Part 13
Dans les noyaux anciens des Sahels oranais des schistes avec traces charbonneuses ont été identifiés par M. Dalloni avec le houiller du Djurdjura et de la chaîne numidique, et il se présente ici comme là dans les mêmes relations avec les calcaires liasiques[154]. Que les Pyrénées du Tell oriental se retrouvent dans l’occidental ce n’est certes pas niable ; seulement elles n’y sont plus représentées aujourd’hui que par des fragments discontinus, enchâssés dans des plissements alpins. Tout le reste de l’édifice pyrénéen s’est abîmé au fond de la mer miocène et pliocène, mer profonde, géosynclinal instable. Il y a été remanié, refondu, réédifié à neuf.
On ne doute pas d’autre part que le Tell tout entier, l’oriental aussi bien que l’occidental, n’ait subi intégralement, avec une égale intensité, la violente poussée d’âge alpin. Mais si mal connus que soient, dans les profondeurs de l’écorce terrestre, les effets des poussées orogéniques, il est bien clair que les effets ne peuvent pas être les mêmes sur une masse continentale et sur le fond d’une mer profonde.
En somme, ces deux compartiments du Tell ont eu depuis le miocène une histoire géologique différente ; ce grand fait, tout à fait certain, suffit à rendre un compte général de leur originalité.
Il reste à montrer dans le détail en quoi elle consiste.
[Note 151 : No 115, p. 330.]
[Note 152 : No 31.]
[Note 153 : No 30.]
[Note 154 : Nos 31 A et 31 B.]
CHAPITRE II
LA MITIDJA
Un coup d’œil sur la carte montre que l’Atlas tellien occidental est articulé par le chapelet des plaines sublittorales, Mitidja, Chéliff, plaines oranaises. Ce trait si particulier est la caractéristique essentielle.
Pour en rendre compte on analysera d’abord la Mitidja. C’est qu’elle est aux portes d’Alger, elle a été beaucoup mieux étudiée, il est plus aisé de la voir nettement (fig. 32).
Il faut rappeler que c’est une plaine d’alluvions récentes et quaternaires, séparée de la mer toute voisine par une ligne de collines, qu’on appelle le Sahel. La Mitidja est encadrée entre le Sahel d’Alger et l’Atlas de Blidah.
Concernant leurs relations mutuelles un certain nombre de faits très curieux sont parfaitement établis.
Et d’abord ces alluvions quaternaires de la Mitidja, des sondages dirigés par l’ingénieur Ville, alors directeur de la carte géologique, en ont établi la puissance qui est d’environ 200 mètres[155].
Elle est certainement étonnante. Le creux de la Mitidja masqué, remblayé sur une épaisseur pareille par les alluvions, est donc bien plus important qu’on ne l’aurait supposé. Cela rend plus surprenant un autre fait authentiquement établi.
En maint endroit du Sahel les géologues ont relevé l’existence d’alluvions anciennes, très caillouteuses, dont les éléments, les graviers, sont venus de l’Atlas. Ces cailloutis juchés sur le dos du Sahel, sont aujourd’hui séparés de l’Atlas, leur lieu d’origine, par le large fossé de la Mitidja, au sujet duquel il faut donc conclure qu’il s’est creusé récemment, postérieurement au dépôt du cailloutis. Or ce cailloutis est parfaitement daté. La carte géologique lui affecte l’indice P1 _a_, et le classe dans le pliocène supérieur[156].
Le général de Lamothe pense que le « transport en a commencé très probablement avec la fin du pliocène ancien[157] ».
Ces cailloutis, ruisselés de l’Atlas, sont abondants surtout au-dessus de la trappe de Staouéli, auprès des villages d’Ouled-Fayet et de Saint- Ferdinand (fig. 32). Ils y constituent une nappe alluvionnaire importante presque d’un seul tenant. On peut imaginer que là se trouvait l’embouchure dans la mer d’un oued pliocène, l’oued de Saint-Ferdinand si l’on veut, qui descendait de l’Atlas par une pente alors continue. Cette pente a été détruite par des mouvements orogéniques, ayant effondré la Mitidja. Et ces bouleversements sont donc survenus à la fin du pliocène, voire au début du quaternaire.
Ce sont là des données dont nous sommes redevables aux géologues. Voici dans le même ordre d’idées un fait géographique, un détail de modelé, sur lequel l’attention n’a pas été attirée.
_L’oued Mazafran._ — La Mitidja (fig. 32) qui est une cuvette synclinale allongée entre l’Atlas et le Sahel, n’est pas drainée dans le sens de sa longueur. Les points les plus bas de la plaine sont au nord au pied du Sahel. Il serait naturel que cette dépression fût suivie d’un bout à l’autre par une rivière maîtresse. Il n’en est rien, la dépression au pied du Sahel est justement la partie de la plaine qui est la plus mal drainée. On y trouve un chapelet de marécages, qui ne sont pas reliés entre eux. Le grand pli, constitué par le groupe Atlas-Mitidja-Sahel, est coupé transversalement par des vallées indépendantes les unes des autres, celles des oueds Chiffa, Harrach, Hamiz. Ces oueds jaillissent de l’Atlas, et, la Mitidja franchie, il percent, pour arriver à la mer l’obstacle du Sahel, sans hésitation, presque sans infléchissement, dédaigneux de la voie naturelle et facile que leur offrirait la dépression marécageuse.
Le plus surprenant de ces trois oueds est la Chiffa, qui porte en arrivant à la mer le nom de Mazafran.
Les collines du Sahel au point où le Mazafran les franchit, à côté de Koléa, sont un obstacle très sérieux. La rivière a dû s’y creuser des gorges à pic où elle s’est encaissée d’environ 200 mètres ; et ces gorges, _nota bene_, dessinent des méandres (fig. 32).
Les rivières de ce type, qui semblent avoir préféré une rude tâche perforatrice à travers le roc à un chemin facile et tout ouvert, on les a parfois appelées héroïques. Dans les traités de géographie physique elles sont classées plus précisément sous la dénomination de rivières « antécédentes », car elles sont fréquentes, étudiées et connues[158]. Elles avaient dessiné leur tracé, méandres compris, à une époque où l’obstacle montagneux n’avait pas encore surgi. Elles ont pu conserver leur orientation et leur direction à travers la région soulevée.
Les méandres encaissés du Mazafran nous reportent donc à une époque où la Mitidja ne s’était pas encore creusée entre le Sahel et l’Atlas.
Or le Sahel de Koléa c’est du pliocène marin ; c’est dans des grès pliocènes, bien datés par leurs fossiles, que les gorges du Mazafran sont creusées.
Le modelé des vallées, comme les données géologiques, tout porte donc le même témoignage : à une époque aussi rapprochée de nous que le pliocène supérieur et le quaternaire des mouvements orogéniques importants ont donné naissance à la Mitidja et au Sahel d’Alger.
Les formes actuelles du terrain sont d’une jeunesse extrême, elles sont d’hier, on pourrait presque dire d’aujourd’hui.
[Note 155 : No 122.]
[Note 156 : No 7, feuille Alger _bis_. P1 _a_, dépôt caillouteux des Ouled-Fayet.]
[Note 157 : Nos 79 et 80.]
[Note 158 : Par exemple, no 82, p. 564.]
CHAPITRE III
LES PLAINES ORANAISES
Si nous jetons maintenant un coup d’œil sur les plaines oranaises, à l’extrémité opposée du chapelet des plaines sublittorales, nous y observerons un groupe de faits précis qui conduisent à des conclusions identiques (fig. 29).
C’est là, en particulier dans la plaine de la Macta, que les mers miocène et pliocène atteignaient leur maximum de largeur et de profondeur. Et c’est là que les plis alpins ou post-alpins ont atteint leur maximum de puissance.
Voici un détail qui le fait ressortir.
Cherb-er-Riah (le mont Ventoux, littéralement la lèvre du vent), c’est le nom que porte le point culminant de l’Atlas au-dessus de Mascara, par 910 mètres d’altitude ; or Cherb-er-Riah est constitué par du pliocène marin. Nulle part ailleurs en Algérie on ne le trouve à de pareilles altitudes et à une telle distance de la côte, 50 kilomètres à vol d’oiseau. Auprès d’Alger, par exemple, où ce même pliocène marin tient une place importante, les lambeaux les plus éloignés, auprès de Rivet, sont à une douzaine de kilomètres du rivage, et les plus élevés, dans le Sahel, ne dépassent guère la cote 250. Sur la limite de la plaine oranaise et de l’Atlas, entre Perrégaux et Saint-Denis-du-Sig, c’est-à- dire au cœur même de la région qui nous intéresse, non seulement le pliocène ancien marin, mais même le pliocène récent continental se présentent redressés verticalement[159]. En somme, dans ce coin de l’Algérie, depuis la fin du pliocène, une dénivellation d’un millier de mètres, et la surrection du fond de la Méditerranée d’une coulisse de l’Atlas sont des phénomènes parfaitement et anciennement établis du consensus universel des géologues. Les phénomènes observés sont les mêmes que dans la Mitidja, ils sont affectés simplement d’un coefficient plus élevé, parce que nous sommes ici dans la partie la plus large, la plus profonde et la plus instable du même géosynclinal occidental néogène.
Voilà qui pourrait déjà suffire, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter quoi que ce soit. Mais il faut montrer comment cette jeunesse de la plaine a sa répercussion sur son hydrographie et son modelé.
_Hydrographie de la plaine._ — Qu’on jette un coup d’œil sur la carte des plaines sublittorales à l’ouest du Chéliff. Elle est très curieuse par l’inexistence du drainage (fig. 29).
Les deux seuls grands oueds que l’Atlas déverse dans la plaine sont le Sig et l’Habra (dont la réunion constitue la Macta).
L’un sort des montagnes à Saint-Denis, l’autre à Perrégaux ; à partir de là, dès qu’ils s’engagent dans la plaine ils n’ont plus de lit, ils se perdent et s’étalent dans une zone d’épandage. On les voit se prolonger sur la carte par des « endiguements » rectilignes, dont l’allure géométrique et le nom montrent l’origine humaine et artificielle. Cette zone d’épandage, commune au Sig et à l’Habra, dans sa partie la plus creuse, s’appelle marais de la Macta. C’est au delà seulement, vers le pont de la Macta, à 1500 mètres de la mer, qu’un lit fluvial s’individualise de nouveau à travers l’obstacle des dunes côtières.
La rupture du barrage des Cheurfa, en 1885, a suffi pour substituer aux anciens endiguements un lit nouveau tout à fait aberrant, qui a donc exactement vingt-cinq ans d’existence[160].
La totalité des plaines oranaises est à ce régime-là.
Depuis l’embouchure du Chéliff jusqu’à celle du Rio Salado, qui coule à l’extrémité occidentale des plaines et qui leur est déjà étranger, sur une distance totale d’environ 150 kilomètres, il en est partout de même. Aucune rivière n’arrive à traverser la plaine dans un lit nettement individualisé.
Toutes, le Tlélat par exemple, l’oued el-Tine, finissent dans des zones d’épandage.
Entre les marais de l’oued el-Tine, qui est à l’est de Relizane, et la sebkha d’Oran, qui est à l’ouest de la ville, on rencontre d’innombrables cuvettes sans écoulement, où l’eau s’étale en hiver, et disparaît en été plus ou moins complètement. On les appelle _sebkhas_ lorsque l’eau est salée, _dayas_ lorsqu’elle est douce (Dayat Oum- Rebiaz, où se jette le Tlélat ; Dayat-Morselli, aux portes d’Oran[161]. Les dimensions varient extrêmement, depuis des mares anonymes et insignifiantes, jusqu’à la sebkha d’Oran, qui a 40 kilomètres le long de son grand axe. Les modalités varient aussi. Entre les types nettement tranchés il y a des nuances de transition : marais, marigots qui font anévrisme le long d’un oued (l’oued el-Tine, par exemple) ; étendues non délimitées, sur lesquelles le cartographe écrit des mentions vagues, dans le genre de celle-ci : « partie inondée en hiver ; terrains impraticables après les pluies[162] ».
On retrouve bien dans les autres plaines sublittorales une tendance à semblable régime hydrographique. La vallée du Chéliff a la sebkha de Bou-Zian, celle de Clinchant. La Mitidja, son chapelet de marais, parmi lesquels le lac Halloula, voisin du tombeau de la Chrétienne, a une sorte de célébrité littéraire[163]. Mais après tout dans la vallée du Chéliff et la Mitidja le drainage naturel est à peu près organisé. Il n’est même pas ébauché dans toute l’étendue de ces grandes plaines oranaises. Et je crois bien que cela leur fait une originalité.
Sur cette originalité l’attention, que je sache, n’a jamais été attirée[164]. Il me semble qu’on voit assez bien pourquoi. Le régime des bassins fermés n’a rien d’extraordinaire en Algérie, il est normal sur les Hauts Plateaux. Pour dénommer les cuvettes sans écoulement de l’Oranie, les indigènes n’ont eu qu’à emprunter les mots familiers de Sebkha et de Daya à l’onomastique des steppes. L’Oranie, il est vrai, ne fait pas partie de la steppe ; elle est bien certainement englobée dans le Tell agricole. Pourtant elle en est la partie la plus sèche. Les moyennes annuelles de pluies ne laissent pas de doute là-dessus, non plus que l’aspect du pays : sur le plateau de Mostaganem il existe de véritables petites dunes continentales : des plantes steppiennes comme l’halfa descendent ici jusqu’au voisinage de la mer. L’existence de sebkhas et de dayas a donc pu paraître un autre stigmate désertique, ne réclamant point d’explication particulière.
Si pourtant on ne veut pas se contenter d’apparences, et s’arrêter à une impression superficielle, il faut pousser plus loin l’analyse.
Au désert la Sebkha d’origine climatique est le point le plus bas d’un bassin fermé, où l’eau à bout de course, ne peut disparaître que par évaporation, en déposant ses résidus chimiques. Les dayas sont d’eau douce, parce que, à défaut d’effluents visibles, elles en ont de cachés ; elles sont un anévrisme superficiel de la circulation souterraine. Au rebours des sebkhas, elles ne sont nullement pour les eaux un point d’aboutissement, mais un lieu de passage. Apparemment il n’y a pas dans le Tell oranais une seule sebkha véritable, d’origine climatique ; ces multiples lacs salés, alternant avec des lacs d’eau douce, dans la même grande plaine d’alluvions, ne peuvent pas être, chacun pour son compte, autant de petits bassins fermés ; tout cela doit être relié souterrainement par des nappes qui ont leur écoulement.
Nous sommes dans un pays où il arrive à l’eau courante aussi d’être salée : (Rio Salado, ce qui est la traduction espagnole de l’arabe oued el-Melah, si fréquent dans toute l’Algérie). Dans le Tell, la salure des eaux est en relation notoire avec les affleurements triasiques. Les géologues admettent que, dans la plaine oranaise, les sebkhas décèlent en surface la présence de pointements triasiques à une profondeur plus ou moins faible.
Le trias algérien, abondant en sel, en gypse, en substances solubles, est souvent caverneux, d’une richesse extraordinaire en avens, un terrain de choix pour la circulation souterraine. Sur les cartes détaillées au 50000e de la région oranaise, on voit, en effet, des cuvettes brusques et profondes, qui ont tout à fait l’allure d’avens obstrués : sur la feuille 153 (Oran), par exemple, au nord-est d’Arcole, un trou brusque, vaguement circulaire, à bords déchiquetés, de 1 kilomètre de diamètre, profond de 50 mètres, et au fond duquel, sur des alluvions, se trouve installée une ferme. Sur la même carte aux portes d’Oran, la dayat Morselli, ou « petit lac », paraît bien avoir le même caractère ; elle est encaissée au fond d’un trou bien net.
Dans toute la région on peut admettre que la présence d’un sous-sol triasique, soluble, caverneux et instable, a pour conséquence, non seulement la salure des eaux, mais encore l’allure générale de l’hydrographie superficielle. Malgré la différence des terrains il y aurait quelque analogie entre cette hydrographie et celle dont le karst illyrien a fourni le type classique.
Cette explication est celle des géologues, encore bien qu’aucun d’eux, je crois, ne l’ait formulée nulle part ; mais elle se devine aisément à la lecture de leurs cartes, et ils la développent volontiers en conversation. En tout état de cause, elle conservera sa valeur, au moins partiellement ; mais elle me paraît insuffisante.
Les plaines oranaises sont, par l’intermédiaire de la plaine du Chéliff un prolongement de la Mitidja, c’est le même ensemble des plaines sublittorales de l’Algérie occidentale. Nous savons par les géologues qu’il est édifié tout entier sur le même plan. Entre la Mitidja et les plaines oranaises la différence est dans le degré d’intensité, mais l’âge du plissement est le même, étonnamment récent. Qu’à une surrection toute récente hors des eaux de la mer corresponde une hydrographie indécise, et que cette indécision soit plus marquée justement là où le bloc exondé est de superficie plus importante, quoi de plus naturel. L’hydrographie est inachevée parce qu’elle est jeune, les rivières n’ont pas eu le temps de s’individualiser.
Ces plaines oranaises, parsemées de sebkhas et de dayas, s’expliquent par une convergence de causes diverses. Comme tous les phénomènes naturels celui-ci est complexe. Il ne faut assurément pas oublier la sécheresse du climat. Il faut faire la part du trias qui a favorisé la circulation souterraine des eaux. Mais une part importante dans l’explication du phénomène, et probablement la part la plus considérable, revient à l’extrême jeunesse du régime fluvial. En d’autres pays, comme la Finlande ou le Canada, cette extrême jeunesse a les mêmes conséquences qu’en Oranie ; engorgement du réseau, écoulement difficile des eaux stagnantes, chapelets et archipels d’étangs et de lacs. Tout cela _mutatis mutandis_, bien entendu, et pourvu qu’on ne perde pas de vue les énormes différences de climat et de sol.
[Note 159 : La carte géologique au 800000e serait déjà une référence suffisante. On a beaucoup utilisé les renseignements oraux de M. Ficheur. Voir no 47, p. 364.]
[Note 160 : No 6, feuille Saint-Louis (154).]
[Note 161 : Voir le sens de ces mots dans no 50, p. 11, pl. V.]
[Note 162 : Par exemple : No 6, feuille Debrousseville (155).]
[Note 163 : No 43, p. 250.]
[Note 164 : Voir cependant 32 _bis_, p. 223-231, de Martonne.]
CHAPITRE IV
LE SIG ET L’HABRA - L’ISSER ET L’OUED SAHEL
On espère avoir fait ressortir déjà, dans les grandes lignes, et à propos de cas concrets, le contraste extrêmement marqué entre le Tell oriental et le Tell occidental des plaines sublittorales. On obtient une notation graphique de ce contraste en analysant les cours des principaux oueds et en dessinant les courbes de leurs lits.
Dans l’Algérie occidentale on prendra pour types le Sig et l’Habra. On les étudiera non plus seulement dans leur embouchure commune en plaine oranaise, mais dans l’ensemble de leur cours depuis les sources.
_Sig et Habra._ — Cette incertitude du lit, qui est si marquée en plaine, on la décèle aussi dans la montagne à l’examen attentif de la carte. Elle apparaît, par exemple, dans le cas déterminé que voici. En aval des Trembles, le lit actuel du Sig est beaucoup plus récent qu’en amont ; on voit très bien l’ancien lit par Oued-Imbert et Saint-Lucien (fig. 29) ; le chemin de fer l’utilise ; l’oued Imbert et l’oued Tlélat y coulent aujourd’hui dos à dos. Il y a eu là un phénomène de capture, signalé depuis longtemps par les géologues[165]. Avant cette capture il est difficile de dire où les eaux du Sig allaient rejoindre la mer : il se peut qu’elles aient rejoint dès cette époque les marais de la Macta.
Mais il est très possible aussi qu’elles aient pris une direction différente, celle de l’oued Tlélat, vers les salines d’Arzew ou la sebkha d’Oran. Ainsi la seule inspection de la carte fait déjà ressortir que le lit du Sig à travers l’Atlas a varié.
Il faut y regarder de plus près. On a dressé des profils longitudinaux du Sig et de l’Habra sur les principes qui ont été exposés au livre I (fig. 33 et 34).
Le Sig (oued Mekerra, source en amont de Ras-el-Ma) et l’Habra (oued Aounet, oued Menoulane, source vers Daya-Bossuet) sont des oueds jumeaux ; et, d’un coup d’œil sur leurs profils, on voit bien l’air de famille. Les signes de jeunesse frappent immédiatement.
Dans le profil de l’Habra (fig. 34) la pente est la même (5 p. 1000) entre les cotes 50 et 100 (région de Perrégaux) et entre les cotes 1050-1100 (région de Bossuet). Si l’on fait abstraction des marais de la Macta, la section du profil où la pente est le moins accusée (2,5 p. 1000) se trouve en amont de Hammam Hanéfia, entre la cote 200 et 250, au pied de Mascara, à l’extrémité occidentale de la plaine d’Egris. C’est le seul point du profil, où il y ait un palier de quelque étendue. De ce palier, l’oued tombe dans la plaine côtière avec des pentes progressivement accélérées d’amont en aval. L’érosion régressive n’a pas eu le temps de faire son œuvre, et le profil, dans son ensemble, commence à peine à accuser une légère concavité. De la source à l’embouchure, il n’y a pas trois sections de suite où les pentes décroissent régulièrement ; c’est un pêle-mêle de chiffres quelconques ; le profil est tout entier en crémaillère.
Toutes ces observations s’appliquent au Sig (fig. 33). Lui aussi a des pentes analogues au voisinage de la source et de l’embouchure. Dans la région de Saint-Denis-du-Sig, la pente est même plus forte que dans celle de Magenta. Entre les cotes 50 et 100 elle est de 6,2 p. 1000 ; entre les cotes 1000 et 1050 de 4,1. C’est au centre seulement dans la plaine de Sidi-bel-Abbès, que le profil tend à se creuser et à se régulariser ; encore que la pente la plus douce y soit de 3,1. Au-dessus et au-dessous le profil est nettement convexe. Dans son ensemble il est encore plus loin de l’équilibre que celui de l’Habra.
Ce sont donc, de toute évidence, des rivières très jeunes, qui ont à peine commencé leur travail d’érosion.
_Oued Sahel et oued Isser._ — On le fera mieux ressortir encore, par contraste, en comparant les profils du Sig et de l’Habra avec ceux de deux autres rivières, choisies comme typiques du Tell oriental ; ce sont l’oued Sahel et l’oued Isser. Ces deux rivières drainent la région des Biban, celle même que nous avons étudiée (fig. 35 et 36).