

En revanche, aux deux extrémités, occidentale et orientale, de la grande fosse marine, vers l’Espagne et vers la Sardaigne, deux grandes lignes nord-sud de hauts-fonds ont, je crois, un rapport évident avec la structure du Tell.

_La Tafna._ — On connaît déjà le haut-fond entre l’embouchure de la Moulouya et la côte espagnole ; celui qui s’amorce d’un côté par le cap des Trois-Fourches et de l’autre par le cap de Gata, et qui est jalonné par l’île Alboran (fig. 1 et 29).

Le long de la côte algérienne, il commence bien avant la Moulouya, immédiatement à l’ouest d’Oran. Il s’annonce par un socle continental étendu, qui porte les îles volcaniques déjà nommées Habibas, Rachgoun, Zaffarines (fig. 29).

Au point précis où, d’après la carte bathymétrique, le talus abrupt commence à s’élargir en socle continental, c’est-à-dire au cap Figalo (d’ailleurs volcanique lui-même en face des Habibas), la côte change brusquement de caractère. Les plaines oranaises finissent exactement là, à l’embouchure du Rio Salado.

Au delà vers l’ouest, le Tell algérien se continue et se termine par un petit compartiment distinct, avec des caractères originaux. C’est le bassin de la Tafna.

On a dessiné le profil longitudinal de cet oued (fig. 38). Par sa concavité à peu près régulière il a bien plus d’analogies avec le Sahel et l’Isser qu’avec ses voisins immédiats le Sig et l’Habra.

Les bras de mer cartennien et helvétien se sont assurément étendus jusque-là ; mais la plus grande partie de la région était exondée au sahélien et la totalité au pliocène (cartes paléogéographiques de Joleaud ; fig. 11).

Dans le bassin de la Tafna, le rebord de la meseta sud oranaise est plus rapproché de la mer que nulle part ailleurs, à une quarantaine de kilomètres. La moitié de cet espace est occupé par le vieux et puissant massif des Traras (pyrénéen, sommet de 1136 mètres).

La Tafna est presque le seul coin du Tell occidental où la carte géologique au 800000e porte une tache étendue d’oligocène continental.

Tout cela suffirait à montrer par rapport à l’Oranie voisine, l’originalité de ce coin. Mais elle est accusée davantage encore par l’énorme accumulation des roches éruptives et volcaniques. L’étude de ces roches a fait le grand intérêt de la thèse de M. Gentil sur la Tafna[169]. Il y a signalé des appareils volcaniques encore reconnaissables, les seuls de l’Algérie (Tifarouïne, les Msirdas). On l’a déjà dit (fig. 29), on a mis cette richesse en roches volcaniques et l’existence du seuil sous-marin, en relation avec la grande faille Touat-Roussillon.

Il eût été inutile d’y revenir, si ce n’était qu’on croit devoir attirer l’attention sur l’importance humaine de la Tafna qui est le pays de Tlemcen.

_Tlemcen et Siga._ — Tlemcen s’élève au contact immédiat des derniers causses de la Meseta sud oranaise. Elle domine, elle voit s’étendre à ses pieds, dans un panorama splendide, une immense cuvette traversée par la Tafna.

Aujourd’hui Tlemcen est la ville musulmane d’Algérie de beaucoup la plus urbaine ; tous les joyaux algériens de l’architecture mauresque sont là. C’est une survivance d’un très grand passé de grande capitale. Pendant la fin du moyen âge, les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, Tlemcen a été quelque chose comme le foyer de culture de l’Algérie, la seule grande ville entre Tunis et Fez.

Ces siècles de splendeur sont-ils un épisode isolé dans l’histoire de la Tafna. La ville romaine de Pomaria, le prédécesseur de Tlemcen, était certainement médiocre. Mais avant la domination romaine, au temps de Carthage, les historiens et les archéologues signalent une ville de Siga, située à l’embouchure de la Tafna. On nous la donne comme capitale de Syphax ; c’est là que des embassadeurs viennent voir le roi pendant les guerres puniques (Scipion l’Africain et Asdrubal d’après Tite- Live)[170]. Il s’agit de ce Syphax qu’on nous montre d’autre part voisin de Carthage en Numidie, et qui a donc régné sur toute l’Algérie. Il faut donc admettre qu’il y avait, dès ce temps-là, dans le bassin de la Tafna, malgré sa situation excentrique, une tendance à la création d’une capitale algérienne (fig. 29).

A la belle époque de Tlemcen, il y avait à l’embouchure de la Tafna, à peu près sur l’emplacement de Siga, le port de Tlemcen, Archgoul[171], dont le nom s’est conservé dans celui d’un îlot voisin, Rachgoun.

Sur le passage à travers le Tell de la grande faille Touat-Roussillon, l’alignement Tlemcen-Siga n’a-t-il pas de l’analogie avec l’alignement Achir-Médéa-Miliana-Alger sur le passage de la grande dorsale ?

Dans la région de la Tafna s’affrontent des pays très divers. Steppes et Tell d’une part, et d’autre part, Algérie et Maroc. La croisée orthogonale des deux directions a ici des conséquences humaines de grande importance. Dans la direction nord-sud les influences steppiennes, voire sahariennes, ont un accès facile à la Méditerranée. Tlemcen, la ville des Zénètes arabisés, est une capitale de nomades. Et elle est à 40 kilomètres de son port. Elle voit presque la mer du haut de ses minarets. Dans l’autre sens, dans la direction nord-ouest, au chapelet des plaines sublittorales en Algérie, la trouée de Taza fait pendant au Maroc ; ouvrant jusqu’à l’Atlantique un grand chemin, qui a été suivi par les conquêtes et les migrations.

Des conditions plus ou moins analogues se retrouvent au passage de tous les grands accidents transversaux à l’Atlas. Elles sont partout des suggestions de vie commerciale et politique, c’est-à-dire urbaine.

[Note 169 : Louis Gentil : thèse, no 54.]

[Note 170 : No 8, feuille 31, texte.]

[Note 171 : No 33, p. 42, 116.]

CHAPITRE VI

LE HAUT-FOND DE BONE

A l’autre bout de la cuvette marine, au bout oriental, un autre haut- fond fait pendant à celui de l’île Alboran. Il court nord-sud entre la Sardaigne et l’Algérie à peu près sous le méridien de Bône.

Il est extrêmement accusé. Entre la Sardaigne et les Baléares (fig. 39) la fosse méditerranéenne atteint des profondeurs supérieures à 3000 mètres. Le seuil sous-marin qui réunit la Sardaigne à l’Algérie n’a guère plus d’un millier de mètres dans sa partie centrale. Le pédoncule par lequel il se rattache à l’Afrique du Nord est un socle continental très étendu, où les profondeurs ne dépassent pas 500 mètres. Sur ce socle continental comme sur celui de la Tafna des îlots volcaniques se dressent jusqu’à l’émergence (les îlots de la Galite).

Ce grand accident sous-marin a sa répercussion manifeste, et très importante, sur la côte de l’Afrique du Nord et sur l’Atlas tellien.

_La côte algérienne._ — De part et d’autre de Bône la côte change de caractère ; on ne l’a jamais dit, mais c’est évident dès qu’on y regarde.

Les particularités de la côte algérienne, en général, ont depuis longtemps attiré l’attention des géologues, des géographes, voire des historiens. _Littus importuosum_, dit déjà Salluste : une côte sans ports. C’est très vrai : la nature a si peu fait ici, en matière de rades que, dans un beau port artificiel comme Alger, fréquenté par tant de navires, bien vivant, en voie d’accroissement rapide, les ingénieurs n’ont jamais obtenu, et n’obtiendront sans doute jamais une tranquillité parfaite du plan d’eau. Il y a un peu de clapotis le long des quais dès que la mer est grosse.

Les rades sont d’un type uniforme et qui en décrit une les décrit toutes. En forme de croissant ou de faucille ; la courbe est régulière, médiocrement creuse ; le port est invariablement à l’abri de la corne ouest, parce que les coups de vent redoutables viennent du Noroît (fig. 32). Les rades d’Oran, d’Arzew, d’Alger, de Bougie, de Bône, sont toutes exactement de ce type. La similitude se poursuit jusque dans la structure. Les cornes saillantes du croissant sont de roche dure ; la courbe rentrante qui les réunit est taillée dans des argiles ou des roches tendres. Cela suggère l’idée que la baie a été creusée par l’abrasion de la mer, qui est habituellement dure, poussée par des vents de Noroît en hiver et de nord-est en été ; _mare saevum_, dit Salluste. L’allure des courbes bathymétriques entre 0 et 100, voire 200, est tout à fait en faveur de cette hypothèse. Elle accuse un petit socle, un replat très net, au sommet de talus sous-marin, exactement entre les cornes du croissant. Pour Théobald Fischer[172] et pour le général Lamothe[173], l’abrasion marine est en effet une explication suffisante du phénomène.

Cependant Théobald Fischer observe que les baies en faucille sont le type courant non seulement en Afrique du Nord, mais encore sur les côtes voisines d’Espagne et surtout d’Italie (Palerme, Naples sont des baies en faucille) ; cela reviendrait à dire sur la cassure de la Tyrrhénide. Voilà qui suggérerait une explication orogénique, qui a pour elle l’autorité de Suess[174]. Les saillies de roches dures (la Bouzaréa et Matifou dans la baie d’Alger, Sorrente et Capri dans le golfe de Naples), constituent chacune « un horst très net, entre deux régions effondrées ».

Entre les deux explications d’ailleurs il n’est pas nécessaire de choisir. Rien n’empêche de les retenir toutes les deux, elles ne se contredisent pas.

Même réunies elles ne rendent pas un compte suffisant de la côte algérienne. Il reste à en indiquer une caractéristique essentielle. Grande cassure à peu près rectiligne de l’écorce terrestre, avec cassures conchoïdales entre des môles durs et saillants ; soumise par la direction des vents et des flots à une abrasion énergique ; la côte algérienne est bien tout cela, mais elle est aussi quelque chose d’autre.

L’homme qui a fait de cette côte une étude approfondie est le général de Lamothe[175]. Il lui a consacré un gros livre, dans le détail duquel il ne saurait être question d’entrer, mais dont les conclusions, solidement établies, importent beaucoup. Toute une série de terrasses et de plages étagées attestent que la côte algérienne est en voie d’émersion. Il n’importe pas ici de savoir si c’est la terre qui surgit, ou si c’est la mer qui se retire, comme le général de Lamothe le soutient avec de solides arguments. Et d’autre part, on n’oublie pas qu’il y a eu des oscillations ; le plan d’eau a pu être, a certainement été parfois encore plus bas qu’aujourd’hui. Mais dans l’ensemble et en moyenne il y a mouvement négatif très accusé de la mer. L’émersion du continent dépasse 200 mètres depuis la fin du pliocène.

Au reste il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte au 50000e d’un secteur quelconque de la côte. Une des plus expressives est celle d’Alger. La comparaison de la courbe de niveau O (celle de la côte), avec les courbes + et − (subaériennes et sous-marines), est tout à fait parlante. Si on imagine le niveau de la mer montant de 100 ou 200 mètres, on voit se dessiner des rias profonds, des îles, la côte devient une dentelle découpée, quelque chose comme la côte bretonne ou dalmate. Si au contraire on imagine la mer descendant de 100 ou 200 mètres la nouvelle côte ainsi obtenue a le rapport de dessin le plus étroit avec l’actuelle. En somme cette côte actuelle par son dessin s’apparente avec les courbes bathymétriques, elle contraste avec les courbes du relief subaérien. Ce petit fait bien simple est en harmonie avec les belles et multiples observations du général de Lamothe. Il les résume graphiquement.

Cela tient en une phrase. La côte algérienne est par la simplicité de son dessin, comme par son histoire géologique, une antithèse parfaite de la côte bretonne. On n’y trouve pas un seul rias, une seule vallée envahie par la mer.

Notez que c’est précisément ce caractère-là qui met en valeur les autres. Si cette côte a conservé bien reconnaissable, l’allure d’une cassure orogénique, simplement accentuée par l’abrasion, c’est parce que l’érosion sub-aérienne n’a pas brouillé le dessin primitif. C’est tout cela qu’il y a derrière le mot de Salluste, _littus importuosum_.

Tout cela est très vrai de la côte algérienne. Mais est ce que ça l’est également de son extrémité orientale à partir de Bône. Il est évident que non, encore qu’on ne le dise jamais.