Structure de l'Algérie

Part 12

Chapter 123,684 wordsPublic domain

Les Biban sont donc une très vieille chaîne très usée, pyrénéenne.

Les collines oligocènes, qui sur le terrain sont boisées, sont marquées d’un grisé sur la figure.]

L’immensité de ces débris atteste l’ancienne puissance de la chaîne, aux dépens de laquelle ils ont été accumulés. Et précisément parce qu’ils sont énormes elle a cessé de l’être. Elle ne tient pas aujourd’hui plus de place qu’eux dans le paysage. L’altitude absolue moyenne est de 1000 mètres environ, sur un socle qui n’est pas loin d’avoir 800 mètres ; ce qui réduit l’altitude relative à 200 mètres environ.

Ces collines insignifiantes ne sont assurément plus, comme jadis, ligne de partage des eaux.

L’arête des Biban est largement rompue en maint endroit par les rivières venues du sud, qui la traversent dans des vallées étalées, sans lui faire l’honneur de dévier un instant leur direction (fig. 30).

Tout cela tient en un membre de phrase. C’est une vieille chaîne usée, tendant vers la pénéplaine, déjà plutôt la cicatrice d’un pli que le pli lui-même. Son modelé trahit son âge pour le topographe, autant que sa constitution pour le géologue.

_La route romaine._ — Cette usure des Biban a une conséquence humaine curieuse. A travers des siècles d’histoire ils ont servi d’assise à une grande voie naturelle, une des plus importantes d’Algérie. La route romaine longeait les Biban. Elle était jalonnée par des villes importantes Auzia (Aumale), Rapidi (Sour Djouab), et l’ancêtre romain de Berrouaghia[145].

Entre la Numidie de Constantine et la Maurétanie de Cæsarea la grande voie de communication directe et naturelle passait par là. Elle a continué apparemment dans l’Algérie musulmane. En tout cas les indigènes donnent encore à la piste des Biban le nom de « Triq-et-Tourk », la route turque. Ce fut aussi une route française au début de notre occupation ; ou du moins une grande voie stratégique. Elle est jalonnée de ruines militaires françaises, des caravansérails comme celui de l’oued Okhris qui joua un rôle dans l’insurrection de 1871, des tours du télégraphe Chappe, dont l’une est devenue la maison forestière d’El- Behira, etc.[146]. Nos communications entre Sétif et Alger ont longtemps passé par là.

Elles n’y passent plus. On a choisi pour le chemin de fer un tracé tout différent, par le défilé des Portes de fer, la vallée de l’oued Sahel, de l’oued Isser, la Mitidja. C’est le contraste éternel. Pour aller d’un point à un autre, d’instinct, les indigènes choisissent toujours le chemin des crêtes, et nous celui des vallées. En plusieurs autres points de l’Algérie nous avons abandonné la vieille voie traditionnelle sur les sommets pour construire notre chemin de fer en bas, le long de l’oued. Notre choix ne s’est pas toujours révélé très heureux à l’user. La chaîne des Biban délaissée prendra peut-être sa revanche.

Elle garde en tout cas son passé dont le lien est évident avec sa structure. Entre la région d’Alger-Médéa et les hautes terres à blé de la Medjana, de Sétif, elle a joué le rôle de lien d’abord par sa direction, parce qu’elle est la ligne droite ; parce que, avant la paix française, les défilés kabyles au nord étaient des coupe-gorges. Mais ce n’est pas tout. Il faut certainement prendre en considération la bonne tenue des roches crétacées ; elles sont pour une route un substratum de choix ; on sait que, en Algérie, les marnes miocènes ébouleuses font le désespoir des ingénieurs. Il faut se souvenir surtout que la route, tout le long de la chaîne, ne rencontre pas d’obstacles très sérieux, elle conserve ou retrouve facilement la même cote au voisinage d’un millier de mètres. On a sans doute le droit de dire que, pour porter ainsi une grande route, et tout du long, il faut une vieille chaîne usée, déjà plus ou moins transformée en ride de pénéplaine.

_Sierra du Hodna._ — Il faut être reconnaissant à M. Savornin d’avoir tracé de cette chaîne des Biban une silhouette si nette, si vivante et si individuelle. Il nous décrit en outre le groupe des chaînons entre les Biban et le Hodna. Ce groupe englobe le Titteri le Dira, le Choukchott et le Mansourah, le Maadid, le Bou-Thaleb ; pour ne citer que les éléments les plus importants ; sur la plaine du Hodna ils représentent la muraille terminale du Tell. C’est elle que nous appellerons sierra du Hodna.

Sur la carte schématique dressée par M. Savornin[147] (fig. 31), entre les deux coulisses voisines et parallèles le contraste ressort au premier coup d’œil avec une netteté admirable ; la simplicité rectiligne des Biban ; l’éparpillement confus des éléments dans la sierra du Hodna.

La description géologique détaillée accuse ce contraste et en rend compte. Dans ce que nous avons appelé sierra du Hodna, M. Savornin retrouve les traces mélangées de plusieurs plissements d’âge et d’allure très différents[148]. Il y a des dômes qui rappellent l’Atlas saharien, et qui évoquent un socle continental faiblement ondulé. Ce sont de vieux dômes cassés, effondrés, bousculés par de violents plissements ultérieurs. Ces plissements violents qui ont amené des surrections d’écailles, des chevauchements, intéressent les dépôts marins du cartennien sous lesquels les dômes sont plus ou moins ennoyés. C’est que nous sommes ici à la limite des deux grandes zones, socle continental d’une part et géosynclinal de l’autre. Nous sommes aussi sur l’emplacement exact du bras de mer cartennien, zone de plissements récents intenses.

Il ne saurait être question ici de suivre M. Savornin dans le détail de ses descriptions, il suffit de dégager la physionomie d’ensemble.

Il court donc au sud des Biban un chapelet de massifs à la structure complexe desquels des roches relativement récentes participent. Parmi ces roches les grès, par exemple, jouent un rôle important. Ces grès sont medjaniens au Dira. Le Titteri, le Choukchott, le Mansourah ont des crêtes extrêmes en grès cartenniens ; ces couches de grès cartennien ont une épaisseur considérable, évaluée parfois à 400 mètres et elles apparaissent dans les relations stratigraphiques les plus compliquées. La sierra du Hodna, si nous convenons de lui donner ce nom, est donc beaucoup plus jeune que la chaîne des Biban, elle est miocène, d’âge alpin et non plus pyrénéen.

Les formes topographiques accusent sa jeunesse attestée par sa composition géologique. C’est aujourd’hui la sierra du Hodna, et non plus la chaîne des Biban qui est ligne de partage des eaux. Les sommets du Dira, du Choukchott, du Mansourah dépassent 1800 mètres. De là-haut on voit les Biban écrasés à ses pieds, faisant figure de taupinière. Il est tout à fait normal que la chaîne de beaucoup la plus jeune soit aussi la moins usée et la plus pitonnante.

Voici en somme le tableau d’ensemble que nous pouvons tracer à la suite de M. Savornin. La chaîne des Biban fut pendant des âges la rive septentrionale d’un bras de mer étroit et profond, qui courait à la limite exacte du Tell et du socle continental. Au fond de ce géosynclinal instable les forces orogéniques restaient actives. Elles amènent, à la fin du cartennien, la surrection d’une sierra toute fraîche. Cette sierra a pris la place exacte du bras de mer, par cette inversion du relief qui est précisément la caractéristique des géosynclinaux.

Il ne saurait être question d’imaginer que la surrection d’une pareille chaîne alpine, dans le voisinage immédiat n’ait pas eu de répercussion sur les Biban préexistants. Assurément la vieille chaîne a rejoué fortement. Pourtant elle a tenu le coup, tout compte fait ; elle est restée elle-même ; par sa structure et son modelé, elle s’affirme pyrénéenne.

Voilà donc dans l’Atlas tellien, deux chaînes, celle des Biban et la sierra du Hodna, qui courent parallèlement à quelques kilomètres l’une de l’autre, d’apparence fraternellement symétrique. On pourrait les croire, au premier abord, deux éléments identiques du même ensemble montagneux. Or, quand on y regarde de plus près, elles se révèlent comme n’ayant aucune espèce de rapport. Elles ne sont pas du même âge du tout, elles ont été plissées chacune à part, à des époques extrêmement éloignées ; la plus ancienne est le môle résistant dont la compression a imposé sa direction à la plus récente.

_Conclusions._ — A propos de cet exemple concret on touche du doigt une évidence très intéressante. L’Atlas tellien comparé au saharien ne s’en distingue pas seulement par l’énergie bien plus grande des plissements. Il s’en distingue aussi par l’absence d’un plan général unique. Au rebours de l’Atlas saharien, le tellien n’a pas été plissé d’un coup, les forces orogéniques s’y sont, pour l’édifier, reprises à plusieurs fois. Le dessin général de l’Atlas saharien est d’âge pyrénéen[149], les poussées ultérieures n’ont fait qu’accentuer les traits sans les brouiller. Mais dans l’édifice tellien les géologues reconnaissent des compartiments juxtaposés, où tout diffère, la structure, le modelé, et par-dessus tout l’âge : des compartiments pyrénéens et d’autres alpins. L’Atlas tellien est un habit d’Arlequin.

C’est de toute évidence une énorme difficulté quand on essaie de concevoir une description générale de l’Atlas tellien.

[Note 139 : No 115.]

[Note 140 : No 22, p. 351, nos 107, 108, 45, 46.]

[Note 141 : No 115, p. 418.]

[Note 142 : No 115, p. 418.]

[Note 143 : No 113 et no 115, p. 419.]

[Note 144 : No 38 (Ficheur).]

[Note 145 : No 8, feuille 14.]

[Note 146 : No 109, p. 285.]

[Note 147 : No 115, p. 40, fig. 2.]

[Note 148 : No 105, 7, feuille de Mansourah, nos 104, 109, 110, 115, p. 397 et suiv.]

[Note 149 : No 115, p. 426.]

CHAPITRE III

LE FAISCEAU DES PLIS

La question se pose maintenant s’il faut continuer dans cette voie, essayer de disséquer fibre à fibre les plissements de l’Atlas tellien, comme on a cherché à le faire pour quelques cas particulièrement nets et intéressants, la sierra des Kabylies, la chaîne des Biban, la sierra du Hodna.

Cette tentative ne serait pas nouvelle ; elle a été faite avec la collaboration de l’homme qui était le plus qualifié pour l’oser, M. Ficheur[150]. Avec le travail de M. Ficheur sous les yeux, on peut tracer sur une carte schématique les coulisses de l’Atlas, chacune avec sa longueur et sa direction. On obtient un faisceau de traits plus ou moins parallèles, qui se suivent ou se relaient. Leur dessin général parle à l’imagination et permet de se représenter les directions des forces plissantes depuis que le géosynclinal existe.

Seulement, il ne faut pas se dissimuler que ce schéma, nécessairement, est plus ou moins faux. Il additionne des quantités qui ne sont pas de même ordre, il groupe ensemble, sans crier gare, des accidents qui n’appartiennent pas du tout à la même catégorie.

On a déjà dit que le travail de M. Ficheur énumère dans un même enchaînement, sous des numéros successifs, 1, 2, 3, des éléments aussi peu comparables que les causses de Tlemcen et de Saïda d’une part, et la sierra du Hodna de l’autre.

Un autre exemple fera peut être saisir mieux encore la pensée. Il est indéniable que par-dessus le plateau de Médéa, la vallée de la Soummam prolonge en direction le Chéliff. Mais quoi : accordera-t-on qu’on puisse, sous ce prétexte, les mettre dans une même catégorie ? Tout les oppose. La Soummam est couverte d’une immense épaisseur de dépôts continentaux qui remontent à l’oligocène. Les humanités contrastent entre elles comme les pays. La Soummam est kabyle. Le Chéliff participe déjà de la vie des steppes. Orléansville et Bougie sont des mondes différents. Le long de la ligne Chéliff, plateau de Médéa, Soummam, aucune route n’a jamais passé à travers toute la série des siècles. A insister sur le lien de direction qui unit ces deux vallées ne risque-t- on pas de voiler leur dissemblance essentielle ?

Ces exemples concrets suffisent peut-être à faire ressortir les dangers de la méthode.

Pour éclairer la question avec une comparaison, rappelons que, dans nos Alpes françaises, auxquelles nous ramènent nos habitudes d’esprit, quelle que soit l’importance des vallées transversales, ce sont peut- être les accidents longitudinaux qui attirent l’attention davantage. A tout le moins ce système de vallées longitudinales (Durance, Buech, Drac, Isère), qui court parallèlement au Rhône à travers toute la chaîne, et qui l’articule, séparant deux mondes, les Préalpes calcaires et les Alpes proprement dites, avec leurs noyaux archéens. Instinctivement nous cherchons l’équivalent dans l’Atlas algérien et nous ne le trouvons pas.

Les Alpes et l’Atlas appartiennent au même système de chaînes périméditerranéennes. Mais elles semblent avoir chacune son originalité.

Cet empilement de nappes qui joue un si grand rôle dans les Alpes paraît en jouer un beaucoup plus humble dans l’Atlas, sous réserves de démonstrations qui n’ont pas encore été convaincantes.

Il ne semble pas que rien dans les Alpes rappelle cette juxtaposition en cases de damier de compartiments d’âge, de structure et de modèle différents, les uns pyrénéens par exemple et les autres alpins. L’histoire de l’Atlas, telle qu’on l’entrevoit dans les cartes paléogéographiques, est une histoire d’écroulements partiels au fond de la mer, et de reconstitutions, de refontes, de résurrections par grands lambeaux. On a déjà vu, on verra encore dans les chapitres suivants que l’Atlas est plein de retouches, de disparates et de raccords. Mais les Alpes, au contraire, comme l’Atlas saharien, ont bien l’air d’avoir été bâties d’un seul jet, sur un plan général simple.

Quoi qu’il en soit, le temps pourra venir, après beaucoup de monographies nouvelles, où il sera possible d’esquisser le dessin général du plissement tellien. Mais on s’imagine que ce temps est encore éloigné. On ne se croit pas en tout cas de taille à entreprendre une pareille tâche.

Faut-il donc renoncer à toute description de l’Atlas tellien ? On pense au contraire qu’il est possible d’obtenir des résultats intéressants avec une autre méthode que l’analyse et l’énumération bout à bout des plissements longitudinaux. On veut attirer l’attention sur les grandes divisions transversales. Par cette méthode on ne désespère pas de débrouiller un peu le chaos, en serrant d’assez près la réalité.

[Note 150 : No 22.]

LIVRE V

LES TRANSVERSALES DU TELL

* * * * *

CHAPITRE I

DE PART ET D’AUTRE DE MÉDÉA

On a longuement parlé déjà du grand accident nord-sud qui se suit depuis le Hoggar, par Laghouat jusqu’au plateau de Médéa, coupant l’Atlas algérien à peu près en son milieu, transversalement à l’orientation générale de la chaîne. C’est cet accident qu’on a appelé la grande dorsale Laghouat-Médéa.

On a longuement insisté sur ce chapelet de capitales actuelles ou défuntes, de forteresses et de marchés, qui jalonnent le passage de cette dorsale à travers le Tell, Achir, Cherchell, Alger, Miliana, Médéa (fig. 5).

On a dit en gros que cette dorsale et ce chapelet séparaient deux Tells très contrastés l’oriental et l’occidental.

Il est universellement admis en effet que le Tell se divise transversalement en deux parties à l’est et à l’ouest d’Alger. Cette grande division est si naturelle qu’elle se reflète dans les réseaux de chemin de fer. L’Algérie essentiellement a deux grands réseaux, le P.-L.-M. qui dessert Alger-Oran, l’Est-État (ancien Est-Algérien) qui dessert Alger-Constantine. Ces deux grandes branches se raccordent exactement à Alger. Le guide Joanne en conséquence a été publié en deux sections distinctes, brochées à part, et séparables à la rigueur malgré leur reliure commune, Algérie occidentale et Algérie orientale. L’idée est familière à tout le monde. Le classement administratif en trois départements ne fait pas oublier la distinction touristique et économique entre les deux grandes régions.

La série des cartes paléogéographiques nous a permis de constater combien cette distinction remonte loin dans le passé (fig. 9, 10, 11).

Dès l’oligocène, mais surtout à partir du miocène, le Tell oriental et l’occidental accusent, par rapport au bras de mer algérien des tendances inverses, l’un à l’émersion et l’autre à l’immersion. De part et d’autre de la grande dorsale, les deux Tells ont été deux compartiments distincts dont l’un s’est effondré par rapport à l’autre, ou l’autre exhaussé par rapport à l’un, ce qui revient naturellement au même.

Ces mouvements inverses ont des conséquences considérables qu’il faut souligner. On les énumérera d’abord dans le Tell oriental.

_Tell oriental._ — La plupart des coulisses de l’Atlas tellien que nous avons déjà étudiées se trouvent appartenir au Tell oriental. La sierra des Kabylies, comme d’ailleurs les massifs anciens kabyles, la chaîne des Biban, la sierra du Hodna. Il suffit donc de résumer ce qui a déjà été dit.

A l’exception unique de cette dernière chaîne, la sierra du Hodna, le Tell oriental est un faisceau de plis pyrénéens, encore reconnaissables, au front duquel des lambeaux importants de Tyrrhénide sont restés accolés.

La plus grande partie du Tell oriental est émergée depuis le début de l’oligocène ; elle l’est restée sans interruption ; un climat désertique ou steppien y a favorisé la persistance de bassins fermés pendant la plus grande partie de cette longue durée. Aussi est elle encroûtée de dépôts continentaux sur d’immenses espaces.

On connaît déjà le développement des dépôts de ruissellement oligocènes autour des Biban (fig. 30). Au sud des Biban, bien entendu, sur l’emplacement de la chaîne du Hodna, les poudingues oligocènes ont été pour une bonne part enfouis au fond du bras de mer cartennien, recouverts de sédiments marins, emballés avec eux dans le plissement et la surrection de la chaîne. Au nord en revanche, dans la plaine des Béni-Sliman, dans la vallée du Sahel et de la Soummam jusqu’à Bougie, le bloc des dépôts continentaux n’a pas été trop dérangé : il est encore là puissant, continu et massif, largement étalé entre la chaîne des Biban et le Djurdjura, comme un coup d’œil sur la carte géologique au 800000e permet de le constater. Notez que l’âge oligocène (aquitanien) de ces dépôts vient d’être affirmé de nouveau par Savornin avec des preuves à l’appui qui semblent décisives[151].

La même carte géologique au 800000e accuse une autre tache extrêmement étendue d’oligocène en plein Tell oriental, dans la cuvette de Mila, entre les monts de Constantine et la chaîne de Numidie. Ici on sait déjà qu’il faut réduire la part de l’oligocène au bénéfice du pontien. Mais ce sont des dépôts continentaux, qu’ils soient d’âge oligocène, pontien, ou pliocène.

Le grand public ne sait pas que le Tell oriental est encroûté de dépôts continentaux ; il ne sait pas non plus que ses chaînes sont le plus souvent contemporaines des Pyrénées et non pas des Alpes. Il fait pourtant très bien la différence avec le Tell occidental. L’opinion commune se résume en un membre de phrase : à l’est d’Alger le Tell est bien plus pittoresque qu’à l’ouest ; l’Algérie des Kabylies et de Constantine est par excellence le pays du tourisme.

Si on analyse cette opinion commune voici à peu près ce qu’on trouve. Le Tell oriental est beaucoup plus élevé que l’occidental, non pas tant par l’altitude de quelques-uns de ses sommets. Il est vrai que ceux du Djurdjura n’ont pas de rivaux à l’ouest, mais ils n’en n’ont pas non plus dans le reste du Tell oriental. Le Djurdjura mis à part, où l’altitude atteint 2300 mètres, les plus hauts sommets du Tell tout entier restent au-dessous de 2000 et même 1900 mètres (Ouarsenis et Zaccar dans l’ouest, Dira, Choukchott, Mansoura dans l’est).

Ce par quoi le Tell oriental l’emporte de beaucoup sur l’autre c’est son altitude moyenne. Elle est à peu près double.

Les Kabylies sont des massifs archéens, la chaîne des Biban est très usée, proche de la pénéplaine. Le Tell oriental, dont elles sont des parties, participe de leurs caractères, ce n’est pas un faisceau de sierras pitonnantes ; c’est un massif, jusqu’au bord de mer où il s’abaisse d’un coup. Ses beautés naturelles célèbres, le Djurdjura mis à part encore une fois, sont des gorges profondément entaillées, celles des Biban, celles de Kerrata (route de Sétif à Bougie), ou bien de magnifiques côtes abruptes (Bougie, route de Bougie à Djidjelli, voisinage de Philippeville et de Bône). Le pèlerinage de touristes le plus fréquenté de la région, la ville même de Constantine, la ville aérienne où « ce sont les hommes qui fientent sur les corbeaux », est un bout de plateau découpé par le Rummel ; et ces fameuses gorges du Rummel, si souvent reproduites, sont un chapelet d’avens en train d’évoluer vers le cañon.

On retrouve partout ces mêmes caractères : un massif dont le relief déjà usé a été rajeuni par une érosion active, conséquence d’un abaissement récent et considérable du niveau de base.

Notez que cette puissante altitude massive a un lien évident avec la pluviosité, et par conséquent avec le manteau des forêts.

Tout cela s’accorde exactement avec la donnée essentielle du problème. Le Tell oriental est un vieux compartiment de l’Atlas algérien anciennement exondé, et surhaussé.

Le Tell occidental est assez exactement l’inverse.

_Tell occidental._ — On sait déjà, et on vérifiera d’un coup d’œil jeté sur les plus récentes des cartes paléogéographiques, que le Tell occidental est la seule partie de l’Algérie, où toutes les mers du tertiaire supérieur, depuis le cartennien jusqu’au pliocène inclus, aient séjourné sur de grandes étendues (fig. 10 et 11).

Des dépôts tertiaires continentaux comme ceux du Tell oriental, se retrouvent aussi dans le Tell occidental, mais à titre de traces théoriquement intéressantes[152]. Ce qu’on a presque partout sous les pieds, sur des superficies immenses, c’est tout au contraire des dépôts marins de ces mêmes étages tertiaires qui ne sont représentés à l’est que par des dépôts continentaux.

Et par exemple au même étage miocène supérieur les géologues ont donné le nom de pontien lorsqu’il est représenté par des dépôts continentaux, et de sahélien lorsque les dépôts sont marins. Le nom de pontien vient des plaines avoisinant la mer Noire (Pont-Euxin) ; celui de sahélien vient des Sahels d’Alger et d’Oran.

Tandis que l’Algérie occidentale est sahélienne, l’orientale est pontienne.

On entend bien ce que cela implique. L’exondation de l’Algérie occidentale hors des mers sahélienne, cartennienne, helvétienne, et pliocène s’est accompagnée de plissements contemporains des plissements alpins. Peut-être faudrait-il les qualifier de post-alpins ? Nous voilà loin de l’Algérie orientale avec ses plis pyrénéens.

On entend bien qu’en Algérie orientale des plis d’âge pyrénéen sont bien loin d’être inconnus. L’Ouarsenis ressort déjà très nettement en presqu’île sur la carte du bras de mer suessonien (fig. 8). Le bras de mer cartennien apparaît semé d’îles qui correspondent à l’Ouarsenis, au Zaccar, aux Béni-Chougran (nord de Mascara), au Tessala (nord de Sidi- bel-Abbès), aux Traras (sud de Nemours) (fig. 10). Les noyaux anciens des Sahels d’Oran et d’Arzew émergent aussi de la mer cartenniene. Ces îles ou presqu’îles ont échappé à l’immersion pendant toute la durée du miocène et du pliocène.

Elles n’ont pas été recouvertes par la mer Helvétienne (miocène moyen), qui est, en Algérie occidentale, transgressive ; la plus étendue de toutes les mers miocènes[153].